Front matter
Christophe Monnot
Croire ensemble
Analyse institutionnelle du paysage religieux en Suisse
Chapitre 1: Comprendre la communauté religieuse comme une organisation 26
La communauté religieuse : comment a-t-elle été 26 étudiée par la sociologie des religions?
Une définition de la communauté religieuse 30 La perspective analytique: le néo-institutionnalisme 34 Enquêtes marquantes sur la communauté religieuse dans une perspective 39 de sociologie des organisations
Chapitre 2: Le recensement des communautés religieuses en Suisse 45 Presque 6000 communautés actives répertoriées 45 La répartition confessionnelle des communautés 46 La répartition géographique des communautés 50 Trois théories explicatives de la disparité de distribution 53 Des communautés à limage de la population 62 Chapitre 3: Isomorphisme institutionnel: la paroisse comme modèle 64 Isomorphisme des communautés religieuses 64 Trois caractéristiques distinctives 65 Le modèle paroissial 73 Quen est-il des communautés s’établissant en Suisse ? 78 Chapitre 4: Trois grands secteurs dans le champ religieux 83 La légitimité différenciée 83 Secteurs différenciés selon les pressions 84 Différences structurelles des trois secteurs de légitimité 94 Effets sur l'accès aux ressources selon trois secteurs 99
Chapitre 5: Ecologie du pouvoir 103
Bureaucratie et responsabilité spirituelle 103 L'exercice du pouvoir 104 Statut du responsable 105 La gestion du salaire du responsable spirituel 106 La place du responsable spirituel dans le conseil de direction 107 Le nombre de salariés 115 «Oui à Sabo, non à l’évêque» 120 Bureaucratisation, facteur de différenciation 122 Chapitre 6: Quand les femmes prient, les hommes prêchent 125 Engagement féminin : avancées et traditions 125 La femme et la religion 126 Les membres 129 Les femmes et le conseil de direction 130 Les femmes parmi les salariés des communautés 133 Les femmes responsables (spirituelles) 134 Un accès théologiquement restreint 135 Un processus isomorphique ? 138 «Les institutions publiques» 139 Les «institutions privées » 141 Deux valeurs antagonistes et légitimes 142 Un processus différencié 144 Des évolutions, des innovations, mais encore des résistances 145 Chapitre 7: Célébrer c’est positionner 148 Environnement culturel et célébration 148 Un répertoire d'éléments 152 La structure confessionnelle, un facteur 163 de standardisation «Culture de célébration» et confessions 166 Rouvrir la boîte à outils, encore et toujours 174 Chapitre 8: Les membres 177 Métaphores ou non: membre, taille, bassin 177 Le nombre de fidèles 178 Prendre la communauté par la taille 180 La taille et le bassin en terme de fidèles 181 La perspective des membres 186 La communauté XXL réinterprète les types « Eglise» et «secte» 196
Chapitre 9: Dynamique du champ institutionnel Des communautés toujours vivantes au sein des changements Appréhender la dynamique du champ religieux Trois niveaux de contraintes La quête de légitimité Réponses aux contraintes selon le degré de légitimité Un modèle paroissial différencié selon les capitaux disponibles
Chapitre 10: Pluralisme, sécularisation et régulation : quelles influences sur la dynamique du champ religieux ?
Des réalités sociales, économiques et politiques transforment le champ religieux Le pluralisme, un facteur d’innovation pour le champ religieux? La régulation joue-t-elle un rôle dans la dynamique des communautés religieuses ?
