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Souvenirs d'un historien de Napoléon, 1769-1793

Jacques Marquet de Montbreton Norvins · 1896 · Scanned text · Free in the US

133,492 words · about 9 h 21 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Jacques Marquet de Montbreton Norvins
Language
French
Published
1896
Length
133,492 words · about 9 h 21 min
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Tome Premier 1709-1793 Librairie Plon

E. PLON, NOURRIT et C ie , IM PRIMEU IIS-ÉDITEURS

RUE CÀRANCIERE, 10

Tous droits réservé s

I

De Norvins, la génération actuelle connaît à peine le nom, pour l’avoir entrevu à la première page de cette Histoire de Napoléon , qui n’a plus de prix pour nous que par les illustrations de Raffet et de Charlet. A peine sait-on qu’il fut sous la Restauration un des premiers initiateurs. du culte napoléonien, qu’il eut ainsi son heure de célébrité et qu’il existe encore à Paris une rue Norvins : il est vrai qu’il faut aller la chercher sur la pente la moins fréquentée de la butte Montmartre.

Aussi ma gratitude ne fut-elle point exempte de quelque méfiance, quand une obligeante communication de M. Henri Faÿ, notaire à Paris, me révéla l’existence des Souvenirs inédits de Norvins, et me mit à même de les examiner. Je n’en eus que plus de joie à faire amende honorable, et à découvrir dès les premières pages, au lieu de la banale rapsodie que je redoutais, un récit toujours personnel et presque constamment

801763

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II Avertissement

original, où les tableaux de mœurs, les portraits, les anecdotes se succèdent sans interruption ; où la société de l’ancien régime, celle de l’émigration, celle de l’Empire revivent av&c Leurs principaux personnages, leurs conversations et jusqu à' leurs costumes; où un témoin retrace quelq^s^ittSsydès plus pathétiques épisodes de notre histoire contemporaine, tels que le procès de Favras, les commissions militaires du Directoire, la funèbre expédition de Saint-Domingue, la triomphante campagne de Friedland.

Mon parti fut bientôt pris, d’accepter la mission de confiance qui m’était offerte, et de préparer la publication du Mémorial. Mais avant de donner quelques explications sur la valeur documentaire de cette autobiographie, comme sur la manière dont j’ai tâché de m’acquitter de mon très modeste rôle d’éditeur, il convient sans doute, puisqu’il s’agit de l’œuvre d’un oublié, de résumer brièvement la carrière de Norvins. Pour la première partie, nous n’aurons qu’à analyser sa propre narration; pour la seconde, nous nous aiderons de ses papiers de famille et aussi de documents officiels consultés aux Archives nationales (1).

(1) Ce m’est un doux et triste devoir de nommer à ce propos le regretté M. Pierre Bonnassieux; quelques semaines avant sa mort, il avait bien voulu examiner tout un questionnaire que j’avais préparé sur Norvins, me suggérer d’utiles modifications et presser lui-même la communication des pièces.

AVERTISSEMENT.

III II

Jacques Marquet de Montbreton de Norvins naquit le 17 juin 1769, la même année que Napoléon, comme il le répétait volontiers, moitié par orgueil et moitié par plaisanterie. Les Marquet étaient une famille gasconne, dont un membre, pris en gré par le cardinal de Fleury, fut pourvu d’une charge dans les finances. Ses fils suivirent la même voie, et les plus jeunes, prenant des noms de terre pour se distinguer, s’appelèrent Marquet de Bourgade, de Peyre, de Montbreton. Celui-ci eut de même quatre fils, nommés de Montbreton, d’Urtubise, de Yillemoyenne, de Norvins. Ce dernier fut notre annaliste : il ne paraît pas que le nom de Norvins eût été porté dans la famille avant lui.

Son père, receveur général des finances, possesseur d’une belle fortune, ambitionna pour ses fils des situations sociales supérieures à la sienne : il les dirigea vers l’administration, la diplomatie, l’armée et la haute magistrature. Norvins, élevé avec les jeunes Lamoignon, fut destiné au Parlement et nommé avant vingt ans révolus conseiller auditeur au Châtelet. C’était une sorte de stage, qu’il prenait en patience, fréquentant la plus aimable société dont notre histoire ait gardé le souvenir, espérant un peu le retour au pouvoir de son cousin

AVERTISSEMENT.

