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Avant-propos
Comme, en 1902, nous publiions un important fragment des Souvenirs du général marquis d’Hautpoul.'^sous ce titre : V Education du duc de Bordeaux; quatre mois à Prague, 1833- 1834 (1), nous annoncions l'intention de coordonner les nombreux papiers gracieusement mis à notre disposition par M. Hennet de Bernovüle, neveu de l’auteur, et d'en tirer pour le public les parties essentielles et intéressantes.
La mise au point faite, nous publions ce travail aujourd’hui. Deux parties bien distinctes sollicitent l’attention du lecteur. Dans les premiers chapitres , Amand d’Ilautpoul donne des détails sur sa famille, illustre et très ancienne maison issue du Languedoc et partagée en plusieurs branches (2). Il conte ensuite ses années de jeunesse, les luttes matérielles de tous les siens pendant la Terreur. Le vieux colonel, son père, grâce au maire jacobin de Fontenay, à qui il avait rendu service, fut épargné, bien qu’inscrit sur la liste des sus-
(1) Plon, éditenr.
(2) Amand d'Hautpoul était né le 30 septembre 1780 au château de Lasbordes, près Castelnaudary, de Jean-Henry, marquis d'Hautpoul, chevalier de Malte et de Saint-Louis, ancien lieutenant-colonel du régiment de Hoyal-Picardjecavalerie, et d'Anne-Henriette de Foucault,
II
AVANT-PROPOS pecls, et il put, tantôt à Versailles, tantôt à Fontenay, végéter tant bien que mal avec sa famille de sept personnes. Il y a là un tableau saisissant de la vie d’une famille noble, vivant du produit de sa vacherie et de ses légumes pendant les années sanglantes où la noblesse constituait un crime.
Au milieu de peines et de difficultés sans nombre, traversées de cruels chagrins de famille, le jeune Amand a atteint l’càge des études sérieuses. Les savantes leçons de mathématiques de Liautard — futur abbé et fondateur du collège Stanislas — lui permirent de préparer les examens de l’Ecole polytechnique nouvellement fondée. Il y entra en 1799, et après une année supplémentaire due à la maladie, en sortit officier d’artillerie en 1802. Amand d’Hautpoul aimait le monde, il fréquentait la meilleure société à Paris et à Metz, où il fit ses débuts, et il se complaît dans ces souvenirs agréables ; ils égayent le compte rendu très précis des événements politiques et militaires, cadre sérieux du tableau restreint où évolue sa jeunesse brillante
11 entre bientôt lui-même en scène. Il a assisté à la proclamation de l’Empire, il est au camp de Boulogne lorsqu’à lieu la distribution des croix... Il fait la campagne d’Allemagne, il est à Llm et à Austerlitz dans le corps de cavalerie de Murat. Peu après, il entre dans la
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Garde avec le grade de capitaine, et fait en cette qualité la campagne de Prusse.
On regrette de ne pas le suivre en Espagne, en Autriche, — il est blessé à Wagram, — une seconde fois en Espagne où il reste deux ans, dans ses missions en Allemagne et en Pologne, de ne pas connaître ses impressions sur la campagne de Russie, qu’il fit comme officier d’ordonnance de l’Empereur, sur la campagne de 1813, sur la bataille de Dresde où il fut blessé grièvement. Cette partie des souvenirs écrite en ses dernières années par le marquis d’Hautpoul s’arrête en 1807.
Par contre, nous possédons un très important fragment de mémoires sur une époque bien postérieure où d'Hautpoul joua un rôle important.
La chute de Napoléon le trouvait colonel et désigné pour le commandement d’un régiment de la Garde. Quelles que fussent ses préférences pour les Bourbons, le marquis Arnaud ne voulut servir le nouveau Gouvernement que lorsque Gourgaud lui eût notifié l’abdication, le relèvement de ses serments et l'invitation de servir sous le Roi.
D’abord Louis XVIII lui témoigna de la froideur, ne reconnaissant pas son nouveau grade, et laissant d’Hautpoul en disponibilité comme lieutenant-colonel de la ligne. Au moment de la formation de la garde royale, le prince de nr
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Wagram intercéda pour lui, le prit comme sous-lieutenant dans sa compagnie ; le grade de colonel vint ensuite.
D’Hautpoul suivit le Roi à Gand le 20 mars 1815, et, après le licenciement de la maison militaire, il rentrait à Paris où il déclitia le commandement que lui faisait offrir l’Empereur et resta inactif pendant les Cent-Jours.
