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Introduction
Quelques jours avant le coup fatal qui enleva Malthus a la science, un de ses amis lui demandait si, dans le cas où il publierait une nouvelle édition de son livre sur le Principe de la population, i\ apporterait quelques modifications a ses opinions primitives. « J'ai soumis ma doctrine au jugement du public, répondit l'illustre économiste; si je changeais quelque chose, ce ne serait que dans la manière de m'exprimer, et je doute tort que je puisse mieux taire sous ce rapport. Ce que je pensais il y a trente ans, je le pense encore aujourd'hui.» En effet, celte nouvelle édition des Principes d'Économie politique, à laquelle Malthus avait mis la dernière main peu de jours avant sa mort, nous montre l'auteur de VEssai sur le principe de la population, toujours fidèle aux doctrines qu'il avait professées; elle ne nous fait soupçonner aucune réiraciation, malgré tant de réfutations triomphantes, aucune parole amèré, malgré tant d'injures accumulées sur le profond philosophe et le vrai philanthrope.
Malthus est de la famille de ces rares génies, de ces privilégiés de la science, a qui est échue la gloire d'exposer l'une de ces lois préétablies qui président a la conservation et au développement de l'ordre universel, et de soulever aux yeux de leurs contemporains un voile resté jusqu'à eux impénétrable. Interprètes des desseins de la Providence , ces hommes sont par cela même les instituteurs du genre humain. En expliquant la nature et les effets des lois régulatrices, dont ils ne sont que les révélateurs, ils montrent comment on peut profiter du bien ou se garantir du mal qu'elles portent en elles. Ils signalent le danger jusqu'alors inaperçu et indiquent les moyens de l'éviter. Leur pouvoir ne s'étend pas plus loin. Malheur aux faibles et aux imprudents ! L'écueil est la, immobile, indestructible, fixé à la terre par une main plus forte que celle des hommes.
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Le nom de Mallhus est invariablement lié k la loi de la population, de même que celui d'Harvey à la circulation du sang, et de Newton à ratlraclion universelle. C'est là sa gloire et son plus haut litre d'honneur, que M. Rossi vient de revêtir d'une nouvelle sanction, par la justice éclatante qu'il a rendue à sa théorie*.
Qu'il nous soit permis de remarquer que la belle et légitime renommée qui entoure ce grand ouvrage, dont il ne nous appartient pas d'apprécier ici le mérite, et la vive polémique dont il est encore aujourd'hui l'objet, ont trop détourné l'attention publique des autres travaux qui doivent rendre le nom de Malthus non moins cher à la science. L'illustration qui s'y attache a rejeté trop sensiblement dans l'ombre les autres productions de cette forte intelligence, qui a laissé son empreinte partout où elle a passé. Il est incontestable que le traité de Malthus a souffert de ce droit d'aînesse et de royauté intellectuelle. Moins lu, il a du être moins apprécié. La nature des matières qu'il contient n'a pas peu contribué aussi à le maintenir dans un certain état d'infériorité relative. Personne ne songe à nier que l'étude des principes de la valeur, de la rente, de la monnaie et des profits, n'égale en importance celle de la population; mais ces principes sont plus ingrats a étudier, plus difficiles à saisir; leur exposition complète exige l'emploi de termes abstraits susceptibles de rebuter ceux qui ne goûtent que l'économie politique facile, et tient à une longue chaîne de raisonnements qui, pour être bien conçue, réclame un constant effort de la pensée.
Malthus, dans son livre sur la population, avait traité un sujet qui, comme nous le ferons voir tout a l'heure, n'est que l'un des côtés de la question, si importante pour le bien-être des hommes, de la diffusion de la richesse. Il compléta cette élude et arriva a la perception de l'ensemble de l'existence économique des nations par la pubUcation de ses Principes d'Économie politique. L'édition que nous mettons aujourd'hui sous les yeux du lecteur, est l'expression dernière des idées économiques de Mallhus, le résumé de ses travaux, le testament de sa pensée.
