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Les arts en Portugal; lettres adressées à la Société artistique et scientifique de Berlin, et accompagnés de documens

Raczyński, Atanazy, hrabia · 1846 · Scanned text

200,578 words · about 14 h 3 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Raczyński, Atanazy, hrabia
Language
French
Published
1846
Length
200,578 words · about 14 h 3 min
Sections
12 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (12)
  1. Front matter about 4 min
  2. Introduction about 2 min
  3. LIVRE SECOND. De la Peinture ancienne about 2 min
  4. Chapitre Premier about 10 min
  5. Chapitre II about 16 min
  6. I about 1 h 31 min
  7. Chapitre III about 3 min
  8. Chapitre IV about 4 min
  9. Chapitre V about 57 min
  10. II about 10 h 23 min
  11. Prologue under 1 min
  12. Chap. iv. De l’utilité de la science du dessin pour le service du roi about 31 min

Continue:

Front matter

LES ARTS m PORTUGAL.

VENTE :

a la librairie française el éiranLjère de .Iulks Hiînouahd ('I Comp. . rue de Tournon , 0, à Paris,

Introduction

lièrement réservé de la maintenir dans ces sentimens. Il ne faut pas juger le Portugal d’après les individus qui y font les révolutions. Le peuple est victime de ces hommes ; il n’est pas leur complice. Le Portugal m’a plu du jour où j’ai débarqué à Lisbonne (!)• A mesure que j’apprenais à connaître ce pays , j’apprenais aussi à l’aimer. Cet intérêt a surtout pris un caractère déterminé depuis mes excursions dans les provinces. Je désire qu’on en voie la preuve dans le travail que je viens d’entreprendre. C’est au reste le sujet que, par mes goûts et par la tendance de toute ma vie, je suis peut-être le plus en état de traiter.

Avant même que je sois arrivé à coordonner les matières et à en tirer des conclusions, j’ose affirmer que le Portugal est susceptible de faire des progrès dans les arts et qu’il lui reste à en faire de grands pour atteindre le niveau des pajs où ils sont cultivés avec succès : j’ose affirmer aussi que jusqu’ici on n’a eu que des notions très vagues sur la nature et sur le degré de l’activité artistique dont le Portugal , à toutes les époques, a été le théâtre. Tout reste à dire sur ce sujet.

Je vous écris en français, parce que j’ai un peu plus l’habitude d’écrire dans cette langue qu’en allemand : sans pour cela prétendre la savoir mieux ; d’ailleurs pour éviter de tomber dans de graves erreurs, il fiiut sans cesse que je soumette mon travail aux personnes qui sont â même de m’aider de leurs conseils, et il y en a peu dans ce nombre qui sachent l’allemand.

DEUXIÈME LETTRE.

FRSIVÇOIS DE HOllANDE.

Lîsl)ojine , le 12 décembre 183

Je vous offre ici les prémices de mes recherches sur les arts du Portugal. Ce sont les extraits de plusieurs manuscrits de François de Hollande, architecte et enlumineur, que j’ai trouvés dans la bibliothèque de Jésus à Lisbonne. Ces manuscrits m’ont vivement intéressé. Je désire que vous en receviez la meme impression.

MANÜSCiUT DE FRANÇOIS DE HOLLANDE.

JU TRÈS HAUT ET MICESTE ROI DE PORTUGAL, DON JEAN 111, LE TRÈS HEUREUX

FRANÇOIS DE HOLLANDE DE RETOUR d’iTALIE.

DE LA PEIINTURE ANCIENNE. 1549.

Livre Premier

f Je l’cii supprimé, parce qu'il m’a paru peu iuléressaiit.]

LIVRE SECOND. De la Peinture ancienne

PROLOGUE,

Si, parmi tous les dons accordés aux mortels, Dieu me donnait à choisir librement celui que je désirerais le plus d’avoir ou d’obtenir, je ne lui demanderais, après la foi, qu’une intelligence élevée pour peindre supérieurement. Je rends donc grâce à l’immortel et souverain Seigneur de m’avoir donné en ce monde, si grand et si confus, quelque peu de lumière pour me guider vers l’objet de mes désirs, la peinture; art sublime que j’honore et que je respecte, en raison de son éclatant mérite, par-dessus tout autre don qui puisse exister.

