Tome Second De I.a Première Série
FUAÎVCE, LIBUAIRE-ÉDITEUR,
(^UAI MALAQUAIS, l5.
HISTOIRE
POLITIQUE ET COMMERCIALE
DES ANTILLES
TOME 11
TROISIÈME PABTIE
TnAITANT
DES ÉVÉNEMENTS SURVENUS AUX ANTILLES, SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIV.
EXTRAITS DE SES LETTRES AUX GOUVERNEURS-GÉNÉRAUX DES ILES ET AUX INTENDANTS.
illST. GEN. DES ANT. H.
CHAPITRE I".
ATTAQUE DE TABAGO PAR LE COMTE d'ESTRÉES. — DÉSASTRE DE LA FLOTTE FRANÇAISE AUX ILES D*AVBS, ALLANT A LA CONQUÊTE DE CURAÇAO. — LA MARTINIQUE, LA GUADELOUPE, SAINT-DOMINGUE, JUSQU'EN 1680.
Depuis plus d'un an, Louis XIV désirait sincèrement la paix. Afin d'y conlraindrc ses ennemis, il avait voulu les effrayer par ses succès; et, dans celle année (1677) si glorieuse pour la France, nos armes avaient partout triomphé. Le prince d'Orange, que rien ne pouvait décourager, avait été battu à Cassel, et avait levé le siège de Luxembourg, défendu par Montai qui déjà, en 1672, avait vu les efforts du prince échouer devant son héroïque défense.
ITEstrées non-seulement avait, comme nous l'avons dit, détruit à Tabago la flotte hollandaise, mais encore le même amiral Binkes, qu'on lui avait opposé en Amérique, avait été battu par lui dans plusieurs rencontres.
En Europe, les Anglais, non contents d'avoir forcé Charles II à rompre son alliance avec la France, avaient voulu l'obliger à déclarer la guerre à Louis XIV, et lui en avaient Tait prescrire la loi dans le parlement. Charles, indigné, avait dissout son parlement.
Cependant le prinee d'Orange s'était rendu à Londres; il avait vu la princesse Marie, fille du due d'York.
Marie plut au prince, qui en fit la demande au roi et au due. Charles ne voulait pas faire la guerre à Louis XIV, et, avant tout, demandait que la paix qu'on traitait à Nimègue fût conclue. Le prince refusa de participer aux arrangements projetés. Le roi et le duc persistèrent. Enfin, menacé d'un refus, s'il ne se rendait, il leur dit que dans l'état où étaient les affaires, il prévoyait «que les alliés auraient une paix peu avantageuse, et qu'ils crojratent qu'il avait fait son mariage a leurs dépens. Celle raison lui paraissant décisive, il déclara, en outre, qu'il ne vendrait jamais son honneur pour une femme.
La fermeté du prince convint à Charles, et le mariage fut conclu. Malgré le mauvais vouloir que le prince d'Orange avait, en toute occasion, manifesté à l'égard de la France, il ne put empêcher son monarque de dicter, à Nimégue, les conditions de la paix.
Le 10 août 1678. un traité fut signé avec la Hollande. Le 17, un second traité fut signé avec l'Espagne.
