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Nietzsche et la réforme philosophique

Jules de Gaultier · 1904 · Scanned text · Free in the US

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About this book

Author
Jules de Gaultier
Language
French
Published
1904
Length
59,797 words · about 4 h 11 min
Sections
6 reader sections
Text
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Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (6)
  1. Front matter about 13 min
  2. II about 12 min
  3. III Parmi les idées inventées par la philosophie about 5 min
  4. IV about 32 min
  5. VI about 18 min
  6. VII about 2 h 51 min

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Front matter

NIETZSCHE ET LÀ RÉFORME PHILOSOPHIQUE

il t J : .

DU MÊME AUTEUR :

II

C'est dans son Par delà le Bien et le Mal que Nietzsche a pris conscience, d'une façon absolument nette, de cette tentative de sophistication contre laquelle instinctivement il avait élevé les objections et aiguisé les analyses de tous ses écrits précédents. Dans ce livre de sa maturité, il distingue, d'une vue générale et parfaitement claire, l'origine de ce mouvement et son caractère dominant. La nouvelle évaluation a pris naissance dans la philosophie grecque avec Platon : Platon est le créateur de ce monde des idées qui va tenter de substituer son mètre au mètre du déterminisme physique. L'erreur la plus dangereuse qui ait jamais été commise c'est, dit Nietzsche, « l'invention de l'esprit et du bien en soi faite par Platon. Ce serait poser la vérité tête en bas, et nier la perspective, nier les conditions fondamentales de toute vie que de par-

1er de l'esprit et du bien à la façon de Platon (t). » C'est pourtant cette imagination philosophique qui a été, par la suite, le point de départ de toutes les recherches des philosophes. C'est elle qui anime les dissertations des néo-platoniciens et des alexandrins, c'est elle qui tient lieu de base à tout l'édifice de la théologie chrétienne, c'est elle encore qui engendre le monde nouménal de Kant, le finalisme de Hegel et les téléologies sociales des philosophes positivistes ou évolutionnistes, Comte ou Spencer. C'est elle, qui aboutit, de la façon la plus plate, à ce spiritualisme dont Victor Cousin a vulgarisé la formule en donnant à l'un de ses livres ce titre, en guise de manifeste : le Vrai, le Beau, le Bien.

Le procédé de Platon fut celui-ci, qui devint le procédé de toute doctrine idéologique : il détacha les idées des activités qui les avaient produites et les donna pour antérieures à ces activités. Ce qui était le dernier terme d'une série physiologique, ce qui était conditionné par tous les termes antécédents de cette série, il en fit un principe législatif immuable. Ce qui était la conséquence de l'acte, ce qui recevait sa qualification du succès ou de

(1) Par delà le Bien et le Mal. Ed. Mercure de France, page 7.

l'insuccès de l'acte, il en a fait un modèle proposé aux actes, écartant, par cette interversion, la possibilité de tout lien de causalité entre Pacte et l'idée. Ainsi détaché de la chaîne de la causalité, le monde des idées plane dans le vide et tout -l'effort de la philosophie depuis Platon s'est ingénié à inventer des moyens imaginaires pour entrer en communication avec ce monde imaginaire, à inventer des facultés imaginaires pour l'appréhender et recevoir ses commandements. Platon avait inventé l'esprit pur. Kant inventa la faculté des jugements synthétiques à priori, Schelling l'intuition intellectuelle. Il s'agissait avant tout, dit Nietzsche, de « découvrir une faculté pour les choses transcendantes (i) ». Dans cet ordre de recherches, à vrai dire, toute invention dut tenir lieu de découverte et la métaphysique se constitua de l'amas de ces inventions purement verbales, dont une vaine terminologie dissimulait le néant.

On a peine à concevoir [tout d'abord, quand on y regarde de sang-froid, le succès qu'a obtenu dans le monde cette fable métaphysique. Elle ne repose en effet sur aucun fait observable: elle est purement imaginaire. Elle n'est pas, dans l'ordre de la con-

(i) Par delà le Bien et le Mal, page 26.

