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Nouveaux mémoires d'un bourgeois de Paris depuis le 10 décembre 1848 jusqu'aux élections générales de 1863, le second Empire

Louis Désiré Véron · 1866 · Scanned text

118,048 words · about 8 h 16 min to read

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Author
Louis Désiré Véron
Language
French
Published
1866
Length
118,048 words · about 8 h 16 min
Sections
12 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (12)
  1. Front matter about 6 min
  2. Chapitre Premier about 33 min
  3. Chapitre II about 15 min
  4. Chapitre III about 44 min
  5. Chapitre IV about 31 min
  6. Chapitre V about 2 h 12 min
  7. Chapitre VI about 48 min
  8. Chapitre VIII about 30 min
  9. Chapitre IX about 58 min
  10. Chapitre X about 31 min
  11. Chapitre XI about 51 min
  12. Chapitre Premier about 16 min

Continue:

Front matter

BOURGEOIS DE PARIS

IMP. POUPART-DWVI. ET COMP., RUE DU BAC, 30.

D UN

Chapitre Premier

Candidature du prince Louis Napoléon à la présidence de la République.

— Le prince élu représentant du peuple dans cinq départements. — Lettre du prince Napoléon, écrite d'Arenenberg, le 7 janvier 1B34. — Il signe avec son nom de Napoléon. — Résultats de l'élection du 10 décembre. — Le président de l'Assemblée, le citoyen Marrast, proclame président de la République le citoyen Charles- Louis-Napoléon Bonaparte, né à Paris, depuis le présent jour, jusqu'au deuxième dimanche de mai 1852. — La Constitution de 1848, votée le 4 novembre, promulguée le 12 novembre, place de la Concorde. — L'Assemblée nationale reçoit le serment du président de la République ; cette Assemblée devient Assemblée constituante, puis Assemblée légi|lative. — Premier ministère du président de la République. — M. Léon de Maleville. — M. Bixio. — M. de Falloux. — Mon arrestation du 22 décembre; détails et méprise. — M. Changaruier nommé commandant on chef des gardes nationales du département de la Seine et des troupes de ligne comprises dans la premii».re division militaire. Discussion de l'Assemblée à ce sujet.

— M. L. do Maleville quitte le ministère de l'intérieur. Discussion à ce sujet. — Élection du vice-président de la République. — M. Boulay de la Meurthe. — L'Assemblée constituante. — Le ministère du 20 décembre 8e préoccupe des questions urgentes de l'administration. — Le marécli;il Bugeaud, nommé général en clief de l'armée des Ali)es. — Les services rendus par cette aruu'îc. — Le maréchal lingeaud, dans les coulisses de l'Opéra, dirigeant la répétition générale d'un ballet, in Hévnlle au Sérail.

— Étude du maréchal Bugeaud. — M. Carlier, placé à la tête de la police municipale, avec de» attribution» politiques. — L'Assemblée législative

I ouvre sa première session ; tumulte ; constitution définitive du bureau ; M. Dupin est proclamé président de l'Assemblée. — Retraite volontaire de M. Léon Faucher. — M. Drouyn de Lhuys remplacé par M. Alexis de Tocqueville ; M. Léon Faucher par M. Dufaure ; M. Buffet par M. Lanjuinais. — Mon voyage en Allemagne. — Réception que me fait M. le comte de Chambord. — Mon retour à Paris ; je vais à rÉlysée. — Dîner avec le ministre de la guerre, M. Rulhières, M. Fould et mademoiselle Rachel. — M. Edmond Didier. — Les petites rancunes de M. Léon Faucher, — M. E. Didier est invité à dîner à l'Elysée. — Henri Didier. — M. Romieu et M. le comte de Persigny. — Une lettre anonyme. — M. Léon Lambert.

Un brusque décret de l'Assemblée nationale fixait au 10 décembre 1848 l'élection du Président de la République, dans une pensée peu favorable à la candidature du Prince Louis-Napoléon ; mais déjà le pays avait accordé au digne héritier de ce nom populaire une confiance qui grandissait chaque jour. Le Prince avait, en effet, été élu représentant du peuple aux élections du 6 septembre (1848) dans cinq départements : l'Yonne, la Charente-Inférieure, la Moselle, la Corse et le département de la Seine. Il opta pour ce dernier département.