Louis XIV, dont les efforts tendaient vers ce but, ne s'était point endormi sur les suites de ses victoires, et s"il voulait la paix, c'est qu'il la savait surtout utile à la prospérité de ses fies de l'Amérique. Mais, ayant appris par expérience qu'il n'aurait rien à attendre de bon de la part d'un ennemi aussi actif que J'était le prince d'Orange; et puis enfin, étant au fait de tout ce qui se passait en Angleterre, il avait écrit le 27 décembre 1677 à de lilénac :
« Monsieur le comte de Blénac, je fais savoir à monsieur le » comte d'Estrécs, que la résolution que le roi d'Angleterre a » prise, d'assembler son parlement, m'oblige, dés à présent, à » prévenir les ordres que j'estime nécessaires pour la conser- » valion de mes lies de l'Amérique, en cas que, contre toute » apparence, il prît le parti de se joindre à mes ennemis, eteomme » c'est à vous à qui jVi confié un commandement aussi impor- » tant que celui desdites îles, je suis bien aise aussi de vous dire » qu'il faut que vous vous concertiez avec ledit sieur comte » d'Eslrées, avant son départ, sur tout ce qu'il sera nécessaire » pour la défense des îles qui sont sous mon obéissance, et pour » attaquer les Anglais de l'île de Saint-Christophe, en cas que » leur roi ose prendre le hasard d une guerre contre moi. Pour » cet effet, je donne ordre audit sieur comte d'Estrées, de laisser » tous les soldats surnuméraires qui ont été embarqués sur les » vaisseaux qu'il commande, et je veux que vous les incorporiez » dans les compagnies d'anciennes levées qui seront dans les-
» dites fies, ou que vous en formiez de nouvelles, suivant ce que » vous estimerez nécessaire pour le bien de mon service, ordon- » nant à celle fin audit sieur comte d1 Es li ées de choisir enlre » les officiers de vaisseaux, ceux qu'il estimera plus capables de w commander lesdils soldats. Ledit sieur comte d'Eslrées a éga- » lement ordre de laisser tout ce qu'il pourra de munitions et » armes sans dégarnir les vaisseaux qu'il doit ramener en France. » Il faut, sur toules choses que vous vous mettiez en état de vous » défendre par vous-même, car, bien que j'aye intention de vous » envoyer des secours de temps en temps, la guerre que j'ai à » soutenir ne me permettra pas de vous en envoyer sitôt, et il faut » que vous me donniez le temps de remporter des avantages, et » par terre et par mer, sur les Anglais avant que je puisse envoyer » des escadres de mes vaisseaux dansJes Ues» Appliquez-vous » donc à animer les peuples à leur défense commune, tenez la » main à ce qu'ils soient bien armés, distribuez-les par compati g nies, et faites, que s'ils sont attaqués, je sois Rassuré qu'ils fe- » ront une vigoureuse résistance. Je me remets à vous pour ce » qui regarde l'attaque de Sainl-Chrislophe, ne doutant pas que » vous trouviez moyen d'en chasser les Anglais, mais, observez » que je ne veux pas que vous entrepreniez aucune chose » contre les Anglais, en quelque lieu que ce puisse être, que » vous n'en ayez reçu ordre par un bâtiment que je vous dé- » pécherai exprès (1). »
Celle clause était essentielle au repos des colons anglais, les colons français de Saint-Christophe devant êïre tout naturellement disposés à leur faire ta guerre; néanmoins la tranquillité régna à Saint-Christophe, et les elTorls de d'Eslrées, qui était retourné aux Iles, se dirigèrent une seconde fois vers Tabago. Cette conquête ne fut ni longue ni difficile (2).
(1) Volume des Ordres du roi, de 1677, Archives de la marine. Lettres en chiffres.
(2) En lisant la relation ci-jointe, qu'on a extraite des Archives de la marine, on verra combien le hasard servit le comte d'Estrccs.
Nous avions alors à combattre, en Amérique, et les Espagnols et les Hollandais.
Relation de la prise de Vde et fort de Tobago, et des vaisseaux qui se
sont trouves dans le port,
«r De Tabago, le 37 décembre 1677.
