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II
Quand le prince de Joînvillc, expulsé de France par M. Gam* hella, vint rejoindre le duc d'Âumale en Angleterre, dans les derniers jours du mois de janvier 1871, la guerre touchait à sa fin. Les princes avaient observé jusque-là la plus prudente réserve, pour qu'on ne les accusai pas d'avoir été, pendant la hittc, des artisans de discorde. Mais de tels scrupules étaient désormais hors de saison ; et peut-être Theure était-elle venue pour CCS proscrits, qui hrûlaientde revoir leur patrie, de revendiquer, à défaut d'un autre titre, leurs droits de citoyens français. Toutefois, comme il ne pouvait leur convenir de faire auprès du gouvernement une nouvelle demande, qui aboulirail peut-être à une nouvelle déception, Tidée leur vint de se faire élire députés, et de rentrer en France sous la protection d'un mandat qui désarmerait le pouvoir, en les mettant au-dessus de la loi qui les avait proscrits. Celte résolution prise, les amis des deux princes se mirent en campagne, et le 8 février le duc d'Aumale fut élu député dans le département de Seine-et-Oise, et le prince de Joinville dans ceux de la Haule-Marne et de la Manche. Huit jours après, le 15 février, les deux nouveaux députés débarquaient à Saint-Malo, et parlaient immédiatement pour Bordeaux.
M. Thiers n'était pas encore le chef du gouvernement; mais il était à la veille de le devenir, et quand il fut avisé de la prochaine arrivée des princes, qui avait été signalée au ministre de rintéricur par une dépêche du sous-préfet de Saint-Malo, il se laissa aller à un violent accès de colère. Il était hors de lui. comme cela lui arrivait souvent, quand il parlait des princes ou qu'il entendait parler d*eux, etileut la cruauté de dire au duc Decazes, qu'il savait leur ami, que les lois d'exil n'étaient pas abrogées, et que si le prince de Joinville et le duc d'Aumale osaient venir à Bordeaux, il les ferait arrêter sur l'heure et tiO HISTOIRE CONTEMPORAINE.
reconduire à la fronlicre. M. Thiers finit cependant par se calmer, a Des menaces il passa aux conseils. » 11 représenta aux amis des princes, à M. Edouard Bocher principalement, que la seule présence du prince de Joinville et du duc d'Âumale au sein de TAssemblée les exposerait à des soupçons et provoquerait une agitation dangereuse ; et il invita M. Bocher à aller à letir rencontre pour les empêcher de venir jusqu'à Bordeaux. « Je les supplie, dit-il, de ne pas venir quant à présent. Je leur promets en retour, et j'en prends rengagement, de faire valider leur élection et abroger les lois d'exil (1). »
M. Bocher ne se refusa pointa remplir cette mission, et après avoir fait prier les princes de s'arrêter à Libourne, où il avait d'importantes communications à leur faire de la part de M. Thiers, il se rendit dans cette ville avec M. de Rémusat pour les y recevoir, et pour délibérer avec eux sur les déterminations à prendre. M. Thiers irait-il jusqu'à faire arrêter les fils du vieux roi qu'il avait servi? On avait lieu de le craindre, et M. Bocher n'osait pas engager les princes à passer outre, bien que le duc d'Aumale, justement irrité, objectât avec raison, que nul n'avait le droit de l'empêcher de remplir un mandat, qu'il tenait de la confiance de ses concitoyens. Apres mûre délibération, le duc se résigna, comme le prince de Joinville se résignait lui-même; et les deux princes, après avoir passé quelques jours chez la duchesse Decazes, qui avait mis à leur disposition son château de la Grave, situé à quelques lieues de Libourne, dans la petite commune de Bonzac, se rendirent de là à Biarritz, en évitant, pour ne pas porter ombrage à M. Thiers, de traverser le chef-lieu du département de la Gironde C'est à Biarritz, comme nous le dirons tout à l'heure, que devaient être jetées les bases d'un accord, destiné à préparer la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon.
(Juaiit à M. Thiers, que la sagesse des princes aurait dû rassurer complètement, il ne négligeait aucune occasion de
manifester le mauvais vouloir dont il était animé à leur égard.
(1/E. îlAi'DKT, /e Duc (VAumalcy p. 204.