W

et protecteur Calonne, lorsque la Révolution éclata.

Le monde auquel il appartenait n avait point eu à pâtir de l’ancien régime, et la fidélité monarchique y était demeurée très ardente : le sentiment, le point d’honneur et l’intérêt conspirèrent à enrégimenter Norvins parmi les adversaires des innovations. Le procès Favras révolta la générosité et la droiture de ses vingt ans. Impuissant à sauver le marquis, puisqu’il n’avait point voix délibérative, il craignit que sa muette présence ne le rendît complice de ce sanglant simulacre de justice. Après une audience où, devant les homicides clameurs de la populace, les juges n’avaient point dissimulé leur intention de sacrifier l’accusé, le jeune conseiller donna sa démission. Le spectacle d’une manifestation niaise ou cruelle lui fit pareillement quitter l’état-major de la garde nationale. Le voyage de Varennes enfin décida ses parents à l’expédier de l’autre côté de la frontière; il partit avec l’entrain de la jeunesse et la sérénité d’un homme qui se croit assuré de bientôt revenir triomphant.

Après avoir fait acte de présence à Coblentz, il mena la vie d’étudiant à Gœttingue et la vie mondaine à Hambourg, où il passa l’hiver de 1791 à 1792. Au printemps, un message des princes le rappela sur le Rhin, et le magistrat démissionnaire devint capitaine dans un des corps allemands de l’armée émigrée, le régiment de Sayn-Wittgenstein. Calonne lui avait promis de le prendre pour secrétaire de confiance dès qu’il serait réinstallé à Versailles comme premier ministre. Larésis-

AVERTISSEMENT.

y tance de Thionville donna à penser à Norvins ; vinrent ensuite les mauvaises nouvelles de Champagne, puis la retraite promptement changée en déroute. Le régiment de Wittgensteiu, assemblage hétérogène de déserteurs et d’aventuriers de tous les pays, fondit rapidement à la faveur de la débandade générale. Le capitaine, demeuré à peu près seul de sa compagnie, fut trop heureux d’être recueilli par le vieux régiment de Saxe-hussards, qui avait émigré tout entier, et où l’un de ses frères était lieutenant. Parvenu à Cologne, il y épuisait son viatique, eu ébauchant une négociation matrimoniale, quand un avis de ses parents lui enjoignit de se retirer en Suisse.

M. de Garville, oncle maternel de Norvins, avait eu sous l’ancien régime l’heureuse inspiration de marier sa fille à un d’Affry et d’acheter lui-même un château sur les bords du lac de Morat. Le jeune émigré y retrouva l’aisance et la sécurité de la vie de famille, troublée seulement par les sinistres bulletins du tribunal révolutionnaire. Il voisinait avec Fribourg, centre important d’émigration ecclésiastique et parlementaire; avec le Lowenberg, où la célèbre comtesse de Tessé avait transporté sa société et son existence de grande dame voltairienne; avec Lausanne, et Coppet, où Louis de Narbonne et Mathieu de Montmorency étaient encore assidus, où Benjamin Constant faisait ses débuts.

Le contact de Mme de Staël et de son cercle, les lectures, les réflexions, la nostalgie enfin déterminèrent une insensible évolution dans les idées politiques de

VI

AVERTISSEMENT.

Norvins. Quand, au printemps de 1797, ses parents, après s’être assurés qu’il n’était inscrit sur aucune liste d’émigrés, l’engagèrent à rentrer discrètement en France, il accourut avec empressement, et les scandalisa quelque peu par sa résignation à accepter les faits accomplis. Mais avant que cette bonne volonté eût pu se traduire en actes, le 18 fructidor éclatait, le Directoire reprenait les sanguinaires traditions de la Terreur, et Norvins, dénoncé par un portier, était traduit devant une commission militaire, qui, sur la constatation de son identité, allait l’envoyer au peloton d’exécution... Un ordre de sursis le sauva, dû à l’insistance désespérée de Mme de Staël : mais si la vie lui restait, tous les efforts furent inutiles pour le faire mettre en liberté, et il subit à la Force une détention arbitraire de deux ans, en compagnie de Charles Lacretelle.

