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THÉORIE DE LA MÉMOIRE
THÉORIE
DE LA
Introduction
L'homme ne se rend attentif qu'à ce qui le frappe vivement. Autant sa pensée inquiète se porte avec ardeur à la recherche des causes, en présence de ce qu'il juge extraordinaire et nouveau; autant le spectacle des plus profondes merveilles , s'il est fréquemment répété, le laisse indifférent : on dirait, ou qu'il dédaigne de s'occuper d'objets trop vulgaires, ou qu'il lui suffit de voir souvent un phénomène pour en découvrir les lois et le principe. L'enfant s'imagine connaître la nature du feu dont les rayons réchauffent, de la lumière qui l'éclairé,
des bruits qu'il entend, des objets qu'il touche et qu'il sent ; il ne s'étonne pas de voir les aliments dont il se nourrit développer ses membres , le sommeil réparer ses forces épuisées, les corps livrés à eux mêmes tomber vers la terre : le peu qu'il sait ne lui permet pas de soupçonner ce qu'il ignore.
L'acte de la mémoire est un de ces faits de la vie journalière qui semblent aisés à comprendre, parce que l'habitude nous lésa rendus familiers. Demandez à la plupart des hojnmes s'ils savent ce qu'est le souvenir. Cette question leur paraîtra d'abord si simple , qu'ils seront surpris de l'entendre faire, et le moins instruit se croira prêt à y répondre : « Se souvenir, dira-t-il sans doute , c'est se rappeler le temps passé. Je me souviens , quand je songe aux personnes et aux choses que j'ai connues, aux lieux que j'ai visités, aux récits que j'ai entendus. Je revois ainsi de loin les objets que j'ai déjà vus, sans les confondre avec ceux qui s'offrent actuellement à mes sens : ceux-ci sont présents, en effet , tandis que je crois les premiers absents et passés. Il ne m'est pas plus difficile d'ailleurs de me souvenir , que de percevoir : je me souviens quand je veux . et le présent m'occupe moins que le passé. »
Mais on n'explique pas un fait , parce qu'on le constate et qu'on le décrit. La mémoire a des mystères qui échappent à l'irréflexion du vulgaire , et sous cette apparente simplicité , qui trompe l'ignorance, se cachent les difficultés d'un important problème. Nous nous souvenons à toute heure, en effet ; mais comment nous souvenons-nous ? Réduits à un seul moment de la durée, comment pouvons-nous , sans sortir du présent , remonter le cours des années écoulées ? Chacun de nous se rappelle le passé, car chacun de nous a de nouveau des pensées et des sentiments qu'il sait avoir déjà eus; mais comment sait-il qu'il les a déjà eus? Si ces pensées et ces sentiments ne sont pas identiquement les mêmes, comment peut-il les reconnaître, quand ils se reproduisent ? Et, s'ils sont les mêmes , que sont-ils devenus aussitôt après leur apparition première ?
Je sais bien qu'il n'est pas d'obscurités qu'on ne puisse couvrir de brillantes images, ou chercher à dissiper par d'ingénieuses comparaisons. À peine nés , dit l'un , nous acquérons des connaissances, et ne cessons désormais d'en acquérir de nouvelles; seulement, comme leur nombre nuirait à leur clarté, si elles étaient toutes présentes à la fois, nous les mettons en réserve dès qu'elles se multiplient, et les conservons précieusement. Ce trésor, quigrossittoujours, nous sert au besoin, car nous y puisons aussi souvent qu'il nous plaît, sans qu'il diminue jamais. Nos idées , entassées dans le vaste réservoir de la mémoire, sont comme des pièces de monnaie que la rouille atteint et dévore, dont l'éclat se ternit et l'empreinte s'efface, si leur avare possesseur néglige de s'en servir. Il semble, au contraire , qu'elles doublent de prix à mesure qu'elles ont plus de cours, et plus nous en usons, plus nous avons de facilité à en user encore.