La sécularisation joue-t-elle un rôle dans la dynamique du champ religieux Le champ religieux en transition
Conclusion: Dynamique du «Croire ensemble» dans un environnement fragilisé
Postface : Les communautés religieuses américaines
Mark Chaves, Duke University USA
Annexe 1: Méthodologie de enquête 1 Le recensement Codage des entrées Le questionnaire Pré-tests : bilan des entretiens préliminaires Le répondant Stratégie pour la collecte de données L'échantillon Taux de réponse, de coopération, de contact et de refus Pondération des données
© © NO LU Hi © D
Annexe 2: Correspondances entre les différents niveaux confessionnels utilisés dans l’étude
Annexe 3: Cartes analytiques du recensement des communautés religieuses Index des figures, cartes et tableaux
Références bibliographiques Liens cités
217 226
228 231
Remerciements
Cet ouvrage reprend, en reformulant, une grande partie de la thése de doctorat «Pratiquer la religion ensemble» menée en co-tutelle entre l'Ecole pratique des hautes études (Paris-Sorbonne) et Université de Lausanne (Unil), sous la direction de Jörg Stolz et Jean-Paul Willaime. Cette thèse a été défendue en décembre 2010 à Lausanne! et a remporté le prix de faculté Paul Chapuis- Secrétan’. Elle propose d’analyser les données d’une vaste enquête menée dans le cadre du Programme national de recherche (PNR 58) intitulé « Collectivités religieuses, Etat et société». L'enquête, dirigée par les professeurs Jorg Stolz (Unil) et Mark Chaves (Duke University en Caroline du Nord), a débuté en septembre 2007 et s’est terminée le 31 août 2010. Une telle entreprise était impossible sans la constitution d’une équipe de scientifiques.
C’est pourquoi, j'aimerais ici particulièrement remercier toutes les collaboratrices et tous les collaborateurs engagés dans ce projet, mais également celles et ceux qui étaient actifs au sein de l'Observatoire des religions en Suisse, soit Laurent Amiotte-Suchet’, Fanny Bovey, Emmanuelle Buchard, Mark Chaves, Caroline Gachet, Philippe Gilbert, Alexandre Grandjean, Philippe Kolly, Mallory Schneuwly Purdie, Jörg Stolz, Cynthia Vaudroz. De plus, la compétence particulière de plusieurs ma permis d’améliorer la qualité du travail et de pouvoir définir de bonnes stratégies de recherche. Ces personnes, Roland Campiche, Jacques-Antoine Gauthier, Philippe Gonzalez, David Giauque et Jean-Paul Willaime que je remercie profondément, ont toutes a leur manière apporté une pierre importante et précieuse à l’édifice.
J'aimerais encore remercier ici Jean Michel, dit « Mitsou», mon premier professeur de français (et surtout de classe) quia su m’appuyer dans les jours difficiles de l’'adolescence, Jacques Perrot, poète et animateur de jeunesse a ses heures qui a été mon tuteur vers l’âge adulte, Pierre-Yves Brandt et Philippe Gonzalez qui ont été des ponts pour que je puisse rejoindre la rive académique me mettant sur le chemin de la thése.
Merci encore et tout spécialement 4 mes proches, Annick et Léon, pour leur précieux et constant soutien.
1 La thèse a été déposée sur le serveur Serval de l’Université de Lausanne (Monnot, 2010). 2 Les lauréats 2011 des prix des huit facultés de l’Université de Lausanne ont été conviés à présenter leur thèse en une dizaine de minutes lors des «doctoriales (2012)». Exercice filmé et disponible en ligne.
3 Merci Laurent pour tes nombreux conseils et coups de pouce, tu as été un partenaire précieux!
La publication de cette étude n'aurait pas été possible sans l’aide des institutions suivantes que je tiens à remercier ici, données dans l’ordre d'importance des contributions:
> Le Fonds national suisse de la recherche scientifique
> La Société académique vaudoise
> La Faculté de théologie et de sciences des religions
> Le Fonds de publications de l’Université de Lausanne
Je tiens encore à remercier David Gerber et l’ensemble des collaborateurs des Editions Seismo à Zürich, ainsi qu'aux membres du comité de Terrains des sciences sociales et leurs relecteurs pour leurs commentaires et suggestions.
Mes chaleureux remerciements vont encore à mes correcteurs, Dominique Monnot et Jacques Perrot.