Le 18 brumaire le rendit à sa famille et à ses ambitions : il était plus déterminé que jamais à se faire une place dans la France nouvelle. Mal servi ou desservi par Beugnot, qui omit son nom dans la répartition des préfectures, il fut pris comme secrétaire particulier par Frochot, le premier préfet de la Seine. Ce poste réunissait pour lui les avantages d’une excellente école d’administration aux agréments de la résidence à Paris : partageant son temps entre le travail de cabinet et les plaisirs mondains, associé à la réorganisation des institutions comme à celle des salons, il n’avait qu’à attendre un avancement hiérarchique qui ne pouvait beaucoup tarder. Sa mauvaise étoile le conduisit un soir chez le

AVERTISSEMENT.

VII général Leclerc, beau-frère du premier Consul, désigné pour reprendre possession de Saint-Domingue au nom delà France. L’attrait de l’inconnu, le désir de rattraper le temps perdu, le souvenir des fabuleuses fortunes réalisées par les planteurs du dix-huitième siècle, tout contribua à séduire Norvins, sans parler du divin sourire de Pauline Bonaparte. Sa résolution fut prise en quelques heures : pour ne pas désobéir à sa mère, il se dispensa de la consulter, et partit sans même avoir voulu d’un titre officiel, secrétaire intime et civil du capitaine général.

Les détails de l’expédition de Saint-Domingue sont mal connus : on les lira dans le Mémorial de Norvins, dont j’ai pu constater le complet accord avec les lettres confidentielles de Leclerc à Napoléon, conservées aux Archives nationales. C’est d’abord, malgré la résistance sauvage de Toussaint, malgré les incendies et les massacres, c’est l’enchantement de la nature tropicale, l’ivresse de la victoire, la joie de voir renaître la civilisation et la prospérité. « C’est le Bonaparte de Saint- Domingue (1) » , disait Norvins en parlant de Leclerc et de ses grands projets. C’est aussi, comme en France après Brumaire, la reprise des affaires industrielles et commerciales; Norvins y consacra les capitaux qu’il avait emportés et les loisirs que lui laissaient ses longues séances de travail avec le général : « Envoyez-moi de l’argent, écrivait-il à Paris, et je vous le renverrai

(1) Lettre du 19 floréal an X-9 mai 1802. ( Papiers de Norvins.)

VIH

AVERTISSEMENT.

doublé en assez peu de temps (1). » Mais la fièvre jaune vient traverser les spéculations, les mariages et les fêtes, moissonnant l’élite de l’armée ; les hommes de couleur en profitent pour concerter un soulèvement général; l’épuisement des ressources financières et l’insignifiance des renforts attestent l’indifférence du gouvernement consulaire; la reprise des hostilités avec l’Angleterre isole les survivants et leur enlève à peu près tout espoir de rapatriement.

Norvins n’attendit pas la catastrophe finale. Terrassé des premiers par la maladie et sauvé grâce au traitement empirique d’une jeune mulâtresse, il s’était vaillamment remis à l’œuvre; la mort de Leclerc le découragea : « Je ne tiens plus aux places ni à la fortune, écrivait-il, dans un pays qui est le cimetière de mes amis (2). » Il déclina les offres engageantes de Rochambeau, le nouveau capitaine général, et revint en France au printemps de 1803; sa santé, qui paraissait perdue, se rétablit pour plus de cinquante ans, mais son patrimoine était ébréché et son avenir bien compromis.

Les échappés de Saint-Domingue avaient le grand tort de rappeler à Napoléon le souvenir d’un échec, peut-être d’une faute. Leur présence l’importunait, et, loin que ce fût un titre à ses yeux d’avoir pris part à l’expédition, il éludait systématiquement leurs sollicitations. Norvins en sut quelque chose : qu’elles fussent formulées de vive voix ou par écrit, en prose ou en

(1) Lettre du 20 fructidor an X-7 septembre 1802. ( Papiers de Norvins.)