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C*esl ainsi qu'en se rendant à Versailles, pour y signer le traité de préliminaires de paix, il se laissa aller, en présence du duc de Broglie, qui voyageait dans le même train que lui, à des violences de langage, dont son interlocuteur se montra surpris cl révolté, tt La conduite des princes est indigne, dit-il; ils viennent chercher une couronne dans les malheurs de U patrie • , ne prenant pas garde qu'on aurait pu, avec bien plus de raison, lui objecter à lui-même, qu'il cherchait à asseoir son omnipotence personnelle sur les ruines de la patrie. Le duc de broglie protesta vivement. Mais M. Thiers, qui semblait prendre plaisir à envenimer la querelle, mit à renouveler ses accusations une insistance d'autant plus condamnable, que personne n'était plus convaincu que lui-même de leur manifeste iniquité. Il n'élait pas possible que le duc de Broglie, dont M. Thiers s'était attaché à froisser les sentiments, ne gardât pas de celte conversation déplacée et coupable un très amer et très douloureux souvenir.
Dès le début de leur séjour à Biarritz, le prince de Joinvillo et le duc d'Aumale songèrent à entrer en négociations avec les groupes de la droite de l'Assemblée nationale, dont le concours leur était indispensable pour obtenir ces deux choses si ardem* ment souhaitées : l'abrogation des lois d'exil et la validation de leurs pouvoirs. Mais ils se rendaient bien compte qu'ils avaient à donner des gages, et qu'on exigerait d'eux qu'ils s'engageassent par une déclaration personnelle, ne prêtant à aucune équivoque, à s'incliner sans arrière- pensée devant les droits imprescriptibles de M. le comte de Ghambord. ils y étaient d'ailleurs tout disposés, même le duc d'Aumale, qui, tout en restant orléaniste de sentiment, était devenu fusionniste par raison, et qui ne cessait de répéter u qu'on nie peut deux fois dans le même siècle sauver la monarchie, parla substitution de la branche cadette à la branche ainée n . Quant au prince de Joinville, sa soumission entière et sans réserves ne faisait de doute pour personne.
Les princes étaient dans ces sentiments, quand lé général Ducrot, qu'ils n'avaient point fait appeler, et dont la visite ne leur avait point été annoncée, vint. spontanément les voir è
Biarritz. Le général était un royaliste convaincu, qui ne voyait de salut pour le pays, sans cesse agité par les menées révolutionnaires, que dans la restauration de la monarchie, et comme il n'ignorait point que le rapprochement des deux branches de la maison de Bourbon était la condition nécessaire de cette restauration de la monarchie, il apportait aux princes un programme, qui avait été approuvé à Bordeaux, disait-il, par deux membres éminents de la droite et du centre droit, le comte de Maillé et le duc Decazes, et de Texécution duquel dépendait, suivant lui, le retour de la royauté. Ce programme tenait en deux mots. Le général demandait aux princes d'établir par une manifestation éclatante — une visite au comte de Chambord à Genève, — Tunion complète de tous les princes de la maison de France ; et, cette démarche faite, il affirmait que la majorité n'hésiterait pas à abroger les lois d exil et à valider Télection des princes. Ceux-ci acceptaient parfaitement ce programme. Toutefois le duc d'Aumale insista pour que la visite au roi, que les princes s'engageaient d'ailleurs à faire, ne vint qu'après l'abrogation des lois d'exil et la validalion de l'élection ; et le général Ducrot qui était d'un avis différent, car il croyait, pour ce qui le concernait, que rien n'était possible, tant que les princes d'Orléans n'auraient pas donné <i des gages de soumission au roi n , promit néanmoins de ne rien négliger pour faire accepter par ses amis le plan de M le duc d'Aumale.
Eu rentrant à Bordeaux, le général mit M. Thiers dans la confidence des promesses que les princes lui avaient faites; et il est permis de penser que cette communication ne fut point agréable au chef de l'État, car il reçut fort mal M. Estancelin, qui entrait chez lui au moment où le général Ducrot en sortait, et qui venait justement annoncer à M. Thiers qu'il se disposait à aller, lui aussi^ saluer les princes à Biarritz.
— Je vais à Biarritz, dit M. Estancelin, en abordant M. Thiers; avez-vous quelque commission pour le duc d'Aumale et le prince de Joinville?
— Que diable sont-ils venus faire ici? répliqua M. Thiers, Nous avions bien besoin d'eux ! . . .
