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Chapitre Premier
ov tes les parties du monde (du moins au-deça de l’Æquateur) ont esté tant par les anciens que nouveaux explorateurs de terre, Cosmographes et Historiens, représentées aux hommes par Tables géographiques., et amples descriptions historiques, excepté quelques
2 1 1 côtes de la mer du Su, dite Pacifique, et la Nouvelle- France , depuis le Cap-Breton vers la Terre-neuve du Nort jusques en la Virginie, contenant en cet espace environ cinq cens lieues d’étendue de terre arrousée de l’Océan, soigneusement découverte depuis l’an mil six cens trois, par le travail, soin, frais et diligence du sieur de Monts, Lieutenant general pour le Roy en ladite Province, et de ceux qui y ont esté pour lui et comme ses Lieutenans.
Pour ce qui touche nôtre Europe, cela est plus que tres-reconeu, même depuis que les Holandois, cherchans vn passage pour aller à la Chine par le Nort, tournèrent en l’an mil cinq cens quatre- vingts-seze à-l’entour du Pôle, et furent empêchés en leur dessein par les glaces et froidures, et contraints de retourner sans rien faire. Et quant à ce qui est des terres appellées Indes Occidentales, ce que les Hespagnols ont occupé ils l’ont fort exactement dépeint sur leurs Chartes, et en ont écrit des histoires fort amples, et à leur avantage tant qu’ils ont peu, sans y découvrir leurs vices. Mais ce qui est de la Nouvelle-France depuis la Terre-neuve de la Floride jusques à la Terre-neuve du Nort inclusivement, ils ne s’en sont autrement souciés, et ne voyons point qu ils en ayent écrit qu’à veuë de boule, et n’en eussent sceu pertinemment parler n’y ayans point mis le pié (fors en la Floride, où ils ont esté mal receuz des Sauvages du païs, lesquels je nommeray de ce 3 nom commun, quoy qu’ils soient, || sans comparaison, autant humains [que nous), pour argument de quoy je diray seulement que toutes les Tables géographiques sont fausses depuis ladite Terre-neuve de la Floride jusques à la Terre-neuve du Nort, et n’y a aucun Historien qui ait traité véritablement des païs qui sont au-deça du trente-deuxieme degré; quoy. qu’on ait feint des grandes villes et rivières au païs qu’on a appellé d’vn nom Alleman, Norumbega, lequel on a assis par les quarante-cinq degrez.
Donc nostre Roy François premier, parmi les difficulté de ses affaires, désireux d’accroitre le nom Chrétien et François, en l’an mille cinq cens vingt-quatre, donna commission au Capitaine Iean Verazzan, Florentin, pour découvrir les terres des Indes Occidentales au-deça du Tropique de Cancer, à suite de Christophe Colomb, premier autheur de la bonne fortune des Hespagnols, lequel peu auparavant avait découvert ce qui est au-dela dudit Tropique. En execution de cette commission, iceluy Verazzan côtoya tout ce qui est depuis la Terre-neuve de la Floride jusques au quarantième degré (quelques-vns adjoutent jusques au Cap Bret) et en fit son rapport à sa Majesté. Depuis, en l’an mil cinq cens trente-quatre , le Capitaine lacques Quartier, de Sainct- Malo ,, entreprit nouveaux voyages souz l’authorité du même Roy, duquel il a laissé des mémoires pour servir aux Mariniers et Géographes, ayant luy-méme imposé les noms aux iles, || ports, détroits, golfes, 4 nvieres, caps et promontoires qu’il avait découverts’ lesquels pour la pluspart ont esté changés ou omis par les Hespagnols és Chartes Géographiques écrites ou imprimées és lieux de leur domination. Et néantmoins noz Mariniers qui vont à la pecherie soit des Baleines, ou des Morues, sans se soucier de ce que le papier souffre et reçoit, retiennent plus volontiers les noms que nos anciens François ont imposés à ces terres.