LÀ RÉFORME PHILOSOPHIQUE

2 5 naissance un principe d'explication. Bien au contraire, en introduisant dans la conception de l'être la notion d'un dualisme, elle a donné naissance à toutes les contradictions que la philosophie s'est imposé la tâche chimérique de résoudre : créateur et créattfre, âme et corps, idée et matière, monde moral et monde physique considérés comme phénomènes d'ordre différent, déterminisme et libre arbitre. H y a plus, et il faut noter que, pour justifier l'introduction de ce principe idéologique dans le domaine de la pensée philosophique, l'esprit humain n'avait pas même l'excuse qu'un autre principe d'explication fît défaut. La plupart des phénomènes que les philosophes idéologues prétendent expliquer par des interventions métaphysiques reconnaissent en effet, à l'analyse, des causes physiques aisément discernables. Les idées, dès qu'on les replace sur la tige physiologique, à l'endroit où Platon les a brisées, les idées apparaissent ainsi que des attitudes d'utilité pour une physiologie donnée, on les voit fortes ou faibles, exerçant leur empire sur un nombre d'hommes plus ou moins grand selon que les réalités physiologiques sur lesquelles elles se sont développées sont elles-mêmes fortes ou faibles. Elles se montrent, sous ce jour, tributaires de ce déterminisme de la force qui est pour l'esprit humain un principe d'explication universel.

Nietzsche a soumis de nouveau le monde des idées à l'hégémonie de ce principe. Il n'y a pas de force au-dessus de la force, signifie-t-il. Il existe entre toutes les choses une lutte pour la puissance, une lutte en vue de dominer. Tout ce qui possède quelque perfection la tient du fait de force qui lui a permis de prévaloir et d'affirmer sa réalité. Il en est des idées comme de tout le reste : qu'il s'agisse de l'idée morale, de l'idée esthétique, de l'idée logique, toutes ces idées ne méritent leur nom que parce qu'elles sont des manières d'apprécier et d'évaluer propres à une espèce d'hommes qui a triomphé sur d'autres espèces. Il y a partout une idée du bien, une idée de la beauté, une idée logique parce que partout il y a une espèce d'êtres qui l'emporte sur les autres, et fait prévaloir son évaluation. Ce fait de suprématie est l'expression dernière du fait de puissance, il est la consécration du conflit engagé entre toutes les choses en vue de s'emparer de la puissance. Et c'est ce caractère universel de la lutte pour la puissance qui a permis à Kantde soutenir que, si l'idée du Bien en soi semble varier dans son contenu, elle comporte une vérité formelle universelle. Cette forme universelle de l'idée, où Kant voyait la manifestation dans la conscience du monde nouménal, et sur laquelle il fondait son impératif catégorique, n'est autre chose que l'expression de ce désir de puissance qui pousse tout ce qui est vivant à faire prévaloir et à imposer comme règle universelle sa propre évaluation. Au contraire, les nuances variées des idées morales ou esthétiques, ces différences par lesquelles la vérité n'a pas même couleur sur l'un et l'autre versant des Pyrénées, se justifient par ce fait que ce n'est pas la même espèce d'hommes qui l'emporte sur tous les points du globe.

Ce qu'il faut retenir, — en cela consiste toute la réforme philosophique de Nietzsche, — c'est que l'idée n'est pas antérieure au fait de force qui l'impose, qu'elle en est au contraire une suite, une conséquence, une dépendance. L'idée, lorsqu'elle se propose comme une loi et comme un commandement spécifiant une pratique, ne tient son privilège impératif que du fait de suprématie qui, à la suite d'un conflit, a établi la supériorité d'une espèce de choses sur une autre et, pour concréter, d'une espèce d'hommes sur une autre, qu'il s'agisse d'une race l'emportant sur une race, qu'il s'agisse, dans l'intérieur d'une même race, d'une élite l'emportant sur le grand nombre, ou du grand nombre remportant sur l'élite. L'idée sous (forme de loi présente donc un caractère tout à fait secondaire et dérivé; elle est le dernier état d'un processus physiologique et comporte une généalogie toute guerrière. Sa sérénité est le résultat d'un triomphe qui fut le prix d'un effort. L'idée n'est qu'une expression de la force. Une chose est bonne, au sens vénérable du mot, parce qu'elle est forte. C'est la puissance que nous honorons sous un nom nouveau dans ce que nous nommons bien et beau, non une puissance éphémère et qui s'empare de la suprématie pour un jour, mais une puissance véritable et qui a pour elle la durée. Les choses deviennent belles et bonnes parce qu'elles durent et elles durent parce qu'elles sont fortes.