(2) Lettre du 18 brumaire an XI-9 novembre 1802. (Ibid.)

AVERTISSEMENT.

IX vers, ses demandes d’emploi restaient vaines. Après s’être successivement leurré de l’espoir d’être secrétaire général du ministère de la marine, maître des requêtes au Conseil d’État, maréchal des logis du quartier impérial pendant la campagne d’Austerlitz, il demeurait à l’écart, tandis que ses contemporains avançaient en âge et en grade.

Le dépit lui dicta, à l’automne de 1806, une résolution qui faillit le sauver. Oubliant ses trente-sept ans, bravantles railleries dessalons de Paris (1), il s’engagea comme simple cavalier dans un corps d’élite qui se formait à Mayence sous le nom de gendarmes d'ordonnance. Son ami Rémusat trouva moyen d’avertir Joséphine, qui était alors à Mayence : à sa demande, le vieux Kellermann donna une lieutenance à Norvins; celui-ci, admis au cercle de la cour, apprit en confidence qu’à la paix les gendarmes d’ordonnance deviendraient gardes du corps, qu’une compagnie serait affectée au service d’honneur de l’Impératrice, et que lui, Norvins, serait désigné par la souveraine pour capitaine de cette compagnie. En attendant, les gendarmes allèrent, pour leurs débuts, nettoyer la Poméranie des vestiges de l’armée prussienne : le nouveau lieutenant y gagna la croix de la Légion d’honneur. Il rallia ensuite avec son corps le quartier général de la Grande Armée, eut l’honneur de commander à Heilsberg l’escorte impériale, et suivit avidement, à genoux sur sa selle pour

(1) Pour se donner une idée des épigrammes auxquelles il fut en butte, il suffit d’ouvrir le tome II des Lettres de Mme de Rémusat.

x •

AVERTISSEMENT.

mieux voir, les péripéties de la bataille de Friedland, où la cavalerie de la garde ne donna point.

Norvins prétend qu’à Tilsit, une question d’Alexandre au sujet des gendarmes d’ordonnance amena cette réponse de Napoléon : « Ce sont mes chevaliers-gardes. » Quoi qu’il en soit, les intentions de l’Empereur s’ébruitèrent, et la garde impériale s’émut à la perspective d’être dépossédée de son rang et de sa mission privilégiée. Ses chefs se firent les interprètes de ses griefs, et Napoléon céda momentanément, ordonnant le licenciement des gendarmes.

Il ne tint qu’à Norvins de recevoir une compensation à cette nouvelle déconvenue. Le maréchal Bessières, qui avait apprécié sa vaillance et son entrain, lui offrit d’entrer comme capitaine aux dragons de la garde, en lui faisant entrevoir un avancement rapide. Il eut la mauvaise inspiration de refuser, comme il avait décliné à Saint-Domingue le grade de chef de bataillon que Leclerc lui proposait. Il allégua au maréchal des scrupules de délicatesse, qui l’empêchaient de faire son chemin dans l’armée au moment même où son régiment disparaissait : la vérité, qu’il n’a point dite, même à la postérité, c’est qu’en voyant s’écrouler son rêve de commander les gardes du corps de l’Impératrice, le dépit le fit renoncer à la carrière militaire.

A cette fausse démarche en succéda une autre. En traversant Cassel pour retourner en France, Norvins se laissa persuader de passer au service du royaume naissant de Westphalie. En moins de trois ans, il fut tour

AVERTISSEMENT.

xi à tour rédacteur en chef du Moniteur westphalien , secrétaire général du Conseil d’État et du ministère de la guerre, chargé d’affaires auprès du grand-duc de Bade, introducteur des ambassadeurs, chambellan de la reine Catherine. Cette princesse, la plus accomplie de son temps, eut vite fait de discerner en son chambellan un spirituel causeur : mais ses prévenances furent impuissantes à faire supporter à Norvins les capricieuses rebuffades dont Jérôme était prodigue. Venu, avec les souverains, au mariage de Napoléon, il déclara vouloir rester en France, et prit le congé que le Roi lui refusait. Quelques mois plus tard, il devenait enfin fonctionnaire impérial : Savary le faisait nommer directeur général de la police dans les anciens États de l’Église (1).