Une chose obscurcit la gloire de l’Espagne et du Portugal, c’est que ni en Portugal ni en Espagne, on ne connaît la peinture; elle n’y est ni honorée ni cultivée avec succès. Revenu d’Italie depuis peu de temps, les yeux remplis de la grandeur de son mérite, les oreilles

(1) La traduction de ce manuscrit a été faite par M. Iloquemont, peintre de portraits. 1843,

DEUXIÈME LETTRE. — APPÈNDICE.

pleines de ses louanges, et connaissant la parfaite indifférence avec la - cpielle cet art si noble est traité dans mon pays, je me suis décidé à entrer en lice comme un vrai chevalier et champion de très haute dame peinture, et quoique faible et mal armé, à m’exposer pour la défendre à tous les dangers possibles. Je ferai comme César ( s’il m’est permis de me comparer, moi si petit, à un si grand homme), je passerai le Rubicon. Soutenu par la faveur de Votre Altesse, très haut et sérénissime roi et seigneur, si versé dans tout ce qui tient aux sciences et aux nobles choses, il ne me sera pas difficile de vaincre. D’ailleurs j’ai si peu d’adversaires à combattre, qu’un si grand secours est plus que suffisant pour m’assurer la victoire.

Or, comme il y a des gens persuadés que je rougis de mon état, tandis que je considère l’honneur d’être peintre comme le plus grand qui soit au monde, après celui d’être chrétien, je prétends démontrer par manière de dialogue dans ce second livre, combien c’est chose honorable, noble et difficile que d’être artiste ; combien sert et vaut fillustre et nécessaire science de la peinture, soit pendant la guerre, soit pendant la paix; enfin le prix et estime qu’on lui accorde en d’autres régions.

Dialogue sur la Peiulurc dans la ville de Rome.

Chapitre Premier

Mon intention en allant en Italie, où j’avais été envoyé par mon roi, n’était point de chercher un plus grand profit et un plus grand honneur que celui de bien faire. Je n’avais pas l’ambition d’approcher du pape et des cardinaux de sa cour : Dieu m’en est témoin ainsi que Rome entière. Si j’avais voulu me fixer dans cette ville, peut-être en aurais-je eu la facilité, tant par mes propres moyens que par la faveur des grands personnages de la cour du pape ; mais cette pensée était loin de moi. D’autres idées plus nobles et mes goûts, ne la laissaient pas même approcher de mon esprit. Ces sentimens avaient beaucoup plus d’empire sur moi qu’aucun désir de bénéfices, ou au moins de survivances que j’aurais pu rapporter dans ma patrie, selon la coutume de ceux qui vont àRome. L’objet constant de mes préoccupations était de chercher comment je pourrais par mon art me rendre utile au roi, mon seigneur, qui m’avait envoyé en Italie. Réfléchissant continuellement aux moyens de m’approprier et de rapporter en Portugal les chefs-d’œuvre et les beautés d’Italie, pour le plaisir et pour la satisfaction du roi, des infans et du sérénissime infant don Louis, je médisais: «Y a-t-il encore quelque place forte ou quelque ville

MANUSCRIT DE FRANÇOIS DE HOLLANDE.