» Le Pavillon» avec les vaisseaux qui l'avaient suivi au Cap-Vert, arma à la vue de la Barbade,le 3o novembre. Les Anglais prirent les armes dans tous les quartiers de l'Ile, comme ils ont accoutumé de faire lorsqu'ils voient plusieurs vaisseaux ; et* de notre part, sous prétexte de confirmer au gouverneur que la bonne intelligence continuait toujours entre Sa Majesté et le roi d'Angteterre, l'on y envoya les sieurs de la Boissiire et Matisse Huiliesme, pour s'informer de l'état des ennemis à l'He de Tabago et des travaux qu'ils pouvaient avoir faits depuis la dernière campagne. Ils y furent fort bien reçus et, pendant deux jours qu'ils y demeurèrent, le Bourbon, PEmérillon arec ta Maligne, joignirent le Pavillon, et l'on apprit de M. de Blénac, qui s'était embarqué sur le Bourbon, que le Belliqueux et le Brillant pourraient encore tarder quelques jours à paraître, quoiqu'ils dussent apporter près de six cents soldats ou habitants. On estima toutefois qu'il ne fallait pas différer à aller à Tabago prévenir les nouvelles que les Hollandais pouvaient recevoir de la Barbade, et s'emparer de la descente avant qu'ils eussent songé à la défendre.
» C'était une des grandes difficultés que M. le vice-amiral (le comte d'Estrées) appréhendait dans cette entreprise, estimant que les ennemis se seraient peut-être corrigés de la faute qu'ils firent la dernière campagne.
* De sorte que, dans la pensée de leur dérober la descente, les vaisseaux ayant mouillé, le 6 décembre, à une rade éloignée de deux lieues du fort, il détacha, dès le soir, 55o hommes et en donna le commandement à M. le comte de Blénac, ayant sous lui les sieurs de Chaboissière, de Bleor et de Brevedant, et le nombre d'officiers nécessaires suivant le détachement pour occuper, dès la nuit ou à la petite pointe du jour, un poste fort avantageux, et qui aurait vu par derrière )ts ennemis s'ils s'étaient fortifiés à une anse nommée des Palmistes, qui est le lieu le plus commode pour la descente.
» On a su par des prisonniers qu'ils avaient résolu de la défendre, et que, le 7 au matin, ils avaient détaché deux cents hommes qui avaient même marché pour cet effet ; mais qu'ayant appris que nos troupes étaient descendues un peu devant la pointe du jour, ils étaient rentrés dans le fort un moment après.
j» M. le marquis de Grancey. comme premier officier-général, avait désiré d'être chargé de cette action ; mais la nécessité de régler le poste de chaque vaisseau et de les faire mouiller ensuite en Tordre de bataille pour être en état de soutenir en même temps un combat de mer et continuer l'attaque du fort, si l'escadre de Hollande, que l'on avait sujet d'attendre, avait paru, ne permit pas de le laisser mettre pied à terre ce jour-là.
De Blénac tenla, dans le couranl de 1678, une entreprise contre l'Ile de la Trinité. Le Vassor de Latouche, avec deux cents
» Le 7 et le 8, on fit descendre le reste des troupes, qui, toutes ensemble, consistaient eu neuf cent cinquante hommes, sans y comprendre les officiers, les munitions de guerre et de bouche, les mortiers, les bombes, les canons, les outils et tout ce qui est nécessaire pour une attaque, qui est un attirail presque infini lorsqu'il en faut faire le transport à force de bras et sur le dos des hommes, par un chemin d'une lieue et demie, qu'on a été obligé de faire dans les bob avec des serpes et des cognées, et de conduire par des ravines et des éminences fort droites, les ennemis ayant ruiné, par de grands abattis celui que l'on avait fait la campagne dernière, et les pluies l'ayant inondé en partie; elles ont été si grandes depuis qu'on a débarqué les troupes jusqu'à ce qu'on les ait remises dans les vaisseaux, qu'il est difficile d'exprimer les incommodités que l'on en a reçues ; les officiers-généraux n'en étant pas plus
ce chemin si rude et si difficile, et où il fallait passer quatre ou cinq ravines ou rivières débordées, où il y avait de l'eau quasi jusqu'à la ceinture.
» Le 9, les troupes campèrent toutes sur une hauteur qui n'est qu'à six cents pas du fort, et M. le vice-amiral envoya le sieur Gossant vers le sieur Binkes, pour lui dire qu'il ne pouvait plus souffrir qu'il contraignit les Français à servir de force, et, qu'ayant encore quatre cents prisonniers hollandais entre ses mains, ou de Viapoquo ou du Cap-Vert, il en userait avec la dernière sévérité s'il continuait à violer ainsi toute sorte de droit.