L'âme , dit un autre , est une substance plus ou moins molle, sur laquelle l'attention, comme un burin, grave les idées: l'impression est plus ou moins profonde et durable, et les caractères, par suite, plus ou moins lisibles.
L'âme est plutôt une chambre obscure, dit encore un autre. Les idées, en échappant à la conscience, s'y disposent et s'y rangent, comme autant de meubles invisibles; mais celui qui les possède en connaît la place et l'usage, et s'il veut les éclairer d'un rayon de lumière , il n'a qu'à diriger sur elles le regard de l'attention.
L'imagination se fait un jeu, comme on voit, de ce qui est, pour la science, l'objet d'une question grave. Ne pouvant rendre aucun compte des faits de mémoire, elle cherche à nous en distraire, et nous arrête complaisamment sur un autre ordre de faits qui s'expliquent sans peine. Mais, vrais à un point de vue , ses rapprochements sont faux à tous les autres , et plus propres à éblouir l'esprit qu'à l'éclairer. Les souvenirs, il est vrai, s'obscurcissent et brillent tour à tour, comme des pièces de monnaie; mais l'âme elle-même n'a pas de magasins qui puissent les contenir : elle n'est pas plus un réservoir, qu'elle n'est une matière résistante ou une chambre obscure. L'écrivain, plus soucieux de plaire que d'instruire, peut rechercher ces métaphores qui servent à enrichir son style ; mais le philosophe les repousse, au nom de la vérité, que cachent ou défigurent ces voiles importuns.
La science, à son tour, s'est emparée du problème de la mémoire. Seulement, sur ce point comme sur tant d'autres, au lieu d'observer la nature, elle s'est d'abord efforcée de la deviner, et la plupart de ses explications n'ont été que des hypothèses.
Les premiers hommes qui essayèrent de se connaître, se cherchèrent avec les sens, et ne trouvèrent d'eux-mêmes que le corps : ils regardèrent donc les idées comme des images matérielles des choses, et pensèrent rendre raison des souvenirs, en supposant que ces images se conservent plus ou moins dans le cerveau.
D'autres, moins grossiers, comprirent que la matière n'est pas tout en nous, et que la vie, le sentiment , l'intelligence et la liberté ne peuvent résider qu'en un principe simple, identique et un : c'est à ce principe qu'ils attribuèrent les souvenirs. Mais comme ils voyaient que certaines impressions organiques paraissent nécessaires à l'acquisition d'une foule de connaissances , ils jugèrent que la durée de ces connaissances dépendait de la durée même de ces impressions, et prétendirent trouver exclusivement dans le corps les conditions et les causes de la mémoire. Les théories fondées sur ce principe diffèrent d'ailleurs entre elles. Ce qui persiste dans les organes, suivant les uns, ce sont divers mouvements qui se conservent ou se renouvellent spontanément. Ce sont, au dire de quelques autres, certaines traces que les esprits animaux se creusent et rendent plus profondes en les parcourant. Pour ceux-ci , c'est une série de vibrations nerveuses qui s'enchaînent et se provoquent mutuellement. Pour ceux-là, c'est un ensemble d'habitudes.
Cependant beaucoup d'autres penseurs , moins physiciens, mais plus philosophes, ne voulurent demander qu'à l'âme le secret de la mémoire. Se persuadant que les idées peuvent cesser d'être aperçues, sans s'évanouir et cesser d'être, ils enseignent qu'elles s'enfoncent dans les régions de l'âme inaccessibles à la conscience, pour y vivre à l'état latent, jusqu'à ce qu'un nouveau regard de l'attention les tire de leur obscurité.
D'autres, enfin , condamnent ces hypothèses, et, prétendant pouvoir tout concilier sans rien imaginer, ils affirment simplement que nous connaissons immédiatement le passé , comme nous connaissons
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intuitivement et les objets présents et nous-mêmes.