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— C'est tout à fait mon avis. Leur place n était pas dans cette Assemblée ; — mais enfin les voilà arrives ! Que voulez-vous qu'ils fassent? où voulez-vous qu'ils aillent ?
— Le plus loin possible.
— A Chanlilly ?
— Où ils voudront, mais le plus loin possible (1).
Et là-dessus, M. Thiers tourna le dos à son interlocuteur, en proie à une irritation, qu'il ne prenait même pas la peine de dissimuler.
M. Estancelin ne laissa ignorer aux princes aucun détail de cette conversation significative, et il entreprit de leur démontrer qu'ils n avaient présentement rien à attendre que d'un accord avec M. le comte de Ghambord. « 11 y avait lieu, aux yeux de M. Ëstancelin,qui tenaitàcet égard le même langage que le général Ducrot, de convaincre M. le comte de Ghambord et ses partisans, que parmi les membres de la branche cadette le représentant de la branche aînée ne rencontrerait pas de compétiteurs ; n et le duc d'Aumale, qui ne pouvait méconnaître la légitimité dune telle exigence, remit en efFct au vieil ami de sa famille, avec prière de la déposer entre les mains de Mgr Dupanloup, une note où il déclarait, que ni lui ni aucun des membres de sa famille a ne feraient obstacle au rétablissement de la monarchie légitime. » Il était permis de penser que les royalistes, à qui les princes donnaient une telle satisfaction, « ne feraient point obstacle» de leur côté a l'abrogation des lois de bannissement. Il n'y avait plus qu'à essayer de vaincre la résistance de M. Thiers, qui fut en effet, au nom des princes, sollicité de dire à quelles conditions il les autoriserait ù paraître dans l'Assemblée. Or M. Thiers ne les y autorisait en aucune façon. Il voulait bien — il le disait du moins — faire valider leur élection et saisir l'Assemblée d'une proposition d'abrogation des lois d'exil ; mais il entendait qu'en échange de cette faveur, les princes s'engageassent à ne pas paraître à l'Assemblée avant le vote, et à donner leur démission le lendemain. Ce fut un publiciste girondin, M. Crugy, qui rédigea,
;1, E. Dacoet, le Duc d'Àumaie, p. 213.
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inoincnt des clcclions, et il était d'avis, comme M. Eslancelin, et comme beaucoup de leurs amis politiques, que leur place n'était point dans le parlement. Mais il n'approuvait pas davantage, il condamnait même hautement les écarts de langage eujxquels M. Thiers se laissait aller trop souvent, et les manœuvres assez pou dignes d'un homme dans une si haute situation, auxquelles il ne dédaignait pas de recourir pour éloigner Ici princes, qu'il jugeait capables de jouer dans l'Assemblée un rôle é(;al au sien ou même supérieur au sien. 11 fallait s'expHqucr sur tout cela, et parler net et clair. C'est pourquoi le comte d'ilaussonville, qui voulait connaître les desseins de M. Thiers, et qui était parfaitement résolu à ne pas lui permettre de se dérober, lui dit, en l'abordant :
tt 11 est inutile que je vous parle, si vous ne m'accordez pas deux choses : c'est que j'ai beaucoup d'affection pour vous, et que je ne suis point tout à fait un sot : sourd, oui ; aveugle, point. Même avec mon oreille dure, je distingue, accordez-le moi, ce qui sonne faux dans les paroles, et j'ai des yeux pour démêler ce qui serait louche dans les conduites. Il ne m'en coûte pas d'avoir l'air de ne me douter de rien; c'est plus commode. Quoique bon enfant, je tiens à me préserver d'être dupe, et l'intérêt d'accorder entre elles des personnes qui ont, selon moi, intérêt à être bien ensemble ne me portera jamais à dire un seul mot au delà de l'exacte vérité. Si vous êtes persuadé de cela, causons à Cœur ouvert. » — Et M. Thiers causa. Il causa même longuement; mais nous n'avons à retenir de sa causerie, qu'il serait trop long de reproduire ou même de résumer, que ces deux déclarations fort importantes l'une et l'autre :
tt Nos bonnes chances, dit M. Thiers, c'est la république modérée ou la monarchie constitutionnelle. Entre ces deux formes de la liberté, vous savez de quel côté ont toujours été .mes préférences personnelles. Ce que j'ai été, je le suis encore. Mais l'état de Topinion dans le pays ! Voilà ce qui doit influer sur les résolutions d'un homme de bon sens. A l'heure qu'il est, les républicains ne sont pas les plus nombreux, non; ils sont les plus décidés et les plus énergiques. Ils dominent de