A la seconde Restauration, d’Hautpoul eut peine à faire reconnaître ses anciens services et ne devint maréchal de camp qu’en 1819. Quand son ami, le général de Clermont-Tonnerre, arriva au ministère, il fut chargé de missions spéciales. 11 ne tarda pas à devenir commandant de l’Ecole d’artillerie de la Garde, inspecteur de l’Ecole de Saint-Cyr, membre du Comité d’artillerie, de la Commission d’organisation de l’Ecole de cavalerie de Saumur, enfin commandant de l’Ecole d’état-major.
Quand éclata la révolution de Juillet, d’Hautpoul occupait ce poste. Sommé par l’insurrection d’amener son drapeau, il refusa avec énergie de céder pendant toute la durée de la lutte, et quand toute idée de défense dut être abandonnée, il se replia avec les élèves de l’Ecole sur l’Hôtel des Invalides où le général de La Tour-Maubourg résistait encore.
D’Hautpoul raconte les événements précurseurs de la Révolution de façon nette et précise ; il juge sévèrement les organisateurs de
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V l’insurrectioD ; sa « défense des Invalides », pages vibrantes entre toutes, est un bien curieux morceau d’histoire militaire destiné, croyons-nous, à rester classique (i).
Quels que fussent les efforts faits par le Gouvernement de Louis Philippe pour rallier le général, il refusa tout service et vécut dans la retraite à Paris ou aux environs. 11 ne s’occupait plus que de rédiger ses Mémoires lorsque, sur les instances de ditTércnts personnages iniporlanls du parti royaliste, il fut appelé à diriger à la Cour d’exil de Prague l’éducation du duc de Bordeaux, alors âgé de treize ans. 11 faut lire, dans V Education d'un Prince, quel était le programme très libéral du gouverneur éphémère, quelles entraves furent apportées à l’exécution de ce programme; comment, battu en brèche par d’autres influences, le général quillail Prague au printemps de 1834, quelques Blois après y être arrivé, suprêmement attristé de u'avoir pu mener à bien une éducation qu’il aurait voulue moderne et en rapport avec les exigences des temps nouveaux. Qui sait si, dans ses mains, l’héritier légitime du trône ne fût pas devenu un autre homme, plus apte à comprendre la France contemporaine?
Ces deux ouvrages se fortifient et se complètent, et apportent une utile contribution à
it) Ce fragment, publié daoa la Revue de Pam, janvier 1901, * #blenn un légitime auccès.
VI
AVAHT' PROPOS l’histoire du xix* siècle. Le personnage de l’auteur s’y profile en belle lumière, et il en ressort bien l’idëe de ce que fut ce descendant de vieille race, resté Adèle aux traditions, mais dépourvu de préjugés, et sachant allier, dans sa pensée, les nécessités sociales avec les devoirs royaux : intelligence ouverte, loyal soldat, esprit éclairé, libéral, ennemi de l’intrigue, à qui les événements ne permirent pas de jouer un rôle de premier rang. Belle figure à retenir : elle ne dépare pas la longue liste des d’Hautpoiil qui, à l’ombre du héros d’Eylau ( I), s’illustrèrent dans l’année (2).
Fleuky.
(1) D'IIaulpouKSaleltüs, général de cavalerie, tué à Eylau.
(2) Des vingt dernières années de sa vie, il n'est point question dans ses différents papiers. Amand d'Ifantpuul, devenu aveugle en 1850, mourut à Paris en 1853. Comme il ne laissait pas d'enfants de son mariage avec M™« Joséphine Tavcniier de Boullongue, veuve de M. de Walkiers-Gamarage, son titre passa à son frère cadet, le général Alphonse d'Ilautpoul, ministre de la guerre eu 1850, gouverneur de l’Algérie, grand référendaire du Sénat, mort en 1805.
DU
GÉNÉRa Marquis âmand d'HAUTPOUL
PREMIÈRE PARTIE 1
Mon enfance en Languedoc.— Arrivée à Versailles en 1788. — Séjour à Versailles. — Etablissement à Meudon. — Commencements de la Révolution. — Le serment du Jeu de Paume. — L’Assemblée constituante. — Les journées d’octobre.
