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LA
PHILOSOPHIE |§£
Chapitre I
HISTOIRE DE I/ESPRIT DE GOETHE. — PÉRIODE MYSTIQUE. MADEMOISELLE DE KLETTENBERG ET LAVATER.
Essayons de saisir dans ses origines la philosophie de Goethe. Ses Mémoires, ses Conversations et ses Correspondances nous permettent de rechercher quelles influences il a rencontrées, de quel côté s'est portée d'abord sa vive curiosité, quelles affinités il a ressenties ou quelles antipathies pour les doctrines les plus célèbres. Peut-être alors pourrons-nous résoudre avec quelque assurance cette question si importante pour l'histoire de son esprit : dans quelle mesure ses conceptions sur l'ensemble des choses sont-elles originales? d'où lui est venue l'impulsion première de sa pensée? Si l'on excepte un nom, un seul, il semble bien que Goethe doive peu de chose aux philosophes de profession. Il les connaît, il les juge même en quelques traits décisifs ; mais on sent qu'ils n'ont eu qu'une action très-indirecte sur le développement de sa pensée. La philosophie pure, abstraite, séparée de l'étude de la nature, lui a toujours paru aussi obscure que peu fructueuse. Il considère comme une des circonstances les plus heureuses de sa vie, un des plus précieux avantages obtenus par sa volonté, « de s'être toujours maintenu libre en face de la philosophie. » Son point d'appui le plus solide, dit-il, a été la simple raison de l'homme sensé. C'est là une condition de vérité aussi bien qu'une règle d'art. « Tout art, toute science, qui restent indépendants de la philosophie et ne se développent que par les forces naturelles de l'homme, arrivent toujours à de meilleurs résultats. » Il lui arriva souvent, par la suite, de faire de sérieux reproches à Schiller pour avoir compromis, sous le joug de Kant, la divine spontanéité de sa nature.
D'ailleurs peut-il y avoir une science, surtout une philosophie, apprise à l'école d'un autre? Pour avoir quelque valeur, une philosophie doit être l'expression même et le sentiment général de notre vie. « Stoïcien, platonicien, épicurien, chacun doit à sa manière régler son compte avec l'univers, disait-il à Falk; c'est pour résoudre ce problème que nous sommes nés, et personne, quelle que soit l'école à laquelle il se rattache, ne peut s'y soustraire. Chaque philosophie n'est rien autre chose qu'une forme différente de la vie. Pouvons-nous entrer dans cette forme? pouvons-nous, avec notre nature, avec nos
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facultés, la remplir exactement? Yoilà ce qu'il s'agit de chercher. Il faut faire des expériences sur nous-mêmes; toute idée que nous absorbons est comme une nourriture que nous devons examiner avec le plus grand soin; autrement nous anéantissons la philosophie, ou la philosophie nous anéantit.... Il faut d'abord nous maintenir en harmonie parfaite avec notre nature, et nous pourrons alors, sinon faire taire, du moins adoucir toutes les dissonances extérieures qui nous entourent1. »
D'après ces principes, il est clair que chaque homme qui pense est un éclectique-né. « Cet éclectisme ne se confond pas avec cette nullité intellectuelle qu'une absence complète de tout penchant propre et intime fait agir comme les oiseaux que Ton voit formant leur nid de tout ce que le hasard leur présente. Une construction fabriquée ainsi de débris déjà morts ne peut jamais se lier à un ensemble vivant. » Mais s'il ne peut pas y avoir de philosophie éclectique, en revanche il y a beaucoup de philosophes éclectiques, et chacun l'est plus ou ou moins. « L'éclectique est celui qui choisit dans ce qui l'entoure, dans ce qui se passe autour de lui, tout ce qui est en harmonie avec sa propre nature, pour se l'approprier ; j'entends par là qu'il doit s'assimiler tout ce qui, soit dans la théorie, soit dans la pratique, peut servir à son progrès et à son dévelop-