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plus en plus dans les villes. Il faut donc aller à la république, au moins passagèrement. Durera-t-elle ? Je ne sais; j'en doute même. Ce n^est pas une raison pour ne pas en essayer avec loyauté. »
M. Thiers estimait qu'il n'y avait point à compter sur la fusion des deux branches de la maison de Bourbon. Il tenait M. le comte de Chambord — car nul ne trouvait grâce devant lui — u pour un enfant, ou un sot, doucement mais intrépidement obstiné » ; et il est bien inutile d'ajouter qu'il épargnait encore moins les princes d'Orléans, dont l'un, le prince de Joinville, lui apparaissait comme « un esprit très faux » , et dont Taulre, le duc d'Aumale, n'était pour lui « qu'un ambitieux ». — Le pacte de Bordeaux, qu'il interprétait à sa guise, ne lui permettait d'ailleurs point, disait-il, de favoriser les visées des uns et des autres, et il concluait ainsi :
u Je n'engagerai point la question des princes. Veut-on la soulever au sein de la Chambre?La responsabilité en reviendra à ceux qui auront pris cette initiative. Je dirai à la Chambre que c'est elle, elle seule, que cela regarde. Mais je lui ferai remarquer qu'il y a trois dynasties à l'état de compétition : la branche aînée des Bourbons, qui ne demande pas à rentrer; la dynastie impériale qui n'ose se produire, et la branche cadette, qui ose et se produit, afin de jouir du bénéfice de la présence sur le sol. Accorder à celle-ci un si grand bénéfice, c'est rompre à son profit exclusif l'équilibre, et manquer aux principes qui faisaient la sécurité du régime provisoire. »
Ce langage était fort étrange dans la bouche de l'ancien ministre de Louis-Philippe, et M. d'Haussonville ne manqua pas d'en faire la remarque, en exprimant son étonnement et son regret que M. Thiers eût oublié ses promesses de Bordeaux. Mais M. Thiers protesta. » Il n'y a eu, dit-il, aucun engagement de ma part. Je me suis borné à dire que si 1 on vivait tranquille dans un lieu obscur, je pourrais ignorer que l'on était en France, et ne pas mettre à exécution les lois existantes; — ce que j'ai dit je le répète encore; au delà je ne puis rien. »
On était fixé désormais. M. Thiers, infidèle à son passé, et
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oublieux de ses promesses, ne désarmait toujours pas. Les princes savaient maintenant, de manière à n'en plus pouvoir douter, qu'ils n'avaient rien à attendre de lui. — Qu'importait après tout! L'initiative que le gouvernement ne voulait pas prendre pouvait être prise par n'importe quel député, usant de ce qu'on appelle le droit d^initiative parlementaire; et c'est en effet ce qui advint, comme on le verra dans le paragraphe suivant.
Le 2 juin 1871, un député, qui appartenait à la gauche de l'Assemblée par ses opinions politiques, mais qui se rapprochait de la droite par ses convictions religieuses, M. Jean Brunet, déposa entre les mains du président Grévy une demande d'abrogation des lois d'exil. Cette proposition était conçue en termes généraux et s'appliquait, dans la pensée de son auteur, aux membres de toutes les familles ayant régné sur la France; et M. Jean Brunet, qui demandait qu'on accordât à son projet de résolution le bénéfice de la déclaration d'urgence, le justifiait en disant que « la pratique franche et ferme du gouvernement républicain suffirait à déjouer les menées dynastiques. »
C'était étendre au delà des justes limites le champ de la controverse; car l'Assemblée qui avait proclamé trois mois auparavant la déchéance de Kapoléon III et de sa dynastie, aurait fait preuve d'une bien étrange inconséquence et aurait eu l'air d'être prise de bien intempestifs remords, si elle avait eu la témérité, quand les blessures de la France saignaient encore, de rouvrir à l'auteur de la déclaration de guerre et aux princes de sa famille les portes de la patrie. Elle n'entendait point accorder aux Bonaparte une pareille faveur. Elle voulait seulement réparer une iniquité, dont d'autres princes, qui ne l'avaient pas méritée, avaient trop longtemps souffert.