» Il répondit avec beaucoup d'honnêteté et de respect pour le roi, ajoutant que le meilleur témoignage qu'il pouvait donner qu'on ne disait violence à aucun Français, c'est qu'ils étaient employés dans les dehors et se promenaient tous les jours sur le rivage.
» Comme le sieur de Gassant était sur le point de le quitter pour rapporter sa réponse, il le rappela et lui demanda, par une espèce de raillerie, pourquoi M. le vice-amiral ne lui faisait pas l'honneur de le faire sommer comme la campagne dernière. En effet, il comptait beaucoup sur les pluies qui n'étaient pas encore finies, et la garnison était composée de neuf cents hommes et peut-être plus, le commis ayant assuré qu'il donnait tous les jours mille rations, dont il y avait six cents dans le fort ou dans les dehors, et trois cents dans les vaisseaux qui étaient si près de terre que c'était y être.
» Cependant, malgré les difficultés que je viens de dire, on ne manqua pas de mener sur la hauteur trois mortiers, d'y porter des bombes, des carcasses, des munitions de guerre et de bouche, de conduire trois pièces de canon à moitié chemin de la descente, de faire une batterie pour les mortiers à trois cent soixante ou trois cent quatre-vingts pas du fort, qui commença à tirer le 12,
» Comme elle avait été faite avec diligence et dans un endroit couvert de cannes à sucre et d'arbrisseaux, les ennemis ne s'en étaient pas encore
I hommes, y ni une descente, poussa vigoureusement le» E$pa~ gnols, et, après avoir pris les postes les plus avantageux, allait
aperçus le u, lorsqu'un soldai qui alla se rendre leur apprit où eHc était.
• Les ptaîes,qui avaient redoublé, diminuaient les espérances- de beaucoup de gens, et plusieurs croyaient, contre le sentiment de M. le Vice-amiral; qu'il fallait attendre à jeter des bombes, que l'on eût aussi des canons en* batterie, mais outre que c'eut été augmenter le courage des ennemis que de demeurer si longtemps sans rien faire, il jugeait que les bombes devaient faire un grand effet dans un lieu si resserré;
u Le i a dès le matin, les ennemis commencèrent à canonner notre batterie et le camp arec cinq pièces de canon qu'ils avaient trouvées de ce côté là.
» Mais on commanda, sur les dix heures du matin, de tirer des bombes, et la troisième tomba dans le fort, entre une heure et midi, au milieu des poudres, et Et un effet si prodigieux qu'elle enleva Binkes et tous les ofBeiers au nombre de seize, qui dînaient pour lors, avee plus de deux cent cinquante soldats déchirés, étouffés ou brûlés d'une manière extraordinaire.
» M, le vice-amiral, qui dînait chez M. le ceinte de Blénac qui avait relevé M. le marquis de Grancey, fit aussitôt prendre les armes, et avec quatre cent cinquante homme» et ledit sieur comte de Blénac, marcha droit au fort pour empêcher le ralliement des ennemis et se rendre maître des vaisseaux aussi bien que du fort. Tout cela fut fait en moins d'une heure, et il n'eut pas besoin du secours de V Etoile, de l'Hercule et du Bourbon, qu'il avait commandé d'entrer dans le port en cas d'une plus grande résistance.
» Rasmus, fameux corsaire, n'ayant jamais voulu aller dioer dans le fort, après avoir tenté inutilement de rallier les Hollandais épars et fort épouvantés, se mit dans une chaloupe avec quatre ou cinq matelots, et suivit une galiote qui, ayant coupé ses câbles, passa entre les roches. U y a apparence qu'il s'est sauvé dessus, ou qu'il est allé dans sa chaloupe à la Trinité :
» La corvette ^Hirondelle appareilla pour suivre la galiotte, et on les vit si proche l'une de l'autre, que l'on espère qu'elle aura été prise, et que l'on en aura des nouvelles à la Grenade.
a Le Belliqueux et le Brillant arrivèrent le lendemain avec un renfort cV. près de six cents hommes. Tous les officiers ont très-bien servi en cette occasion, et ont donné des marques de leur zèle.