Apres Iacques Quartier, nul ne s est mele de découvrir et écrire ce qui est plus avant dans ledit païs, sinon le sieur Champlein, excellent Géographe, lequel depuis l’an mil six cens trois jusques à hui a demeuré préque continuellement en ladite terre que nous appelions Nouvelle-France; et de ses voyages il a ci-devant donné quelque chose au public, que nous avons recueilli en cette Histoire avec d’autres qu’il a fait depuis pour le sieur de Monts jusques au lac des Iroquois, et au grand lac d’oü fluë la grande et nompareille riviere de Canada, à cinq cens lieues, ou environ, de son embouchure.
Bien est vray que quelques-vns, au temps de 1 Admirai de Colligny, poussez de désir d’établir la Religion Chrétienne selon leur doctrine, et ensemble vne Nouvelle-France en ces parties du monde où Dieu n’est point coneu , se sont transportez les vns au Brésil, les autres en la Floride, retournans sur les pas de Yerazzan. Mais leur dessein n’a point
5 reüssi, Il soit par l’envie des Hespagnols, soit par leur propre division et pour avoir voulu suivre leurs fantasies. Neantmoins si ont-ils, comme leurs devanciers laissé des écrits de leurs voyages, par lesquels on peut reconoitre non seulement les moeurs et façons de vivre des peuples où ils ont este , mais aussi les côtes, rades, havres, caps, iles, rochers, battures et rivières des terres qu’ils ont habitées ou
découvertes. jj L
Et d’autant que tant de Mémoires disperses se perdent facilement, et ne peuvent résister au temps de la No vvelle- France. Wïzi 5
qui en fin consomme toute chose , s’ils ne sont ramassés à la façon de ces petits poissons qu’on dit estre consacrés à Venus, pour ce qu’ils naissent de l’ecume des flots, lesquels se voyans exposés à toute sorte d’injure, et en proye à la gourmandise des plus grands, s’assemblent par milliers, et s’entrelassent en tant de pelotons, qu’ils se rendent assez forts pour se garentir de la gueule des coursaires. Ainsi m’a semblé à propos de joindre brièvement, et comme par epitome à la description des derniers voyages faits par les sieurs de Monts et de Poutrincourt en la Nouvelle-France, ce que noz François ont laissé par écrit des découvertes qu’ils ont dés long temps fait és parties Occidentales, depuis que l’avarice a porté les hommes de deçà à la recherche des thresors de cette grande ile Atlantique, qui excede toute l’Asie et l’Afrique ensemblement , et autres moindres iles voisines d’icelle, célébrées par Critias au Timée de Platon: non que |] la Religion avec ce n’y ait pris 6 quelque progrès, comme Dieu sçait tirer du mal vn bien, mais les histoires nous témoignent assez clairement que l’espoir du pillage a esté le premier et le principal but des premiers qui y sont allez.
le veux donc faire vn recueil general de ce que j’ay leu en divers petits traitez et mémoires que j’ay pris tant en la Bibliothèque du Roy qu’ailleurs : ensemble ce que ledit sieur de Monts, Lieutenant de sa Majesté en la Nouvelle-France, a fait et exploité au voyage qu’il y fit en l’an mil six cens trois : et finalement ce que j’y ay veu en l’espace de deux étés et vn hiver que nous avons esté en ladite province , en la compagnie du sieur de Poutrincourt, parmi les peuples rudes et non civilisés, sans police , loy ni religion, qui habitent cette terre, tant pour contenter l’honnéte désir de plusieurs qui dés long temps requièrent cela de moy, que pour employer vtilement les heures que je puis avoir de loisir durant ce temps que l’on appelle des Vacations.