1. Conversations de Goethe avee Eckermann, traduites par M. Délerot, 2e vol., p. 323. Cette traduction est faite avec un soin et une conscience qui offrent toute garantie, peinent. Deux éclectiques pourraient donc être deux adversaires, s'ils étaient nés avec des dispositions différentes, car, chacun de son côté, ils prendraient dans la tradition philosophique ce qui leur conviendrait. Que l'on jette les yeux autour de soi, on verra que tout homme au fond agit ainsi, et voilà pourquoi on ne parvient jamais à convertir autrui. »
En parlant ainsi, Gœthe se souvenait évidemment de lui-même. Tous ces traits conviennent à son histoire. Il a pratiqué toute sa vie cet éclectisme indépendant de toute règle, qui n'est que la forme philosophique d'une libre et universelle curiosité. 11 a traversé les systèmes pour les connaître, sans s'y arrêter, prenant à chacun d'eux ce qui était d'accord avec le tempérament de son esprit, les réduisant souvent à une seule pensée, qu'il s'assimilait, rejetant toute idée qui aurait été une dissonance avec ses goûts, disposant de toutes les philosophies sans être dominé par aucune, et les mettant en harmonie avec sa manière d'être et de sentir, en toute chose plus curieux que systématique.
Il y eut cependant une influence philosophique plus marquée que les autres dans le développement de son esprit, et qui persista, sans éclipse, jusque dans la pleine et vigoureuse maturité de son génie : ce fut l'influence de Spinoza. C'est le seul philosophe dont il ait consenti à reconnaître l'empire, Encore nous verrons bien que si le spinozisme entra comme élément dans l'essence complexe de sa pensée, c'est un spinozisme singulièrement transformé.
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Ce fut un des grands événements de la vie de Goethe que son initiation à la philosophie de YÉthique; mais jusque-là son humeur libre, sa fantasque indépendance, sa curiosité passionnée, l'avaient attiré dans de singulières aventures d'esprit. Il avait erré de tous les côtés dans sa propre pensée et dans celle des autres, sans rencontrer nulle part de point fixe et de direction. C'est vers sa dix-huitième année, pendant qu'il étudiait à l'université de Leipzig, que se révéla à lui-même l'éveil de sa raison sur les questions de philosophie religieuse. L'ennui de la rhétorique pédantesque, de la philosophie aride, que l'on enseignait dans l'université sous la discipline intellectuelle des Gottsched et des Gellert , le peu de goût qu'il ressentait pour la pauvre et timide littérature classique qui florissait alors en Allemagne avant le Laocoon, celle des Besser, des Canitz, des Hagedorn, — le travail intérieur d'un esprit qui sentait s'éveiller en lui des forces inconnues et qui ne savait encore comment les apaiser en les employant, cette agitation, cette première flamme inquiète d'une âme qui se dévore sans aliments, ces distractions cherchées dans la débauche, une grave maladie qui survint, — voilà sous quelles impressions le jeune étudiant de Leipzig avait essayé de résoudre les grands problèmes par sa propre énergie, et sans rien accepter des traditions d'école. On enseignait pourtant à cette époque, dans les universités allemandes, une grande philosophie, celle de Leibnitz, mais systématisée, régularisée à l'excès, réduite en formules par Wolf, encore appauvrie et desséchée par ses disciples.