« étrangère que mes cahiers ne renferment déjà? Quels monumens éter- « nels, quelles statues pesantes contient encore cette ville, que je ne lui « aie déjà dérobés et que je n’emporte sans chars ni vaisseaux sur mes « feuilles légères? Quelle peinture, quel stuc ou quel grotesque voit-on « dans ces souterrains ou dans ces ruines, soit de Rome, soit de Pouzzoles « ou de Baïa , dont les plus beaux et les plus rares ne se trouvent des- « sinés dans mes portefeuilles ? » Ainsi je ne découvrais pas un objet antique ou moderne de peinture , de sculpture ou d’architecture , sans prendre au moins un souvenir de ce qu’il offrait de plus curieux, pensant que ces travaux , les plus conformes à mon goût , les plus honorables et les plus utiles qu’il me fût donné d’entreprendre pour le service de mon prince , étaient les meilleurs bénéfices et survivances que je pusse rapporter avec moi. Qu’il me soit permis de croire que je n’étais pas dans l’erreur , quoi qu’en disent certaines gens. Tels étaient mes soucis, mes actions et mes affaires. On ne me voyait pas accompagner le grand cardinal Farnèse ou briguer la faveur de quelque autre Dataire puissant , mon unique soin était d’aller visiter, tel jour, don Jules de Macédoine , enlumineur très célèbre; tel autre, maître Michel Ange; tantôt Baccio {Bandinelli), noble sculpteur; tantôt I maître Perino [del Valga)^ ou Sébastien (del Piomho)^ Vénitien ; parfois Valère de Vicence; Jacques Mellequino , architecte; Lactance Tolomei ; tous hommes dont j’estimais la connaissance et l’amitié, par-dessus celle de tout autre de plus haut rang et de plus haute distinction, s’il est possible qu’il y en ait au monde; et Rome les tient pour tels.

En cultivant leur société, je recueillais, pour mon art, quelque fruit et quelque doctrine de leurs ouvrages ; je récréais mon esprit en parlant de choses illustres et nobles des temps anciens et modernes. Maître Michel Ange surtout m’inspirait une telle estime, que si je le rencontrais dans le palais du pape ou dans la rue , il fallait pour me décider à me séparer de lui que les étoiles vinssent nous forcer à la retraite ; et dom Pedro Mascarenhas, ambassadeur , peut bien rendre témoignage de l’importance et de la difficulté qu’il y avait en cela, de même qu’il peut dire comment, un soir au sortir de vêpre , maître Michel me plaisanta sur certain profit que je faisais en dessinant les œuvres notables de Rome et d’Italie pour le cardinal Santi-Quatro , et pour lui Michel Ange. Mon palais , mon tribunal de la Rota, c’était le grave temple du Panthéon, autour duquel je rôdais , prenant note de tous ses membres d’architecture , et de chacune de ses colonnes ; c’étaient le Mausolée d’Adrien et celui d’Auguste; le Colysée; les Thermes d’Antonin et de Dioclétien; l’Arc de Titus et celui de Sévère; le Capitole; le théâtre de Marcellus, et toutes les autres choses remarquables de cette ville , dont les noms s’effacent déjà de ma mémoire. Et si parfois il m’arrivait de pénétrer dans les magnifiques chambres du pape , je n’y étais conduit que par mon admiration pour Raphaël d’Urbino qui les a décorées de sa noble

DEÜXIF.MK LEÏTKE.

APPENDICE.

main ; car je préférais de beaucoup ces hommes anciens , ces hommes de marbre, immobiles sur les arcs et sur les colonnes des vieux édifices, à ceux plus iriconstans qui s’agitent autour de nous ; je trouvais dans leur silence grave de bien plus hautes leçons que dans les discours inutiles dont les vivans nous fatiguent en tous lieux.

Dans le nombre de jours que je passai ainsi dans cette capitale, U y en eut un , ce fut un dimanche , où j’allai voir , selon mon habitude . rnessire Lactance Tolomei , qui m’avait procuré l’amitié de Michel Ange , par l’entremise de rnessire , secrétaire du pape. Ce niessire Lactance était un grave personnage , respectable autant par la noblesse de ses sentimens et de sa naissance (car il était neveu du cardinal de Senna) que par son âge et ses mœurs. On me dit chez lui qu’il avait laissé commission de me faire savoir qu’il se trouvait à Monte- Cavallo , dans l’église de Saint-Silvestre, avec madame la marquise de Pescara, pour entendre une lecture des Epîtres de saint Paul. Je me transportai donc à Monte-Cavallo et à Saint-Silvestre. Or, madame Victoire Colonna , marquise de Pescara , sœur du seigneur Ascanio Colonna, est une des plus illustres et des plus célèbres dames qu’il y ait en Italie et en Europe, c’est-à-dire dans le monde: chaste et douée de beauté , instruite en latinité et spirituelle, possédant en outre toutes les vertus et qualités qu’on peut louer en une dame. Depuis la mort de son illustre mari , elle mène une vie modeste et retirée ; rassasiée de l’éclat et de la grandeur de son état passé, elle ne chérit maintenant que Jésus-Christ et les bonnes études , faisant beaucoup de bien à des femmes pauvres, et donnant l’exemple d’une véritable piété catholique. J’étais aussi redevable de la connaissance de celle dame a l’amitié de rnessire Lactance, le plus intime de ses amis. M’ayant fait asseoir, et la lecture et scs interprétations se trouvant terminées, elle tourna ses regards sur moi et sur rnessire Lactance.