' V. le tome VII de ccllf Collection, fini contient r£55at 5Mr /a popu/a/î*o/i et forme le premier volume des œuvres de Malthus.
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Les qualités éminenles, que les admirateurs de son grand ouvrage se sont plus à y signaler, brillent au même degré dans les Principes. On y remarque à la fois l'observation qui constate la marche des faits, à côté de la sagacité qui en comprend la véritable portée; la finesse d'analyse qui saisit les rapports les plus éloignés des phénomènes, unie a la force synthétique qui les coordonne rigoureusement sous une seule idée; la rigueur de l'esprit le plus logique tempérée par l'intervention constante de ce bon sens, qui est la lumière naturelle des simples, et qui devrait être plus souvent le fil conducteur des logiciens.
Mais ce qui distingue surtout les Principes, c'est le caractère pratique qui y règne à chaque page. C'est par la que ce livre se fait remarquer entre tous les autres écrits d'économie politique, par la qu'il s'explique et se justifie.
La connaissance de la vérité, une dans son essence, mais variée dans ses applications, se résume, pour chaque branche du travail scientifique, en un certain nombre d'axiomes fondamentaux, qu'on pourrait appeler la foi de la raison. Ce sont les principes, ou la simple exposition des lois générales qui gouvernent toutes choses. Ils sont la source du droit, l'expression des devoirs, le mobile des actions humaines; obéir à leurs injonctions, c'est se conformer à l'ordre universel. C'est en vain que les sociétés essaieraient de s'aff'ranchir de ces règles qui, pour être cependant essentiellement nécessaires, n'ôtent rien à la liberté de leurs déterminations. Une puissance plus forte qu'elles les domine et les entraîne. Elles ont beau s'agiter, se raidir, se transformer; elles demeurent toujours sous la souveraineté des principes, et elles ensuivent irrésistiblement la pente, alors même que dans leur aveuglement elles prétendent en'remonter le courant.
Cette puissance des principes, Malthus la reconnaissait pleinement, et il consacra tout ce que la nature lui avait départi de génie, a en constater l'autorité dans l'ordre des idées économiques. Mais il lui semblait que, sous la plume de la plupart des économistes, cetle faculté de généralisation avait dégénéré en abus, et l'observation nécessaire de tous les phénomènes en un examen incomplet et superficiel. Des analyses imparfaites, pensait-il, avaient conduit trop d'esprits a une synthèse prématurée. En quittant le terrain de la réalité on perd pied; de là, la
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plupart des erreurs qui se sont glissées dans la science. Le désir de ramener tous les faits partiels à un fait simple et général, but séduisant que doit se proposer une sage philosophie, mais en se conformant à toutes les conditions que la logique exige, a porté un grand nombre d'esprits à ne rattacher qu'à une seule cause des faits dont le véritable sens ne peut s'expliquer que par l'action simultanée de plusieurs. Des principes également puissants ont été ainsi sacrifiés à l'autocratie d'un seul ; l'enchaînement rigoureux, l'action et la réaction des causes et des jeffets, ont été dénaturés. On a violenté la vérité des faits et méconnu les complications naturelles qui peuvent en obscurcir la physionomie ouen contrarier l'influence, pour n'aboutir qu'à une unité factice et à une généralisation mensongère. L'orgueil de l'esprit, le plus intolérable de tous, se refuse à corriger, par les restrictions qu'elles comportent, des règles si ambitieusement posées et toujours ardemment défendues; et ce besoin de généralité, de résultat rationnel, qui est le plus glorieux des besoins intellectuels, cette avidité de conclusion qui est dans la nature de l'esprit, comme l'action est dans celle de la volonté morale, deviennent ainsi, parce qu'ils sont détournés desvoiea de la saine méthode, une source intarissable d'égarements et l'un des obstacles les plus sérieux qui s'opposent à l'avancement de la science.
Mais c'est là, dira-t-on, méconnaître la puissance des principes? Nullement; c'est en distinguer les effets et en marquer la portée ; c'est en rendre la force plus positive, en en rendant l'action plus précise et plus évidente.