Genève, le 30 mai 2013
Préface
Jean-Paul Willaime, EPHE, Paris-Sorbonne et Jorg Stolz, ISSRC-ORS, Université de Lausanne
L'analyse institutionnelle du paysage religieux suisse que nous offre Christophe Monnot dans cet ouvrage judicieusement intitulé Croire ensemble est profondément originale et très fructueuse. Elle complète utilement les travaux dont on dispose en sociologie des religions. En Suisse comme dans d’autres pays, nous avons en effet de nombreuses études quantitatives et qualitatives aussi bien sur les attitudes religieuses individuelles que sur les relations Religions-Etat. Par contre, et l’on peut s’en étonner, le niveau intermédiaire des communautés religieuses a moins retenu l’attention. Il s’agit pourtant de la manifestation sociale majeure de la religion: le fait qu’elle agrège des personnes dans des groupes locaux qui se réunissent régulièrement pour s’adonner à des activités, en particulier cultuelles, en lien avec leur univers religieux. Certes, les individus sont engagés à des degrés très variables dans la vie de ces groupes, ils pratiquent plus ou moins et leur adhésion aux représentations et croyances religieuses est elle-même extrêmement diverse. Mais cela ne doit pas faire oublier que, d’un point de vue sociologique, le fait religieux se manifeste d’abord par l’existence de communautés de tailles et de profils divers dans l’espace des aires urbaines et des campagnes d’un pays.
Toutes religions confondues, il y en a 5 734 en Confédération helvétique, 83 % de chrétiennes et 17% de non-chrétiennes selon le recensement rigoureux effectué dans cette étude. La ville apparaît comme le lieu par excellence de la diversité religieuse puisque les villes comptent 31% de communautés non chrétiennes alors que les communes rurales n’en comptent que 5%. Soulignons d'emblée qu'une des originalités de cette approche est d’être transversale aux différentes religions et confessions: il s’agit d’analyser, d’un point de vue de sociologie des organisations, toutes les formes prises par le croire ensemble, ce qui permet de mettre en lumiére les contraintes de différents types (historiques, juridiques, confessionnelles, structurelles, environnementales) qui interviennent dans ces mises en formes communautaires du religieux.
S’inspirant tout particulièrement des travaux de Mark Chaves dans Congregations in America (2004), Christophe Monnot a cadré son étude à partir de la définition de la communauté religieuse donnée par le sociologue nord-américain : «une institution sociale dans laquelle des personnes qui ne sont pas uniquement des spécialistes religieux se rassemblent physiquement, fréquemment et à intervalles réguliers pour des activités ou des réunions qui ont un contenu et un but explicitement religieux ou spirituel, dans laquelle il y a continuité dans le temps pour les individus qui se rassemblent, quant au lieu de rassemblement et quant à la nature des activités lors de chaque rencontre». Cette définition précise, qui exclut notamment de l'enquête aussi bien les communautés monastiques qui ne comptent que des spécialistes religieux que les rassemblements éphémères et irréguliers, permet à l’auteur de bien focaliser son analyse sur les facteurs d’isomorphismes et de différenciations qui interviennent dans les mises en formes communautaires du religieux. Si les groupes religieux ne sont évidemment pas les seules formes de communautarisation qui caractérisent la vie sociale, ces groupes ont des traits distinctifs qui les spécifient. Christophe Monnot en distingue trois: 1) le fait que le groupe local est incorporé dans l’ensemble plus grand d’une structure confessionnelle (quelle qu’en soit la forme) ; 2) le fait que s’y exerce un leadership particulier : une autorité spirituelle ; 3) le fait enfin que les communautés religieuses se caractérisent par l’importance centrale d’une activité rituelle, autrement dit l’une ou l’autre forme de célébration religieuse. Ce repérage est essentiel, car il permet de rendre sociologiquement compte du fait que les groupes religieux ne sont pas des groupes comme les autres, qu’ils ont leur spécificité. Ce faisant, Christophe Monnot rejoint judicieusement les intuitions des grands classiques de la sociologie des religions que furent Max Weber et Emile Durkheim. Le premier parce qu’il a magistralement démontré tant l’importance du leadership religieux et de ses modes de légitimation que l'importance, avec sa distinction idéal-typique entre l Eglise et la secte, des formes de groupements communautaires. Le second parce qu’il a tout aussi magistralement démontré l’importance de l’activité rituelle, du culte, dans la manifestation sociale du religieux.