Le nom de Napoléon exerçait déjà sur la majeure partie des populations cet ascendant décisif que M. de Persigny prophétisait depuis longtemps.

Je citerai à cette occasion une lettre curieuse du Prince Napoléon, écrite d'Arenenberg , le 7 janvier 1834, à M. Belmontet, député de Tarn-et-Garonne. M. Belmontet est l'un des auteurs d'une terrible tragédie en collaboration avec M. Soumet, intitulée Une fête de Néron) ; plusieurs fois réélu, il est encore aujourd'hui député de ce même département.

« Arenenberg, 7 janvier 1834.

« Cher monsieur Belmontet,

« Je vous remercie de l'aimable lettre que vous m'avez écrite. Les premiers mots m'avaient fait battre le cœur, car vous disiez que c'était au bruit du canon que vous m'écriviez (1). J'ai été élevé à croire qu'on ne tirait le canon en France que pour signaler une victoire nationale. Hélas! il en est bien autrement aujourd'hui.

« Ma mère me charge de vous dire bien des choses de sa part. Je signe depuis quelques jours avec mon nom de Napoléon, parce que mon grand'pêre et mon père l'ont voulu ainsi. Ce sera là un fardeau, il est vrai : mais je saurai le porter, n'importe dans quelle position que le sort me place.

« Croyez toujours à mon amitié.

« Signé : Napoléon-Louis BONAPARTE. «

Le scrutin qui s'ouvrit dans la France entière pour cette élection du 10 décembre, donna les résultats suivants; ils sont très-connus, mais peut-être n'est-il pas inutile de les rappeler :

(1) Je pense que M. Belmontet faisait allusion aux graves émeutes qui, après 1830, ont si souvent alarmé Paris, et contre lesquelles on a plus d'une fois tiré le canon.

14 NOUVE'AtJX MÉMOIRES

7,336,385 citoyens prirent part au vote.

Louis-Napoléon obtint

5,334,226

voix.

Le général Cavaignac

1,448,107

ji

Ledru-RoUin

370,119

Raspail

36,226

n

Lamartine

19,910

n

Le général Changarnier

4,790

t»

Il y eut 12,000 voix perdues.

/Le 12 décembre, les bureaux de l'Assemblée se réunirent pour nommer la commission chargée de contrôler les votes du président de la République. Cette commission était composée de MM. Arnaud (Ariége), Tranchant, Carnot, Mole, Vaulabelle, Sarrans, Bûchez, Waldeck-Rousseau, Pleignard, Baume, Liechtemberger, Baroche, Charton, Ferdinand Barrot, Conti, Feuilhade, Ducos, Beaumont (Somme), Astouin, Richard (Jules), Nachet, Abbal, Pelletier, Durant-Savoyat, Charlemagne, Geyras, Woirhaye, Chauffeur (Bas-Rhin), Laissac et Sauteyra.

Tous ces noms, appartenant aux divers partis plus ou moins représentés dans l'Assemblée, offraient certes toutes les garanties d'indépendance et de loyauté.

En conséquence, après d'insignifiantes observations sur de légères infractions à la loi électorale , après avoir écarté en peu de mots une protestation s'appuyant sur ce fait, que M. Louis-Napoléon n'aurait pas joui, safis interruption, de la qualité de citoyen français, M. Waldeck-Rousseau, rapporteur de cette commission de contrôle, conclut en proposant à l'Assemblée nationale de proclamer M. Louis - Napoléon Bonaparte Président de la République française.