Mon père, Jean-Henri d^Hautpou), élail né au château d'Haulpoul-Félines, en 1725. Il était le second fils du marquis Jean-Antoine d'Haulpoul- Féliues et de dame Catherine de Bermond, d’une très ancienne famille du Languedoc. Sun frère aîné, ayant épousé l’héritière de la branche de Rennes (diocèse d’Alelh) prit les litres de cette branche, et mon père, institué héritier du marquisat d'Haulpoul- Félines, en prit alors le titre.
Il était chevalier de Malle, et après de longs et honorables services pendant toutes les campagnes des maréchaux de Saxe et de Broglie, il était lieutenant-colonel du régiment de Royal-Picardie cavalerie et chevalier de Saint-Louis. Se trouvant en garnison à Gircassonne où il commandait son régiment en l’absence du colonel titulaire, le marquis de Bissompierre, il rencontra Henriette de Foucauld, fille d’un de ses anciens compagnons d’armes.
fut frappé de sa beauté, la demanda en mariage et Tépousa en 1770. 11 avait alors quarante-cinq ans, elle n’en avait pas encore dix-neuf ; bientôt après, il prit sa retraite, et il reçut, malgré son mari«ige, l’autorisation de conserver la croix et le titre de chevalier de Malte.
Une particularité qui avait précédé ce mariage mérite d'étre rapportée. Pendant la guerre de Flandre, mon père, alors jeune officier au régiment de Bourbont-Husset, se trouva au siège d’Ath avec un de ses amis et compatriotes, le jeune marquis de Foucauld, officier de dragons. La ville d’Alb prise d’assaut et un moment livrée au pillage, les deux officiers se trouvaient côte à côte au milieu du désordre lorsqu’ils virent une famille au désespoir qui implorait protection. C’était la famille Taintenier ; touchés de compassion, les deux amis se firent les champions de la mère et des enfants éplorés, leur sauvèrent la vie et l’honneur et préservèrent leur maison du pillage. M. de Foucauld remarqua bientôt la fille de la maison, il en devint éperdument amoureux et la demanda en mariage; on ne pouvait la refuser à l’un de ses libérateurs ; il l’épousa à la fin de la guerre et l’emmena en Languedoc ; et vingt ans plus tard, à peu prÉs, le marquis d’Hautpoul épousait à Carcassonne la fille aînée de son ancien ami et de la jeune personne qu’ils avaient ensemble sauvée à la prise d’Atb.
Quoiqu’il y eût entre mon père et ma mère une très grande différence d’âge, leur union fut aussi heureuse qu’il est possible de le désirer ; elle ne fui troublée que par les malheurs de la Révolution, qu^ils supportèrent ensemble avec courage, mais auxquels les forces de ma mère finirent par succomber. De leur mariage, ils eurent neuf enfants, quatre garçons et cinq filles ; j’étais le cinquième de ces enfants et le deuxième garçon.
haptémb en cérémonie
Pftu de temps après son mariage, mon père vint habiter le château d'Hautpoul, dont il arait hérité ; il le céda en 1776 à son neveu Alexandre d*Hautpou), fils de son frère aîné, et deux ans après il fit l’acquisition de la terre de Lasbordes située entre Carcassonne et Gastelnaudary et composée de onze métairies ou fermes. Mon père vivait alternativement à Carcassonne et dans son château de Lasbordes, oü, par sa bonté et sa bienfaisance, il était devenu le père et Tami de ses vassaux. C’est là que je suis né le 26 septembre 1780, et que mon baptême, à ce qu’on m’a raconté, a été célébré en grande cérémonie par l’évêque de Saint-Papoul, Mgr de Maillé de Latour-Landry et par le curé de Lasbordes, avec distribution de sacs de dragées et de petite monnaie. J’eus pour parrain mon cousin germain, le marquis Alexandre d’Hautpoul - Félines, et pour marraine une tante, sœur de ma mère, M"* Thoron de Lamée ; ils me donnèrent des prénoms dont on formait un jeu de mots en les arrangeant de la manière suivante: Henry, Amand, Constant, Marie, Fidèle. On les intervertit sur mon acte de baptême, mais tous ces noms, quelle que fût leur combinaison, m’ont souvent été fort incommodes, depuis, dans tous les actes que j’ai eu à faire.