Comment, sous ce fatras d'une sorte de scolastique renaissante, le jeune étudiant aurait-il pu sentir les divines harmonies, Fâme de cette philosophie dont il devait plus tard transporter quelques conceptions dans sa pensée, et qui même lui fournit dans une occasion mémorable, le jour des funérailles de Wieland, la matière d'une de ses plus belles inspirations philosophiques, d'un dialogue vraiment digne de Platon par l'émotion et par la grandeur des idées? Il faut voir de quel ton il juge dans ses Mémoires cette philosophie d'école qu'il n'apprit que pour la mépriser. On trouverait là quelques traits qui rappellent un passage célèbre du Discours de la méthode, et je dirais presque l'accent de Descartes. « Dans la logique, il me semblait bizarre que ces grandes opérations de l'esprit que j'avais exécutées dès mon jeune âge avec la plus grande facilité, il me fallût les mettre en pièces, les isoler et presque les détruire, pour en découvrir le véritable usage. Sur l'être, sur le monde, sur Dieu, je croyais en savoir autant que le maître lui-même. « Il s'enhardit à penser tout seul, et le spectacle d'une sorte de renaissance du sens commun dans l'Allemagne protestante l'y encouragea. « La philosophie de l'école, qui en tout temps a le mérite d'exposer, sous des rubriques déterminées, dans un ordre arbitraire et selon des principes reçus, tout ce qui peut être l'objet de la curiosité humaine, s'était souvent rendue comme étrangère, fastidieuse, et enfin inutile à
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la foule par l'obscurité et l'apparente frivolité du fond, par l'emploi inopportun d'une méthode respectable en elle-même et par son application trop vaste à un grand nombre d'objets. Bien des hommes se persuadèrent que la nature leur avait donné autant de bon sens et de jugement qu'ils pouvaient en avoir besoin pour se faire des choses une idée claire, au point de pouvoir s'en démêler eux-mêmes et contribuer à leur progrès propre et à celui des autres sans s'inquiéter péniblement de l'universel,, ni rechercher comment s'enchaînent les objets les plus éloignés qui ne nous intéressent guère. On essaya ses forces, on ouvrit les yeux, on regarda devant soi... Chacun se crut autorisé à philosopher et même à se considérer un peu comme un philosophe. La philosophie était donc un sens commun plus ou moins sain, plus ou moins exercé, qui se hasardait à généraliser et à prononcer sur les expériences intérieures. Un discernement clair des choses et une modération d'humeur qui permettaient de chercher le vrai dans la route moyenne entre les opinions extrêmes et dans l'équité envers chacune d'elles assurèrent aux écrits et aux discours de ce genre la confiance et l'autorité. Il se trouva de la sorte des philosophes dans toutes les facultés, même dans toutes les classes et dans tous les métiers1. »
Il y eut ainsi, vers \ 760 une révolution pacifique
1. Vérité et Poésie, traduction Porchat, p. 236. Notis suivrons généralement cette traduction, en la modifiant parfois dans quelques expressions inexactes ou quelques tours restés obscurs.
en Allemagne ; la philosophie se sécularisa. Elle avait été pendant une assez longue période confisquée par les professeurs : elle sortit des écoles et se répandit dans le inonde. Le mouvement se communiqua dès lors à la théologie, F ébranla dans ses bases consacrées, et l'on vit commencer en Allemagne ce grand travail d'interprétation et d'exégèse qui devait aboutir à la pure et simple religion naturelle, plus ou moins surchargée de symbolisme, plus ou moins enthousiaste et mystique, selon les gradations infinies des caractères et des sentiments. Goethe lui-même participa dans sa mesure à ce mouvement théologique, et il nous raconte dans ses Mémoires comment la lecture d'un livre aujourd'hui oublié, — Histoire de VÉglise et des Hérésies, par Arnold, — l'amenait à concevoir, par une suite de méditations bizarrement ingénieuses, tout un système de métaphysique religieuse. Il nous en a laissé une esquisse, non sans montrer quelque prédilection pour cette rêverie de sa première jeunesse. Le néo-platonisme, les doctrines hermétiques et cabalistiques s'y mêlent avec quelques idées bibliques. Le trait essentiel est une explication panthéistique de la création et de la rédemption par une séparation qui se produit dans l'essence primitivement simple de la Divinité et par un mouvement contraire qui ramène le monde à son origine. C'est la double loi de « l'émanation » et du « retour » empruntée aux Alexandrins et transportée sans grands frais d'imagination dans le dogme chrétien, Ce projet de religion composite n'a d'im-
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portance que par le caractère de curiosité éclectique qui s'y annonce et par la conception fondamentale de l'unité absolue qui s'y marque avec force.