Les résultats pratiques et la vérification despiucipes par l'examen rigoureux de tous les faits, telle est donc la pensée qui domina Mallhus dans la conception de ses Principes; aussi marqua-t-il, dans son litre, qu'il les avait surtout considérés sous le rapport de leur application pratique. Le spectacle des faits fut ainsi son guide constant, l'expérimentation immédiate sa loi la plus étroite; et, contraste digne de remarque, ces règles pleines de réserve, cet esprit de conservation scientifique, étaient préconisés par l'auteur de la théorie la plus hardie qui ait jamais pris racine sur le terrain des sciences morales, celle de la population!
Si l'amitié indissoluble qui lia Mallhus et Ricardo montre qu'il est difficile de trouver deux cœurs plus sympathiques, les dissidences qui
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les séparèrent prouvent qu'il est rare de rencontrer deux esprits plus opposés. Malthus fut constamment l'ami de Ricardo; il en fut aussi constamment le contradicteur dans ses écrits. Dans cette lutte de deux esprits si distingués, c'était le banquier rompu aux affaires, l'opulent capitaliste enrichi par ses connaissances pratiques, qui s'élevait aux plus hautes abstractions, et s'aventurait toujours avec une heureuse audace sur le terrain mouvant des probabilités; tandis que' l'adversaire qui, par une méthode contraire, mais également philosophique, lorsqu'elle est employée avec mesure, soumettait les spéculations de son esprit aux exigences des applications usuelles, c'était le brillant étudiant de l'Université de Cambridge, élevé dans l'admiration de Rousseau, le réfutaleur des doctrines utilitaires de Bentham, le professeur d'économie politique et d'histoire. Il était difficile que deux esprits d'une trempe si différente, malgré les efforts qu'ils tentèrent pour arriver a un rapprochement intellectuel, aboutissent aux mêmes conclusions. Aussi Ricardo, dans une lettre qu'il écrivait à son ami, en 1820, peu de temps après la publication de la première édition des Principes^ qui contenaient des critiques nombreuses de ses opinions, s'exprimait-il ainsi dans les lignes qui suivent : « Quoique bien des débats aient eu lieu entre nous, vous ne serez pas surpris, mon ami, quand je vous avouerai que vous ne m'avez pas convaincu, même sur des sujets que nous avons discutés dans nos longues conversations. La cause de ces dissentiments, c'est que vous avez envisagé mon livre sous un aspect plus pratique que celui que j'avais l'intention de lui donner. Mon but a été d'éclaircir les principes, et, pour y arriver, j'ai imaginé des cas propres à démontrer l'influence de ces principes.» La science a profité des généralisations de Ricardo, aussi bien que des vues pratiques de Malthus. Elle doit une reconnaissance égale aux représentants de ces deux méthodes, sous lesquelles vient se ranger, dans des conditions diverses, le reste des économistes. C'est ainsi que, par cette division du travail intellectuel qui se produit dans les sciences, comme dans les autres modes d'activité de l'homme, les facultés diverses des individus sont utilisées et mises comme en une masse commune, pour arriver à la découverte de la vérité ; chacun y apporte des aptitudes et des tendances spéciales, un contingent qui lui est propre ;
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et tous, engagés dans des directions différentes, mais sous l'inspiration d'une pensée unique , visent au même but et contribuent à augmenter ce trésor de connaissances et d'idées, qui est le patrimoine inaliénable du genre humain.
Plus pratiques que le traité de Ricardo, plus méthodiques que celui d'Adam Smilh, plus critiques que celui de J.-B. Say, moins absolus que celui de Turgot *, les Principes de Mallhus sont un exposé complet des doctrines de l'économie politique proprement dite, et des idées capitales qui constituent le fond de la science. Après avoir examiné les formes et les mesures de la valeur, la ^nature de la richesse et la productivité du travail , les règles qui gouvernent l'offre et la demande et les frais de production, il aborde séparément l'étude de la rente de la terre, des salaires du travail, des profits du capital, et finit par montrer comment les choses, issues de l'action de ces trois instruments de production,se distribuent entre les individus et les nations, se transforment pour renaître avec un excédant, ou disparaissent pour satisfaire des besoins immédiats et s'absorber dans une consommation définitive. Cet ouvrage ne présente donc pas, comme on l'a avancé à tort, une série d'études sans lien et purement critiques, mais l'ensemble régulier des lois organiques de la science de la richesse.