— Si je ne me trompe (commença-t-elle à dire), je crois que François de Hollande préférerait volontiers entendre maître Michel Ange prêcher sur la peinture que d'écouter celte lecture faite par frère Ambroise.

De quoime sentant piqué, je lui répondis : — Madame! il semble donc à Votre Excellence que je n’entende et ne sache rien qu’en matière de peinture. Certes, il me sera toujours fort agréable d’écouter Michel Ange; mais j’aime mieux entendre frère Ambroise quand il s’agit des Epîtres de saint Paul.

• — Ne vous fâchez pas, maître François, dit alors rnessire Lactance, madame la marquise ne pense point que l’homme capable de peindre ne soit aussi capable de tout ; nous avons en Italie une plus haute idée de la peinture. Mais peut-être faut-il voir dans les paroles de madame la marquise rintention d’ajouter, au plaisir que vous avez eu, celui d’entendre maître Michel Ange.

MANÜSCUIT DE FKANÇOIS DE HOLLANDE.

Je répondis ; — En ce cas Son Excellence ne fera point pour moi chose nouvelle et hors de sa coutume , qui est , en fait de grâces , d’accorder beaucoup plus qu’on n’oserait lui demander.

La marquise , s’apercevant de mon intention , appela un de ses serviteurs et dit en souriant : — Il faut savoir donner à qui sait être reconnaissant, d’autant plus que j’aurai une part aussi grande après avoir donné, que François de Hollande après avoir reçu. lïolà! un tel ! vas à l’habitation de Michel Ange ; dis-lui que moi et messire Lactance nous sommes dans cette chapelle bien fraîche , et que l’église est fermée et agréable , et demande-lui s’il veut bien venir perdre une partie de la journée avec nous , pour que nous ayons l’avantage de la gagner avec lui; mais ne lui dis pas que François de Hollande, l’Espagnol , est ici.

Comme je parlais à l’oreille de Lactance de la circonspection et délicatesse que la marquise mettait dans les moindres choses , elle voulut savoir de quoi il s’agissait.

— Il me disait, répondit Lactance, combien Votre Excellence sait user de prudence en tout , même en donnant une commission ; car maître Michel étant déjà plus à lui qu’à moi avant de se rencontrer avec maître François de Hollande , il fait tout son possible pour l’éviter, parce qu’une fois qu’ils sont ensemble, ils ne savent plus se séparer.

— C’est parce que je connais maître Michel Ange, dit la marquise , que je me suis aperçue de cela; cependant je ne sais comment m’y prendre pour l’engager à parler de peinture.

Alors frère Ambroise de Sienne (un des renommés prédicateurs du pape), qui n’avait pas encore parlé, se prit à dire : — Je doute fort que maître Michel, sachant que l’Espagnol est peintre , consente à parler de peinture en aucune façon , c’est pourquoi il devrait se cacher pour l’entendre.

— Ce n’est peuDêtre pas chose si facile que vous croyez de cacher l’Espagnol aux yeux de maître Michel Ange (répondis-je avec amertume au révérend); et il me connaîtrait mieux, quoique caché, que votre révérence ne le ferait ici où je suis , même avec le secours de ses lunettes. Vous verrez quand il sera venu, s’il m’aperçoit ou non.

La marquise et Lactance se mirent à rire , mais non pas moi , ni le moine, qui eut à entendre la marquise dire qu’il trouverait en ma personne quelque chose de plus qu’un peintre.