Et quoy que mon sujet semble bas, n’estant pas ici traité d’vn Royaume rempli de belles villes, de beaux palais, de belles tours, enrichi de longue main de beaucoup d’ornements domestics et publics, formillant en peuples instruits en toutes sortes d’arts liberaux et mechaniques, et en vn mot n’ayant ici à discourir sur les sept merveilles du monde, ce sujet toutefois, tel qu’il est, n’est point à rejetterai l’on con- 7 sidéré que ce grand vaisseau de sa- 1| pience Salomon n’avoit point dédaigné de traiter en son histoire naturele des moindres choses d’ici bas depuis le Cedre qui est au Liban jusques âtHyssope qui sort de la paroy , des bestes, des oy seaux, des reptiles et des poissons (i). Et quant ce ne seroit qu’en considération de l’humanité, et que ces peuples desquels nous avons à parler sont hommes comme nous, nous avons de quoy estre in - cités au désir d’entendre leurs façons de vivre et mœurs, veu mémement que nous recevons souvent auec applaudissement les histoires et rapports des choses qui jne nous sont point si étranges , ni tant éloignées de nous : afin que par la considération de leur état et déplorable condition nous venions à remercier Dieu de ce qu’il nous a gratifié par dessus
(i) 3. des Rois, chap. 4., vers. 33.
eux, et dire avec le Prophète et Roy (1) son bienaymé :
A Iacob il donne pour guide Son verbe et ses enseignemens,
Et à la race Israëlide Ses statuts et ses jugemens.
Il n’a fait ainsi pour le reste Des peuples de tout l’Vnivers,
Leur rendant sa loy manifeste Et ses jugemens decouvers.
Car il nous a par sa grâce illuminé de la lumière de son saint Evangile, par son saint Esprit , et par les enseignemens de ses messagers fideles , desquels la voix n’a point encore pénétré jusques-là, sinon depuis ces dernieres années, quasi comme vn éclair tant seulement.
Ainsi nous ne sçaurions moins faire que le || Phi- 8 losophe Payen Platon, lequel remercioit ses Dieux entre autres choses de ce qu’il estoit né à Athènes plustot qu’en quelque autre part : pour autant que là estoit le domicile de toute bonne instruction, civilité et police, le siégé des sciences et des bonnes loix.
Et neantmoins noz peuples de la Nouvelle-France ne sont si brutaux, stupides ou lourdaux que l’on pourrait penser. Et trouve que c’est à grand tort qu’on dit d’eux que ce sont des betes , gens cruels et sans raison. Car je n’y ay point veu de niais comme il s’en trouve quelquefois és païs de l’Europe : ils parlent avec beaucoup de jugement : et pour la cruauté , quand je révoqué en mémoire noz troubles
(1) Psalme 147, vers. 9.
derniers, ie croy que ni Hespagnols, ni Flamens, ni François, ne leur devons rien en ce regard, voire les surpassions de plus de juste mesure. Car ils ne sçavent que c’est de donner le fronteau , de chauffer la plante des pieds, de serrer les doigts, et autres choses plus horribles que je ne veux enseigner. Mais s’ils ont à faire mourir quelqu’vn, ils le font sans supplices excogités. Et diray plus, que sans faire mention de noz troubles, et prenant noz nations de l’Europe en l’état qu’elles sont aujourd’hui, je puis asseurer qu’ils ont autant d’humanité, et plus d’hospitalité que nous, comme nous remarquerons plus à loisir en autre lieu parlans de leurs mœurs et façons de vivre, et comme je l’ay touché en mon Adieu à la Nouvelle- France.
9 || Du nom Gaullois. Réfutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. ' Noé premier Caullois. Les Gaullois peres des Vmbres en Italie. Conquêtes et navigations des anciens Gaullois. Loix marines , justice et victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris. Navigation des anciens François. Refroidissement en la navigation d’où est venu. Lâcheté de nôtre siecle. Richesses des Terres-neuves.