L'esprit général du livre de Malthus, est celui qui respire dans les œuvres des Physiocrates et du fondateur immortel de la science, le respect de la propriété, la liberté du travail et des échanges, la responsabilité individuelle, ces grands principes qui doivent être le point de départ de toutes les éludes économiques. Mais il est quelques articles de doctrine, sur lesquels il diffère des autres économistes, et qui donnèrent naissance a une longue polémique, que les notes annexées au texte feront suffisamment connaître. Le débat entre Mallhus, argumentant souvent contre J.-B. Say et Ricardo , quelquefois contre Adam Smilh, rarement contre Sismondi, porte surtout sur la mesure de la valeur, la nature de la richesse, du travail productif et de la consommalion improductive, les résultats de l'accumulation du capital et l'engorgcmenl général des produits. Ces dissidences s'expliquent aisément par
\. ia uote de la page S26.
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la préoccupation ordinaire de l'esprit de Malthus, la pratique. La poursuite de ce but, est la raison constante de ses opinions.
Après avoir signalé les causes qui affectent la valeur des produits, Malthus, persuadé que l'économie politique ne remplit pas son véritable but, sa fonction directement utile, si elle ne parvient pas à établir une distinction entre la hausse d'un produit et la baisse d'un autre à des époques éloignées, fut amené à rechercher cette mesure générale de la va- ' leur destinée à apprécier les conditions du marché et les rapports des échanges : « Une mesure de la valeur, dit-il, est nécessaire dans un double but. Premièrement, pour mesurer facilement et convenablement les valeurs relatives de tous les produits comparés entre eux, et pour mettre à même tout vendeur d'apprécier les profits qu'il pourra retirer de leur débit. Ce premier but, la monnaie l'atteint complètement. Secondement, pour mesurer la difficulté avec laquelle un produit s'obtient en y comprenant toutes les conditions attachées à son offre, puis, lorsque deux ou plusieurs produits, après un certain espace de temps, ont varié dans leurs rapports d'échange , pour nous mettre à même de savoir pour quel produit le changement a eu lieu et à quel degré. Cette connaissance est de la plus haute importance, surtout pour ce qui regarde les marchandises du même pays, à des époques différentes; mais il est évident que comme l'argent, dans des périodes de quelque durée, est susceptible de subir des variations sensibles dans sa valeur échangeable provenant de causes intrinsèques, il est impossible qu'employé coramemesure, il puisse atteindre le but qu'on se propose '.»
Cette mesure générale, Malthus la trouve, conformément à l'opinion d'Adam Smith, et contre celle de J.-B. Say appuyée de la grande majorité des économistes, dans la quantité de travail contre laquelle une marchandise peut s'échanger; et il ajoute que la monnaie n'est une mesure passagère de la valeur qu'autant qu'elle conserve constamment les mêmes rapports avec le travail, le travail agricole surtout.
S'agil-il de déterminer la nature de la richesse, et, par conséquent, quelleespèce de travail la produit en réalité, Malthus énonce, avec Adam Smith , celte proposition, que la richesse consiste dans tout ce qui salis-
1 Principes j page 77.
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failles besoins de l'homme au moyen d'objets matériels, que le travail qui donne naissance à ces objets est le seul productif; et, au nom de quel principe bannit-il de sa définition les services personnels, les créateurs d'utilités immatérielles, qu'il considère seulement comme stimulant la production des objets matériels destinés à être payés par eux ? Au nom de la vérification exacte des données de la science, de la difficulté qu'il y a a apprécier l'accroissement ou la diminution et à calculer la valeur de cette sorte de produits qu'on a appelés immatériels.