Les premiers pas de Goethe dans la recherche de la vérité furent très-incertains; sa voie s'embrouilla plus d'une fois et s'obscurcit devant lui. Dans l'intervalle qui sépare son séjour à Leipzig de celui qu'il fit à Strasbourg, pendant toute la durée d'une maladie assez longue qui le retint dans la maison de son père, fort attristée par l'humeur morose et la manie pédagogique du vieux jurisconsulte, nous le voyons livré tout entier à des études et à des expériences d'alchimie avec cette curiosité vive qui n'est pas la crédulité vulgaire, qui est bien plutôt la forme active d'un grand ennui, l'impatience de l'inconnu, le désir de ne rien ignorer, plus fort chez lui que la crainte d'être dupe. Il y avait alors à Francfort toute une petite société mystique de personnes pieuses qui cherchaient leur salut dans des voies bizarres. Goethe nous donne dans ses Mémoires une piquante peinture de ce groupe. On y voit figurer, à côté de sa mère, cette aimable demoiselle de Klettenberg dont le souvenir resta toujours cher au poète, un chirurgien piétiste, un médecin aux allures mystiques, au regard malin, à la parole caressante, un peu sorcier. Ce médecin était en possession d'un remède souverain, d'une sorte de pierre philosophale de la santé universelle, d'un sel admirable qu'on ne devait employer que dans les cas les plus dangereux, et dont il n'était question qu'entre les fidèles, quoique personne encore ne l'eût vu et n'en eût ressenti les effets. Par un enchaînement de causes physiques et de causes morales, la recette ne pouvait agir que sur les dévots de la petite église ; elle ne pouvait se transmettre que sous certaines conditions d'initiation. Pour la produire et la mettre en usage, il fallait pénétrer plus ou moins dans le grand œuvre, dans les mystères de la nature. «Ce n'était pas quelque chose d'isolé, c'é tait quelque chose d'universel et qui pouvait même être produit sous diverses formes et diverses ligures.)) Goethe devint l'heureux sujet, annoncé sans doute par les astres, sur lequel la grande expérience fut tentée. Une crise dans son mal étant survenue, on crut qu'il allait mourir. Tous les remèdes étaient sans effet. «Dans cette extrémité, ma mère conjura avec les plus vives instances le docteur, fort perplexe, d'employer son remède universel. Après une longue résistance, il courut chez lui, la nuit étant déjà fort avancée, et en rapporta un petit verre d'un sel cristallisé qu'on fit dissoudre dans l'eau et qui fut avalé par le patient. Cela avait un goût alcalin prononcé. Aussitôt après, je me sentis soulagé, et dès lors mon mal parut tournera la guérison. Je ne puis dire combien cet événement augmenta notre confiance dans le médecin et fortifia notre désir d'acquérir un pareil trésor. » Assistons-nous ici à quelque scène de médecine cabalistique égarée en plein xvnie siècle, ou bien à la naissance de la médecine homœopathique ? La petite fiole du docteur contient-elle quelque substance préparée avec des formules d'incantation ou
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quelque dose infinitésimale d'un aconit merveilleux? Je ne sais.