C'est pour répondre à ce sentiment que M. Dahirel, prenant la parole après M. Jean Brunet, déposa à son tour une proposition ainsi libellée : a Les lois du 10 avril 1832 et du 26 mai 1848, concernant les princes de la maison de Bourbon, sont et demeurent abrogées. » M. Dahirel était un royaliste, même un royaliste d'extrême droite, mais qui n'était pas hostile à la fusion. Sa proposition avait d'ailleurs été signée par un grand nombre de ses collègues.
Le dépôt du projet de loi de M. Dahirel provoqua l'intervention de M. Brisson, un franc-maçon vindicatif et haineux, qui avait été l'adjoint du maire de Paris, Etienne Ârago, depuis le 5 septembre 1870 jusqu'à Tinsurroction du 31 octobre, et qui poussait jusqu'à Tépilepsie la haine des choses religieuses. Cet homme, qui devait jouer plus tard un si triste rôle dans le parlement, comme porte-paroles de la franc-maçonnerie, était une sorte de jacobin, à qui son impiété farouche tenait lieu de programme politique, et qui était républicain pour Tunique raison, qu'aucun régin^ gouvernemental ne lui paraissait plus propre que la République, à favoriser l'essor des doctrines antipatriotiques et antichrétiennes de la franc-maçonnerie. Il était donc dans son rôle en protestant contre une mesure, qui pouvait être considérée comme un acheminement vers la restauration de la monarchie. Mais il le fit maladroitement, et son intervention, dont ses amis n'eurent point à se féliciter, n'eut d'autre conséquence que de mettre en évidence l'accord de tous les groupes de la majorité. La proposition de M. Dahirel visant les princes de la maison de Bourbon, M. Brisson désirait savoir si cette expression s'appliquait simultanément à la branche atnée et à la branche cadette, et si l'on devait considérer que « la fusion était acceptée par les deux branches et par leurs partisans » .
C'était une curiosité légitime, et la droite ne fit aucune difficulté de donner à M. Brisson les éclaircissements qu'il demandait. Ce fut M. Baragnon qui lui répondit, c.' sa réponse, fort brève, fut d'une netteté qui ne laissait rien à désire**. « Messieurs, dit-il, l'honorable orateur, qui descend de cette tribune, a posé une question à laquelle l'histoire répond pour nous. Cependant je ne ferai pas de difficulté de reconnaître, que
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l'expression employée par les auteurs de la proposition pourrait être remplacée par une autre plus générale, plus exacte. On aurait pu dire : la Maison de France. » (Applaudissements répétés au centre et à droite. Sensation prolongée.) Celte fière déclaration provoqua dans les rangs de la droite un véritable enthousiasme, et M. Brisson ne put que constater mélancoliquement, que Taccord était complet entre les légitimistes et les orléanistes. « Je ne veux pas insister, dit-il. Je veux cependant prendre acte de la réponse faite, non pas par Thistoire, car Tannée 1830 protesterait, mais par Thonorable M. Baragnon, et qui paraît acceptée par les partisans des deux branches de la maison de Bourbon. Ainsi la fusion est faite. Nous signalons cette réponse au pays ! »
Sans doute la fusion était faite. Mais M. Brisson s'abusait étrangement s'il croyait que le pays, à qui il dénonçait les artisans de cette œuvre patriotique, s'en alarmerait. Le pays ne s'en alarma point. Il était au contraire disposé à saluer cette aurore, dont les premières lueurs éclairaient déjà les lignes sombres de l'horizon politique; et si M. Brisson avait pris la peine d'interroger les représentants de la bourgeoisie parisienne, ceux qui appartenaient au monde du commerce principalement, et même un grand nombre d'ouvriers, il aurait été bien vite fixé, et aurait reconnu la justesse de cette déclaration du général Ducrot, affirmant aux princes d'Orléans, à Biarritz, a que la réconciliation des Bourbons opérée, l'immense majorité des Français accueillerait sans hésitation la royauté, et que le pays échapperait ainsi aux périls, dont le menaçaient les entreprises révolutionnaires (1). »
L'urgence que réclamaient les auteurs de la proposition fut volée à une grosse majorité, et l'Assemblée nomma, dans la journée même, une commission qui se trouva composée de MM. Cochery, Peltereau - Villeneuve, Delsol, Lespinasse, Batbie, d'Audiffret-Pasquier, de Cumont, Bérenger, Moulin, duc Decazes, Princeteau^ d'Haussonville, Ërnoul, Lucien Brun, Léonce de Lavergne.. La commission, qui était en
(i) E. Daudkt, le Duc d'Aumalej p. 211.
grande majorité favorable à la proposition, choisit M. Batbie pour son rapporteur, et celui-ci aurait pu déposer son rapport dès le lendemain, si M. Thiers, malgré Turgence déclarée, n'avait fait renvoyer la discussion au 8 juin, dans Tespcrance qu'il pourrait mettre ce délai à profit, pour essayer d'ébranler les résolutions des commissaires.