Chap. II
Hlvsievrs anciens, ayans voulu discourir de l’origine du nom Gaullois , se sont escrimés en tenebres , et n’ont point touché au but , soit ou faute de sçavoir l’histoire de la création du monde, ou d’entendre les langues des vieux siècles, ausquelles il faut rapporter l’imposition des noms les plus anciens ; ou d avoir des vrais mémoires des premiers Gaullois. Ce qu aussi n eussent-ils sceu avoir, d’autant que toute la Théologie et Philosophie d’iceux Gaullois consistoit en traditive et sans écriture , de laquelle ils n u soient qu’és choses privées, ce dit César. Or ici nous n avons affaire qu’aux Latins et Grecs, qui seuls ont traité de nôtre antiquité. Quant aux Latins , iceux ne voyans apparence de dériver notre nom d un Coq, signifié par le mot Gallus en leur langue, ils n’en ont voulu rien dire. || Mais les Grecs plus io hardis, lesquels ont broüillé les origines de toutes choses, et icelles remplies de fables, ont écrit qu’un Roy des Gaullois nommé Celtes , et par honneur Iupiter, eut vne fille appellée Galathée, laquelle dedaignoit tous les Princes de son temps, jusques à ce qu’ayant ouï les vertus nompareilles du grand Hercules de Lybie, fils d’Osiris, qui guerroyoit les tyrans de la terre, comme il passoit par le païs des Celtes pour aller d’Hespagne en Italie, elle en devint amoureuse et par la permission de ses parens eut de lui vn enfant, qui fut nommé Galates, lequel surpassa tous les Princes de son âge en force de corps, et grandeur de courage : et ayant conquis beaucoup de provinces par armes , changea le nom de Celtes que son pere avoit donné, et nomma ses subjets Galates. D’autres ont pensé qu’ils avoient esté ainsi appeliez du mot Grec ra).«, qui signifie Laict, pour ce que le peuple Gaullois est blanc et de couleur de laict. Or ces dérivations sont absurdes. Car pour ce qui est de la couleur blanche, il y avoit plus de raison d’appeller ainsi ceux de la grande Bretagne, ou les bas
Allemans. Et puis c’est folie d’estimer que nous ayons pris nôtre appellation des Grecs, desquels au contraire vne partie est appellée de nôtre nom. Pour le regard du mot de Galates , c’est vne invention de la même forge. Car je ne voy que contrariété en tous ceux qui en ont parlé. Pausanias, en ses Attiques, dit que le nom de Galates n’est venu que sur le || tard, et que de grande antiquité les Gaullois auparavant s’appelloient Celtes. Et toutefois Galates , selon Berose, a esté Roy des Gaullois immédiatement apres Celtes. Strabon , au contraire , dit que tous les Galates ont esté appeliez Celtes par les Grecs, à cause du noble estoc de ceux de la province Narbonoise : où il donne à entendre qu’ils estaient Galates devant qu’estre Celtes. Appian tient que les Celtes viennent d’vn Celtes , fils de Polyphemus , qui fut fils de Neptune : ce qui ne se peut accorder avec ce que dit Berose, que Iupiter Celtes fut le neufieme Roy des Gaullois, plusieurs siècles apres Neptune.
Mais je voudroy demander pourquoy les Grecs, pour suivre leurs fantasies , ont changé le nom de Gaullois en Galates, ce que n’ont fait les Romains, plus retenus et plus sobres à broüiller l’antiquité. le croy qu’ils ont eu crainte de se rendre ridicules en les appellant Gaullois par vne (11) double, d’autant que ràpücoç en leur langue signifie Châtré : et ils voyoient les Gaulles formiller en génération. Et de là ont prjs sujet d’imposer le nom de Galates aux Gaullois, à cause du Roy Galates. Et neantmoins Strabon, non autrement scrupuleux, les appelle indifféremment Gaullois et Galates, et ceux de l’Asie Gallogrecs.