Cette figure de Mlle Suzanne Catherine de Klettenberg mériterait une étude à part. L'influence de cette pieuse et aimable personne sur l'esprit de Goethe, dans ces premières années de sa jeunesse, fut profonde et dura longtemps après la jeunesse disparue. 11 en a consacré le souvenir dans des pages très-curieuses et très-inattendues parle sujet et par l'accent, les Confessions d'une belle âme, insérées au sixième livre des Années d 'apprentissage de Wilhelm Meister. C'est toute une étude, faite d'après nature, sur une âme mystique, d'une exaltation et d'une pureté extraordinaires, une de ces âmes de la famille de Saint-Martin, que l'on est tout surpris et charmé de rencontrer en plein xvme siècle, au temps de Voltaire, de Diderot et de la marquise du Deffant. Mais ce n'est pas un charme ni une surprise moindres que de voir un esprit aussi libre que l'auteur de Wilhelm Meister épuiser dans cette peinture les grâces et les délicatesses d'un pinceau qui rappelle par instants la touche mystique d'un Fénelon légèrement germanisé. C'est bien l'histoire d'une âme. Les premières impressions de l'enfance, le premier éveil d'une sensibilité presque maladive, les influences imperceptibles à Fœil du vulgaire, mais profondément ressenties et se mêlant au fond inné, à la part de la nature, pour composer l'essence subtile et rare d'un cœur qui ne respirera que du côté du ciel et qui ne connaîtra la passion de l'amour que pour en sentir le néant et s'élever plus haut, toutes les joies de la terre un jour sacrifiées sur l'autel de plus en plus épuré de ce cœur et ce sacrifice récompensé par le don d'une illumination soudaine, par une joie vive, infinie, dans la lumière et la paix, qui le croirait? Voilà ce que nous retraçait, avec des raffinements d'analyse et des tendresses incroyables d'accent, le poëte ironique et hautain, le superbe et dédaigneux Goethe, longtemps après avoir perdu sa mystique amie.
« Je souffris et j'aimai, nous dit cette âme qui se dévoile devant nous dans lerécitde Gœthe : ce fut dès mon enfance le véritable état de mon cœur. » — Mais avant de se donner tout entière à Dieu, elle eut à traverser plus d'une délicate épreuve, la dissipation de la vie mondaine, l'enivrement factice d'un premier amour. Tout cela l'éloigna pendant plusieurs années « de l'invisible et unique ami. » Une crise salutaire, de violentes secousses la ramenèrent à son consolateur secret : « Mais hélas! notre commerce s'était refroidi pendant ces années de dissipations : je ne lui faisais plus que des visites de cérémonie, et comme je ne paraissais devant lui que dans mes plus beaux habits , que j'étalais devant lui avec satisfaction, ma vertu, mon honnêteté et les avantages que je croyais posséder par-dessus les autres jeunes filles, il semblait ne pas prendre garde à moi, sous mes riches atours.... Cependant Dieu ne me repoussait point. Après le moindre mouvement vers lui, il laissait dans mon âme une douce impression, qui me portait
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à le rechercher toujours davantage. » Mais il y avait toujours un obstacle entre le Soleil mystique et cette âme encore à moitié plongée dans l'ombre : il y avait quelque objet qui interceptait la divine lumière : c'était le monde avec ses préoccupations et ses frivolités. À l'âge de vingt-deux ans, elle comprit enfin par des expériences répétées et poursuivies dans le silence, que le combat ne pouvait durer toujours et que l'heure du choix définitif, suprême, approchait. Elle sentit que ce qui lui manquait encore, c'était la foi, non pas cette foi d'apparat et de surface qui suffit aux âmes mondaines et qui les trompe sur [leur état intérieur plutôt qu'elle ne les remplit, mais cette foi qui est une vie transformée, le renouvellement de la substance, un état inaccoutumé pour l'homme naturel.