11 n'y réussit point; mais il ne négligea rien pour y parvenir. Appelé au sein de la commission, il ne lui cacha point qu'il était opposé à l'abrogation des lois d'exil, et très désireux au contraire d'obtenir la prolongation et la consolidation de son propre pouvoir. Il rêvait une sorte de consulat d'une durée d'au moins deux années, et déclarait consentir, si on lui accordait cette satisfaction, a la rentrée des princes, à la condition toutefois qu'on lui laissât le droit, pendant toute la durée de son consulat, de leur interdire l'exercice des fonctions publiques et même de les interner, s'il venait à apprendre qu'ils se livrassent à des menées factieuses. — La commission se montra indignée qu'on osât lui proposer un pareil marche, et quelques-uns de ses membres ne dissimulèrent point l'impression pénible, que l'étrange langage du chef du pouvoir exécutif leur avait fait éprouver. M. Thiers comprit la leçon. Il se rendit compte, à la réflexion, que s'il bravait trop ouvertement la majorité, celle-ci, qui commençait à être fatiguée de ses provocations incessantes, pourrait bien cette fois terminer le conflit par l'acceptation de sa démission ; et ne voulant point courir les risques d'une telle aventure, il se résigua à n'apporter aucune entrave à l'abrogation des lois d'exil.
H faut lire le discours que M. Thiers prononça, dans la discussion publique du projet de loi, dans la séance du 8 juin. Ce n'est pas un chef-d'œuvre de dialectique; mais c'est une merveille d'habileté. — M. Thiers commença par développer les raisons qui l'avaient fait hésiter jusqu'à la dernière heure à proposer l'abrogation des lois d'exil, et même à y consentir; et il insista sur les dangers pouvant résulter de la coexistence simultanée sur le même sol de deux gouvernements. Il avait toujours considéré, quant à lui, que les lois dites de proscription étaient simplement des lois de précaution^ et il ne pouvait
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désapprouver les Bourbons d'avoir proscrit les Bonaparte, ni les d'Orléans d'avoir exilé les Bourbons. Plein de respect, il le disait du moins, pour celte illustre maison, et n'ayant jamais eu, — c'est encore lui qui le disait, — que des sentiments de sincère afFection pour les princes, il n'aurait pas hésité, s'il n'avait consulté que son cœur, à leur rouvrir les portes de la patrie. Sa raison le lui défendait. M. Thiers estimait d'autre part que le pacte de Bordeaux, que l'Assemblée interprétait peut-être autrement qu'il ne l'interprétait lui-même, l'obligeait à conserver intact le dépôt qui lui avait été confié. Or on l'avait mis à la tête du pouvoir exécutif de la République française ; il n'avait pas le droit de modifier cette situation, et croyait d'ailleurs la République susceptible de s'acclimater en France, à la condition de n'être point laissée entre les mains des républicains.
M. Tbiers croyait trouver dans ces considérations la justification du langage, qu'il avait tenu dans le sein de la commission. Toutefois, il s'était bien aperçu que la prolongation de sa résistance pourrait amener un conflit; et comme il avait l'espérance de réaliser encore quelque bien, si l'Assemblée ne lui retirait pas sa confiance, il n'hésitait pas à faire le sacrifice de son opinion personnelle, et à donner son consentement ti l'abrogation des lois de proscription et à la validation de l'élection des princes. Ceux-ci avaient promis de ne pas siéger, et leur rentrée en France paraissait n'offrir, dans ces conditions, aucun péril. 11 était d'ailleurs entendu que si quelque péril apparaissait, M. Thiers se réservait le droit de se servir des armes qu'il avait entre les mains.