La pratique, telle est donc la pierre de touche des opinions deMalthus, et le correctif de celte prétention qu'il a si souvent combattue, de ne demander l'explication d'un grand nombre de faits complexes qu'à la prédominance d'un seul principe. « Je crois qu'il faut admettre comme une vérité, observe-t-il, que tous les grands résultats en économie politique, relativement à la richesse, tiennent à des proportions; et c'est par ce qu'on n'a pas fait assez attention à cette importante vérité, qu'on a commis tant d'erreurs en voulant prédire les conséquences futures. C'est par la même raison qu'on a vu plusieurs nations s'enrichir, alors qu'on s'attendait a les voir s'appauvrir, et que d'autres se sont appauvries, quand on s'attendait à les voir s'enrichir; c'est ainsi, enfin , que les opinions les plus contradictoires ont été émises sur la question de savoir quels sont les encouragements les plus efficaces pour seconder l'accroissement de la richesse'.... Il faut surtout, dans des questions de celle nature, où les extrêmes sontd'une évidence frappante, mais où le terme moyen, qui réunit le plus d'avantages, ne peut être fixé, faire bien attention, que, dans la marche progressive de la société, une approximation vers ce terme moyen, peut produire des effets qu'on attribue souvent à d'autres causes, et qui donnent lieu à de fausses conclusions*. »
Cette ligne de conduite est celle qui le guida aussi dans l'appréciation de l'origine et des effets de l'accumulation des capitaux. Adam Smith avait dit que l'accroissement des capitaux dépend de l'épargne qui destine à la reproduction des valeurs soustraites à la consommation annuelle. Mallhus établit que cette épargne, qui , contenue dans certaines li-
• Principe», p. 331.
* /ftirf, page 8.
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mites, produit des effets bienfaisants, n'a plus pour résultat, quand elle est poussée trop loin, c'est-à-dire jusqu'à la parcimonie, que d'éteindre la production en lui ôtant l'aliment d'une consommation abondante.
J.-B. Say, d'accord avec Mill , avait donné pour base à sa théorie des débouchés , cette idée que les produits s'achetant avec les produits, toutes les marchandises ne peuvent surabonder en même temps sur le marché, parce qu'elles se fournissent des débouchés' réciproques, et que les unes constituent pour les autres une demande et une vente proportionnelles. Malthus, pour réfuter cette doctrine, en néglige le côté hypothétique et absolu, et s'en réfère principalement aux vicissitudes quotidiennes et présentes du marché. Dans quelles conditions, en effet, à son sens, s'effectuent les échanges? Les moyens de l'acheteur ne sont pas proportionnés à la quantité de la marchandise qu'il a produite et dont il veut se défaire, mais bien à la valeur en échange de cette marchandise. Ce que montre l'expérience de chaque jour, c'est que l'offre se proportionne toujours à la quantité, et la demande à la valeur. A moins que la valeur d'un produit ne soit équivalente à sa quantité, il est inexact de prétendre que la demande et l'offre puissent être dans un rapport égal. Les lois de l'offre et de la demande nous enseignent que lorsque la quantité s'accroît, la valeur baisse, fait baisser avec elle les moyens d'acheter de chaque producteur, et restreint les débouchés. La théorie, trop absolue, selon lui, de J.-B. Say, trouve donc ainsi une limite dans la réalité des faits.
Ce système des éliminations proportionnelles, Malthus lui fit une part égale dans ses appréciations de l'énergie productive et des besoins des individus, de la consommation improductive, des résultats de la division des propriétés, de l'existence d'une dette nationale et de la réforme douanière. Il sera facile au lecteur de faire, sur chacune de ces questions, l'application de cette règle.