N’y ayant donc point d’apparence à ce nom de Galates, il est meilleur de nous arrêter à l’appellation de noz plus proches voisins les Romains, qui nous cognoissent mieux, des- 1| quels sainct Grégoire 12 disoit que Comme ils n’ont pas les pointes etsubtilitez des Grecs , aussi n’en ont-ils pas les heresices. Ils ne sont point si grands broüillons et menteurs. Et pour le nom Gaullois nous avons l’authorité de Xenophon , lequel en ses Æquivoques dit que le premier Ogyges (qui fut Noé) j ut surnommé le Gaullois , pour ce qu’au Deluge du monde s’estant garenti des eaux, il en garentit aussi la race des hommes , et repeupla la terre : De la vient ( dit-il ) que les sages (1) (qui sont peuples de la Scythie Asiatique , c’est à dire de FArmenie, où l’Arche de Noé s’arrêta) appellent un vaisseau de mer Gallerim (d’où le mot de Gallere et Galliote nous est demeuré, et non point de Galerus, comme a voulu dire Erasme, en l’Adage N avis aut Galerus) pource qu’il garentit du naufrage. Caton, au proëmede ses Origines, et autres Autheurs, s’accordent à ce que dessus, disans que Ianus (qui est Noé) vint de Scythie en Italie avec les Gaullois peres des Ymbres (peuples aujourd’hui tenans le Duché de Spolette) , ainsi appeliez d’un autre nom que leurs Peres, mais revenant à même signification. Car en langue Hébraïque et Aramée Gallim signifie Flot, Eau, Inondation; et en langue antique Latine Vmber , ou Imber , signifie Eau et Pluie.
Noé donc repeuplant le monde amena vne troupe de familles pardeça, lesquelles aimans la navigation,
(1) De ces peuples Sages sont venus noz Tolosains dicts Tectosages.
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trouvèrent bon de s’appeler du nom attribué à ce grand Ogyges (c’est à dire Illustre et Sacré), et semblablement à Corneras Gallus (lequel en l’histoire i3 saincte est ap- 1| pellé Gomer), premier Roy des Gaullois, selon Iacques de Bergome en son Supplément des Chroniques, quoy que Berose le face Roy d’Italie, à quoy je ne me puis accorder, puis qu’ils n’en ont retenu le nom.
Ainsi ayans beaucoup multiplié (comme la nation Gaulloise est fécondé), ils se rendirent maitres de la mer dés les premiers siècles apres le Deluge : et devant les guerres de Troye le grand Capitaine Cambaules ravagea toute la Grece et l’Asie, comme le confesse Pausanias en ses Phociques , et ailleurs. Long temps depuis, les Gaullois, affriandis au butin, firent trois armées , dont Brennus l’un des chefs avoit cent cinquante-deux mille piétons, et vingt mille quatre cens maitres de cheval à sa part, chacun desquels avoit deux chevaux de relais, et nombre de Solduriers souz lui, côtoyant toute l’Asie par mer aussi bien que par terre. Strabon (i) fait mention d’autres grandes conquêtes des Tectosages, Tolistobogiens et Trocmiens, peuples Gaullois, lesquels occupèrent la Bythinie, Phrygie, Cappadoce et Paphlagonie, souz vn nommé Leonorius , lequel y institua douze Tetrarches semblables à noz douze Pairs de France. Et de ces conquêtes parle aussi Pline (2), lequel dit qu’ils avoient cent nonante-cinq villes et et principautés.
1 3 delà Novvelle- France.