» MM. de Grancey, de Blénac et de Patoulet, commissaire-général, ont eu beaucoup de part aux fatigues et aux soins qui ont contribué à cet heureux succès.
» Comme il serait trop long de nommer ici tous les officiers subalternes qui ont été détachés à terre, on se contentera de dire que lorsque toutes les troupes y ontété jointes, M. le marquis de Grancey les a commandées le premier sous les ordres de M. le vice-amiral, et a été relevé par M. le comte de Menai' ; que l'on avait réglé qu'il y aurait toujours deux capitaines pour s'emparer de la forteresse, lorsqu'il cul le genou fracassé d'un
*
commander les troupes sous les officiers-généraux, et avec eux le sieur de Brévedant, qui étant seul de capitaine de frégate légère, n'en a pas bouge depuis le jour de la descente, et a très-bien servi.
» Le premier jour, les sieurs comte de Sourdis et de Bléor ;
» Le second les sieurs de Suint-Aubin et de la Harteloire ;
» Le troisième, les sieurs de Montortier et de Chaboissière ;
» Le quatrième les sieurs d'Amblimont et du Drot, qui venaient relever lesdits capitaines lorsque la bombe fit son effet ;
a Le sieur Chevalier d'Bervault a fait sa charge avec beaucoup d'activité;
» Le sieur de Combes a montré beaucoup de capacité et d'intelligence ;
» Le sieur Sauvage était destiné pour commander l'artillerie, et le sieur de Belaire, les mineurs. En tout l'on a remarqué beaucoup d'ardeur et' de zèle ; mais l'adresse du sieur Lamdouillet leur a ôté les moyens d'en donner des témoignages aussi considérables qu'ils auraient désiré.
» Nous avons six cents prisonniers, sans compter ceux du Cap-Vert, entre lesquels il y a un ministre, un capitaine, et sept ou huit officiers de vaisseaux cl plusieurs pilotes, un enseigne des troupes de terre, qui descendait du fort par je ne sais quel pressentiment, quand la bombe fit son effet.
» On a pris dans le port le vaisseau de Binkes, de cinquante-quatre pièces de canon, dont il y en a vingt-deux de fonte, et le Précieux; une flûte, nommée le Roi-Daniel, qui est venue de Hollande le 10 du mois de juillet dernier et une petite frégate, qui, dans le temps du combat du mois de mars, était à la Barbade, et en est revenue depuis chargée de vivres.
u Tellement qu'à compter ce que les Hollandais ont perdu dans ledit combat, ou dans cette dernière attaque, on peut a«surer que Tubago leur coûte seize vaisseaux et peut-être deux galiottes, si l'JItrondelle a pris celle à qui elle a donné la chasse, quinze cents personnes qui ont péri par le fer, ou par le feu, et près de six à sept cents par les maladies, au rapport des prisonniers; qu'on a rendu inutile la dépense de près de quatre millions, car, depuis le ai décembre de l'année passée, on a détruit entièrement quatre colonies hollandaises : Cayenne, Aprouague, Viapaquo, et Tabago, et, près les forts du Cap-Vert et de tous les dits lieux, on a eu près de treize cents prisonniers.
w On a trouvé dans le fort quarante- quatre pièces de canon de fer, un mortier de fonte, neuf bombes et trente mille boulets à terre ou dans les vaisseaux; ce que l'on verra plus aisément dans les inventaires de Paloulct, eommissaire-gén éraL
« Le comte u'ESTRÉES. » [ArchU'es de la marine.)