Est-ce à dire que cette sage circonspection n'ait été, de la part de l'auteur des Principes, que le dédain des théories? Ce serait se tromper étrangement. Malthus savait que le monde ne se gouverne que par des lois générales; mais il pensait que, dans la plupart des questions, ce qui est rigoureusement vrai, en principe, est loin d'être toujours complètement applicable en fait, et que, dans l'état imparfait des soft
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ciétés, il faut savoir sacrifier, dans une certaine mesure, la vérité à des
besoins d'ordre et de prudence.
La science économique, dans sa pureté originelle, est étrangère à ces considérations. La vérité dans le présent, dans le passé, dans l'avenir, la vérité, dans son essence, sa perfection native et son caractère universel , tel est son véritable objet. Elle ne relève pas de la volonté incertaine des hommes, mais de la force immuable des choses ; elle ne s'exerce pas sous le régime flottant des ordonnances, mais sous la constitution inflexible de la loi.
On a dit, et c'est une opinion souvent reproduite, que l'économie politique est la description de ce qui est, et, que ce qui doit être est tout à fait étranger à ses recherches. Vaine distinction ! Si la science économique n'était appelée qu'a être la peinture de ce qui est , c'est-à-dire des phénomènes qui se produisent actuellement sous les yeux de l'observateur, son rôle serait singulièrement borné; ce ne serait plus de la science, mais de l'empirisme. Elle vivrait au jour le jour, s'arrangeant selon les mœurs, se contredisant selon les pays, prenant pour des faits inhérents à la constitution intime des sociétés et à leur maintien, ce qui n'en est qu'une circonstance accidentelle et une forme transitoire, ne dirigeant jamais le progrès, mais toujours traînée à sa remorque, sans initiative, sans fécondité et sans conclusions. L'économiste ne serait ainsi que le greffier des actes de son temps. Ce n'est pas de ce point de vue étroit que les Physiocrates envisageaient la science, quand ils s'efforçaient de tracer les lois naturelles et permanentes sur lesquelles doit reposer l'organisation sociale.
Telle n'est pas, en effet, la mission qui lui est dévolue. Elle expose ce qui est, mais ce qui est pour tous les hommes, pour toutes les nations, pour tous les lieux, ce qui est dans l'étendue de l'espace, dans l'immutabilité du temps, dans la permanence des lois essentielles, dans toutes les phases de la société. Elle embrasse l'existence des peuples depuis le jour où la première agrégation s'est formée jusqu'à celui où la dernière sera dissoute; ou plutôt, elle est antérieure à toute loi positive et à toute existence humaine, car elle est la vérité elle-même, la loi nécessaire que l'homme ne saurait créer, puisqu'il ne crée rien et qu'il ne peut que déduire d'un type éternel.
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En ce sens, l'exposition de ce qui est, est le programme de ce qui doit être, et l'économie politique n'est que l'une des formes de la justice.
C'est seulement quand on considère la science sous cet aspect, et qu'on tire des principes qu'elle proclame toutes les conséquences qu'ils contiennent, que l'on peut concevoir Timportance de la vérité économique pour l'amélioration du sort des classes laborieuses. Ce progrès, que l'on demande a de vains systèmes, ne peut se réaliser que par l'application de ses principes les plus abstraits et de ses théories les plus élevées. L'économie politique contient, par la vertu qui est en eux, la solution du problème du prolétariat, et est en mesure de pourvoira l'accomplissement des destinées économiques des nations.
Arrivés à ce terme, nous avons fait un pas que l'auteur des Principes n'avait pas voulu franchir; nous disons que la théorie est absolue, sans restriction, que, si son principe est reconnu juste, les conséquences qui en découlent le sont aussi, et que les peuples n'arriveront à tout le bien-être qu'admet notre nature bornée, que quand elle dominera les sociétés de toute sa hauteur. I^ démonstration de celte vérité, en même temps qu'elle sera la conclusion générale des Principes de Mal- Ihus, justifiera la science des attaques dont elle est si souvent l'objet de la part de ceux qui ne la comprennent pas.