L'objet de l’investigation étant clairement circonscrit, l’auteur peut alors systématiquement dégager les caractéristiques qui contribuent à différencier les communautés. Leur volume numérique n’est évidemment pas sans incidences sur leur fonctionnement (il faut « prendre la communauté par la taille» dit joliment l’auteur), ne serait-ce que parce que les communautés plus réduites comptent moins de professionnels en leur sein, mais le facteur déterminant est bien la situation générale de cette communauté selon qu’elle appartient aux «institutions publiques», aux «institutions privées» ou aux «institutions naissantes », soit les trois grands secteurs que distingue l’auteur dans le champ religieux suisse. Cette sectorisation tripartite est établie de façon très convaincante à travers une batterie d’indicateurs structurels liés à l’histoire, à l’organisation (par exemple le fait d’avoir une personne de référence engagée à plein-temps qui est de 70% dans le cas des institutions publiques alors que ce n’est le cas que de 45% des institutions privées et de 16% des institutions naissantes), aux finances, au batiment (notamment le fait que 98% des institutions publiques en sont propriétaires contre 51% des institutions privées et seulement 17% des institutions naissantes). Dés lors, l’auteur peut-il étudier ce qu’il appelle des « écologies du pouvoir» selon la situation et les ressources dont dispose chaque communauté. On voit ici tout l'intérêt et le caractère original de cette investigation des communautés religieuses en termes de sociologie des organisations. Dans cette écologie du pouvoir, l’auteur n’oublie pas la dimension de genre avec son approche de la division du travail religieux selon le sexe (cf. le chapitre 6 judicieusement intitulé: « Quand les femmes prient, les hommes prêchent »).
La structure confessionnelle dans laquelle s'inscrit la communauté pèse incontestablement, comme lavait remarqué Nancy Ammerman dans son étude Congregation and Community (1997). La tradition confessionnelle induit notamment des formes cultuelles diversifiées. Fidèle à son cadrage sociologique des communautés religieuses, Christophe Monnot accorde une attention minutieuse aux trois dimensions qu'il a repérées: l'inscription dans une structure plus large, le fonctionnement du pouvoir et le type de célébration. Sur ces deux derniers points, cela nous vaut des analyses très fines. Ainsi, concernant les formes de célébration, l’auteur étudie la «culture de célébration» en fonction d’une série d’éléments (présence de chants, de musique, de prières, de discours, de gestes rituels, présence ou non de tel élément matériel, ...) Ce qui permet de faire des constats comme: «En Suisse, la majorité des groupes chantent lors d’une célébration, mais très peu dansent, sautent ou crient». Ainsi l’auteur peut-il positionner les différentes communautés religieuses selon la morphologie de leur culte et distinguer trois «écologies du rituel» caractéristiques des trois secteurs institutionnels qu'il a distingués.
La finesse des observations et analyses sur chaque aspect n'empêche pas l’auteur de les relier aux théories plus générales qui ont été émises sur le devenir du religieux dans les sociétés occidentales. Il montre ainsi de façon convaincante en quoi la théorie du marché religieux présupposant le libre choix du consommateur vis-à-vis d'offres religieuses concurrentielles n’est pas vérifié dans le contexte religieux suisse profondément marqué par l’histoire et l’institutionnalisation d’Eglises cantonales liées, sous une forme ou une autre, à l'Etat cantonal (sauf Genève et Neuchatel): contrairement à ce que soutient la théorie du marché religieux, il ny a pas de corrélation significative entre la diversification de l offre religieuse et le degré plus ou moins élevé de la régulation étatique.
Les analyses de Christophe Monnot sont également originales puisqu'elles comparent les communautés des différentes traditions religieuses. Reprenant la encore un théme de Max Weber, il démontre systématiquement différences et similitudes des communautés réformées, catholiques, juives, musulmanes, bouddhistes, hindouistes et bien d’autres encore. Il montre ainsi que des comparaisons différentes que celles normalement effectuées en histoire et sciences des religions sont possibles et fructueuses. Certes, il y a des limites à cette démarche et dans le futur il faudra la compléter avec des analyses plus qualitatives. Mais il est indéniable qu un pas important en termes comparatifs a été franchi avec ce travail.