Le président de TAssemblée, le citoyen Armand Marrast, mit aux voix les conclusions de la Commission. Seuls les membres qui siégeaient sur les bancs les plus élevés de la Montagne ne se levèrent ni pour ni contre. Les conclusions de la Commission furent adoptées, et M. Armand Marrast proclama le Président de la République en ces termes :

« Attendu que le citoyen Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, né à Paris, remplit toutes les conditions d'éligibilité fixées par l'article 44 de la Constitution;

« Attendu que, par suite du scrutin ouvert dans toute l'éteiidue de la République, le citoyen Charles-Louis- Napoléon Bonaparte a réuni la majorité absolue;

« Vu les art. 47 et 48 de la Constitution;

« L'Assemblée nationale le proclame Président de la République française, depuis le présent jour jusqu'au deuxième dimanche de mai 1852. »

La Constitution de 1848 avait été revisée en hâte et superficiellement, surtout au point de vue de l'élection du Président de la République ; votée le 4 novembre, elle fut promulguée le 12 novembre, par la voix peu écoutée du citoyen Armand Marrast, sur la place de la Concorde. Cette promulgation solennelle fut précédée et suivie de plusieurs salves d'artillerie, qui causèrent dans tout Paris quelque surprise et même un peu d'effroi. Depuis la Révolution de 1848, Paris avait pris la triste habitude de s'effrayer.

Élue le 23 avril 1848, réunie le 4 mai, l'Assemblée nationale cessait d'exister le 27 mai 1849. C'est l'Assemblée nationale qui a fait la Constitution; elle eut l'honneur d'installer le Président de la République, et reçut son serment le vingtième jour du mois de décembre 1848. Elle prit ainsi le nom d'Assemblée constituante. C est V Assemblée législative qui lui a succédé.

Le 20 décembre, quelques jours après l'élection du 10, élection décisive pour le Président de la République , importante pour la nation tout entière , le Président constitua le ministère que voici :

M. Odilon Barrot, représentant du peuple, ministre de la justice, chargé de présider le conseil des ministres en l'absence du Président de la République ;

^M. Drouyn de Lhuys, représentant du peuple, ministre des affaires étrangères ;

M. Léon de Maleville, représentant du peuple, ministre de l'intérieur ;

M. Rulhières, général de division, représentant du peuple, ministre de la guerre;

M. de Tracy, représentant du peuple, ministre de la marine et des colonies;

M. de Falloux, représentant du peuple, ministre de l'instruction publique et des cultes;

M. Bixio, vice-président de l'Assemblée nationale, ministre de l'agriculture et du commerce ;

M. Hippolyte Passy, membre de l'Institut, ministre des finances.

Je comptais dans ce ministère nouveau plusieurs alliés politiques, et même plus d'un ami.

J'avais beaucoup vu M. Léon de Maleville, alors qu'il remplissait les fonctions de secrétaire général près de M. Charles de Rémusat, ministre de l'intérieur pendant la courte durée du cabinet de 1840 dont je soutenais la politique dans le Constitutionnel. *

C'était l'ancienne opposition sous le règne de Louis- Philippe qui dominait dans ce cabinet : l*ancienne gauche y était représentée par le chef même du ministère du 23 février, M. Odilon Barrot, et par M. de Tracy ; l'ancien centre gauche, par le ministre de l'intérieur, M. Léon de Maleville, et par MM. Drouyn de Lhuys et Hippolyte Passy, Le ministre du commerce, M. Bixio, ce grand caractère et ce bel esprit qui vient de disparaître, aimé et regretté de tant d'honnêtes gens, représentait les Républicains de la veille que leur bon sens et leur patriotisme avaient ralliés de bonne heure à la modération. Bixio, dans les jours de juin, sachant que l'émeute s'était emparée du Panthéon, avait résolu de le reprendre, et sans armes, il s'était présenté à ces furieux. Une balle le traverse de part en part, II tombe ; et comme on le rapportait à son logis, il reconnaît un sien ami qui naguère lui soutenait, à propos du beau duel que raconte M. Mérimée en son conte du Vase étrusque , que l'homme blessé d'une balle tournait sur lui-même avant de tomber. — Vous

T. I t aviez raison, dit Bixio, on tourne!... Son collègue, M. de Falloux, sous le dernier gouvernement, aurait été classé parmi les légitimistes de la nuance la plus tempérée. M. de Falloux s'était distingué dans l'Assemblée nationale par le courage avec lequel il avait dénoncé le danger des ateliers nationaux. Un jour, comme il parlait aux Républicains du roi Louis XIV, du grand roi : « Quand il mourut, dit-il, ce fut un cri dans toute l'Europe : Le roi est mort! »» Un seul des membres du cabinet, le général Rulhières, pouvait être considéré comme ayant appartenu a V ancien parti conservateur.