Le système industriel inauguré en France par la Révolution, et dont la libre concurrence est l'expression suprême, a produit des résultats dont aucune organisation sociale n'avait encore présenté le spectacle. L'avenir est destiné à en révéler d'autres dont il contient le germe, et qui ne seront qu'une conséquence du développement de cette phase de la civilisation dont nous sommes témoins, de la régularisation de ses effets, de l'équilibre de ses forces et de la solidarité de ses agents. La société industrielle est loin d'en être encore à sa dernière étape.
Parmi les résultats déjà constatés issus de ce régime, dont il serait téméraire de condamner le principe, d'après le seul témoignage de ses effets présents, le plus général et le plus saillant est, sans contredit, l'instabilité de la condition des individus au milieu du progrès général. Quel aspect, en effet, s'offre à nos regards? La production accrue d'une façon démesurée; les ateliers regorgeant de travailleurs; les marches surchargés d'une immense quantité de produits divers; les capitaux
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se condensant en puissantes associations; de nombreuses voies de communicalions sillonnant les grands pays producteurs ; toutes les forces de Thomme et de la nature, intelligemment contenues pour être plus puissamment dirigées, convergeant vers un même but : tel est l'aspect que nous présente la société industrielle, vue pour ainsi dire, a vol d'oiseau. Mais, si l'on approche de plus près, la perspective paraît moins brillante. A côté de cette formidable machine, dont les musclesde fer travaillent incessamment, et qui est ce levier d'Archimèdedestinéàsoulever le monde, gisent les débris du métier que le pauvre tisserand faisait battre au coin du foyer, autour de sa famille heureuse do le voir, et dont l'aspect réjouissait son âme; le voilà condamné, ce travailleur, jadis semi-agricole et semi-manufacturier, à végéter dans un atelier, loin de l'air libre, et à n'être plus que le simple ressort d'une machine plus intelligente que lui. Combien de petits industriels et de petits commerçants l'établissement des chemins de fer n'a-t-il pas dépossédés de leur gagne pain ! combien d'ouvriers les crises industrielles, résultat d'une production inégale et d'une activité désordonnée, n'ont-elles pas réduits à la demie-ration ou jetés sur le pavé, sans asile et sans pain ! quelle révolution dans les formes et dans l'exercice du travail ! quelles incertitudes dans sa rémunération ! quel bouleversement dans les existences ! Ces victimes du progrès social, de même que les gladiateurs de Rome impériale, ne pourraient-ils pas dire aussi, en passant devant la puissance qui les soudoie : Ceux qui vont mourir pour toi te saluent!
C'est là le fonds de tous les reproches qu'on a adressés à l'économie poli tique, et qu'on a plus particulièrement rattachés au nom de Malthus.
Qu'on ait exagéré ces déplorables faits jusqu'à lacolomnie de l'état social actuel ; qu'on ait appliqué à l'immense majorité des travailleurs ce qui n'est que le mal de quelques industries placées dans des conditions défavorables; qu'on ait faussement représenté, comme un effet inévitable et permanent de l'organisation présente de l'industrie ce qui ne doit être attribué qu'à un concours de circonstances exceptionnelles et aux tâtonnements du début, c'est ce que nous ne songeons nullement à nier. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il vaut mieux s'exagérer le mal que de fermer les yeux sur sa violence; veiller avec une sollicitude pieusement inquiète sur ses semblables, que de s'endormir
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îivec uue douce quiétude sur les oreillers d'or delà fortune, et de s'exl)0ser à un réveil qui ne pourrait être qu'une naenace pour la sécurité ou un remords pour la conscience. L'hyperbole peut être bonne pour stimuler les âmes tièdes; une optimisme outré ne saurait que les refroidir. Trop d'indifférence est à craindre, jamais trop de sympathie et de pitié. Puisque nous sommes réduits a choisir, tant la vérité est difficile à connaître sur un point si délicat et si susceptible de controverse, des deux excès nous préférons le dernier.