- coup de mousquet, ce qui M perdre courage à ses gens, qui se rembarquèrent (t).
A Saint-Domingue, rétablissement que les Français avaient fait au Cap, et les fortifications qu'ils commençaient à y élever, gênaient les Espagnols. De Puancey apprit qu'ils faisaient contre lui des dispositions d'attaque; il voulut les prévenir, et, les ayant rencontrés, il fit tout ce qu'il put pour les forcer à combattre.
Les Espagnols s'enfuirent et laissèrent la colonie quelque temps en repos. Cependant l'armée navale du comte d'Eslrées se proposait de réparer l'échec que de Baas avait éprouvé à Curaçao, et, pendant que de Puancey cherchait à entreprendre contre les Espagnols des courses, afin de les éloigner de nos possessions de Saint-Domingue, il lui fut porté un ordre du roi qui lui enjoignait de rallier d'Estrées avec douze cents hommes de ses meilleures troupes.
Cette émigration momentanée pouvait devenir funeste aux colons de Saint-Domingue; de Puancey le comprenait, et, afin de ne pas laisser soupçonner son absence, il se présenta d'abord aux ennemis, fil au Cap la levée de ses hommes, et se disposa à exécuter les ordres du roi.
Arrivé à Saint-Christophe, il se récria en apprenant le but de l'expédition projetée, disant, avec juste raison, qu'il était imprudent de dégarnir nos fies pour la conquête d'un pays dont on pourrait facilement s'emparer en le bloquant et en y débarquant seulement trois cents hommes résolus.
D'Eslrées persistant dans sa résolution, l'escadre, formée de vingt vaisseaux* de quelques brûlots et de quelques flibots, fit voile pour Curaçao.
L'ordre désigné pour la marche qu'avaient à suivre les vaisseaux n'ayant pas été changé, malgré l'avis qui fut donné à d'Estrées, que l'on approchait des bas-fonds qui a voisinent les tles d'Avés, dix-huit vaisseaux échouèrent presque simultané-
(1) Labat, vol. 1, page t26.
— liment. Après la perte de ces dix-huit vaisseaux et celle de trots cents hommes qui périrent dans cette catastrophe, les Français et les colons s'estimèrent trop heureux de pouvoir regagner un port où ils se mirent à l'abri (1).
(1) Une lettre de de Méricoart qui assistait à ce désastre, mettra le lecteur au courant de ce déplorable événement.
Relation du naufrage de l'escadre des (les, arrivé à VClt des Oiseaux au mois de mai 1678 par le sieur de Me'ricourt, avec sa lettre du 3 juin 1678.
« La perte de l'escadre que M. le vice-amiral vient de faire est trop grande pour la passer sous silence, comme je fis l'action de l'année passée à Tabago; Monseigneur le marquis saura donc, s'il lui plaît, que :
» 1-e 5 mai, étant mouillés à la rade de Saint-Christophe. M. le vice-amiral me fit l'honneur de me dire de demander à un nommé Jean Douée ce que c'était que les mouillages des rades de Porto-Rico et Curaçao ; ce qu'ayant &it, je rentrai avec le même Douce chez M. le vice-amiral, auquel je pris la liberté de dire ce que je venais d'apprendre, qui fut que, une lieue au vent de Porto-Rico, il y a une rade pour mouiller plus de deux cents bâtiments, è quinze, vingt et trente brasses d'eau, bon fond.
» Pour Curaçao, qu'il est plus difficile» parce qu'il n'y a de mouillage qu'à une anse nommée Sainte-Barbe, qui est environ à deux lieues au vent du fort, où il ne peut mouiller que dix-nuit ou vingt vaisseaux, grands et petits, une ancre à six brasses d'eau tout proche de terre, et l'autre à cinquante brasses d'eau ; après cela plus de fond, et derrière les navires, assez près d'un vent de sud-est, des rochers escarpés. Le même Douce dit que, trois lieues sous le vent du fort, l'on peut encore y mouiller quelques petits bâtiments, desquels on peut aller à-terre avec une planche, n'y ayant pas de fond plas au large.