Le Président de la République espérait avoir composé de cette sorte un ministère de conciliation, en certaine harmonie avec la majorité de l'Assemblée nationale. Mais, à l'installation même de ce premier cabinet, se produisirent des incidents fâcheux, préludes significatifs de conflits plus graves et plus inquiétants pour le pays.

Deux jours après la nomination de ce ministère nouveau, je fus menacé d'une arrestation bien imprévue. Voici les faits :

Le 22 décembre, à sept heures du matin, deux hommes de la police en habit bourgeois montèrent au second étage de ma maison, par l'escalier de service.

— Ouvrez-nous, dirent-ils à mon domestique, la porte de M. Véron.

— Pourquoi faire?

— Nous sommes porteurs d'un mandat d'amener.

A ces mots, voilà mon jeune serviteur qui descend quatre à quatre les degrés de ce petit escalier pour chercher l'assistance du concierge.

— Mais, répondit le concierge, il y a déjà deux hommes de la police dans le grand escalier, à la porte de l'appartement.

On voit que toutes les issues étaient bien gardées, et que toutes les chances d'évasion étaient prévues.

Heureusement que ma gouvernante vint ouvrir la grande porte à ces messieurs, et, sans s'intimider le moins du monde :

— Que voulez-vous à mon maître? leur dit-elle.

— Nous venons pour l'arrêter. Ouvrez -nous tout Tappartement !

— Je ne vous ouvrirai rien du tout !

Et comme elle répétait en s'écriant : Mon maître est sorti !

— Allez chercher le commissaire ! disaient-ils.

— Allez-y vous-mêmes !

Justement le commissaire arrivait escorté de deux nouveaux agents. Il s'empresse démontrer son écharpe. Il n'y avait pas à répliquer. Il entre avec ses hommes.

— Et cherchez bien! disait la vaillante Sophie. Elle est à mon service depuis trente-cinq ans. Elle

me fut recommandée par la belle entre les belles danseuses, cette ravissante Elssler, qui fut une des reines de Paris. Quiconque l'a vue en sa Cachucha incendiaire, et vêtue à ravir, le feu dans les yeux, le sourire à la lèyre, agitant dans sa main charmante les castagnettes provoquantes, n'a pas oublié cette merveille. Elle était l'étoile de l'Opéra de Londres, quand je lui portai moi-même un bel engagement pour l'Opéra de Paris. Jeune et charmante au degré supérieur, elle obtint, danseuse et mime, par son élégance, par la nouveauté de ses pointes, par sa physionomie à la fois naïve et piquante, un succès comparable aux succès de mademoiselle Taglioni.

Elle inspira de vives passions à des hommes distingués, célèbres, qui tenaient leur place déjà dans l'histoire de leur pays.

Pendant ma direction de l'Opéra et du Constitutionnel'^ cette même Sophie que m'avait donnée Fanny Elssler , causait familièrement , librement avec des gens de lettres, avec des hommes politiques, des députés ou des ministres, qui l'encourageaient par leur bienveillance. Elle prit ainsi l'habitude de donner, sans qu'on rinterrogeàt, son avis sur les affaires publiques.

— Monsieur le commissaire, dit -elle enfin, nous avons été des premiers dans le Constitutionnel à proposer la candidature du prince Louis-Napoléon pour la présidence de la République, et, voici qu'au lendemain de son élection, on vient nous arrêter : c'est une abomination !

— Montrez-moi,, dit alors le commissaire un peu rasséréné, la -bande qui enveloppe le Constitutionnel et la suscription d'une lettre adressée à M. Véron.

Et du premier coup d'œil :

— Vous avez raison, madame, reprit l'homme à l'écharpe, et l'erreur est manifeste. Le nom de votre maître est Véron; le nom de celui que nous cherchons s'écrit : Veyron, li donne aussitôt l'ordre aux agents de se retirer.

Dans la même journée, j'eus la visite du préfet de police d'alors, M. Rébillot, honnête homme et bien élevé, ancien colonel de gendarmerie sous la Restauration. Il m'apportait ses excuses et ses regrets.