Pascal, avant Nietzsche, a eu une notion parfaitement claire de ces réalités psychologiques. De l'éclair d'une seule réflexion de génie il a percé à jour l'entreprise paradoxale accomplie par l'esprit humain, à la suite de Platon, au moyen de la ruse idéologique qui a engendré le monde moral : « Ne pouvant faire, a-t-il dit, que ce qui est juste fût fort^ on a fait que ce qui est fort fût juste, » c'est-à-dire que Ton a donné le nom de justice à ce qui avait su s'imposer par la force.

La force est bien, pour Pascal comme pour Nietzsche, la seule réalité qui soit au monde, une réalité, dit-il, « qui ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c'est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut ». Ce qu'exprime ici Pascal, au sujet de la justice, s'applique, aussi bien qu'à la justice, à l'idée du bien, et à toutes les autres idées imaginées par la philosophie. Celles-ci appartiennent comme la justice à ce monde spirituel à l'égard duquel le mathématicien professe un dédain si superbe, à ce monde spirituel dont on dispose comme on veut et qui ne reçoit une réalité d'emprunt que de la force qui l'impose. « La justice est sujette à disputes, la force est très reconnaissable et sans disputes... Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

Certes, Nietzsche n'a pas trouvé de formule plus définitive, ni d'un aussi terrible raccourci pour crever les bulles irisées que Platon sut gonfler du vent de la dialectique et faire flotter dans le ciel gris de l'idéologie. Cette formule doit être prise selon son sens le plus radical. Si Ton ne peut faire que la justice soit forte, c'est, concevons-le avec Pascal, parce que Ton ne peut doter d'une qualité une chose qui est encore inexistante. Comme toutes les idées du monde moral, la justice n'a en soi aucun être véritable. Bien,, justice, sont des noms mis sur la force, des dénominations pour un état de force, quel qu'il soit, quelle que soit la conception qu'il implique, après qu'il a établi sa suprématie. Mais pourquoi ce changement de noms, pourquoi ces désignations diverses pour signifier une même chose? Pourquoi surtout cet effort pour cacher, sous le masque de la morale et des idées, le fait de force qui a procuré le pouvoir? Il faut répondre : pour conserver le pouvoir avec une économie de force. Le monde moral est partout une ruse et une invention d'un groupe social qui, ayant une fois prévalu par la force, veut prolonger les bénéfices de sa victoire, en supprimant le prétexte d'une lutte nouvelle. Il s'efforce donc de persuader que cette conception particulière de la vie, qui répond à ses nécessités, qui est pour lui attitude d'utilité ou de plaisir et dont il a créé la réalité en la faisant triompher, a son origine en dehors de lui-même et qu'elle lui a été commandée : il la divinise ou l'idéalise. Il fait que la force soit juste. Le monde moral ne peut donc exister que là où, préalablement, s'est formé un centre de force. Il est de nature essentiellement parasitaire. Il est aussi, partout et toujours, un mode spécial, un état particulier delà force.

■ Platoniciens, Kantiens, moralistes, tandis qu'ils croient découvrir dans l'abstrait, dans une catégorie spéciale de l'intelligence, le monde des idées, rendent donc hommage de la façon la plus éclatante à la toute-puissance de la force. Ce qu'ils opposent à la force c'est encore la force, un état de force, qui a si bien établi sur eux son pouvoir, qu'ils voudraient ledéfendre contre toute tentative future du jeu des autres forces. Ce qu'ils vénèrent sous le nom des idées Bien, Justice, Vérité, c'est un ensemble très particulier, de manières d'être qu'un groupe humain fit prévaloir à quelque moment dans le domaine de la sensibilité. Platoniciens, Kantiens, moralistes adorent sous le nom des Idées un état ancien de la force qu'ils tiennent pour sacré et qui leur paraît préexistant à toutes choses parce que sa tyrannie s'exerce de temps immémorial. Leur croyance et leur culte ne tendent qu'à décorer d'un nom nouveau un fait de puissance ancien, — afin de le fortifier, — à immobiliser l'humanité sous le joug d'un premier vainqueur en déclarant sacrilège toute lutte contre ce vainqueur.