A Carcassonne et à Lasbordes, mon père tenait raison ouverte ; sa maison de ville était le rendez- ^ous de la meilleure société de la province et je me souviens encore des familles de Mérinville, de Caux, ^cBellissen, de Vernon, de Penautier, etc. A celle époque, on dînait à midi ; on se réunissait le soir pour souper vers neuf heures, el je me rappelle <iue tous les jours, il y avait une grande table servie pour toutes les personnes qui venaient passer la ^irée. Mon père nous permettait souvent d’assister à ces réunions dans le but de nous faire prendre dès I enfance les habitudes de la bonne compagnie.
SOUVENraS DU GÉNÉRAL D*HAUTPOUL
Me trouvant le second de la famille, mon père, suivant l'usage, me destinait à l'état ecclésiastique ce qui n'était guère d'accord avec les noms qu'on m'avait donnés. Pour me faire prendre goût à cet état, on me conduisait souvent chez i’évéque de Carcassonne, Mgr de Chastenet de Puységur, dont l'hôtel, la plus belle maison de la ville, me paraissait un palais magnifique; de Lasbordes, on me menait souvent chez l'évéque de Saint-Papoul, dont l'bôtel produisait sur moi la kuéme impression : on me laissait voir en perspective que j habilerais un jour une de ces résidences et que je serais appelé monseigneur. A l’âge de sept ans, je fus tonsuré et on me fit porter la soutane, on m'arrangea une jolie chapelle à Lasbordes ; j'étais ravi et me considérais déjà comme un personnage d'importance. Mais à quoi tiennent les destinées I un seul mot suitit pour changer la mienne : me trouvant un jour dans une réunion d'enfants de mon âge, une querelle s'engagea, et l'un d'eux m’apostropha d’une épithète ridicule : « l’abbé Garicaca » . Ce mot me fit une impresssion que je n'ai jamais pu m'expliquer. Je vins trouver mon père; je lui répétai ce mot terrible, et je lui déclarai que je ne voulais plus porter la soutane ; on eut beau me raisonner, ma résolution fut inébranlable. Je ne sais si ma vocation se serait développée en admettant que les événements s’y fussent piétés, mais à huit ans, j’y avais renoncé complètement.
Mon frère aîné avait été reçu page de Mgr le comte d’Artois. De Versailles, il nous écrivait eouvent, nous donnant de grands détails sur ses études, sur son service, sur la Cour ; j’écoutais ces détails avec avidité. Je renonçai de plus en plus à mon évêché en perspective, et désormais, l’objet de mon ambition fut de suivre les traces de mon frère.
Ma mère aimait tendrement tous ses enfants, mais son fils aîné était sa prédilection, et elle ne pouvait
DÉPART POrR PARIS s'habituer à son absence. D'un autre côté, mon père, avec sa nombreuse famille, devait se préoccuper de nous trouver à tous une carrière. Pour y parvenir, il fallait nécessairement se rapprocher de la Cour, seul moyen de trouver des protections.
Mon père y songea sérieusement, et quand il eut trouvé un acquéreur pour sa terre de Lasbordes il se décida à quitter son pays pour la Cour. Il y était du reste fort encouragé pa r Mgr de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, devenu premier ministre, qui lui promit protection et conseils.
C'était une grosse affaire qu'un voyage à Paris, surtout quand on quittait son pays sans espoir de retour, et avec une nombreuse maison. Je n'avais jamais vu que les environs de notre château. Mes plus longues courses avaient été pour Carcassonne et Narbonne. Qu'on gage si j'étais heureux de faire un long et beau voyage, et de voir Paris et Versailles dont on parlait tant autour de nous!
Nous vinmesdonc à Carcassonne faire nos derniers apprêts et le départ fut fixé au mois de juin 1788. Nous étions six, mon père, ma mère, mes trois sœurs, dont l'une avait onze et l'autre cinq ans, et moi. Pour voyager avec tout ce monde, mon père loua une grande voiture, de bons chevaux, et fit marché avec un conducteur qui lui avait été bien recommandé.
Notre pauvre voiture, si pesamment chargée de bagages et de voyageurs, parvenait à grand'peine à faire en deux et parfois trois étapes, dix à douze lieues par jour, et nous mimes dix-huit longues journées pour aller de Carcassonne à Paris.
J’ai encore présent à Tesprit les incidents de ce voyage, les routes exécrables que nous trouvâmes une fois le Languedoc passé, les rivières à franchir sur des bacs, la traversée des montagnes du Quercy et du Limousin, où il nous fallut maintes fois atteler
ded bœufs à noire patache, les mauvaises auberges où souvent nous devions gîter. Je ne parle pas de la mauvaise chère, mon jeune estomac n’en avait cure.