Ces systèmes me semblent tous, à divers degrés, insuffisants ou faux; mais quiconque désire percer les ténèbres dont la nature de la mémoire s'enveloppe, ne peut, je crois, se dispenser de les connaître et d'apprécier chacun d'eux à sa juste valeur. S'il est d'ailleurs imprudent, dans un voyage de découvertes, de s'aventurer sur des terres déjà explorées, sans consulter les traces desesdevanciers, c'est de la témérité, quand ces devanciers s'appellent Platon, Aristote , saint Augustin , Descartes, Leibniz.
Toutefois, en s'attachant à l'étude des systèmes , le philosophe se propose moins de réfuter leurs erreurs, que d'éviter leurs méprises et de recueillir d'utiles observations. Il dédaigne, en effet, le plaisir frivole et dangereux qui porte les sceptiques à se donner, sans profit pour eux-mêmes, le spectacle des contradictions de l'esprit humain, et les conceptions même du génie ne l'intéressent, qu'autant qu'elles le mettent sur la voie qui peut le conduire à la vérité. Pour moi, je n'aurais jamais été tenté d'entreprendre la critique des nombreuses théories qui se sont fait jour à propos de la mémoire, si je ne croyais avoir trouvé, dans l'observation des faits eux-mêmes, la base d'une théorie nouvelle. L'analyse des éléments du souvenir m'a permis, si je ne me trompe, de découvrir, dans ce phénomène, certains caractères constants et précis, qui lui sont exclusivement propres et empêchent de le confondre, soit avec la perception, soit avec la fiction proprement dite. Ces caractères, qui sont la fixité et la spontanéité des idées reproduites, m'ont semblé pouvoir servir à déterminer la reconnaissance , qui est la marque distinctive du souvenir. Nous disons, en effet, que nous reconnaissons un objet, quand, en le revoyant, nous pouvons le comparer et le trouver, en tout point, conforme à l'image idéale que nous nous en étions déjà faite.
Mais si toute conception involontaireetfixe mérite le nom de souvenir, dès quelle suffit à faire reconnaître son objet, le souvenir lui-même flotte confusément dans l'esprit, tant qu'il ne suscite pas un certain nombre d'idées accessoires qui l'accompagnent d'ordinaire, et qui peuvent seules, en le complétant, nous permettre de le reporter à distance, et de
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lui assigner sa vraie place dans l'espaceet le temps. Le souvenir n'est donc parfait, qu'autant que nous avons, avec la notion du passé, la conscience claire de notre existence identique et continue. On voit comment la question de la possibilité de la mémoire soulève les questions métaphysiques de la durée, de l'unité et de l'identité personnelle. J'ai cherché à résoudre ces dernières par un appel direct à la conscience, sans invoquer, comme on le fait d'ordinaire, les décisions plus contestables de la raison. Quandles faits parlaient d'eux-mêmes, il m'a semblé plus sûr de me fier pleinement à l'autorité de leur témoignage.
Mais il ne suffit pas, pour révéler l'origine et déterminer la cause de la mémoire, de décomposer simplement le souvenir, et de le réduire à ses véritables éléments. Si le souvenir n'est qu'une conception dont les diverses parties s'appellent réciproquement et semblent inséparablement unies, il faut chercher la raison de cette conception elle-même. Cette raison se découvre aisément, et la conception a son principe dans la loi de l'association des idées.
Mais cette loi de l'association des idées ne peut-elle pas, à son tour, se ramener à une loi plus générale et plus haute? Et pour comprendre l'attraction mutuelle des idées, est-il d'ailleurs nécessaire de supposer en chacune d'elles certaines affinités électives, semblables à celles que les chimistes supposent entre certains corps ? Nullement. Pourvu qu'elles aient été préalablement unies dans un seul acte d'aperception, deux idées peuvent désormais rester liées, et se susciter l'une l'autre. Le secret de leur reproduction est donc tout entier dans celui de leur acquisition même. En agissant, l'esprit devient plus apte à agir encore, etUoutes les fois que le hasard lui fait recommencer une opération qu'il a souvent accomplie, il l'achève de lui-même et la complète involontairement etsans effort. Apprendre, pour lui, c'est donc considérer à la fois plusieurs idées, et contracter l'habitude de passer spontanément de l'une à l'autre. La mémoire n'est donc qu'une espèce d'habitude.