Christophe Monnot démontre bien dans cet ouvrage que «la communauté locale demeure le coeur de la structure religieuse collective en Suisse». Il le démontre de façon très argumentée et empiriquement fondée en sachant tirer, dans un dernier chapitre des conclusions plus théoriques de son investigation où il s'interroge notamment sur les impacts du pluralisme et de la sécularisation sur la dynamique actuelle du champ religieux. C’est ce qui fait de ce livre, non seulement une étude passionnante et très bien informée sur le champ religieux helvétique, mais aussi un excellent ouvrage de sociologie des religions qui trouvera naturellement sa place à côté des contributions majeures d’Ammerman et de Chaves sur les communautés religieuses. Servi par une écriture précise et pédagogique, c’est un livre qui sera également très utile et formateur pour les étudiants désirant se former en sociologie des religions.
Paris et Lausanne, avril 2012
Introduction
La premiére enquéte quantitative sur les paroisses et communautés religieuses
En 1992, Roland Campiche publiait avec ses collaborateurs* « Croire en Suisse(s) » (1992) Pune des premières grandes études quantitatives sur la religiosité en Suisse. Elle débouchait sur la perspective de la « privatisation » de la religion’.
« Croire ensemble» propose un examen de la premiére enquéte quantitative en Suisse centrée sur les paroisses et communautés religieuses. A partir de l’unité locale des organisations religieuses, l’objectif de cet ouvrage est de comprendre la ou les dynamiques qui sous-tendent le champ religieux. A cette fin, il sera tout d’abord proposé de comprendre et de définir ce qui est entendu par communauté religieuse ainsi que d'exposer l'approche privilégiée pour appréhender cette entité. Dès lors, il sera possible de recenser les groupes locaux pour en décrire les tendances et disparités régionales ou confessionnelles.
Dans un second temps, la communauté religieuse sera examinée sous l’angle de ses traits distinctifs puisqu'elle constitue une organisation particulièref.
4 Remarque: dans ce travail, bien que conscient des enjeux de genre derriére les appellations, nous utiliserons toutefois le masculin généralisant selon les régles de la langue française, ceci présentant l’avantage d’être moins lourd graphiquement.
5 D'abord dans le sens de la privatisation de la religion (Luckmann, 1967), qui conçoit que la religion se retire exclusivement dans la sphère privée — remanence de la pratique de la prière privée par exemple — , la perspective de Campiche a évoluée lors d’une deuxième vague d’enquéte d’analyse, pour déboucher sur l'hypothèse de « dualisation » de la religion (Campiche, 2004), qui conçoit qu une religion instituée se rétracte, alors qu’une partie de la religion appartenant à une dimension anthropologique plus large demeure — persistance dela prière, toujours, mais également de valeurs autour des droits humains.
6 Il faut concevoir cette notion de communauté d’abord dans un sens d’unité organisationnelle, à partir de laquelle une analyse en sociologie des organisations devient ainsi possible. Il est entendu que cette notion recoupe plusieurs modalités de communalisation, de lien à institution, ou d'engagement des membres qui émergeront lors de l’analyse, le but étant ici de se fixer une unité. De plus, les différents arrière-plans théologiques rendent le choix de la communauté comme unité de base plus complexe, semblant indiquer la préférence du système «congrégationaliste» (qui favorise l'indépendance de chaque communauté), mais la sélection d’une unité ne doit bien entendu pas occulter le fait qu’elle est
En effet, il sera remarqué que malgré la diversité, les collectivités religieuses locales sont dotées d’attributs communs, tendant vers le modèle paroissial. Des degrés divers de concordance avec la structure paroissiale manifestent d’une sectorisation du champ organisationnel. Certains groupes ont manifestement plus de moyens, de salariés, de membres ou de ressources sociales que d’autres. Une situation découlant des diverses reconnaissances (légales) et de degrés de légitimité accordés à ces collectifs.