Ces directions générales n’existaient que dans les contrées réunies de fraîche date à l’Empire, comme le Piémont, la Toscane, la Hollande, les villes hanséatiques : leurs titulaires, préposés à la surveillance de plusieurs départements, chargés de contrôler à la fois les sentiments des habitants et la conduite des fonctionnaires, étaient des personnages importants, de la situation desquels nous ne saurions juger d’après nos policiers actuels (2). Le poste de Rome, au lendemain de la dépossession et de l’emprisonnement de Pie VII, était difficile entre tous. Nous n’avons malheureuse-

(1) C’est ici que s’arrête le texte du Mémorial.

(2) Norvins, outre le logement, touchait à Rome 25,000 francs de traitement et 25,000 francs pour frais divers.

XII

AVERTISSEMENT.

ment que bien peu d’éléments pour apprécier la façon dont Norvins s’y comporta, car les Archives nationales ne contiennent pas, comme pour tel d’entre ses collègues, sa correspondance générale avec le duc de Rovigo et le membre du conseil supérieur de police spécialement chargé de l’Italie (le maître des requêtes Anglès). Dans une brochure de circonstance, publiée pendant les Cent-jours, il a prétendu que l’attachement croissant des Romains à l’Empire avait réduit ses fonctions à « une action de soulagement et de protection (I) » : les allégations de ce genre ne sauraient se prendre au sérieux. Deux observateurs (2) qui l’avaient vu à l’œuvre étaient diaccord pour louer, outre son zèle, l’aménité de langage et de manières qui lui faisait déguiser ce que son rôle pouvait avoir de peu sympathique; mais tous deux signalaient aussi son penchant à la suffisance et à la légèreté (3). Ce défaut faillit, au printemps de 1813, lui attirer une demi-disgrâce : tout en rendant hommage à ses qualités, Savary proposa à Napoléon de le faire permuter avec le directeur général de Florence, Lagarde; le ministre reprochait à Norvins d’avoir compromis son crédit à Rome

(1) Sur la guerre actuelle et ses résultats , p. 22, note.

(2) 11 s’agit du publiciste Pellenc, l’ancien collaborateur de Mirabeau, qui adressait de Rome à un ministre (celui des relations extérieures?) une série de lettres confidentielles, et du général sénateur Hédouville, qui rédigea un rapport secret à l’Empereur sur Rome; ces documents sont dans un même carton des Archives nationales, AF. IV, 1715.

(3) Pellenc raconte que Norvins s’entendait mal avec le préfet de Rome, Camille de Tournon; c’est pour se venger sans doute que celui-ci n’a même pas nommé le directeur de la police dans ses Études statistiques sur Rome , publiées en 1831.

AVERTISSEMENT.

XIII par une démarche qui n’était qu’imprudente, mais que la malignité publique pouvait mal interpréter (1). 11 paraît que l’Empereur en jugea autrement, puisque le changement projeté n’eut point lieu (2).

La défection de Murat contraignit Norvins à regagner la France. Il partit bravement de Rome en plein jour, courut de sérieux dangers sur sa route, et arriva à Paris dans les premiers jours de février 1814, grelottant la fièvre (3), mécontent et découragé. L’ancien soldat de l’émigration vit sans enthousiasme le retour dus Bourbons. D’autre part, beaucoup d’entre ceux qui, lors de sa nomination à Rome, l’avaient le plus chaudement félicité, s’aperçurent après coup qu’il avait concouru à une besogne sacrilège. Abandonné d’une partie de ses amis d’enfance et de jeunesse, brouillé même avec plusieurs membres de sa famille, il se rejeta vers les cercles bonapartistes, collabora au Nain jaune et devint le familier du duc de Bassano.