Au reste ils avoient leurs loix marines si bien ordonnées , que les nations étranges se conformoient volontiers à icelles, comme faisoient les Rhodiens, au récit de Strabon , lesquels || avoient emprunté 14 de noz Marseillois les loix marines desquelles ils vsoient. Ce qu’ils avoient fait d’autant plus volontiers qu’ils voyoient iceux Marseillois vivre justement, et ne souffrir aucuns pyrates sur la mer, ayans (ce dit le même Strabon) de grans magazins bien fournis de toutes choses necessaires à la marine et pour battre les villes, ensemble infinies dépouillés des victoires par eux obtenues durant plusieurs siècles contre les pyrates susdits. Et Iules César parlant de la civilité des Gaullois et de leur façon de vivre, laquelle ils ont enseignée aux Allemans, dit que la cognoissance des choses d’outre mer leur apporte beaucoup d’abondance et de commoditez pour l’vsage de la vie.
Et ne faut penser que cette ardeur de naviger ait esté enclose dans la mer du Levant. Car le pais de Portugal portant le nom de Port des Gaullois, témoigné assez qu’ils ont aussi couru sur l’Océan. En mémoire de quoy la principale ville du Royaume des Gaullois porte encore aujourd’huy la Nauire pour sa marque. Voire je pourray bien encore ici mentionner la pointe d’Angleterre, qui s’appelle Cornu Galliœ , Cornuaille, ce qui ne peut provenir que des navigations des Gaullois.
Mais comme par la vicissitude des choses tout se change ici bas, et les siècles ont je ne sçay quelle nécessité (pour n’vser du mot de fatalité) née avec eux de suivre le gouvernement des astres instrumens delà providence de |j Dieu, les Gaullois ont quel- i5 quefois par occasion laissé refroidir cette ardeur de voguer sur les eaux, comme lors que les Romains semer ent la division entr’eux, et s’emparèrent par ce moyen de leur Etat, et depuis, quand les François, Gots et autres nations dechirerent ce grand Empire ja cassé de vieillesse, et tout rempli d’humeurs vicieuses et corrompues de longue-main. Mais par-apres aussi, selon les occurrences, ils ont repris leurs premiers et anciens erremens, comme lors qu’on a publié les Croisades pour le recouvrement de la terre Saincte; environ lequel temps, sçavoir en l’an mil deux cens quatre-vingts, pour éviter la peine de creer tous les jours des Admiraux extraordinaires, et par commission, pour envoyer sur la mer et conduire l’armée Françoise en l’Orient, fut l’Admirauté de France erigée en titre d’Office par le Roy Philippe surnommé le Hardi, fils de sainct Loys, et deferée au Sire Enguerran de Couci, troisième du nom en cette famille , premier Admirai de France en la qualité que j’ay dit.
Or, comme vn malade pressé de la douleur qui le violente oublie aisément les exercices ausquels il souloit s’occuper estant en pleine santé, ainsi les François par-apres occupez sur la défensive aux longues guerres qu’ils ont eues contre les Anglois dedans leurs propres entrailles et au milieu de la France, ils ont laissé derechef alentir cette ancienne ardeur en la navigation, qui ne s’est pas aysément 16 r’echauffée depuis, || n’estant à peine la France relevée de maladie, que voicy naitre d’autres guerres par la gloutonne ambition de deux, voire trois nations, qui ne se promettoient rien moins que d’emporter
1 5 de la Novvelle- France.
chacune vn fleuron de cette Gorone , à la faveur et des forces de l’Empire et des pillages du Pérou. Quoy que ce soit, la plus puissante partie en a tiré de bonnes pièces, lesquelles jaçoit qu’elles se puissent justement débattre, toutefois ce ne seroit sans beaucoup de difficultez. Et depuis ce temps les differens pour la Religion, et les troubles estans survenus, noz François parmy ces longues alarmes ont esté tellement occupés, qu’en vne division vniverselle il a esté bien difficile de viser au dehors, faisant vn chacun beaucoup de conserver ce qui lui estoit acquis, et vivre chez soy-méme.