» Cet homme congédié, je pris la liberté de dire à M. le vice-amiral que le commencement de la campagne lui mira été fort heureux ; que je ne savais pas son dessein et ne le voulais savoir que lorsqu'il le souhaiterait ; mais que, s'il n'entreprenait pas quelque place difficile pour la sûreté des navires, ni éloignée de notre route comme Curaçao, tu même que la saison s'avançait fort, que ce ne serait pas mal fait. 11 me répondit, un peu ému et quasi prêt à s'emporter, qu'il n'avait pas encore déterminé où H voulait aller, que c'était son affaire, qu'il fallait que je me laissasse conduire et que j'étais trop timide. Je pris encore la liberté de lui dire qu'il n'avait pas un pilote dans son bord qui eut aucune connaissance, aux Hes du Sud, où est Curaçao, que, pour moi, je n'y connaissais rien du tout; il me répartit en colère : « Encore une fois, laissezvous conduire, j'aurai des pilotes comme en avaient ceux qui firent les premières découvertes, » — et qu'il voulait appareiller à minuit. L'heure venue, j'entrai dans la chambre de M. le vice-amiral, et lui demandai s'il était encore tes Hollandais, instruits du désastre que nous venions d'éprouver, parurent alors sur les côtes de Saint-Domingue avec
dans le dessein d'appareiller; il me dit qu'oui, et d'aller du côté de la Guadeloupe. Le jour venu, M. le vice-amiral nous dit sur le pont qu'il voulait aller à Curaçao, et que l'on mît le signal de M. le marquis de Grancey pour l'appeler, afin de le lui dire ; ce qui fut fait. Ensuite, M. le vice-amiral commanda que l'on fil route pour Orchilla, et le donna aux pilotes, ainsi que l'on pourra voir par le journal de ceux dont les navires n'ont pas péri.
u Je pris la liberté de représenter à M. le vice-amiral qu'il serait plus sûr, selon moi, d'aller terrir à la Marguerite, qui passe pour être fort saine, tant pour assurer la navigation que pour éviter les dangers des îles qui sont sous le vent; il me répondit qu'il ne voulait pas prendre un si grand tour et que ce serait trop perdre de temps. J'osai encore lui dire que, vent arrière comme il est là, et le courant, c'est un chemin qui est bientôt fait, et que la navigation serait bien plus sure ; il me répartit de ne pas me mettre en peine et de laisser aller à la route qu'il avait ordonnée, et que c'est une autre mer où il n'y a pas s de courants comme aux îles du Vent.
» Le lendemain, je demandai à M. le vice-amiral quand il lui plairait de faire venir un pilote qui connut les terres où nous allions; il me commanda de faire mettre le pavillon de conseil pour appeler les capitaines à bord, ce qui fut fuit; il ne fut pourtant mis aucune chose en délibération ; M. le vice-amiral fit seulement savoir son dessein pour la descente, pour le partage des prises et pour (aire un ban dans chaque vaisseau, afin que tout "le butin fût rapporté à la masse, à peine de la vie.
» Ensuite chacun songea à se retirer à son bord, et, comme je m'informais de pilotes experts pour le pays où nous allions, et que M. le vice-amiral n'y songeait pas, quoiqu'il m'eût fait l'honneur de me le dire, j'appris qu'il en avait un au bord de M. delà Clocheterie et un autre chet M. le chevalier de Nesmond; je fus le dire à M. le vice-amiral, qui me dit qu'il les ferait venir le lendemain, parce que ces messieurs s'en allaient et qu'il voulait employer le temps. Je courus pourtant à l'échelle, où je trouvai encore M. le chevalier de Nesmond, auquel je dis qu'il fallait qu'il prêtât son pilote à M. le vice-amiral, parce qu'il allait devant et qu'il n'en avait aucun expert eu ce pays ; il me témoigna qu'il ne le ferait pas avec plaisir, et dit à M. Delestrille qu'il avait tort de m' avoir dit qu'il en avait un.