Tout n'est pas à louer dans ce discours, où l'on trouve notamment un commentaire du pacte de Bordeaux, qui ne s'accordait guère avec ce que l'Assemblée avait voulu y mettre. Mais tout n'y est pas à reprendre non plus, car M. Thiers avait été moins provocant que d'habitude, et il avait même montré le souci de calmer les inquiétudes, que beaucoup de ses harangues antérieures avaient fait naître. On ne pouvait que lui en être reconnaissant. Il n'y avait du reste rien à retenir du discours du 8 juin, sinon que M. Thiers consentait enfin à l'abrogation
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des lois d'exil. Son inicrvenlion contribua à grossir le chitfrc de la majorité, qui fut considérable. L'abrogation des lois de proscription fut votée par 484 yoix contre 1G3, et la validation de Tëlection des princes par 448 voix contre 113. — M. Thiers avait dit, dans son discours, que la question soumise aux délibérations de TAssemblée était « essentiellement politique » , et c'était vrai. En rappelant en France les princes de la maison de Bourbon, l'Assemblée avait fait une manifestation royaliste, sur la signification de laquelle il n'y avait point à se méprendre, et M. Thiers, qui ne s'y méprit point, mais qui, — nous l'avons déjà remarqué — étaitd'une mobilité extrême, en prit prétexte pour faire un mouvement de conversion ;i droite, et pour se rapprocher des hommes d'ordre qu'il avait jusque-là trop persévéramment combattus.
Le prince de Joinville et le duc d'Aumale, à peine avertis du grand événement qui venait de s'accomplir, s'empressèrent d'accourir à Versailles ; cl, comme il convenait à leur caractère chevaleresque, de pratiquer généreusement le pardon des offenses et l'oubli des injures, ils allèrent dès le lendemain de leur arrivée présenter leurs hommages à M. Thiers, qui leur rendit leur visite quelques jours après. 11 avait enfin compris que le souvenir de son passé politique, et le souci de sa propre renommée, ne lui permettaient plus d'essayer d'endiguer le torrent, qui entraînait la France vers la monarchie, et il faut lui rendre cette justice qu'il revint avec une parfaite bonne grâce à ses anciennes amours. Il y mit même une certaine coquetterie, et dès le 12f juin, c'est-à-dire presque au lendemain du retour des princes, que le duc de Chartres était venu rejoindre à Versailles, il donna en leur honneur une grande réception, sur laquelle on trouve des détails pittoresques dans les écrits du temps.
a Je veux, écrivait le soir même M. Martial Delpit à sa fille, te raconter la soirée quasi historique à laquelle je viens d'assister. Tu sais que je ne vais guère chez M. Thiers. L'idée m'a pris d'y aller ce soir. Tout le monde court chez les princes d'Orléans, et tu ne t'étonneras pas que j'aie voulu remonter le courant, en allant chez l'exécutif... Jules Favre et Victor
713 IIISTOIHK COMKMIMJHAI.NK.
Lefranc sont dans le salon : Jules Favrc, comme un condamne qui subit sa peine ; Victor Lefranc, enchanté d'être ministre, le laissant voir, et restant pour nous tous bon camarade.
<( Tout à coup, les dames se lèvent, les hommes font le cercle; le prince de Joinville, le duc d'Aumale et le duc de Chartres entrent dans le salon. D'abord un grand froid. Chacun parait pétrifié. Comment les choses vont-elles se passer? Évidemment chacun se fait la même question... M. Thiers amène Victor Lefranc et le présente au duc d'Âumale. Les voilà causant. Un moment après, M. Thiers vient chercher Jules Favrc et Tamène au prince. Chacun de regarder et de répéter le mot de Talleyrand : a Tout arrive en France. » Jules Favre conserve son air de condamné à mort... Je reste assez longtemps. Le spectacle est curieux, et je suis aux premières loges... M. le duc d'Âumale cause beaucoup avec M. Thiers. M. Thiers a Tair préoccupé et ne parait pas dans son assiette ordinaire. Il écoute plus qu'il ne parle. M. le comte Jaubert me dit à Toreille : u Avouez que ces deux-là ne sont pas des députés comme les autres, u C'est vrai; mais je ne sais pas si je ne les aimerais pas mieux princes tout à fait, que princes du sang et députés du suffrage universel. Enfin, j'ai assez vu, je quitte la place avec un grand nombre de mes collègues. Me voilà dans la rue, me demandant ce que tout cela deviendra. Est-ce un pas vers la monarchie? Est-ce un engagement envers la démocratie? M. Thiers maintiendra-t-il la République (1)? >>
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