Sous ce jour nouveau, le monde des idées n'a plus lieu de nous étonner. Le voici réintégré dans ce champ clos de la lutte pour la puissance qui est pour nous un principe explicatif d'une signification universelle. La tentative de Platon, en vue, d'inventer avec l'Idée un principe supérieur à la force, se réduit à une manœuvre en vue d'assurer pour l'éternité le règne d'un état particulier de la force qui fut à un moment donné triomphant. L'invention du monde des idées, que Nietzsche appellera d'un terme plus significatif le monde moral, cette invention est la conséquence d'une victoire, ilfait partie des avantages que procure la victoire. Entre divers peuples qui sont aux prises, celui qui l'emporte témoigne de ce fait qu'il est pour l'heure le plus fort; mais sa victoire lui procure en outre un bénéfice : un pacte la sanctionne, qui place dans une situation d'infériorité à son égard les rivaux qu'il a déjà vaincus dans des conditions inoins favorables. Le monde moral repose sur un fait de suprématie de cette nature. L'avantage qu'il procure au parti vainqueur consiste en la formation d'un mensonge par lequel, au fait de puissance qui procura la suprématie, mais peut être à tout ins-

LA KÉFORME PHILOSOPHIQUE tant remis en question, se voit substituée une présomption selon laquelle cette suprématie est inhérente à la nature des choses. L'invention du monde moral est donc un épisode de la lutte pour la puissance. Son apparition manifeste qu'une force s'est rendue maîtresse d'une façon durable. Il est en même temps la suite et la fin d'un conflit. Il marque un temps d'arrêt dans la lutte engagée entre toutes les choses en vue de conquérir la puissance et le mensonge qu'il substitue à la réalité coïncide tout d'abord avec une réalité, avec un fait de puissance qu'il se propose d'éterniser.

Toutefois, cet accord entre le mensonge et le réel n'est point nécessairement durable : les choses sont en perpétuel changement ; ce qui fut la force, à quelque moment et dans des circonstances données, cesse, à quelque moment et dans d'autres circonstances, d'être la force. Il arrive alors que le monde moral n'est plus qu'un signe menteur de la puissance, le masque de la force sur les traits de la faiblesse. Il ne règne plus qu'au moyen d'une imposture, d'un bluff idéologique. Ce règne de la faiblesse signifie-t-il donc qu'un principe différent de la force exerce ici son action et se manifeste sous le nom des Idées? Non, mais qu'un état ancien delà force tire ses dernières conséquences et met en échec un état actuel de la force. Le principe de la volonté de puissance, il n'est pas de force au-dessus de la force, ne reçoit donc de ce fait aucune atteinte, mais il fallait exposer ce cas particulier du monde moral où il prête, sous le nom de l'Idée, un pouvoir à la faiblesse pour justifier la violence à son égard des attaques de Nietzsche. Nietzsche, en effet, en est venu à ne voir dans le phénomène moral que ce fait de falsification, que ce cas particulier, auquel d'ailleurs aboutit nécessairement, à quelque moment donné, le mensonge qu'est toujours, en son essence et dès son origine, toute présomption morale.

Toute la tendance de la philosophie de Nietzsche va, ainsi qu'on Ta énoncé en De Kant à Nietzsche, à précipiter l'évolution ascendante de la vie. En harmonie avec la Volonté de puissance, qui aspire à s'élever toujours au-dessus d'elle-même, Nietzsche a hâte de supprimer ces états où la force se met en opposition avec elle-même au lieu de se manifester en la convergence d'un unique élan. C'est cette tendance maîtresse qu'exprime la parole de Zarathoustra: « Le meilleur doit régner. » Or le meilleur c'est à tout moment donné ce qui est et non ce qui fut le plus fort. La morale, qui perpétue le triomphe d'un état ancien de la force sur un état actuel, s'oppose ainsi au règne du meilleur. La voici un élément de ralentissement dans l'ascension vers les formes les plus hautes de la vie, un élément de corruption. Ces considérations expliquent dans quel sens Nietzsche a pu, dans la Volonté de puissance, tenir la morale pour une expression de la décadence et la condamner comme une manifestation contre nature. Elles expliquent aussi la violence de ses attaques contre la tentative idéologique du spiritualisme platonicien : sous le masque de l'idée, c'est en effet, avec cette tentative, un état ancien de la force qui se voit opposé à un état actuel. Il s'agit donc pour Nietzsche de briser la présomption idéologique, fruit de la victoire lointaine, et qui ne couvre plus qu'un état, de faiblesse. Il s'agit de supprimer la vénération qui milite encore en sa faveur, de remettre aux prises toutes les forces dont elle arrête l'élan et qui, à l'état normal, en se disputant la suprématie, assurent le règne du meilleur. Il s'agit de substituer à une aristocratie nominale une aristocratie de fait.