On sent que Goethe est encore sous l'impression vive de la parole ardente et des extases de son amie, quand il raconte, d'après elle, l'heure sublime où la foi descendit dans cette âme purifiée par la douleur. « Eh bien! Dieu tout-puissant, donne-moi la foi! m'écriai-je un jour dans l'extrême angoisse de mon cœur. —Je m'appuyai sur une petite table, devant laquelle j'étais assise et je couvris de mes mains mon visage baigné de larmes. J'étais dans la situation où nous sommes rarement, et où nous devons être pour que Dieu nous exauce. Qui pourrait décrire ce que j'éprouvai? Un mouvement soudain entraîna mon âme vers la croix où souffrit Jésus; un mouvement, je ne puis mieux dire, parfaitement semblable à celui par lequel notre âme est conduite vers une personne absente et chérie, rapprochement sans doute bien plus essentiel et plus vrai qu'on ne suppose. C'est ainsi que mon âme s'approcha du Dieu incarné et crucifié, et à l'instant même, jesus ce qu'était la foi. « C'est la foi ! » m'écriai-je, en me levant soudain avec un mouvement de frayeur ; puis je cherchai à m'assurer de mes sentiments, de mon intention, et bientôt je fus convaincue que mon esprit avait acquis une force d'élévation toute nouvelle. Pour traduire de pareilles impressions., le langage est impuissant. Je pouvais les distinguer, avec une parfaite clarté, de toute conception imaginaire. Point de vision, point d'image et pourtant une certitude aussi complète d'un objet auquel elles se rapportaient, que dans le cas où l'imagination nous retrace les traits d'un ami absent. Quand le premier transport fut passé, je remarquai que j'avais déjà connu cet état de l'âme; seulement je ne l'avais jamais éprouvé avec autant de force, je n'avais jamais pu le retenir, jamais me l'approprier. Je crois du reste qu'une fois au moins toute âme humaine a ressenti quelque chose de pareil. Sans doute c'est là ce qui enseigne à chacun qu'il y a un Dieu. »
Depuis ce temps-là tout se pacifia et s'harmonisa comme par miracle dans cette belle âme. Elle ne craignait pas la mort, elle désirait même de mourir, mais elle avait le secret sentiment que Dieu lui laissait le temps de dégager de plus en plus son âme du corps et de l'approcher de lui toujours davantage. La maladie
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fréquente et la faiblesse de sa santé aidaient à cette délivrance. Dans ses nombreuses insomnies elle éprouvait quelque chose de particulier. 11 lui semblait que son âme pensait sans le secours du corps; elle voyait même le corps comme un objet étranger et comme un vêtement. Elle se représentait avec une vivacité singulière le temps et les événements passés, et en prévoyait les conséquences. — « Tous ces temps sont passés; ceux qui les suivront passeront à leur tour; le corps sera déchiré comme vêtement; mais moi, que je connais si bien, moi, je suis et je serai! » Dès lors aussi, elle avançait toujours dans les voies mystiques et ne recula plus; ses actions furent toujours plus en harmonie avec l'idée qu'elle s'était faite de la perfection; elle trouva tous les jours plus facile de faire ce qu'elle croyait juste et bon. Elle se souvenait à peine qu'il y eût une loi, un devoir, que quelque chose fût commandé; rien ne s'offrait à elle sous la forme d'un ordre ou d'une obligation; c'est un penchant qui la guidait et qui la menait toujours bien; elle s'abandonnait en liberté à ses sentiments, et la contrainte lui était devenue aussi étrangère que le repentir.
Telle était l'extraordinaire personne qui devait s'emparer pendant toute une année de l'imagination et de lame du jeune Goethe. L'impression fut si vive que longtemps après que cette influence mystique fut évanouie, Goethe en retraçant les souvenirs qu'il en avait gardés semblait ému. Émotion de l'imagination peut-être, mais qui ressemble presque à celle du cœur! — S'il faut tout dire, ce qui nous gâte un peu cette sœur Morave, c'est de voir que son mysticisme dérivait trop facilement vers les expériences physiques et sensibles de la théurgie, et s'égarait dans les cornues de l'alchimie à la recherche du grand œuvre. Hélas! ces illuminées ont trop souvent leur imperfection secrète et leur travers. Mme de Krùdner tenait à être belle, à le paraître, à toucher les cœurs plus sensiblement encore que par la grâce mystique qui émanait de son âme. Mlle de Klettenberg poursuivait obstinément la pierre philosophale ; elle la cherchait au fond de ses creusets, sans s'apercevoir qu'elle l'aurait trouvée plus sûrement dans le sanctuaire de son cœur, et qu'elle dissipait le trésor intérieur dans ces rites bizarres d'un matérialisme superstitieux.