Mais tout a un terme, et après un jour de repus à Paris, nous gagnâmes Versailles, heureux comme des navigateurs qui touchent au port.
Un appartement nous avait été retenu d’avance par mon frère, dans la rue Saint-Louis ; nous habitions le premier étage d'une assez belle maison, et au-dessus de nous logeait la famille Hervé, qui jouissait d’une considération bien méritée. M. Hervé était chef de bureau du département de la guerre, et avait trois filles de l’âge de mes sœurs. Il s’en suivit une liaison qui n’a jan)ais été oubliée de part et d’autre.
Mon frère, comme page du comte d’Artois, était admis dans l’intimité des ducs d’Ângouléme et de Berry, un peu plus jeunes que lui, et faisait ses études avec eux. Je n’ai pas besoin de dire qu’il fut heureux de nous revoir tous. Il avait seize ans, la taille haute, la tournure distinguée, une figure charmante ; on le citait parmi les pages, pour sa gaieté, son savoir, son talent dans tous le» exercices, si bien qu’on l’avait surnommé le beau page. Nous étions tous, à juste titre, fiers de lui.
Mon père futaccueilli avec beaucoup de bienveillance par Mgr de Brienne, et retrouva dans le salon beaucoup de ses compagnons d’armes, ce qui nous créa de suite un cercle charmant. Lui et ma mère furent présentés au roi, à la reine et aux princes, et admis aux honneurs de la cour.
Une des premières occasions que nous eûmes de profiler de leur présentation , fut l’arrivée des ambassadeurs du sultan Tippoo-Sahib. Le roi, désireux d’affermir sa puissance dans l’Inde, voulut les éblouir par une réception qui leur donnât une haute idée de la splendeur de sa couronne.
L’immense galerie du château fut choisie pour la cérémonie. A son extrémité on avait dressé un trône magnifique, où siégeait le roi, entouré des princes de sa belle famille. Les dames, en somptueuses toilettes, étincelaient de diamants, et occupaient les deux côtés de la salle, rangées sur des gradins de velours ; les hommes, en grand habit de cour, formaient la haie derrière elles.
Ma mère m’a bien des fois raconté que la re'ceplion fut si belle que toutes les merveilles décrites dans les Mille et une nuits, et les contes de fées, ne peuvent en donner une idée. Pour moi, mon âge me retenait au logis, et je ne vis les ambassadeurs qu’une fois, lorsqu’on me les montra à Trianon, où ils étaient logés et dont ils aimaient à parcourir les magniflques allées.
Le but du roi fut atteint : les ambassadeurs, bien qu’habitués au luxe de l’Orient, furent tellement éblouis, dès leurs premiers pas dans la galerie, qu’ils eurent de la peine à parvenir au pied du trône, où ils se prosternèrent à la mode orientale. Parmi eux était un des tils de Tippoo-Sahib, qui, de retour dans son pays, proclama que la France était la première nation de l’univers, et décida en partie son père â se montrer fier de notre alliance, et à nous accorder cette solide amitié qui nous permit de lutter hardiment dans son pays, avec la puissance déjà envahissante et toujours rivale de l’Angleterre.
Hélas! cette importante cérémonie, qui eut lieu dans le mois d’août, fut la dernière lueur du règne de Louis XVI. Déjà, l’année précédente, il avait réuni une assemblée de notables, il dut en convoquer une seconde, qui s’ouvrlt â Versailles en Novembre 1788.
Je n’ai pas à parler des événements qui se passèrent alors, sinon pour dire que mon père, bien que ne se mêlant pas aux événements publics, se montrait dans l’intimité fort inquiet de l’avenir.
SOUVENIRS DU GÉNÉRAL d’hAI TPOI L
Pour nous, enfants du midi, nous allions être soumis à une rude épreuve. Dans notre province du Languedoc, nous ne sommes f^uète habitués au froid et à la neige. Débutant à Versailles par un froid de dix-neuf et même vingt degrés Réaumur, nous ressentîmes si bien la rigueur de cet hiver, contre lequel les grandes cheminées de notre appartement, malgré les piles de bois qu’on y engouffrait, nous défendaient fort mal, que nous en souffrîmes au point de nous disputer, nous qui étions si étroitement unis, les places les plus proches du feu, et de nous livrer, pour y arriver, de véritables combats, lorsque les yeux de nos parents étaient détournés de nous. Un de mes souvenirs de cette époque est d’avoir vu dans la carafe de notre table, Teau se congeler en partie, dans la partie de la table qui était opposée à la cheminée.