Cette sectorisation du champ engendre une écologie du pouvoir contrasté selon l'appartenance de l’unité organisationnelle à l’une ou à l’autre subdivision. Ainsi, les communautés se différencient sur l’exercice du pouvoir local, le statut du responsable et la gestion des salariés. Dans ces circonstances, une attention particulière sera portée sur le rôle actuel de l’engagement féminin aux différents échelons de l’organisation locale. La place et le rôle de la femme se sont-ils améliorés ces dernières années dans le milieu religieux ? si oui, où et comment? Ensuite une attention spéciale sera évidemment portée sur l’offre des communautés, principalement les activités cultuelles. Ces dernières ne sont pas étrangères à des productions culturelles distinctives marquant un positionnement social, au moins sur le plan confessionnel. Dernière étape descriptive de l’entreprise, la perspective de l’usager, du fidèle, du membre de la communauté sera investiguée. Trivialement, combien de membres drainent un groupe local et quelle est la diversité en terme de participation. Les écarts constatés sur l’envergure ou la participation des communautés permettront de rendre perceptible une instabilité du champ provoquant des incertitudes non seulement pour les groupes locaux, mais également pour les structures confessionnelles et plus largement pour le positionnement politique sur le plan religieux.
Les nombreuses observations de l’enquête permettront finalement de décrire une dynamique générale du champ religieux en Suisse. Les contraintes de l’environnement institutionnel et social poussent les groupes à répondre par des stratégies adaptées afin de continuer à offrir des services. La sectorisation constatée entraine alors différents niveaux de pression avec une disparité de réponses stratégiques. En bref, il sera constaté que le statut légal, la légitimité ou le nombre de membres ainsi que le degré ou le style d’institutionnalisation du groupe permettent d’éclairer les réponses stratégiques, parfois rarement indépendante dans certaines structures confessionnelles. La sociologie des organisations n’a, en principe, pas d’apriori théologique, mais là encore, la sélection d’une unité peut porter à confusion pour un lecteur au fait du paysage religieux institutionnel. Cependant ces différents arrières plans se dégageront d’une manière nouvelle dans l’analyse qui suivra, soit au travers de paramètres sociologiques et en principe comparables d’un groupe à l’autre (c’est le but de l'exercice).
antagonistes, que les collectifs religieux tentent d’apporter. En définitive, cette dynamique (différenciée) permettra de mesurer l'impact que peuvent avoir le pluralisme religieux, la sécularisation et la régulation étatique sur les activités des communautés.
Ainsi, pour la première fois en Suisse, à partir de données quantitatives et représentatives des groupes religieux locaux du pays, il sera possible de saisir les différences structurelles et sociales des groupes. Simplement énoncé, les disparités de taille, de liturgie, d’exercice du pouvoir sont le reflet de positionnements des entités religieuses dans un environnement institutionnel plus large et complexe. Des groupes ont obtenu la légitimité de leur milieu leur assurant ainsi de nombreuses ressources. D’autres se cantonnent dans une partie spécialisée et restreinte du champ leur permettant de subsister grâce à un public ciblé (McPherson, 1983; Hannan & Freeman, 1977). D’autres encore s'appuyant sur des logiques migratoires sont en train de s'établir dans ce milieu. Tous ces différents profils participent d’une dynamique générale du champ religieux.
Bases de données utilisées
Plusieurs bases de données ont été sollicitées pour le travail d'analyse. Les plus importantes sont celles provenant directement de l’enquête suisse du National Congregations Study. La première, notée NCS 2008, correspond à la base de données constituée par le recensement des communautés religieuses locales. La seconde, notée NCS 2009, correspond à la base de données constituée après l'interview de 1040 représentants en 2008-2009. Actuellement, cette base de données n’est pas encore publique, mais elle sera disponible prochainement auprès de la Fondation FORS : http://www.unil.ch/fors. Pour une description de ces bases, nous renvoyons le lecteur à l’annexe 1 de cet ouvrage.
Pour ce qui est des données structurelles, comme les communes, les types de régions et de district, étude s’est référé aux nomenclatures de l'Office fédérale de la statistique (OFS). Elles correspondent aux données de 2008 pour le recensement et celles de 2010 au sujet des confessions religieuses. Ces données sont publiques et disponibles sur demande : http://www.bfs.admin. ch/bfs/portal/fr/index.html
Spécifiquement pour les paroisses catholiques et les prêtres, nous nous sommes basé sur les annuaires diocésains. Chaque diocèse produit régulièrement un annuaire de ses paroisses et des prêtres en activité sur son territoire. Les annuaires utilisés sont ceux de 2008, obtenus auprès du Schweizerisches Pastoralsoziologisches Institut (SPI) à St-Gall. Actuellement, ils sont disponibles et mis à jour en ligne : http://www.cath-fr.ch/modules/AnnuaireCath.