Voilà G oethe engagé dans lapieuse confrérie . Le voilà même admis aux honneurs, choisi par Mlle de Klettenberg pour étudier avec elle YOpus Mago-Cabbalisticum deWelling, pour chercher avec elle le secret de l'auteur, un instant entrevu et disparaissant tout à coup dans ces alternatives de lumière et d'obscurité qui désespéraient les deux amis. Bientôt cet ouvrage ne leur suffit pas. Ils remontent aux sources; ils étudient avec une sainte fureur les classiques du genre : Paracelse, Basile, Valentin, van Helmont, Starckeyetles autres y passent tour à tour ; mais toutes les prédilections de Goethe furent pour ïAurea catena Homeri, « dans laquelle la nature est présentée, bien que d'une manière peut-être fantastique, dans un bel enchaînement.» Du-
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rant un long hiver, sa mère et Mlle de Klettenberg passèrent toutes leurs soirées avec lui à déchiffrer ces grimoires et d'autres semblables. Goethe nous assure que ce furent des soirées charmantes. Cependant on voulut appliquer toute cette science, et les expériences commencèrent. On chercha, d'après les formules de Welling et sous la direction du fameux docteur, à décomposer le fer, qui devait receler les vertus les plus salutaires, et à volatiliser des alcalis qui devaient, en s'évaporant, s'unir avec les substances éthérées et produire enfin le sel aérien! La maison de Mlle de Klettenberg devint une véritable officine d'alchimie à faire envie au docteur Faust. Ce ne furent partout que fourneau à vent, cornues de grande et moyenne grandeur, bains de sable, ballons transformés en capsules , récipients de toute forme pour recueillir les sels moyens et la liqueur des cailloux (liquor silicum) . Le résultat le plus clair de toutes ces opérations, qui se faisaient la nuit et dans le plus grand secret, ce ne fut ni le sel aérien, ni la terre vierge, ni la pierre philosophale; ce fut d'habituer Goethe aux expériences, et de lui faire acquérir des connaissances utiles en fixant son attention sur les diverses cristallisations qui pouvaient se présenter dans le cours de ces bizarres travaux. 11 apprit à distinguer et à classer les formes extérieures de plusieurs substances naturelles, et passa bientôt, par une transition insensible, de YOpus Mago-Cabbalisticum au Compendium de chimie de Boerhave. Sa passion scientifique s'éveilla ainsi, et son instruction positive commença au milieu des ingrédients ridicules du macroscome et du microscome. Tout son temps n'avait pas été perdu.
Nous n'avons pas craint d'insister sur cet épisode étrange de la jeunesse de Goethe, parce que nous surprenons là, sous sa première forme, la plus naïve , un instinct qui persista toute sa vie et qui entraînait son imagination, sinon sa raison, vers les sciences plus ou moins occultes. Il participa ainsi à l'une des tentations de son siècle, et paya de la même rançon l'affranchissement absolu de sa pensée. On a noté depuis longtemps ce trait de toutes les époques sceptiques, le goût du merveilleux. Les croyances superstitieuses semblent être la dernière foi des siècles incrédules. LÎÀnë d'Or d'Apulée est d'un âge où l'on ne croyait plus aux dieux. Voltaire et Diderot n'étaient pas morts que déjà depuis plusieurs années Mesmer, Cagliostro, Saint-Martin, étaient nés. A Paris même, dans la pleine lumière de la civilisation moderne, à deux pas des laboratoires où se développe la science positive, la raison publique est-elle garantie contre toutes les illusions? Ne sommes-nous pas tous les jours témoins de ces entraînements de la curiosité publique, qui se prête avec tant de complaisance aux formes nouvelles delà théurgiedu dix-neuvième siècle? On dirait que la population qui s'estime elle-même la plus spirituelle du monde, qui en est à coup sûr la plus sceptique, laisse parfois son bon sens aller à la dérive ou s'entraîner lui-même dans un vertige. Si la foi a baissé parmi nous, ne sem-
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ble-t-il pas que ce soit au profit d'une sorte de folie mystique ?