Après quelques instans de silence , nous entendîmes frapper à la porte. Chacun eut la crainte de ne pas voir arriver Michel Ange, qui habitait au pied de Monte-Cavallo ; mais à mon grand contentement , le hasard fit qu’on le rencontra près de Saint-Silvestre, allant vers les Thermes. Il venait par la Via Esquilina , causant avec son broyeur de couleurs, Orbino ; il se trouva donc si bien retenu qu’il ne put nous échapper : c’était lui qui frappait à la porte.

'10

DEUXIÈME LETTRE. — APPENDICE.

La marquise se leva pour le recevoir et resta debout assez longtemps avant de le faire asseoir entre elle et messire Lactance ; moi , je m’assis un peu à l’écart. Après un court silence, la marquise, suivant sa coutume d’ennoblir toujours ceux à qui elle parlait, ainsi que les lieux où elle se trouvait, commença, avec un art que je ne pourrais décrire ni imiter, à parler de choses et d’autres avec beaucoup d’esprit et de grâce, sans jamais toucher le sujet de la peinture , pour mieux s’assurer du grand peintre. On voyait la marquise se conduire comme celui qui veut s’emparer d’une place inexpugnable par ruse et par tactique ; et le peintre se tenir sur ses gardes , vigilant comme s’il eût été l’assiégé; d’un côté plaçant une sentinelle, d’un autre faisant élever des ponts, ouvrant des contremines et parcourant tous les murs et bastions ; mais à la fin la victoire dut rester à la marquise , et vraiment, je ne sais qui aurait pu lui résister. — C’est un fait bien connu, disait-elle , qu’on sera battu complètement toutes les fois qu’on essaiera d’attaquer Michel Ange sur son terrain , qui est celui de l’esprit et de la finesse ; aussi vous verrez , messire Lactance , qu’il nous faudra lui parler brefs, procès ou peinture pour avoir l’avantage sur lui, et pour le réduire au silence.

— Ou plutôt, ajoutai-je , je ne connais pas de meilleur moyen pour fatiguer Michel Ange que de lui faire savoir que je suis ici , car il ne m’a pas aperçu jusqu’à présent. Au reste je savais que pour vous empêcher de voir un mince objet, il faut vous le mettre devant les yeux.

Il fallut voir alors Michel Ange se tourner vers moi avec étonnement et me dire; — Excusez-moi , maître François , de ne vous avoir point aperçu , je n’ai vu que madame la marquise ; mais puisque Dieu fait que vous soyez ici, venez à mon aide comme collègue.

— Vous avez allégué une trop bonne raison pour que je ne vous excuse pas , répondis-je ; mais il me semble que madame la marquise produit avec une même lumière deux effets contraires , comme le soleil qui fond et durcit avec les mêmes rayons ; en effet , sa vue vous a rendu aveugle , et moi je ne vous vois et ne vous entends que parce que je la vois. Au reste , je sais à merveille qu’une personne d’esprit peut trouver assez d’occupation auprès de Son Excellence pour n’avoir pas le temps de songer au voisin, et c’est précisément pour ce motif que je ne pratique pas toujours les conseils de certain religieux.

Cette répartie excita de nouveau le rire de l’assemblée. Ensuite frère Ambroise se leva, prit congé de la marquise , nous salua et sortit, restant depuis lors fort de mes amis.

Chapitre II

La marquise, alors, recommença de la sorte ; — Sa Sainteté m’a fait la grâce de m’autoriser à bâtir un nouveau monastère de religieuses.

MANUSCRIT DE FRANÇOIS DE HOLLANDE. -H

ici près, sur le penchant de Monte-Cavallo , à l’endroit où se trouve le portique ruiné du haut duquel on dit que Néron regarda l’incendie de Rome, afin que les pas de femmes pures effacent la trace d’un homme si méchant. Je ne sais, Michel Ange, quelle forme et quelle proportion je donnerai à l’édifice , ni de quel côté pourrait être placée la porte ; n’y aurait-il pas moyen de réunir et faire servir aux nouvelles bâtisses quelques parties des anciennes?