Une nouvelle approche en sociologie des religions
L'analyse proposée est soutenue par l’idée que chaque groupe local tente malgré plusieurs contraintes de l’environnement institutionnel à se positionner dans un espace favorable pour perdurer. En effet, chaque communauté s organise dans le but d’offrir et de maintenir sur la durée des services spirituels à ses fidèles. Cette perspective contraste avec le postulat des ténors de la sociologie des religions, spécialement américains, qui soutiennent que la dynamique du champ religieux est présidée par des lois économiques (Finke & Stark, 2006 ; Iannaccone et al., 1997 ; Iannaccone, 1991 ; Stark & Bainbridge, 1985). Pour eux, le religieux serait un grand marché où certains monopoles ou duopoles (étatiques) empêcheraient une pleine concurrence alors que dans d’autres régions le pluralisme serait un signe d’un marché libre. Malheureusement, ce postulat n’a jamais pu éclaircir la dynamique européenne du religieux (Bruce, 2006; Stolz, 2004; Bruce, 1999; Chaves & Cann, 1992).
En Europe, les études récente, en sociologie des religions, se sont spécialement attachées 4 comprendre les mutations religieuses actuelles dans ses implications pour lindividu. Celui-ci, dans ses quêtes religieuses, redéfinit ses liens aux pratiques, bricole, s individualise, rejette des formes religieuses traditionnelles sans pour autant évacuer toute spiritualité, perd ses appartenances religieuses institutionnelles’, ou les maintient sans adhérer à leurs contenus et implications religieuses (Bochinger, 2012 ; Stolz, 2012 ; Campiche, 2010; Hervieu-Léger, 2010 ; Baumann & Stolz, 2009 ; Gisel, 2009 ; Bréchon, 2008 ; Lamine, 2008; Stolz, 2004; Willaime, 2004; Hervieu-Léger, 1999).
A ce jour, peu se sont interrogés sur les conséquences de cette nouvelle donne sur les groupes religieux locaux*. Emblématique de cette situation, alors que l’on connaît parfaitement l’évolution des appartenances confessionnelles des individus en Suisse (Baumann & Stolz, 2009 ; Bovay, 2004) aucune information n’est disponible pour les communautés religieuses locales sur le plan fédéral”.
7 En Suisse, on constate un lien «administratif» d'appartenance aux Eglises très résistant comparé à d’autres pays européens (en 2010, selon OFS, les «sans appartenances religieuses» ne représente qu’un cinquième de la population), mais l'appartenance entendue comme une adhésion aux valeurs d’une confession est ténue (comparable aux autres pays européens, cf. Stolz et al. (2013) Storm (2009) Voas, (2009).
8 Voir: Stolz & Ballif (2011), Guest er al., (2004), Hervieu-Léger (2003) Wind & Lewis (1994) Bruce (1990).
9 Certaines informations existent sur le plan d’une ville ou d’une région (Humbert, 2004; Baumann, 2000).
Profitant du regain d'intérêt pour appréhender la communauté religieuse dans une perspective organisationnelle, en relation avec une enquéte similaire menée aux Etats-Unis (Chaves & Anderson, 2008 ; Chaves, 2004), la présente recherche analysera les données récoltées auprès d’un échantillon représentatif de plus de mille responsables spirituels des communautés religieuses de Suisse. Au travers de plusieurs indicateurs marquant la disparité ou l’homogénéité des groupes elle soulignera la dynamique institutionnelle du champ religieux suisse. Le propos sera attentif à relever in fine les stratégies déployées par les communautés pour obtenir ou maintenir la légitimité de l’environnement institutionnel, synonyme de meilleures chances pour se maintenir dans la durée.
Les données à notre disposition découlent de l’enquête National Congregations Study (NCS) en Suisse’? dirigée par les professeurs Jorg Stolz de l Université de Lausanne et Mark Chaves de la Duke University aux Etats-Unis. Ce projet mené dans le cadre du Programme national de recherche (PNR 58) : «Collectivités religieuses, Etat et société» du Fonds national suisse de la recherche a débuté en septembre 2007 pour se terminer trois ans plus tard.