Goethe ressentit toujours un certain attrait pour ce coté nocturne de la science et de la nature. Longtemps après les rêveries cabalistiques de sa dix-neuvième année, quand il écrivait son Traité des Couleurs, voyez de quel ton indulgent il parle de Paracelse et de ses successeurs, comme il plaide en leur faveur les circonstances atténuantes et développe avec complaisance ce qu'on pourrait appeler la philosophie de l'alchimie! «Si l'on considère, dit-il, l'alchimie en général , on reconnaît que son point de départ est le même que celui des autres superstitions; c'est un mélange de faux et de vrai, un bond par lequel nous nous élançons de l'idée à la réalité, une fausse application du sentiment, une promesse menteuse qui flatte nos illusions et nos souhaits. Si Ton regarde comme les plus hautes aspirations de la raison les trois idées si intimement liées l'une à l'autre de Dieu, de la vertu et de l'immortalité, on trouvera trois idées terrestres qui leur correspondent, l'or, la santé, la longévité. L'or est aussi puissant sur la terre que Dieu lest dans l'univers ; la santé et la vertu sont étroitement unies : aussi désirons-nous un esprit sain dans un corps sain ; la longévité correspond à l'immortalité. S'il est noble de développer en soi ces trois hautes idées et de les cultiver pour l'éternité, il sera également désirable d'acquérir la puissance sur les idées terrestres qui leur correspondent. . . Or ces trois éléments de la plus parfaite félicité dont nous puissions jouir ici-bas paraissent si étroitement unis, qu'il semble tout naturel de les réaliser par un seul moyen1. » Il ne méprise pas la magie naturelle, et à l'occasion de Jean-Baptiste Porta il montre qu'il y a une certaine grandeur dans cette illusion qui, sous une forme ou sous une autre, vient tenter l'esprit humain. «La magie naturelle espère, dit-il, par l'emploi des moyens actifs, excéder les limites du pouvoir ordinaire de l'homme et atteindre à des effets qui dépassent la réalité. Et pourquoi désespérer du succès d'une telle entreprise ? Les changements et les métamorphoses se passent devant nos yeux sans que nous puissions les comprendre. 31 en est de même d'une foule d'autres phénomènes que nous découvrons et que nous remarquons chaque jour, ou qui peuvent se prévoir, se conjecturer.... Qu'on songe à la puissance de la volonté, de l'intention, du désir, de la prière! Combien se croisent à l'infini les sympathies, les antipathies, les idiosyncrasies!... Chez tous les peuples et dans tous les temps, nous trouvons une impulsion générale vers la magie. » L'observation qui termine cette apologie étrange ne manque pas de profondeur. L'activité de notre esprit, son ambition de s'emparer par des moyens extraordinaires des puissances de la nature, sont d'autant plus marquées que le cercle de ses connaissances
1. Traité des Couleurs. Voy.ez l'analyse de cet ouvrage et la traduction des passages les plus intéressants dans le livre de M. Faivre, OEuvres scientifiques de Goethe.
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positives est plus étroit. A mesure que par sa puissance d'intuition bien dirigée il a étendu le cercle de ses connaissances , l'homme possède un plus grand nombre d'éléments naturels, de forces élémentaires, qui, rattachées entre elles par les liens de l'esprit, produisent enfin un art digne de son attention.- — N'est-ce pas encore de la magie naturelle dans le vrai sens du mot que cet empire sur la nature conquis parla science, exercé par l'esprit souverain et roi ?
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