Aussi ce pays qui nous avait paru si beau, nous sembla bientôt affreux, et les larmes aux yeux, nous conjurions mon père de nous faire quitter la France et de nous ramener dans le Languedoc.
C’est pendant ce rigoureux hiver, au commencement de 1789, que naquit mon frère Alphonse, qui devait depuis parcourir une belle carrière militaire (i).
La santé de ma mère étant fort ébranlée, on nous conseilla de changer d’air et d’habiter une campagne où nous pourrions vivre plus éloignés des agitations qui commençaient déjà et avoir plus d^espace et d’air que dans notre petit appartement de la rue Saint-Louis.
Mon père trouva à louer, tout près de Meudon, une jolie maison, entourée d’un beau parc où nous nous retirâmes tous.
(1) Le général Alphonse d'IIanlpoul, mort en 18G5, fut grand croix de la Légion d’honneur, gouverneur de l’Algérie et ministre de la guerre.
ÉTABLISSEMENT A MEUDON
Le château de Meudon était alors le lieu de résidence des enfants de France. Le premier dauphin, le jeune duc de Normandie et Madame Royale s'y trouvaient sous la surveillance de M™* de Las Cases en l'absence de la duchesse de Tourzel, leur gouvernante.
Ma mère se lia bientôt avec M®® de Las Cases qui avait une fille de l’âge de ma sœur aînée. Nous fûmes présentés aux enfants de France, admis à leurs jeux, et mon frère aîné venait nous voir souvent.
Noos avions en outre été présentés à Mesdames, tantes du roi, qui habitaient le château de Bellevue, et très bien accuellis par elles.
Meudon était parfaitement habité, et la meilleure compagnie de Paris et de Versailles se réunissait dans les maisons de campagne des environs. Parmi les personnes que nous retrouvions le plus souvent, je me souviens particulièrement de la Présidente d'Arconville, femme âgée, aimable et spirituelle, auteur de plusieurs ouvrages fort appréciés. Elle recevait les plus hautes célébrités de la robe ; j'y rencontrai parfois, lorsqu’on voulait bien me laisser entrer dans son salon avec mon frère, qui en était l'hôte assidu, MM. de La Luzerne, d'Eprémesnil, de la Michodiére, et les familles de Crosnes, de Gervilier, de Mondésir; mais je n'oublierai jamais les familles Raoul et de Lierville. M. Raoul était maître d’hôtel do Mesdames de France, et ses trois filles devinrent les amies intimes de mes sœurs. Mme de Lierville était une jeune femme fort gaie qui animait la société de Meudon.
Pendant que le temps s'^écoulait ainsi pour nous à Meudon, les émeutes se succédaient â Paris, et le pillage de la manufacture Revillon, le 28 avril, vint épouvanter le faubourg Saint-Antoine et nous mettre en émoi ; je dis nous, parce que, à force d’entendre parler du Tiers- Etat et de ses prétensorvKMRS nr «iénkral d’haiîtpoi l lions, du duc d’Orléans et de ses coupables ambitions, du vote par ordre ou du vote individuel, je croyais comprendre quelque chose à toutes ces tristes choses. D’ailleurs, Je ne voyais autour de moi que des visages anxieux, et je commençai de bonne heure à me méfier des hommes politiques et de tout ce que la passion peut leur faire faire, si bien que les noms de Mirabeau, de Sieyès, de Bailly et de tant d’autres m’inspiraient de reffroi.
Sur ces entrefaites, le jeune Dauphin, dont la santé était chancelante, tomba gravement malade, et, malgré tous les secours de Part, mourut le4juin. Son corps fut pendant plusieurs jours exposé en chapelle ardente, aux regards du public. Mon père m’y conduisit, et je gardai de ce premier mort que je voyais une bien vive et pénible impression. Le duc de Normandie prit alors le titre de Dauphin, et, plus tard, cet infortuné prince dut sans doute envier la mort prématurée de son frère.