Telles sont, 9 en quelque mots, les principales conclusions qui sont le résultat des recherches dont les développements forment la seconde et la
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plus importante partie de ce travail. Qu'il me soit permis d'ajouter que ce n'est pas sans quelque confiance que j'oppose cette théorie aux différents systèmes que je passe d'abord en revue. Elle me paraît avoir, sur ces derniers, un avantage que la scienceappréciemieuxtouslesjours: celuide nepas prendre des hypothèses pour des réalités, de chercher, au contraire, tous ses fondements dans l'observation, et de demander uniquement à d'autres faits la raison des faits qu'il s'agit d'interpréter. Nos progrès dans la connaissance de l'homme, comme dans celle de la nature, sont à ce prix. En psychologie, comme en chimie, en physique, en histoire naturelle, la loi d'un fait nese trouve que dans un autre faitplus général qui l'enveloppe et qui l'éclairé ; il faut, pour expliquer le premier, montrer comment il se ramène au second, et remonter ainsi de fait en fait, jusqu'à ce qu'on arrive à un fait primitif, lui-môme inexplicable et pouvant servir de principe. C'est là ce que j'ai voulu faire à propos de la mémoire. Le souvenir, qui passe pour un phénomène élémentaire et simple, m'a paru complexe. En se décomposant, il s'est résolu, à mes yeux, en une espèce
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particulière de conception ; cette conception s'est elle-même laissé réduire à la loi de l'association des idées, et cette loi de l'association m'a semblé n'être, à son tour, qu'une forme et, pour ainsi dire, une conséquence de l'habitude. L'habitude est ce fait irréductible auquel s'arrête nécessairement l'esprit. Il n'y a pas, en effet, pour lui de loi plus générale que la loi de l'habitude ; car la loi de l'habitude, c'est la Ui même des êtres organisés, dont les modifications tendent à s'effacer ou à se reproduire , suivant qu'elles leur viennent d'une cause étrangère ou d'eux-mêmes ; c'est la loi même de l'être, car l'être a pour caractère essentiel et fondamental, de tendre à persister dans son être. Ramener la mémoire àl'habitude, c'estdonc la ramener à son premier principe; c'est, suivant le mot de Royer-Collard, « dériver l'ignorance de sa source la plus élevée ».
THÉORIE DE LA MÉMOIRE
PREMIÈRE PARTIE
CRITIQUE DES SYSTÈMES.
Chapitre Premier Systèmes Physiologiques
L'homme ne peut réfléchir sur lui-même et jeter un regard sur l'ensemble confus des attributs qui constituent sa nature, sans remarquer qu'à la faculté de s'instruire en observant, il joint celle de retrouver et de faire revivre spontanément ses connaissances acquises. Le pouvoir qu'il a de se souvenir est tellement distinct de tout autre, et l'usage qu'il en fait si précieux, si constant et si sûr, qu'il est impossible au philosophe le moins attentif d'en méconnaître le rôle et l'importance. Aussi la mémoire a-l-elle nécessairement trouvé place dans tous les grands systèmes qui ont eu l'homme pour objet. D'accord sur les faits eux-mêmes, ces systèmes se divisent seulement et se combattent, quand il s'agit de les expliquer; et c'est en les interprétant diversement, qu'ils leur assignent diverses causes, suivant les principes particuliers sur lesquels chacun d'eux repose.