Quel effet fâcheux peut produire une tache un peu plus sombre signalée a ce soleil éclatant de la civilisation ? des veilles plus laborieuses pour la science, des aumônes plus abondantes pour la richesse. Y at-il là de quoi jeter l'anathème sur les observateurs quelque peu coloristes de notre état social ? Mais, pour être écoutés, il faut que ces organes soient s'ncères, et n'aient d'autre émotion que celle du témoin qui dépose de la vérité. La science doit rester sourde au cri d'alarme du tocsin révolutionnaire qui sonne chaque malin les funérailles préméditées du prolétariat, aussi bien qu'à l'égoïste Te Deum des heureux de la terre, qui font l'apothéose d'un présent dont ils jouissent, et vont répétant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible ; ce n'est pas là le langage de la vérité saine et désintéressée, le langage digne de véritables amis du peuple ; nous ne pouvons y voir que l'expression de passions déréglées ou d'un immobilisme systématique. De tels organes n'ont point charge d'âmes; ce n'est pas d'eux que nous parlons, et ce n'est pas à eux que la science doit demander des faits pour les ramener à des lois générales.
L'enluminure de quelques tableaux, la véhémence des plaintes raisonnables n'a rien qui nous épouvante, rien qui nous étonne. Mais, ce qui est pour nous un juste sujet de surprise, c'est qu'on ait rendu l'économie politique responsable de tous ces maux individuels, qui ont un caractère trop général pour pouvoir n'être imputés qu'aux vices de ceux qui en souffrent.
Il serait facile de prouver que 'l'organisation actuelle de l'industrie n'est pas née des inspirations de la science économique, et que les réformateurs de 89 ont rendu la liberté au travail, au même titre qu'à h presse et à la parole, comme constituant pour l'homme un droit na-
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turel, imprescriptible, supérieur à toutes les convenlions et indépendant de toute constitution sociale; nous pourrions, en opposant cetle fin de non-recevoir, mettre l'économie politique hors de cause. Loin de nous cette pensée ; l'économie politique est accoutumée à regarder ses adversaires en face.
Que signifient en réalité les récriminations qu'on lui adresse? Descendez des généralités où il est plus commode de vous tenir, et dites-nous quels sont ceux des principes qu'elle professe auxquels vous attribuez les maux de l'humanité. Est-ce à la liberté du travail? mais qui ne voit que cette liberté, proclamée en principe, est loin de présider à l'activité de toutes les industries, et que des liens nombreux, en mettant des entraves à son essor, l'empêchent de produire les effets bienfaisants qu'on est en droit d'attendre d'elle. Est-ce à la liberté des échanges ? jetez un coup d'œil sur nos frontières et vous verrez qm cette liberté n'existe que dans les livres. Est-ce à l'accroissement delà production ? l'économie politique enseigne que c'est parce qu'ils n'ont pas suffisamment produit, que tant d'hommes gémissent dans la misère. Est-ce aux charges de l'impôt? les économistes ont toujours proscrit les impôts illégitimes, sous toutes les formes, monopoles, sinécures, primes, protection à l'industrie nationale, et ont constamment enseigné que, parmi ceux qui n'étaient pas entachés d'injustice, les meilleurs sont les plus modérés, les plus équitablement répartis, les plus fructueusement employés pour le bien de tous. Si l'économie politique avait l'honneur, qu'on affecte de kii attribuer, de présider aux destinées de la société actuelle, sa mission serait remplie; elle n'aurait pas besoin de travailler à faire prévaloir des idées qu'elle croit utiles à la prospérité des peuples; créatrice d'une société tout entière, elle n'aurait plus, comme Pygmalion, qu'hse complaire dans son œuvre et à se prosterner devant elle. Est-ce bien la aujourd'hui l'attitude de l'économie politique? et cette société, qu'on représente comme pétrie à son image, ne la voit-elle pas à cette heure, non sans quelque étonnement, relever son drapeau un instant abattu, et appeler ses fidèles à la guerre sainte pour ruiner les préjugés et faire capituler les intérêts. Les préjugés, les intérêts! voilà les deux grands calomniateurs de la science, les ennemis de ses applications, l'impitoyable frein qui en-
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