— Oui , madame ( dit Michel Ange ) , le portique en ruines pourra servir de clocher. Cette répartie fut dite avec un tel sérieux et un tel aplomb, que messire Lactance.ne put s’empêcher d’en faire la remarque: Après quoi le grand peintre ajouta : — Je pense que Votre Excellence peut sans inconvénient faire bâtir le couvent , et , en sortant d’ici , nous pouvons, si elle le désire , y jeter un coup d’œil pour lui donner là-dessus quelques idées.

— Je n’osais vous le demander, dit-elle, mais je vois bien que cette parole du Seigneur, Deposuit potentes et exaltavit humiles, est exacte de tout point; en outre, vous avez le mérite de vous montrer libéral avec sagesse, et non pas prodigue avec ignorance, c’est pourquoi vos amis placent votre caractère au-dessus de vos ouvrages , et les personnes qui ne vous connaissent pas , estiment de vous ce qu’il y a de moins parfait , c’est-à-dire les ouvrages de vos mains. Pour moi, certes, je ne vous considère pas moins digne d’éloges pour la manière dont vous savez vous isoler , fuir nos inutiles conversations, et refuser de peindre pour tous les princes qui vous le demandent , que pour n’avoir produit qu’un seul ouvrage en toute votre vie , comme vous avez fait.

— Madame, dit Michel Ange, peut-être m’accordez-vous plus que je ne mérite , mais puisque vous m’y faites penser, permettez-moi de vous porter mes plaintes contre une partie du public , en mon nom et en celui de quelques peintres de mon caractère , ainsi que de maître François ici présent. Des mille faussetés répandues contre les peintres distingués, la plus accréditée est celle qui les représente comme des gens bizarres et d’un abord difficile et insupportable , tandis qu’ils sont de nature fort humaine. Partant , les sots, je ne dis pas les gens raisonnables, les tiennent pour fantasques et capricieux , ce qui s’accorde difficilement avec le caractère d’un peintre. Il est vrai de dire que de telles singularités dans un peintre ne peuvent se rencontrer que là où existe la peinture, c’est-à-dire en peu de pays, comme en Italie, où les choses sont poussées à la perfection ; toutefois les oisifs ont tort d’exiger qu’un artiste , absorbé par ses travaux, se mette en frais de complimens pour leur être agréable ; car bien peu de gens s’occupent de leur métier en conscience , et certes ceux-là ne font pas leur devoir , qui accusent l’honnête homme désireux de remplir soigneusement le sien , au reste, si les grands peintres se montrent quelquefois intraitables, ce

DEUXIÈME LETTRE. — APPENDICE.

n’est point par orgueil , c’est parce qu’ils trouvent peu d’esprits à la portée de la peinture , ou bien parce qu’ils ne veulent pas abaisser leur intelligence par d’inutiles conversations avec des oisifs, ou la détourner do ses continuelles et profondes méditations. Je puis affirmera Votre Excellence , que même Sa Sainteté me cause quelquefois ennui et cha~ giin, en me demandant pourquoi je ne me laisse pas voir plus souvent ; car , lorsqu’il s’agit de peu , je pense lui être plus utile et mieux la scr^ vir en restant chez moi qu’en me rendant auprès d’elle. Alors je dis à Sa Sainteté que j’aime mieux travailler pour elle à ma façon, que do rester un jour entier debout en sa présence, comme font tant d’autres.

— Heureux Michel Ange , m’écriai-je à ces mots , parmi tous les princes il n’y a que les papes qui sachent pardonner un tel péché !