Malgré les différences essentielles qui les distinguent, les nombreuses théories relatives à la mémoire se ramènent assez naturellement à deux sortes : les unes, plus particulièrement attentives à l'influence du corps, prétendent trouver l'explication de nos souvenirs dans certaines modifications organiques; les autres, voyant surtout dans l'homme le principe de la pensée qui l'anime, cherchent cette explication uniquement dans la nature de 1 ame. Les premières sont proprement physiologiques, et les secondes, psychologiques. Il importe de connaître les unes et les autres, et de peser exactement la valeur des solutions qu'elles proposent. Cette information préliminaire servira, du moins, à mettre dans tout leur jour les difficultés du problème, en donnant à la question toute son étendue.
I. Théorie matérialiste.
Quiconque s'abandonne exclusivement et sans réserve aux impressions des sens, se condamne à ignorer et la nature et lui-même. Tout entier aux images des objets qui l'entourent, il ne veut croire qu'à ce qu'il touche, à ce qu'il voit, à ce qu'il entend, et prend naïvement les apparences sensibles pour la seule réalité. Quand elle devient spéculative, cette illusion enfante le matérialisme, qui n'eut pas, chez les anciens, de plus illustres représentants que Démocrite, Épicure et leur maître Leucippe. Le système qu'ils ont créé, né d'une vue incomplète et fausse, a du moins le mérite d'être conséquent avec lui-même et bien lié dans toutes ses parties. Ainsi , l'explication qu'ils essayent de donner des faits de mémoire, tient étroitement à l'ensemble de leur doctrine , et , pour être comprise, doit être rapprochée des principes qui lui servent de fondement.
Ces principes étaient faits d'ailleurs pour séduire l'imagination, qui, pour la plupart des esprits, parle plus haut que la raison ; aussi ont-ils trouvé des partisans à toutes les époques de la philosophie. Admettre les atomes comme seuls éléments de la nature des choses ; attribuer à leurs combinaisons la formation des êtres de l'Univers ; ne voir dans l'organisation qu'une. suite de l'arrangement fortuit des molécules; dans la vie, qu'un simple résultat de l'organisation ; dans l 'âme, enfin, qu'un degré supérieur de la vie : c'étaient là des conceptions qui s'enchaînaient logiquement, et qui, grâce à leur clarté grossière, devaient survivre à leurs auteurs et reparaître souvent, dans Thistoire, sous une forme ou sous une autre. De tout temps, les physiciens qui n'ont pas été philosophes, sont entrés hardiment dans la voie que leur avait ouverte le génie de Leucippe. On a vu même des métaphysiciens, profondément convaincus d'ailleurs de la supériorité de l'esprit sur la matière, reprendre ces vieilles spéculations, quand ils avaient à déterminer les lois des êtres organisés et vivants ; et, pour ne citer que Descartes, le mécanisme dont il fut le promoteur offre les plus frappantes analogies avec la physiologie d'Épicure, telle qu'elle a été chantée par Lucrèce. Locke, en particulier, semble simplement reproduire la théorie atomistique, au sujet de l'origine des idées. Il enseigne, en effet, que les corps sont composés de parties qui , trop petites elles-mêmes pour être perçues, peuvent, en se mêlant diversement, donner naissance aux différents objets ; et, comme les flots de molécules qui se détachent, à chaque instant, de la surface de ces objets, retiennent, à leur tour, les qualités essentielles des composés dont ils faisaient partie, il pense qu'en s'insinuant à travers les organes, ces simulacres viennent offrir à l'âme l'image fidèle des corps et de leurs propriétés. Mais si les idées sensibles ressemblent pleinement à leurs objets, si elles sont, comme eux, réellement étendues, solides, figurées et mobiles, ne faut-il pas admettre que l'âme, en qui elles résident, est elle-même étendue, solide, figurée et mobile? Le sage Locke devait reculer devant cette conséquence, mais son système y conduit fatalement, et Démocrite, qui en posa les premiers fondements, n'hésitait pas à la proclamer. On sait, en effet, que l'âme n'était, pour ce dernier, qu'une substance corporelle, composée de particules extrêmement déliées, qui se répandaient dans tous les membres du corps comme une sorte de souffle mêlé de chaleur1.