A sept heures du soir, M. de Maleville, ministre de l'intérieur, se présentait en personne pour s'informer minutieusement de tout ce qui s'était passé le matin. J'étais absent, mais il trouva à qui parler, et l'héroïne de la matinée lui fit, mot à mot, le récit de ma quasiarrestation.

— Dites bien à M. Véron tous mes regrets; si j'avais été ministre depuis trois ou quatre jours seulement, on n'eût pas commis cette erreur de nom, préméditée peut-être par les agents du précédent pouvoir.

Huit jours, en effet, avant cette descente de la police, les mêmes agents étaient venus demander à me parler. On leur dit que je ne pouvais pas les recevoir; ils répondirent d'un ton menaçant : « Il y sera bien forcé! »

Pendant la dictature du général Cavaignac, la police avait constamment l'œil sur le Constitutionnel et sur ses rédacteurs. Le général Cavaignac, dictateur un instant, n'avait -il pas emprisonné et mis au secret pendant plusieurs jours, sans procès, sans jugement, M. Emile de Girardin , directeur de la Presse? Et qui donc, à ce propos, ne se fût pas ému des éloquentes objurgations de la charmante femme et du grand poëte madame Delphine de Girardin?

J'attachai si peu d'importance à cette méprise de la police, que je m'opposai expressément à ce qu'on en parlât dans le Constitutionnel.

Le programme du nouveau cabinet du 20 décembre 1848 fut porté à la tribune par M. Odilon Barrot; ainsi, le président du conseil du 23 février 1848 se retrouvait au pouvoir, dix mois après. On ne criait plus alors, comme en 1848 : « Vive la Réforme! et place aux banquets ! » Les populations demandaient, au contraire, que l'ordre matériel, l'ordre moral fussent rétablis dans le pays, à tout prix.

Bientôt le général Changarnier est investi par une ordonnance du double commandement des gardes nationales du département de la Seine et des troupes de ligne comprises dans la 1" division militaire. Un premier engagement se produit à ce sujet entre le nouveau ministère et l'opposition de l'Assemblée nationale. Cette fois, M. Ledru-Rollin insiste sur l'irrégularité d'une pareille ordonnance ; il prétend que cette innovation annihile la responsabilité du ministre et viole la Constitution. Mais lorsque après la plus terrible guerre civile, lorsque 60,000 hommes bivouaquent encore dans Paris, la situation de la capitale peut-elle être ' considérée comme une situation normale et régulière ? A cette armée toujours prête contre la révolte, il faut un chef investi de l'unité de commandement. « Néces^ site n'est jpas légalité ! répond simplement M. Odilon Barrot.

Cette discussion se prolonge entre M. Ledru-Rollin et le ministre de l'intérieur, M. Léon de Maleville. Un ordre du jour motivé, impliquant un blâme contre le gouvernement, est proposé par MM. Degousée et Ducoux; mais la Chambre vote l'ordre du jour pur et simple. Ce fut un premier succès pour le ministère du 20 décembre 1848.

Après quelques jours de durée, ce cabinet subit les modifications suivantes : M. Bixio est remplacé par M. Buffet au ministère de l'agriculture et du commerce; démocrate sincère, mais trop engagé avec les partis extrêmes, M. Bixio ne peut rester dans un cabinet conservateur et réparateur. M. Léon de Maleville quitte le ministère de l'intérieur; il est remplacé par un des amis de Béranger, M. Léon Faucher.

La retraite de M. Léon de Maleville fut un événement. On voulut l'expliquer par une lettre un peu vi qu'aurait adressée le Président de la République à son ministre. On fit même circuler dans Paris \m fac-similé de cette prétendue lettre. Le Prince-Président aurait, disait-on, réclamé du ministre de l'intérieur la remise de dossiers relatifs aux affaires de Strasbourg et de Boulogne, et même il aurait exprimé son mécontentement du retard apporté à l'exécution de ses ordres.

Ce premier conflit n'était que le résultat des rapports nouveaux entre le chef du gouvernement responsable et ses ministres, responsables comme lui.