III Parmi les idées inventées par la philosophie

OO NIETZSCHE ET LA HEFORME PHILOSOPHIQUE

platonicienne en vue d'assurer, durant l'éternité, le règne d'une manière d'être qui avait su conqué rir la suprématie à un moment donné de l'histoire humaine, il en est une qui est en quelque sorte la clef de voûte de tout l'édifice, c'est l'idée du Vrai. C'est elle en effet qui pratique, sur le phénomène moral, sur le phénomène esthétique et sur le phénomène logique, l'interversion de cause à effet, le faux en matière d'état civil et de généalogie, dont on a dit qu'ils étaient le procédé typique de toute création idéologique. L'idée du vrai dépouille ces phénomènes de la valeur certaine qu'ils tiennent d'avoir prévalu dans l'esprit des hommes, pour leur attribuer une valeur d'une autre nature, celle que créerait en leur faveur le fait d'une existence distincte, antérieure et supérieure à toute activité. Elle les soustrait ainsi à la lutte qui, ayant fait triompher hier telle espèce d'hommes, peut donner la victoire demain à telle autre espèce et déterminer le règne d'une forme différente des idées. C'est elle qui métamorphose le fait de puissance, exprimé par le triomphe d'une sensibilité particulière, en la prétendue substance idéologique.

Le concept de vérité signifie de la sorte à lui tout seul l'existence d'un monde distinct de celui de la force. C'est lui qui prétend mettre un terme

^7 au conflit engagé entre toutes les choses et immobiliser le monde sous le joug de l'idée. Il est l'agent métaphysique par excellence. C'est lui qui, à la déduction logique : « bien, beau parce que dépendance et émanation d'une sensibilité triomphante », substitue celle-ci : « bien, beau parce que conforme à un en soi, à Vidée en soi du bien, du beau ». C'est lui qui affirme en même temps, et l'existence d'un en soi, et l'identité d'une forme type de l'idée avec cet en soi unique. Il exclut de la sorte toute légitimité d'une autre forme quelconque de l'idée. En même temps, et comme il existe pourtant dans le monde, tel qu'il s'offre à l'observation, des formes divergentes, il institue une loi de finalité. Il rive ainsi toutes les forces du devenir à la nécessité d'aboutir au but unique spécifié par l'idée. Mais par là, il fait surgir une nouvelle antinomie, celle qui résulte de la coexistence de l'être et du devenir. Nietzsche n'a pas manqué de la relever : « Si le monde avait un but, dit-il, il faudrait que ce but fût atteint... S'il était capable de persévérer et de persister, capable d'être, si, au cours de son devenir, il possédait ne fût-ce que pendant un seul instant cette faculté d'être, c'en serait encore fait depuis longtemps de tout devenir (i). »

Nietzsche, cependant, n'a pas consacré à l'idée de Vérité une analyse et une discussion spéciales et son procédé à l'égard de cette conception, où se résume toute métaphysique, est à vrai dire tout indirect. Il n'en conteste pas tout d'abord l'existence, il ne s'attache pas à faire éclater son caractère imaginaire; il semble mettre en doute seulement son utilité et son importance. A supposer, demande-t-il, dans Par delà le Bien et le Mal, à supposer qu'une vérité existât, quelle serait sa valeur pour la vie ? Ne faudrait-il pas lui préférer Terreur, l'illusion, l'incertitude? Et il formule : « La fausseté d'un jugement n'est pas pour nous une objection contre ce jugement, c'est là ce que notre nouveau langage a peut-être de plus étrange. Il s'agit de savoir dans quelle mesure ce jugement entretient et conserve la vie, maintient et même développe l'espèce (i). » Mais le fait seul de considérer l'idée de Vérité sous ce jour de la comparaison et de conclure à sa moindre importance, en la tirant hors du domaine de l'absolu où elle avait été placée, dans celui du relatif, équivaut en réalité à la négation de son existence. H y a plus, et Nietzsche, par la manière même dont il pose la

(i) Par delà le Bien et le Mal, p. i5.