La présente enquête reprend les grandes lignes de l’étude menée par le professeur américain et qui en est 4 sa deuxiéme vague de passation. Les résultats de la première, en 1998, ont fait l’objet de nombreuses publications'!. Un livre «Congregations in America» (Chaves, 2004) en retrace les grands résultats. Pour la Suisse, un des aspects importants de ce projet est premièrement sa valeur descriptive. Il apporte des réponses encore inconnues à des questions, certes élémentaires, comme la participation effective d’une paroisse, les moyens financiers des groupes, les différences structurelles entre confessions et traditions.
Appréhender la dynamique institutionnelle des collectifs religieux
Dans le premier chapitre, la communauté religieuse, unité d’analyse de l'enquête, est considérée comme une unité organisationnelle. Pièce maîtresse d’un système de structures religieuses complexes, la paroisse, le groupe local,
10 Titre original du projet: Lokale religiöse Gruppierungen in der Schweiz und in den USA. Eine quantitative und vergleichende Studie.
11 Notamment méthodologique: Chaves & Anderson (2008), Hadaway & Marler (2005), Chaves et al. (1999), sur les activités sociales des communautés: Chaves & Wineburg (2009), Chaves (2003, 1999a), sur les célébrations des groupes: Chaves (1999b), sur les activités politiques: Dougherty & Huyser (2008), Adams (2007), Brown (2006), Chaves et al. (2004), Beyerlein & Chaves (2003).
est une entité visible et circonscrite d’une organisation plus large. La communauté représente une institution locale qui rassemble des fidèles qui n’ont pas besoin de compétences particulières pour participer. Les communautés par leurs activités spécifiques et régulières adoptent, sur le plan local, des structures organisationnelles similaires, comme l'avait déjà relevé Weber avec des enjeux de domination « hiérocratique », une contrainte «psychologique » qui puise sa légitimité dans le contrôle et l’attribution des biens de salut.
Les communautés religieuses sont incorporées dans des ensembles plus grands : les Eglises, les confessions, les fédérations, etc. En Suisse, les distinctions entre groupes du méme ensemble confessionnel sont insignifiantes, en rapport à celles des groupes des autres confessions. Une structure confessionnelle n’est pas l'addition de groupes locaux. Soutenue par une administration plus ou moins forte selon les organisations, elle produit et coordonne des activités qui viennent soit se greffer sur les activités des communautés, comme les ministères spécialisés (catéchisme, ministères jeunesse, ministères auprès des aînés, etc.), soit s’activer en parallèle ou en complément des communautés (services d’aumônerie, œuvres caritatives ou d’entraide, etc.). Elle administre également d’autres formes d’engagements religieux comme les communautés résidentielles, les monastères ou les différents événements religieux, les rencontres régionales et les pèlerinages. Ainsi une unité fondamentale de la pratique religieuse, la communauté, centre d’activités et de pouvoir religieux local sera définie dans son contexte organisationnel.
L'enquête a débuté par l'établissement d’un répertoire de toutes les communautés religieuses en activité sur le territoire helvétique. En dehors des listes des Eglises et des fédérations, d’autres listes ont été mises à disposition par des fédérations et des responsables spirituels locaux. Ces listes, publications et annuaires ont permis de compléter le recensement des groupes en activité. Au total, près de trois personnes ont été mobilisées pendant un an pour enregistrer et vérifier les divers groupes religieux en activité sur le territoire helvétique!?. Ce recensement est le premier effectué au niveau d’un pays. Le cas de la Suisse avec son fédéralisme, incluant des histoires institutionnelles et religieuses spécifiques, ainsi que ses régions urbaines ou rurales permettra de comparer entre elles ces différentes dimensions pour mieux comprendre la répartition sur le territoire des communautés religieuses. Il sera alors possible de confronter les résultats du recensement avec les grandes théories classiquement défendues pour expliquer l’écart entre les taux — la discrépance — autant quantitatif que qualitatif constaté entre les régions. L'analyse débouchera sur
12 Voir le travail de mémoire de Bachelor qui traite exclusivement des difficultés rencontrées et des stratégies mises en place pour les surmonter (Marzi, 2008).
le constat que les paramètres influant sur les diverses configurations d’implantation des communautés sont d’ordre institutionnel.
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