Le Président de la République, pénétré de sa propre responsabilité, bien décidé par conséquent à gouverner par lui-même, rencontrait, dès ses premiers pas, des résistances, surtout chez les parlementaires d'ancienne date. La curiosité de l'opinion publique cherchait, dans

I la retraite de M. Léon de Maleville, des motifs plus secrets et plus personnels.

Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'à cette époque le Président se plaignait un jour à moi des propos fâcheux que tenait sur son compte M. Léon de Maleville, et qui lui avaient été, me dit-il, très-fidèlement rapportés. Je doutai de ces propos, je le dis au Prince, et je fis de mon mieux pour le calmer.

Le 6 janvier 1849, une lettre signée publiait dans un journal {la Liberté) une accusation précise de détournement des dossiers relatifs aux affaires de Strasbourg et de Boulogne. Cette lettre et cette accusation amenèrent à la tribune M. Léon de Maleville, l'ex-ministre. de l'intérieur : « Aujourd'hui, dit-il, ces cartons*, ces dossiers, sont encore sous le scellé. » Bientôt, dans un juste sentiment d'indignation, M. de Maleville s'écria : « Oui, sur mon honneur, quiconque dira que le ministre de l'intérieur, M. de Maleville, a touché à ces papiers, les a fouillés, les a vus, les a retenus et en a détourné une seule pièce , celui-là aura lâchement menti! » »

M. Léon Faucher, le nouveau ministre de l'intérieur, confirma de tous points les déclarations du ministre qu'il avait remplacé.

Après ces explications, on somma M. de Maleville de dire enfin les motifs sérieux de sa retraite, et pourquoi donc il avait refusé au Président la communication des pièces de Strasbourg et de Boulogne; il répondit : «« J'ai reçu du Président de la République des témoignages qui ont désintéressé ma susceptibilité; mais j'ai craint qu'un souvenir de froissement n'altérât la confiance dont j'avais besoin pour garder mon portefeuille. »

Ce qui frappa tout le monde en cet incident de tribune, ce fut la malicieuse affectation de donner la plus grande publicité à des calomnies contre le Président de la République, et de rappeler des souvenirs qu'il était au moins inutile de réveiller.

Aux termes de la Constitution de la Ré'publique, le Président devait, dans le mois qui suivrait son élection, 'présenter une liste de trois candidats, parmi lesquels r Assemblée choisirait le mce-président ; la Constitution disait encore : Le vice-président prête le même serment que le Président; il ne peut être choisi parmi les parents ou alliés du Président, jusqu'au sixième degré inclusivement. En cas d'empêchement du Président, le vice-président le remplace. Si la présidence devient vacante par décès, démission otc autrement, il est procédé dans le mois à une nouvelle élection. Le vice-président, disait encore Vart. 71 de la Constitution, préside le conseil d'État.

Le 18 janvier, le cabinet présenta la liste des trois candidats à la vice-présidence; ces trois candidats étaient MM. Boulay (de la Meurthe), le général Baraguay-d'Hilliers et M. Vivien.

On dirait que ces trois noms, auxquels toute popularité faisait défaut, n'avaient été préférés et choisis que pour faire briller d'un plus vif éclat l'auréole de l'illustre origine que portait au front le Président de la République,

Les deux premiers noms inscrits sur cette liste excitèrent dans l'Assemblée un certain étonnement et quelques murmures. Le Président de la Chambre, M. Armand Marrast, rappela aux interrupteurs le respect dû à la prérogative présidentielle.

L'Assemblée vota pour le vice-président un traitement de 48,0()0 francs, ce qui fît dire à de mauvais plaisants : « C'est un boulet de 48. >♦ Quant à son logement, l'Assemblée adopta cette simple disposition : Le vice-président de la République sera logé aux frais de rÉtat.

M. Boulay (de la Meùrthe), le premier sur la liste, fut élu le 20 janvier, à la majorité de 417 voix contre 277 données à M. Vivien.

M. Boulay (de la Meurthe), après avoir prêté serment, prononça un discours plein de respect pour les institutions républicaines, de reconnaissance pour le Président de la République, son ancien ami, et pour l'Assemblée qui l'avait honoré de ses suffrages.