» Le lendemain je pris encore la liberté de demander à M. le vice-amiral s'il ne jugeait pas à propos de faire venir un pilote à son bord, parce que cela me tenait fort au cœur ; il me répondit d'appeler M. le Chevalier de Nesmond avec le sien, ce qui me réjouit fort.
» ils vinrent à bord, s'entretinrent avec le vice-amiral, et ensuite il les renvoya ; je n'en ai pas su la raison, si ce n'est que M. le vice-amiral se sentit assez capable,
» Le lendemain j'osai encore prendre la liberté de dire à M. le vicc-amiune escadre assez considérable, et, après avoir enlevé douze navires qu'ils y trouvèrent chargés de tabac, furent accueillis par les habitants avec lesquels ils trafiquèrent.
ral (l'on ne lui parle qu'en tremblant, tant l'un a de peur qu'il ne s'emporte : car il dit des choses si piquantes que l'on en meurt presque de chagrin) de faire venir à son bord le pilote de M. de la Çlocheterie, qui passe encore pour plus expert que l'autre ; il me fit l'honneur de me dire de faire mettre «on signal pour le faire venir avec son pilote, ce qu'ayant fait et amené les huniers afin de lui aider à nous joindre, je descendis à la grand' chambre, d'où, étant remonté peu ne temps après, je trouvai qu'on hissait les huniers tout haut et qu'on déferlait la civadière. ce qu'on ne fait jamais quand l'on appelle quelqu'un qui est derrière soi. Je demandai qui avait commandé cette manœuvre : l'on me dit : M. le vice-amiral. Je lui fis dire que M. de la Çlocheterie ne nous pourrait pas joindre, et qu'au contraire il demeurerait bientôt de l'arrière. Il me répartit qu'il voulait employer le temps et que le lendemain il leur parlerait à tous après la hauteur. Je sorf et me promenant sur le pont, rêvant à tout ce que faisait M, le vice-amiral, un M. Lecorant- Marnuis (qu'il avait pris à Saint-Christophe et fait embarquer sur son bord, «t qui s'entretenait souvent avec lui en particulier sur les cartes) quitta M. le vice-amiral, m'accosta et me dit avec un ris innocent qui me déplut fort : — N'apprehendez-poinl tant, nous vous mouillerons bien. — Je lui répartis : — Vous connaissez donc ces pays- ci ? — 11 me répondit : — Un peu, il n'y a pas fort longtemps que j'y étais. — Je lui répartis. — Tant mieux, vous me réjouissez- fort. — Cela me fit conjecturer que M. le vice-amiral avait pris ce monsieur pour le conduire et qu'il ne le voulait pas dire, le voulant peut-être attribuer à son savoir ; car il s'étudie autant qu'il peut à faire connaître qu'il est très-habile homme de mer.
m La hauteur prise, M. le vice-amiral fit. comme à son ordinaire, faire le point à ses pilotes, point qu'il appelle- ensuite le tien ; car pour moi, comme il est très-persuadé de mon peu de savoir, il ne me fait guère souvent cet honneur-là. Us se trouvèrent, et moi aussi, à vingt et vingt-cinq lieues au nord-nord-est d'Orchilla, un peu est. si bien qu'au sud-sud-ouest, nous devions terrir à Orchilla, qui passe pour être haute et saine ; il n'y eut que Bourdenave, pilote, quise trouva beaucoup plus ouest, parce que, disait-il, ilavait donné toute sa route au sud-ouest ! M. le vice-amiral le gronda fort, et me dit tout haut comme j'entrais chez lui : — « Ce coquin me vient dire toujours des sottises » et le fit sortir rudement. Je n'eus rien à répondre à cela, ne sachant pas qui avait raison ; la suite nous a fait voir que c'était le pilote quoique jeune.
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