C’est assez dire que le débarquement du golfe Jouan le combla de joie. Il publia, le 31 mai 1815, une brochure qui fut reproduite au Moniteur : d’éloquents appels à l’union de tous les Français en face de l’invasion étrangère s’y mêlaient à de virulentes diatribes contre Louis XVIII et son gouvernement : « Ce prince, s’écriait-il, ne pourrait régner en France qu’au milieu des armées étrangères qui en feraient le prisonnier de

(1) Rapport du 24 mars 1813 : Arch. nat., AF. IV, 1302.

(2) C’est pendant le séjour de Norvins à Home que Ingres, alors élève à la villa Médicis, fit le portrait qui est reproduit en tête de ce volume.

(3) Lettre datée d’Aix, 31 janvier 1814. [Papiers de Norvins.)

XIV

AVERTISSEMENT.

la royauté, comme il a été si longtemps en Angleterre celui de l’hospitalité (1). »

Norvins vit Napoléon à l’Élysée avant son départ pour l’armée. Est-il vrai, comme le racontent plusieurs biographies, que l’Empereur le nomma « intendant général des pays à conquérir », et que Maret lui recommanda de se tenir prêt à partir pour Bruxelles après la première victoire? Un des hommes les mieux au courant de l’histoire impériale m’a déclaré que cette désignation lui paraissait fort douteuse, et il n’en subsiste pas trace aux Archives de la secrétairerie d’État (2).

Mais la brochure avait suffi à classer Norvins parmi les partisans irréductibles de Napoléon. La société royaliste, qui l’avait boudé en mai 1814, se déchaîna contre lui en juillet 1815 : le gouvernement même lui fit l’honneur de le traiter en conspirateur dangereux, et de l’exiler pendant plus d’un an à Strasbourg, par mesure de haute police.

Le besoin de tromper son oisiveté, celui aussi de se procurer des ressources (3), le conduisirent alors à se consacrer tout entier aux travaux littéraires, qui, jusque-là, n’avaient été pour lui qu’un passe-temps. Il

(1) Sur la guerre actuelle et ses résultats, p. 28.

(2) Le nom de Norvins ne figuré même pas sur une liste de candidats éventuels aux préfectures dressée vers le milieu des Cent-jours par le cabinet de Carnot. (Arch. nat., AF. IV, 1935.)

(3) Il écrivait en 1817, à propos d’un ami qui offrait de lui prêter de l’argent à 12 pour 100 : « Des amis à 12 pour 100 ne sont pas rares, et on en trouve à 8 tant qu’on veut, dans toutes les synagogues de France et d’Italie. » [Papiers de Norvins .)

AVERTISSEMENT.

xv termina à Strasbourg un poème philosophique et religieux sur F Immortalité de l’âme , ébauché jadis en Allemagne sous l’uniforme du gendarme d’ordonnance. De retour à Paris, il publia un Tableau de la Révolu -. tion française, puis prit avec trois de ses amis, Araault, Jay et de Jouy, la direction de cette Biographie nouvelle des contemporains dont les vingt volumes, parus de 1820 à 1825, se consultent encore avec fruit. Chargé d’écrire dans ce recueil les articles Bonaparte et Napoléon, il fut ainsi amené à composer sa grande Histoire de Napoléon. Si ce n’était point encore une biographie impartiale, c’était du moins la première biographie sérieuse et détaillée qui eût été consacrée à l’Empereur. Grossi par l’esprit de parti, le succès fut considérable : de 1824 à 1854, il n’y eut pas moins de vingt-deux éditions françaises (1). Dès l’année suivante, Norvins, infatigable, publiait, sous le titre de Portefeuille de 1813, un récit de la guerre d’Allemagne et des conférences de Prague, avec des documents curieux, fournis en partie par Maret (2). Il songea aussi à écrire la vie d’Eugène de Beauhamais (3).

(1) Le Catalogue de la Bibliothèque nationale mentionne une traduction espagnole (1827) et une traduction italienne inachevée (1833) ; Norvins se laissa raconter que le Sultan s’était fait faire pour son usage personnel une traduction turque. ( Papiers de Norvins.)