On pouvait être assuré que le Président de la République n'aurait à subir du vice-président placé près de lui aucun empiétement de l'autorité, aucune entrave, et certes ce n'était pas de ce côté-là que devait se trouver la résistance à ses volontés.

L'année 1848, inaugurée dès son deuxième mois par tant d'épreuves redoutables, se trouvait encore, à sa dernière heure, en présence de difficultés nouvelles.

La nation venait d'être consultée sur le choix d'un président de la République; elle s'était prononcée à la presque unanimité, et son yote était vraiment une volonté.

L'enthousiasme et l'ardeur de la France pour le nom plein de gloire et pour cet homme nouveau, donnaient au prince Napoléon une force morale incontestable. Mais le Président était placé devant une Constitution d'un autre temps, d'un autre régime. L'application rigoureuse en était même, au moins pour un temps, suspendue ; elle touchait à l'impossible dans ses dispositions qui réglaient les relations du pouvoir législatif avec le pouvoir exécutif.

La presque unanimité des électeurs qui s'était produite dans la France entière, était loin de se manifester dans le sein de la représentation nationale.

L'Assemblée, après avoir terminé l'œuvre obscure et difficile de la Constitution, s'était encore réservé, pendant quelque temps, tous les droits d'une Assemblée constituante. De graves conflits d'attributions étaient à redouter entre elle et le pouvoir exécutif. Les premiers choix du Président témoignèrent d'un vif désir de conciliation.

Le ministère du 20 décembre une fois constitué, on se préoccupa des questions urgentes de l'administration publique.

Le maréchal Bugeaud, sage législateur et vaillant capitaine, admiré pour son courage, écouté à la tribune, habile agriculteur à qui conviendrait si bien cetto parole d'un ancien : Le sol le plus fécond se réjouie dJune charrue honorée du laurier militaire (1) , fut nommé général en chef de l'armée des Alpes.

Cette armée, organisée par le général Oudinot, était forte de 72,000 hommes et de 6,000 chevaux. Elle avait déjà rendu dans plusieurs circonstances graves d'importants services; on lui attribuait, avec raison, le maintien de l'ordre à Lyon; mieux encore, une de ces divisions était arrivée de Màcon à marches forcées sur Paris, à la première journée des événements du triste mois de juin.

Par son attitude énergique sur la frontière, cette armée avait peut-être aussi empêché les soldats de l'Autriche de franchir le Tessin et d'envahir le Piémont.

J'avais l'honneur d'être accepté du général Bugeaud. Je vois encore ces yeux clairs, ce regard-porte-foudre, et ce teint basané où la vie et le sang pétillaient tantôt dans la joie et tantôt dans la colère. Il était, tour à tour, superbe et bon enfant.

C'était un gai causeur , un caractère aimable, empressé auprès des dames. Il avait beaucoup vécu à Périgueux avec M. Romieu, préfet de la Dordogne, et, tout sérieux qu'était le maréchal, il passait volontiers à son préfet ses saillies souvent trop vives et sa bonne humeur qui, d'ordinaire, était urî peu leste.

Un soir qu'ils avaient dîné chez les Frères-Provençaux, le géngral se laissa conduire à la répétition d'un nouveau ballet, la Révolte au Sérail. Cette aimable

émeute avait pour ses chefs légitimes les premiers et les plus charmants sujets de la danse : mesdemoiselles Noblet, Fitzjames, Vagon, Pauline Leroux, Duvernay. Ces nombreux bataillons en maillots et en jupons courts, armés de légers fusils , faisaient la charge en douze temps et exécutaient les manœuvres les plus gracieuses et les plus compliquées.

Pensez donc à l'ébahissement du général, lorsqu'il vit répandue en ce Champ-de-Mars , si nouveau pour lui, cette armée coiffée de casques élégants. Mademoiselle Taglioni avait été nommée, par droit de conquête et par droit de naissance, au commandement en chef de ces jolis bataillons de danseuses. Soudain, voici le général Taglioni qui présente au général Bugeaud, son camarade, la proposition de lui déléguer le commandement de toutes ces forces. Le général Bugeaud, content de cet honneur inespéré, l'accepte, et, d'une voix forte et brève, il commande et dirige une suite d'évolutions à faire envie à la compagnie Charlet, de la garde nationale. Il n'y eut pas dans les rangs pressés de ces jeunes coryphées une seule hésitation. Le Portez arme! fut admirable et le défilé splendide. On ne vit jamais dans une main plus forte une plus légère épée, et le général Bugeaud, la remettant au général Taglioni : — Madame, lui dit-il, je vous rends les armes.