Rien de plus simple d'ailleurs que la théorie de la mémoire qui se rattache à ces principes. Les images matérielles, émises par les objets et communiquées à nos sens, s'impriment plus ou moins profondément
dans les organes ; et, quoique lame, d'abord attentive à leur impression, les néglige bientôt, pour en considérer de nouvelles , qui la frappent plus vivement, elles n'en continuent pas moins à s'y conserver comme en dépôt, et peuvent, au besoin, nous faire penser encore aux objets dont elles sont les copies. Comme ces images sont d'ailleurs toujours identiques à elles-mêmes, nous les reconnaissons sans peine, et leur donnons le nom de souvenir.
Telle est la théorie matérialiste, réduite à sa forme la plus simple. S'il n'y a pas de système plus rigoureux, je n'en connais pas de plus faux. Le matérialisme se condamne d'abord lui-même, quand, supprimant la raison, source unique des notions intellectuelles et morales, il se met dans l'impossibilité de justifier la grandeur de l'homme. Mais plusieurs autres doctrines ont eu, comme lui, cette prétention : ce qui lui appartient en propre et ce qui est plus téméraire, c'est qu'il anéantit la pensée et la sensation même, et n'en conserve que le nom. Dire que l'âme n'est qu'.un simple amas d'atomes et se compose de parties étendues et solides, c'est nier la pensée, ou méconnaître sa nature et ses conditions, puisque la conscience nous atteste hautement son indivisible unité. Ajouter que l'idée est un autre amas de matière, qui, entrant en contact avec l'âme, lui fait percevoir les qualités des corps, en lui communiquant ses propres qualités, c'est vouloir être la dupe d'une grossière équivoque.
L'idée n'est pas une image. On comprend encore les images des objets visibles : grâce au pouvoir de réflexion dont ils jouissent, les rayons lumineux peuvent multiplier les apparences colorées sous le regard de l'observateur. Démocrite l'avait sans doute remarqué, et voyant que l'œil de l'homme et des animaux était particulièrement propre à recevoir les images des couleurs, il jugea, par suite, que l'oreille reçoit aussi les images des sons ; l'odorat, les images des odeurs ; le goût , des saveurs ; le toucher, du chaud et du froid, du poli et du rude, etc. Puis, ne pouvant admettre en chacun de nous autant d'âmes qu'il y a de sensations, il trouva naturel de conclure que toutes les images , venues ainsi du dehors , se donnaient rendez-vous auprès de la même âme, où elles se miraient comme dans une glace fidèle. Mais l'âme, comme dit Leibniz, n'a pas de fenêtres qui donnent sur le dehors, et c'est d'elle-même qu'elle lire toutes ses idées. Ces idées ne sont d'ailleurs que ses manières d'être, et ne représentent proprement qu'elles-mêmes. Qu'y a-t-il, dans la glace ou le feu, qui ressemble à une sensation de froid ou de chaud ? Les vibrations de l'airain ou les ondulations de l'air, les molécules sapides d'un fruit, le parfum d'une fleur, un rayon de lumière, tous ces objets sont-ils véritablement hors de moi ce que les sons, les saveurs, les odeurs et les couleurs sont en moi-même et tels que je les perçois ? Les qualités qui me font paraître un corps étendu ou solide, sont-elles à leur tour dans ce corps ce qu'elles sont pour moi quand je les imagine ? Si je pense à la portion d'espace qu'occupe un arbre ou une maison, le moi qui pense devient-il lui-même rond ou carré ? Est-il plus grand, s'il considère l'immense voûte des cieux, et se fait-il petit, pour mesurer de l'œil l'insecte qui rampe à mes pieds? Et, de même, quand j'appuie fortement ma main contre ce mur, la résistance inhérente à ce mur est-elle exactement l'image de mon effort pour la vaincre?