(2) La similitude de sujet avec le Manuscrit de 1813, du baron Fain, causa à Norvins, entre autres désagréments, la tristesse d’une brouille avec Caulaincourl mourant. (Minutes de lettres de Norvins à sa cousine la duchesse de Vicence, ibid.)

(3) La veuve d’Eugène, Augusta de Bavière, écrivait à Norvins une lettre dont il faut citer quelques lignes, car elles peignent bien cette aimable et exemplaire princesse : « ...Quant à ce qui m’est personnel, on sait bien qu’étrangère à la politique et a toute espèce d’intrigue, ma vie entière a été

XVI

AVERTISSEMENT.

La révolution de 1830, remettant en honneur les souvenirs et les hommes de l’Empire, procura à Norvins cette place de préfet qu’il avait sollicitée, trente ans auparavant, au lendemain du 18 brumaire. Sa carrière administrative, qui s’ouvrait un peu tard, fut brève et féconde en déboires (1).

Pour commencer, tandis que le ministre lui avait promis une bonne préfecture, et que, sur la foi de cette parole, il espérait Toulouse ou Lille, une ordonnance du 19 août 1830 l’envoya à Périgueux, qui lui parut un lieu d’exil. Au mois de mai suivant, Casimir Périer le transféra à la préfecture de la Loire : la résidence n’était pas beaucoup plus attrayante (le chef-lieu était alors Montbrison), mais le département passait pour difficile : c’était donc un poste de confiance, et Norvins se répandit en effusions de gratitude, tout en déclarant modestement qu’il emportait « les regrets et l’estime » des Périgourdins (2).

A peine débarqué à Montbrison, il prit mauvaise opinion de ses nouveaux administrés : « Le grand vice de ces populations du centre, qui ne sont ni du nord ni du midi, c’est l’apathie, avec la mauvaise éducation et l’ignorance vaniteuse des petites villes. C’est ce qui fait qu’ici, qui est la plus petite ville de France, sans indusconsacrée à mon époux et à mes enfants. Je ne connaissais d’autre loi que ses désirs et sa volonté. Ses sentiments étaient les miens; ils sont encore aujourd’hui la règle de ma conduite. » (3 mai 1827, Papiers de Norvins.)

(1) Les détails qui suivent sont empruntés presque tous au dossier administratif de Norvins. (Arch. nat., F 1 b 1, Préfets.)

(2) 24 mai 1831. (Arch. nat., F 1 b II, Dordogne, 10.)

! AVERTISSEMENT. XVII

trie, sans collège, sans autre école que la doctrine des Ignorantins, on est depuis longtemps dégoûté de la garde nationale. » Au bout de quelques semaines, il accablait le ministre de demandes de changement, sollicitant tantôt Strasbourg, à cause de ses vieilles relations avec la grande-duchesse Stéphanie de Bade, tantôt la préfecture de police, en raison de ses services à Rome, tantôt la préfecture de l’Isère ou un siège au Conseil d’État (1). Par la distraction ou la malice d’un commis, une des réponses décourageantes qu’on lui envoyait fut adressée au maire de Montbrison, et toute la ville sut ainsi combien peu son préfet tenait à elle.

Une lettre du 3 août 1832, dans laquelle il réclamait encore une place de conseiller d’État, se croisa avec une missive ministérielle de la veille, lui annonçant qu’il était purement et simplement remplacé : « Cette résolution, écrivait Montalivet, a été uniquement commandée par des nécessités administratives auxquelles j’ai dû céder et que vous m’aviez signalées vous-même. » Le député académicien Viennet, intercédant auprès du ministre pour obtenir à Norvins une compensation, parlait aussi de la « nécessité » à laquelle on aurait été réduit. Nous n’avons pu découvrir à quoi ce langage faisait allusion : il faut écarter l’hypothèse d’un conflit avec les députés de la Loire, qui écrivirent à leur ancien préfet une lettre collective pour lui certi-