Neantmoins parmi toutes ces choses, noz Rois n’ont pas laissé de faire des découvertes avec beaucoup de dépense en diverses contrées et en divers temps, je ne diray pas depuis qu’on a osé franchir l’Océan (car noz Gaullois et François dés plusieurs siècles ont familier le voyage des Terres -neuves), mais depuis qu’on a passé la Zone torride et eu connoissance des régions Antarctiques, et Antichthones, ausquelles toute l’antiquité a creu n’y avoir point de passage, c’est à dire estre impossible d’y parvenir. Et eussent fait davantage si nos Admiraux François se fussent pieu à la marine, ou n’eussent esté empêchés ailleurs et embroüillés en noz guerres civiles. Car encores que les Rois 1 1 bien souvent ne soient que trop 1 7 poussez d’ambition pour commander à toute le terre, et à des nouveaux mondes, s’il estoit possible, d’autant que (comme dit le Sage) La gloire et dignité des Roisgit en la multitude du peuple (1), si ont-ils besoin de
(1) Proverb. 14.
ï6 Histoire
gens qui les secondent , voire qui les enflamment à vn beau sujet, où principalement il y a apparence de faire chose qui peut reüssir à la gloire de Dieu, et n’y va point du détriment d’autrui. Et en cela nôtre siecle est en pire condition que les precedens pour ce regard, d’autant que combien que par la grâce de Dieu nous jouissions d’vne bonne paix , que le Roy soit redouté, et ait des moyens autant que pas vn de ses prédécesseurs, que l’établissement d’vn Royaume Chrétien et François soit facile és régions Occidentales d’outre-mer, et qu’il y ait des hommes immuables en cette resolution d’habiter la Nouvelle-France, d’où ils ont rapporté les fruicts de leur culture, comme sera dit en son lieu , neantmoins il ne se trouve quasi personne (j’enten de ceux qui ont crédit en Cour) qui favorise ce dessein, non point de parole seulement en privé, moins envers sa Majesté. On est bien aise d’en ouïr parler, mais d’y aider, on ne s’entend point à cela. On voudrait trouver les thresors d’Atabalippa sans travail et sans peine, mais on y vient trop tard, et pour en trouver il faut chercher, il faut faire de la dépense , ce que les grans ne veulent pas. Les demandes ordinaires que l’on nous fait , sont : Y a-il des thresors , y a il des Mines d’or 18 et d’ar- 1| gent? et personne ne demande : Ce peuple-là est-il disposé à entendre la doctrine Chrétienne? Et quant aux Mines il y en a vrayement, mais il les faut foüiller avec industrie, labeur et patience. La plus belle mine que je sçache c’est du blé et du vin, avec la nourriture du bestial. Qui a de ceci , il a de l’argent. Et de mines nous n’en vivons point. Et tel bien souvent a belle mine qui n’a pas bon jeu.
Au surplus, les Mariniers qui vont de toute l’Europe chercher du poisson aux Terres-neuves, et plus outre, à huit et neuf cens lieues loin de leur païs, y trouvent des belles mines sans rompre les rochers, éventrer la terre, vivre en l’obscurité des enfers (car ainsi faut-il appellerles minières où l’on condamnoit anciennement ceux qui meritoient la mort); ils y trouvent, dis-je, des belles mines au profond des eaux, et au traffic des pelleteries et fourrures d’Ellans, de Castors, de Loutres, de Martres, et d’autres animaux, dont ils retirent de bon argent au retour de leurs voyages, ausquels ils ne se plairaient point tant s’ils n’y sentoient vn ample proffit. Ceci soit dit en passant pour ce qui regarde la Terre-neuve , laquelle jaçoit qu’elle soit peu habitée et en vn climat assez froid , neantmoins est recherchée d’vn grand nombre de peuple qui lui va tous les ans rendre hommage de plus loin qu’on ne fait les plus grands Rois du monde, lesquels on caresse et honore bien souvent plus pource qu’ils sont riches et peuvent enrichir les autres, que || par devoir. Ainsi en fait-on 19 à cette terre, laquelle estant en cette qualité tant vtile, il faut estimer que celles qui sont en plus haute élévation de Soleil sont beaucoup plus à priser et estimer, d’autant qu’avec l’abondance de la mer elles ont ce qu’on peut esperer de leur culture, sans mettre en considération les mines d’or et d’argent, desquelles nôtre France Orientale se passe bien, et ne laisse pas d’estre aussi florissante que les païs desquels elle est environnée. De quoy nous parlerons plus amplement ci-apres , selon que le sujet se présentera.