Je n’écris que mes souvenirs, aussi je no parlerai des événements qui appartiennent à Thisloire qu’autant qu’ils nous touchaient. Le serment du Jeu-de- Paume, 20 juin, les Etals-Généraux se déclarant Assemblée nationale, 23 juin, rétablissement de la «arde nationale, le prince de Lambesc réprimant quelques mouvements séditieux à Paris, le maréchal de Broglie rassemblant autour de Versailles quelques troupes auxquelles le roi refusa de recourir; je n’ai pas à rappeler tous ces faits en ce moment, mais ce que je dois dire, c’est que nous vivions à Meudon dans la plus vive anxiété. Les amis que nous recevions ne s’entretenaient que de menaces dirigées à Paris contre la noblesse ; que de cris : à bas les prêtres ! à bas les nobles ! On parlait d’une Saint-Barthélemy afin d’en finir plus vile avec les prétendus ennemis du peuple. Mon père, à cause
ALERTE A MEl DON w de sa famille plus que pour lui, commençait à se tourmenter; ma mère et nous autres enfants, étions horriblement effrayés ; on avait tant parlé de massacres, et nous avions tellement peur, que le soir nous n osions plus nous séparer pour aller coucher dans nos chambres. Nous pensions que chaque nuit devait être la dernière pour nous, et nous noua serrions les uns contre les autres, nous demandant si nous nous retrouverions tous le lendemain.
Nous étions dans ces pénibles dispositions d’esprit, lorsque les révolutionnaires inventèrent ou exploitèrent celte fameuse histoire de brigands qui fit le tour de France et occupa tous les esprits ; je vais dire ce qui est à ma connaissance.
La garde nationale parisienne s’était armée spontanément après la prise de la Bastille, mais il restaiUlui associer le reste de la population et à trouver le moyen d’arriver à armer et à convoquer le peuple de la campagne... Ce moyen fut la peur. La même nuit et presque à la même heure, des émissaires venus de Paris annoncèrent partout qu’une armée de brigands, venus on ne sait d’où, battait la campagne pour mettre partout le feu et piller à la faveur de l’incendie. Sur cet avis, les municipalités faisaient sonner le tocsin, et les habitants de chaque localité, appelés à protéger leur foyer, accouraient en foule, armés de triques, de sabres, de fusils, en un mol, de .tout ce qu’ils trouvaient sous leur main.
Meudun, comme tous les villages, eut son alerte. Le peuple s’attroupa, mais ne sachant ni prendre aucune disposition pour la résistance, ni même sur quel point se diriger, sans chef pour le conduire, il oublia que mon père était noble, et se souvenant qu'il était militaire et savait commander, courut ^vec des cris épouvarilables assiéger notre porte, ftéveillés en sursaut par ce vacarme, nous pensiVmes que le signal du massacre que nous attendions tous les jours avait été donné. Mon père, à demi vêtu, sauta sur ses armes, et s'élança dans la cour, décidé à vendre chèrement sa vie. Nous le suivîmes tous, pour mourir avec lui. Ma mère voulait le retenir, mais en vain ; il déclara qn'il voulait faire son devoir, nous repoussa en nous enjoignant de nous sauver par le jardin. Il y eut un moment, entre nous, une lutte cruelle, mais enfin, mon père se plaçant à la porte principale, se mit en disposition de faire feu de ses deux pistolets, et dit aux domestiques d'ouvrir la porte... N'ouvrez pas, je le défends ! criait ma pauvre mère; ce fut une scène affreuse, je la vois encore à l'heure où j'écris ces lignes.
Pendant ce temps, le tumulte allait croissant, mais quelques individus, voyant par une fente de la porte Ips dispositionè défensives de mon père, lui crièrent qu'on ne voulait pas lui faire de mal, mais què le village allait être attaqué par les brigands, et que tous les habitants venaient le prier de se mettre à leur tête pour diriger la défense.
La porte s’ouvrit, notre cour se remplit d'hommes armés de pieux, de fourches, de faux, et sans laisser à mon père le temps de s'habiller, on le salua du titre de commandant... Mon père nous rassura alors, posta un petit détachement pour garder notre maison, sous prétexte qu'étant à l'entrée du village, elle était avantageusement placée pour le défendre ; puis il sortit, et passant toute la nuit dehors, ne rentra que le lendemain pour calmer nos inquiétudes... De brigands, pas plus à Meudon qu'ailleurs on n'en vit un seul. Mais le but était atteint, le peuple s'était armé, et comme à Paris, il se constitua en garde nationale.
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