(1) Il multipliait en même temps les protestations d’admiration pour la politique de Casimir Périer; un jour que le ministre avait, à la Chambre, vivement défendu les préfets, Norvins lui écrivait : « Les députés passent, grâce à Dieu, mais les principes et les préfets ne passent point. » t. i. b

XVIII

AVERTISSEMENT.

fier qu’ils étaient étrangers à sa disgrâce. Celle-ci ne fut d’ailleurs point complète, puisque Norvins conserva un traitement provisoire de douze mille francs, bientôt réduit de moitié, puis relevé à huit mille francs sur l’intervention du maréchal Gérard; il reçut aussi en 1836 la rosette d’officier de la Légion d’honneur. Mais on refusa obstinément de le réintégrer dans des fonctions publiques, malgré les instances qu’il renouvela jusqu’en 1837, en s’autorisant des liens de parenté qui l’unissaient au comte Molé, alors président du Conseil.

Malgré son âge, il s’était remis courageusement à ses travaux littéraires, composant pour un éditeur parisien un Essai sur la Révolution et une Suite à l’Histoire de France d’Anquetil, trouvant même le temps d’écrire et de publier deux poèmes épiques, ou plutôt apocalyptiques, sur la Création du ciel et la Nouvelle Jérusalem (1). En 1840, voyant sa fortune atteinte par des opérations malheureuses et sa vie publique définitivement close, il prit, malgré les protestations de son entourage, un parti héroïque : il s’arracha à cette vie de Paris qu’il avait tant aimée, aux causeries des salons, aux vieilles amitiés qui le consolaient des rigueurs de la destinée, et il fixa ses pénates à Mont-de-Marsan, puis à Pau. Il imprima encore en 1840 une brochure sur la translation des cendres de l’Empereur (il proposait de les déposer au Trocadéro, emplacement jadis désigné

(1) Cette dernière pièce débutait par une invocation à Milton :

Aveugle d’Albion, Homère de Moïse,

Sur le Pinde chrétien que ton luth me conduise!

AVERTISSEMENT.

XIX pour le palais du roi de Rome), et en 1847 un poème de circonstance sur Napoléon et Pie IX (l’élection de celui-ci réveillait alors les aspirations italiennes). Le rétablissement de l'Empire lui fit un instant concevoir l’espoir d’être appelé au Sénat : mais de cruelles infirmités lui rendirent tout déplacement impossible, et c’est à Pau qu’il expira, le 30 juillet 1854, âgé de plus de quatre-vingt-cinq ans (1).

III

Norvins avait failli se marier à vingt-trois ans, pendant l’émigration. Plus tard, au début de l’Empire, Mme de Rémusat, qui le comptait parmi les plus gais habitués de son salon, travailla en vain à lui faire épouser une de ses cousines, Mlle de Vannoise (2). Ce ne fut qu’en 1823, à près de cinquante-cinq ans, qu’il se décida à mettre fin à son célibat (3).

(1) En 1874, la veuve de Norvins publia un poème posthume sur la Colonne d* Austerlitz (en y joignant deux pièces de sa propre composition sur le renversement de la colonne en 1871 et son rétablissement); dans cette brochure, Norvins est traité de baron , titre qu’il ne prit jamais durant sa vie. C’est son frère aîné, Louis de Montbreton, écuyer de Pauline Borghèse, qui fut fait baron de l’Empire par lettres patentes du 14 février 1810 (il devint comte sous la Restauration). Norvins ne reçut pas d’autre titre que celui de chevalier de l’Empire (28 octobre 1808).

(2) Mme de Rémusat, Lettres, t. 1, p. 369.

(3) Ses papiers contiennent l’acte de baptême d’un enfant né en 1813 sur la paroisse Saint-Laurent in Lucinâ, à Rome, et qualifié « Giacomo Renato Sanzon, figlio di Livia » , sans que le nom du père soit indiqué; Mme Gengoult de Clairville, fille de Norvins, a écrit en tête de cette pièce : Acte de naissance de René. Peut-être est-ce lui dont parle le général du Barail,

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