— Ce sont précisément des péchés de cette sorte que les rois devraient pardonner, dit-il. Puis il ajouta : Je vous dirai même que les graves occupations dont je suis chargé m’ont donné une telle liberté, que tout en causant avec le pape , il m’arrive de placer , sans y rélléchir, ce chapeau de feutre sur ma tête , et de parler très librement à Sa Sainteté ; cependant elle ne me fait point mourir pour cela, au contraire , elle me laisse jouir de la vie, et, comme je vous le dis, c’est dans ces momens là que mon esprit est le plus occupé de ses intérêts. Si , par hasard , il se trouvait un original assez fou pour feindre une chose si peu avantageuse que l’isolement, pour se complaire dans la solitude, au risque de perdre ses amis et d’avoir tout le monde contre soi , vous auriez raison de lui en savoir mauvais gré ; mais lorsqu’un homme agit ainsi naturellement ou parce qu’il y est contraint par les exigences de son état , ou parce que son caractère répugne à la feinte et aux façons , il semble qu’alors c’est une grande injustice de ne pas laisser un tel homme en repos , surtout quand il ne vous demande rien. Que prétendez-vous de lui, et pourquoi vouloir qu’il prenne part à ces vains passe-temps, que son amour de la tranquillité le porte à fuir? Ignorez-vous qu’il est des sciences qui réclament l’homme tout entier , sans laisser à la moindre partie de son esprit la liberté nécessaire pour se mêler à vos désœuvremens? Quand cet homme aura les mêmes loisirs que vous , je consens qu’on le fasse mourir s’il ne pratique vos étiquettes et cérémonies aussi bien ou mieux que vous-mêmes. Vous ne recherchez la société d’un tel homme, vous ne lui prodiguez les louanges que pour vous faire honneur à vous-mêmes, et vous êtes bien contens qu’il soit tel, qu’un pape ou un empereur lui adresse la parole. J’ose l’affirmer, l’artiste qui s’applique plutôt à satisfaire les ignorans qu’à sa profession, celui qui n’a dans sa personne rien de singulier, de bizarre, ou du moins qu’on appellera ainsi , ne pourra jamais être un homme supérieur. Pour ce qui regarde les esprits lourds et vulgaires , on les trouve , sans qu’il soit besoin de lanterne , sur les places publiques du monde entier.

Ici Michel Ange s’arrêta quelques instans , et la marquise reprit en

MANUSCRIT DE FRANÇOIS DE HOLLANDE.

ces termes : — Si les amis dont vous pariez avaient en leur faveur quelque chose des anciens amis, le mal serait moindre. Un jour qu’Archésilas alla voir Apelle malade et dans le besoin , il lui souleva la tête , et feignant d’arranger l’oreiller , il mit dessous une somme d’argent, afin d’aider son ami à se procurer des soins convenables. La vieille servante d’Apelle resta surprise en apercevant cette somme, mais le malade dit en souriant; « Ce trait est sans doute d’Archésilas; n’en sois point « étonnée. »

A son tour Lactance nous fit part de ses pensées sur le même sujet ; — Les grands dessinateurs ne se changeraient pour aucune autre espèce d’hommes , et quoique grpds ils se contentent des faibles récompenses qui leur proviennent de leur art ; pourtant je leur conseillerais d’échanger leur sort au moins contre celui des gens fortunés , si je croyais qu’ils voulussent bien y consentir, ou qu’ils ne se regardassent pas comme les plus fortunés des mortels. Le génie formé pour la sublime peinture connaît le vide de l’existence et des plaisirs de ces hommes qui se croient puissans et dont le nom meurt avec eux, sans qu’ils aient soupçonné les choses du monde les plus dignes d’être connues et appréciées : de pareils hommes n’ont pas vécu , quelques trésors qu’ils aient entassé dans leurs coffres , tandis que le génie acquiert par ses chefs-d’œuvre un nom immortel. Le bonheur de ce monde, en tout ou en partie, est peu désirable, aussi le génie élevé a-t-il d’autant plus d’estime pour lui-même , cju’il se trouve sur la voie où il peut obtenir ce genre de gloire vers lequel un esprit médiocre n’a jamais su tourner ses désirs. Ce dernier est moins fier de la possession d’un empire, que ne l’est un peintre de l’imitation d’un seul des ouvrages de Dieu. Jamais il ne fiitaussi important pour l’un d’acquérir une province nouvelle, que pour l’autre d’arriver à une perfection satisfaisante en des choses plus difficiles et plus incertaines que d’établir sa domination depuis les colonnes d’Hercule jusqu’au Gange. Il n’est pas moins aisé au premier de vaincre son ennemi le plus redoutable, qu’il ne l’est au second de produire un ouvrage parfaitement conforme à sa pensée. Enfin l’un n’a jamais été si heureux en buvant dans des coupes d’or, que l’autre en se servant d’un vase d’argile. L’empereur Maximilien, en graciant un peintre condamné à mort, dit ces paroles mémorables : «Je puis bien faire un « duc ou un comte, mais Dieu seul peut former un peintre excellent. »