question, non seulement supprime l'existence de l'idée métaphysique du vrai, mais lui assigne encore la place secondaire et subordonnée qu'elle occupe dans le monde physique. Il montre qu'elle tombe sous les mesures du nouveau mètre qu'il propose en vue d'évaluer la vie, celui-ci : « ce qui vaut pour la vie ». Un jugement faux en effet peut être utile à la vie et il possède alors sa valeur. Pourquoi donc ce jugement, le plus faux de tous, par lequel certaines propositions se proclament vraies d'une vérité universelle, pourquoi ce jugement n'auraitil pas aussi sa valeur pour la vie? Pourquoi, pour parler la langue philosophique, les jugements synthétiques à priori, ceux sur lesquels se fonde, selon Kant, la notion de certitude, pourquoi ces jugements seraient-ils dénués de valeur? Nietzsche déclare : « Il est enfin temps de remplacer la question de Kant : « Comment les jugements synthétiques à priori sont-ils possibles? » par une autre question : « Pourquoi la croyance en de pareils jugements est-elle nécessaire? » C'est-à-dire qu'il est temps de comprendre que, pour la conservation des êtres de notre espèce, ces jugements doivent êtres tenus pour vrais, ce qui ne les empêcherait d'ailleurs pas d'être des jugements faux (i). » Il

(i) Par delà le Bien et le Mal, p. 27.

NIETZSCHE ET LA. RÉFORME PHILOSOPHIQUE donne ainsi une explication, du point de vue du monde physique, de la formation de l'idée métaphysique du vrai : cette idée a sa valeur comme illusion, comme artifice et comme moyen pour la vie. C'est ce même procédé de démonstration auquel on s'est conformé, au début de ce chapitre, lorsque Ton a montré que l'invention du monde des idées était un moyen, pour un état de force déterminé et en possession du pouvoir, de prolonger, par un artifice, la durée de son triomphe.

Peut-être n'est-il pas superflu de faire remarquer ici qu'il n'existe pas, en cette matière, d'autre démonstration possible et que l'on ne saurait établir d'une façon directe qu'une chose imaginaire n'a point d'existence. On peut prouver qu'une chose n'existe pas, en un endroit et en un temps donnés. Mais comment démontrer qu'une chose n'existe pas, dont ceux qui Font imaginée ont situé l'existence en dehors de toutes les conditions auxquelles nous reconnaissons qu'une chose existe? C'est le cas du monde des idées.

La seule méthode de disqualification qui puisse être employée à l'égard de semblables créations de l'esprit est celle dont on a usé ici en commentant les analyses de Nietzsche. Elle consiste à faire ressortir tout d'abord le caractère imaginaire de ces créations, à établir en second lieu leur inutilité comme principe d'explication, attendu que la causalité naturelle est fertile en explications plus satisfaisantes pour l'esprit, enfin à faire sentir leur utilité en tant qu'on les considère comme une invention du monde physique, utilité qui suffit à expliquer qu'elles aient été imaginées.

C'est parce que cette triple argumentation constitue la démarche inême de la pensée de Nietzsche, que les affirmations de Zarathoustra sont tout autre chose que des énonciations personnelles, que leur lyrisme même est plein de significations profondes et que l'ensemble de l'œuvre exerce sur la mentalité contemporaine une influence aussi déterminante.

Parmi les trois modes dialectiques de la méthode, il convient d'attirer particulièrement l'attention sur le dernier qui est de beaucoup le plus important et qui, avec le développement que l'on a exposé sur les jugements synthétiques à priori, marque le point culminant de la conception de Nietzsche. En montrant, avec ces jugements, la croyance à la certitude comme une ruse inventée par le monde physiologique, Nietzsche montre expressément le vrai domestique de l'utile et introduit dans le mécanisme de l'univers la nécessité de la Fiction.

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IV

De toutes les idées platoniciennes auxquelles la conception de vérité confère une valeur métaphysique, celle que Nietzsche a le plus violemment combattue est Tidée du Bien en soi, cette idée dont Kant, après Platon, a fait en quelque sorte sa propriété. C'est aussi Tidée qui intéresse le plus directement le désir humain. Elle se présente en effet comme la clef de la morale, et la morale, malgré son renom austère, passionne l'humanité comme un roman. L'homme ne sépare pas l'idée de morale de l'idée de bonheur. La morale lui apparaît comme un moyen savant d'atteindre la félicité. C'est le plus intime et le plus égoïste de son être qui est intéressé à la solution du problème moral.