Je ne puis, il est vrai, palper, sentir et percevoir à mon gré ; et tout me porte à croire qu'il y a hors de moi quelque chose qui s'oppose à mon être, le limite et détermine la variété, la suite et la durée des modifications que je subis à chaque heure : c'est donc, en partie, de cette cause que ces modifications dépendent. Entre elles et leurs objets, je trouve d'ailleurs certains rapports fixes et constants, qu'il me suffit d'observer, pour en tirer la connaissance des lois de la nature. Mais ces rapports n'ont rien de commun avec ceux qui unissent l'original et la copie; ce sont de simples rapports de concomitance, d'ordre et de proportion. Ainsi ia force, le ton, le timbre et la mesure des sons indiquent au physicien l'amplitude , le nombre, l'aisance et la durée des vibrations des corps sonores , à peu près comme l'aiguille , qui parcourt successivement les divisions d'un cadran, nous marque les diverses positions que la terre occupe relativement au soleil ; à peu près comme la vivacité de la douleur nous révèle la profondeur et l'étendue d'une blessure. Nos perceptions deviennent ainsi des signes, qui sont destinés à nous rappeler d'autres perceptions et que la science interprète ; mais l'esprit qui les saisit ne saisit primitivement que ses propres modes : il sait ce qu'il éprouve en présence de certains objets qu'il appelle sonores, colorés, savoureux, chauds ou froids, odorants, étendus et solides, mais ne sait rien de ces objets eux-mêmes , et ignore profondément leur nature.
Le matérialisme me semble donc une étrange erreur : il prend à l'âme ses manières d'être, les projette et les répand hors d'elle, en constitue la matière; et l'âme ainsi dépouillée au profit des corps, il la nie.
Aussi, quiconque interroge la nature et se consulte, ce n'est pas 1 'âme qu'il sera tenté de révoquer en doute ; car l'âme, c'est nous-même ; nos sensations, nos idées, nos efforts sont ses modes, et nier que l'être pensant existe, c'est encore affirmer son existence. Ce serait plutôt la matière ; non qu'il puisse la réduire elle-même à néant, car il ne peut attribuer qu'à l'action de cette cause la diversité des changements qu'il éprouve; mais il ne connaît réellement cette cause que par ses effets, et ne peut définir ses qualités que par les qualités de son âme.
Combattre l'hypothèse des espèces sensibles , c'est renverser du même coup la théorie de la mémoire qui se fonde sur elle. Si les idées ne sont pas des images, elles ne peuvent pas se détacher des objets, s'empreindre et se fixer dans les organes de nos sens. 11 n'y a donc , dans le cerveau , ni impressions représentatives, ni traces permanentes de ces impressions, et comme l'âme n'y trouve pas les matériaux de ses connaissances, elle ne peut y trouver les matériaux de ses souvenirs.
II. Théorie d'Aristote.
On s'est longtemps accordé à croire que l'opinion d'Aristote, au sujet de la mémoire, ne différait pas essentiellement de celle de Démocrite et d'Épicure ; mais , par une étrange confusion dont l'histoire nous offre d'ailleurs de nombreux exemples , on ne cherchait alors l'expression de la pensée du maître que dans les leçons de ses commentateurs et de ses infidèles disciples. Il est vrai qu'en prenant à la lettre certains passages de ses écrits, et les isolant de l'ensemble de sa doctrine, telle que nous la révèlent ses principaux Traités, on serait facilement amené à cette fausse interprétation. Mais si l'on tient compte de la critique à laquelle il soumet les systèmes de ses prédécesseurs, si surtout on cherche le vrai sens de ses explications de la nature de la mémoire dans un examen plus approfondi de sa théorie générale de la sensibilité et de l'intelligence , on sera forcé d'avouer, quelque jugement qu'on porte d'ailleurs sur ces explications elles-mêmes, que le matérialisme de Leucippe et de son école n'eut pas de plus redoutable adversaire.