— Messire Lactance, dit ensuite la marquise, donnez-moi un conseil. Demanderai-je à Michel Ange qu’il éclaircisse mes doutes sur la peinture? Car pour me prouver maintenant que les grands homme ssont raisonnables et non bizarres, il ne fera point, j’espère, un de ces coups de tête dont il a l’habitude?

— Madame, répondit Lactance, maître Michel Ange ne peut refuser de faire une exception en faveur de Votre Excellence, et d’exposer ici les idées qu’avec raison il tient secrètes partout ailleurs.

DEUXIÈME LETTRE.— APPENDICE.

A cela Michel Ange répondit ; — Que Votre Excellence me demande chose qui soit digne de lui être offerte , elle sera obéie.

La marquise, souriant, continua : — Puisque nous sommes sur ce sujet, je désire beaucoup de savoir ce que vous pensez de la peinture de Flandre, car elle me semble plus dévote que la manière italienne.

— La peinture flamande, répondit lentement le peintre, plaira généralement à tout dévôt plus qu’aucune d’Italie. Celle-ci ne lui fera jamais verser une larme, celle de Flandre lui en fera répandre abondamment, et ce résultat sera dû, non pas à la vigueur et au mérite de cette peinture , mais tout simplement à la sensibilité de ce dévot. La peinture flamande semblera belle aux femmes , surtout aux plus âgées ou bien aux plus jeunes , ainsi qu’aux moines, aux religieuses et à quelques nobles qui sont sourds à la véritable harmonie. En Flandre, on peint de préférence , pour tromper la vue extérieure , ou des objets qui vous charment ou des objets dont vous ne puissiez dire du mal , tels que des saints et prophètes. D’ordinaire ce sont des chiffons, des masures, des champs très verts ombragés d’arbres, des rivières et des ponts, ce que l’on appelle paysages, et beaucoup de figures par-ci par-là; quoique cela fasse bon effet à certains yeux, en vérité il n’y a là ni raison ni art, point de symétrie, point de proportions, nul soin dans le choix, nulle grandeur : enfin celte peinture est sans corps et sans vigueur, et pourtant on peint plus mal ailleurs qu’en Flandre. Si je dis tant de mal de la peinture flamande, ce n’est pas qu’elle soit entièrement mauvaise, mais elle veut rendre avec perfection tant de choses, dont une seule suffirait par son importance , qu’elle n’en fait aucune d’une manière satisfaisante. C’est seulement aux ouvrages qui se font en Italie que l’on peut donner le nom de vraie peinture. Et c’est pour cela que la bonne peinture est appelée italienne. Si on la faisait ainsi en tout autre pays, elle prendrait le nom de ce pays-là. Labonne peinture est noble et dévote par elle-même , car chez les sages rien n’élève plus l’âme et ne la porte davantage à la dévotion que la difficulté de la perfection qui s’approche de Dieu et qui s’unit à lui : or , la bonne peinlure n’est qu’une copie de ses perfections, une ombre de son pinceau, enfin une musique, une mélodie, et il n’y a qu’une intelligence très vive qui en puisse sentir la grande difficulté; c’est pourquoi elle est si rare, que peu de gens y peuvent atteindre et savent la produire. J’ajouterai encore (ce que vous trouverez important), que de tous les climats ou régions que le soleil et la lune éclairent , ce n’est que dans le royaume d'Italie que l’on peut bien peindre , et il serait presque impossible de le faire autre part aussi bien qu’ici , quand bien même il y aurait en d’autres pays de plus grands génies que dans le nôtre , supposé que ce fût possible , et cela par les raisons que je vais dire. Choisissez un habile peintre d’un autre royaume et dites-hii qu’il peigne ce qu’il voudra et ce qu’il saura le mieux faire; appelez ensuite un mauvais (liscii)le dTle.lie et

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