Aussi, avec l'idée d'un Bien en soi, l'esprit métaphysique, interprète de la passion populaire, a-t-il fait le plus violent effort pour opposer à la force un principe qui lui fût supérieur et fournît à la morale une base immuable. Afin de réaliser une si grave entreprise, on trouve, en tous les pays du monde, les philosophies alliées, de la façon la plus étroite, aux religions locales. Quand plus tard elles s'en séparent, c'est aux époques où l'esprit d'analyse menaçant de ruiner les arguments de la foi, il paraît opportun de donner à l'ancienne croyance des soutiens nouveaux, mieux adaptés aux formes de la crédulité contemporaine. Le rationalisme prend alors la place de la théologie et poursuit, d'une façon plus directe, la même tâche.

En cette seconde phase, la morale se décore d'une apparence de certitude beaucoup plus forte qu'en la précédente : tant, en effet, qu'avec la religion, elle demeure ethnique ou nationale, calquée sur des attitudes d'utilité propres à des races ou à des nations distinctes, elle laisse voir, au regard de l'observateur des différences qui proviennent de la diversité des intérêts dont elle est la servante, elle montre ses liens de dépendance, ses attaches physiologiques, et un esprit tant soit peu critique a bientôt discerné que le phénomène moral, variable au gré de l'utilité humaine, ne forme point un monde distinct du monde physique, ni d'une essence supérieure. Au contraire, après qu'elle s'est séparée de la religion, la morale, devenue autonome, tend, interprétée par les moralistes, à se dépouiller des nuances diverses que chaque religion lui imprimait tour à tour, pour ne conserver que ce qui est commun à toutes les religions. Elle en est ainsi venue à présenter, de notre temps, un caractère d'universalité qui donne le change sur ses véritables origines et subjugue tous ceux que presse encore, sous le masque de la Raison, le besoin religieux.

Du fait qu'elle se distingue des morales religieuses, ethniques ou nationales, qui se montrent des dépendances d'une utilité particulière et plongent leurs racines dans le monde physique, il semble que la Morale n'accepte point une môme origine et qu'elle relève, par conséquent, d'un principe transcendant et métaphysique. Dès lors, le divin renaît sous les apparences de l'Idée, l'ancien dualisme est reconstitué, on instaure, de nouveau, un principe différent des lois de la physique. Le Bon Droit s'oppose à la force dont l'intervention justifie seule le triomphe momentané de l'Egoïsme, de l'Injustice etda mensonge, ces formes modernes de l'esprit du mal, dont le Malin tenait l'emploi, naguère, dans l'affabulation théologique. Le fait moral conditionné par l'idée du Bien devient donc, au regard de la croyance contemporaine, quelque chose d'absolument distinct du fait physique, c'est un principe d'une autre nature, doué d'une puissance de réalisation, en fin de compte supérieure, et dont la notion, apparue dans la conscience, dicte à r humanité son devoir et fixe à l'évolution sa voie. L'idée morale est ainsi, de la façon la plus expresse, cette forme idéologique de la croyance à laquelle Nietzsche a opposé le déterminisme de la force et dont il va montrer qu'elle n'est qu'une expression hypocrite de la volonté de puissance, du déterminisme de la force.

Cette démonstration, Nietzsche l'a effectuée en faisant voir que, pour n'être pas, à la façon des religions anciennes, l'expression d'une utilité ethnique ou nationale, la croyance religieuse, qui s'est formée autour de l'idée du Bien et de ses satellites, Justice, Droit, Vérité, n'en est pas moins la pétition d'un intérêt physiologique : intérêt physiologique commun à une catégorie sociale représentée dans toutes les races et dans toutes les nations, celle des faibles et des médiocres, celle du grand nombre, dans son opposition avec l'élite aristocratique qui, dans tout le monde antique, fut maîtresse. C'est cet intérêt physiologique que recouvre et dissimule dans le monde moderne la vérité chrétienne, sous ses divers aspects religieux ou laïque. Le triomphe actuel de cette morale qui se targue d'un caractère d'universalité, c'est donc le triomphe d'un type physiologique particulier et distinct, que Nietzsche a ramené d'une façon caractéristique au type chrétien. Avec un instinct d'une admirable puissance de pénétration, il a suivi à travers l'histoire la suite des manifestations où cette catégorie physiologique s'est fait jour sous le masque de l'idée. C'est là un des aperçus les plus passionnants de son œuvre et on en fera l'exposé en la dernière partie de cette étude où Ton traitera des manifestations concrètes et historiques de la croyance idéologique.

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