Sous les vieilles formules dont la pensée d'Aristote s'enveloppe et s'embarrasse, je crois plutôt reconnaître les traits essentiels fies principaux systèmes professés longtemps après lui, relativement à la connaissance sensible. Suivant ce qu'il enseigne, les objets n'ont pas besoin d'émettre quelque chose d'eux-mêmes, qui pénètre jusqu'au cerveau : chacun d'eux ébranle seulement le milieu particulier qui le sépare de l'organe qui lui correspond , et, par ce milieu, ébranle l'organe lui-même. Les mouvements divers qui résultent de ces impressions fournissent à 1 ame l'occasion de ses diverses sensations. Ces sensations n'existent d'ailleurs que dans l'âme qui les éprouve : la matière n'a rien qui leur ressemble , et paraît simplement douée de qualités inconnues , auxquelles nous les rapportons comme à leur cause, et dont l'action peut seule, en effet, les produire.
Ces principes sont devenus les fondements de la physiologie moderne : on les retrouve développés avec plus de rigueur et de clarté , dans les théories de Descartes et de Locke , de Malebranche et de Condillac , de Reid et de ses disciples. Ces philosophes, il est vrai, se préoccupent vivement d'une grave distinction qu'ils voudraient établir entre les qualités
1 Voy., Traité de l'àme, 1. n et ni.
premières et les qualités secondes de la matière ; mais Berkeley, Hume, Leibniz et Kant s'accordent, à leur tour, à la faire disparaître ; et si le philosophe grec ne semble pas l'apercevoir, ou la néglige volontairement, c'est que, proclamant franchement la distinction de l'esprit et de la matière, il ne soupçonne pas qu'on puisse élever contre lui le reproche d'idéalisme.
Cette théorie de la connaissance sensible trouve son complément et sa confirmation dans celle qu'Aristote en tire pour rendre compte des faits de mémoire. Il suffit , d'après lui , qu'un objet fasse impression sur un de nos organes, pour qu'il lui communique ce qu'il appelle vaguement sa qualité sensible : cet organe peut conserver ensuite cette qualité, et faire désormais éprouver à l'âme la sensation correspondante , en l'absence même de l'objet qui l'a d'abord causée. On devine aisément ce que peut être cette qualité sensible, et, pour éclaircir ce mot, dont l'obscurité fait ici tout le mystère, il suffit de rappeler les principes du système. Puisque , suivant ces principes , les objets n'ont pas Je moindre contact avec les organes , et que leur action ne s'exerce directement que sur le milieu qu'ils ébranlent , les traces qu'ils laissent dans ces organes, en se retirant, ne seront jamais que de simples mouvements. Arislote en convient lui-même , et le Traité des rêves semble consacré tout entier à mettre ce point hors de cloute.
Réduite à ces termes, cette explication de la mémoire est simple autant que claire: malheureusement elle n'a pour fondement qu'une vaine hypothèse, et ne saurait résister à l'épreuve de la critique.
Si les traces de nos impressions sensibles ne sont que des mouvements, comme ces impressions elles-mêmes, dételles traces peuvent-elles persister longtemps dans les organes et s'y maintenir sans altération? Qu'on songe seulement au nombre presque infini de souvenirs dont l'homme le plus borné dispose: conçoit-on, dans son corps, au sein de cette matière qui change et se renouvelle sans cesse, autant de mouvements distincts qu'il peut compter de souvenirs? Et n'est-il pas évident que cette multiplicité d'éléments contraires, loin d'enrichir son esprit, n'enfanterait que désordre et confusion ?
Ce n'est pas tout: en supposant dans les organes l'existence continue de tous ces mouvements, Aristote n'est-il pas forcé d'accorder en même temps à l'âme toutes les sensations qu'ils déterminent? Chacun des mouvements qu'un objet sensible communique aux organes, et qu'il leur abandonne ensuite, n'équivaut-il pas à la présence effective de cet objet? Et ne devrionsnous pas toujours avoir, au moins vaguement, conscience de tous nos souvenirs? Mais qui ne connaît les défaillances et les caprices de la mémoire?
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