Mademoiselle Duvernay, que le général avait distinguée, était destinée au plus brillant avancement. Elle était la grâce même et le charme en personne. Elle s'était élevée elle-même, avec grand soin, lisant de bonne heure tous nos chefs-d'œuvre et les sachant par cœur. Elle en était encore à ses premiers débuts, très-acceptée du public parisien, lorsqu'un de ces brillants mariages comme on n'en voit que dans les fables... et dans les coulisses de l'Opéra, lui ouvrit à deux battants les portes du grand monde. Elle habite, à cette heure, l'hôtel historique de M. Mole, l'un des hommes d'État les plus sérieux de la Révolution de Juillet. Ce riche hôtel, voisin de l'Élysée-Bourbon, entre une vaste cour et un jardin presque royal, qui suffisait à la demeure d'un premier ministre, mademoiselle Duvernay , devenue veuve d'un Anglais , M. Stévens, l'a fait réparer à son usage. On dirait ce beau chapitre de La Bruyère : « Non, les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire... Quelqu'un de ces pastres qui habitent les salles voisines de Palmyre, devenu riche par les progrès de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison pour l'embellir et la rendre plus digne de lui et de sa fortune. >»

Je retrouve, en ce moment, une éloquente étude du maréchal Bugeaud, par ce même Romieu qui savait tenir une plume en ses moments de calme et de sang-froid.

« Le maréchal Bugeaud, dont je m'honore d*avoir été l'ami, dit-il, s'est dévoué avec un rare et intelligent courage au rôle futur que lui indiquaient les signes de guerre civile. A l'ombre de ses châtaigniers, dans le pauvre pays du Périgord, où il avait donné, la bêche en main, tant d'utiles exemples, il avait entrepris, au début de nos troubles, un hardi mouvement de réaction contre les anarchistes. Son haut renom de sage et de guerrier ralliait déjà, comme autour d'un centre, l'action de dix départements circonvoisins. J'ai conservé la première lettre où il m'annonce que si les agitateurs parisiens s'opposent à Finstallation de l'Assemblée constituante, il est décidé à quitter sa retraite et à marcher sur la turbulente capitale , avec cinq cent mille hommes prêts à rejoindre son drapeau. Il les eût commandés, j'en suis sûr, avant d'avoir parcouru cinquante lieues, et plus d'un régiment l'eût suivi. Sa mâle parole, à la fois claire et pénétrante, son geste ferme et confiant, je ne sais quel mélange de force et de naïveté, faisaient du maréchal Bugeaud un des hommes les plus sympathiques à la foule.

« Cette physionomie, qui semblait celle d'un paysan, s'animait avec une merveilleuse promptitude. Un enfant eût pris plaisir à l'entendre causer de guerre ou d'agriculture, tant il savait jeter de charme et d'intérêt sur ces arides récits. Il fallait le voir debout, sur une grossière estrade, dominer de la voix une masse pressée de laboureurs, enseigner le grand art de la culture dont il était un maître, et combattre, dans le piquant patois du pays, les mauvaises méthodes aussi bien que les mauvaises opinions. Dieu s'était plu, d'ailleurs, à loger cette âme énergique et simple dans un corps que rien n'ébranlait ; intempéries , fatigues , courses de chasse ou de guerre, rien n'avait prise sur sa robuste santé. Sauf l'empereur Justinien, qui ne dormait qu'une heure, je ne crois pas qu'un autre fils d'Adam eût jamais moins connu le besoin du sommeil. Ses mœurs rustiques, dont il riait parfois, répugnaient au luxe et aux élégances de la vie. Il eût fait le repas de Probus et eût émerveillé, comme lui, les messagers de la cour de Perse, lorsqu'ils rencontrèrent l'empereur mangeant sur l'herbe un reste de pois au lard, au milieu de ses légions conquérantes.

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