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\ 1
Conjectures sur le peuplement des Indes Occidentales , et conséquemment de la Nouvelle-France comprise sous icelles.
Chap. III
e scay que plusieurs, étonnez de la découverte des terres de ce monde nouveau qu’on appelé Indes Occidentales, ont exercé leur esprit à rechercher le moyen par lequel elles ont peu estre peuplées apres le Deluge : ce qui est d’autant plus difficile que d’vn pôle à 1 autre ce monde-là est séparé de cetui-cy d’vne mer si large, que les hommes ne l’ont jamais (ce semble) ni peu, ni osé traverser jusques à ces derniers siècles, pour découvrir des nouvelles terres : du moins il n’en est point mention en tous les livres et mémoires qui nous ont 20 esté laissez par l’Antiqui- 1| té. Les vns se sont servi de quelques Prophéties et révélations de l’Ecriture saincte ^i) tirées par les cheveux, pour dire les vns que les Hespagnols, les autres que les Iuifs dévoient habiter ce nouveau monde. D autres ont pensé que c’estoit vne race de Cham portée là par punition de Dieu, lorsque iosué commença d’entrer en la terre de Chanaan , et en prendre possession, 1 Ecriture saincte témoignant que les peuples qui y habitoient furent tellement épouvantez, que le cœur leur faillit à tous : et ainsi pourroit estre avenu que les majeurs et ancestres des Ameriquains et autres de delà ayans
(i) Abdias, chap. i, vers. 2$ et 4; Esd. 13, vers. 45,46, x9
DE LA N O WELLE - F RANCE.
esté chassez par les enfans d’Israël de quelques contrées de ces païs de Chanaan, s’estans mis dans des vaisseaux à la mercy de la mer, auraient esté jettez et seraient abordés en cette terre de l’Amerique. Chose qui semble estre confirmée par ce qui est écrit en la Sapience dite de Salomon (i), à sçavoir que les Chananéens, avant l’entrée des enfans d’Israël en leur terre, estaient anthropophages, c’est à dire mangeurs de chair humaine , comme sont plusieurs en cette grande étenduë de païs. Et pour les aider encore à dire , j’adjouteray que plusieurs des Ameriquains sautent par dessus le feu en faisant leurs invocations à leurs Démons, ainsi que faisoient les Chananéens. Mais il y a des raisons encores plus probables que celle-ci, entre lesquelles je diray que ceux-là ne se sont point éloignez de la vérité, qui ont estimé que quelques mariniers, marchans et passagers surpris de quelque fortunal de vent en mer Il à la violence duquel ilz n’auroient peu résister’ 21 auraient esté portés en cette terre, et là par aventure auraient fait naufrage, si bien que se trouvans nuds, ils auraient esté contraints de vivre de chasse et de pecherie, et se couvrir des peaux des animaux qu’ils auraient tués, et ainsi auraient multiplié et rempli cette terre telement quelement (car il n’y a préque que les rives dp mer et des grandes rivières habitées, du moins aux premières terres qui regardent la France, et sont en même parallèle), si bien qu’ores qu’auparavant ils eussent quelque conoissance de Dieu, cela peu à peu s’est évanouï, faute d’instructeurs, comme nous voyons qu’il est arrivé en tout le monde de deçà peu apres le Deluge. Et plusieurs accidens echeuz de cette façon, tant de la partie de l’Orient que du Midi et du Nort, et des païs y interposés, peuvent avoir causé le peuplement de cette terre Occidentale en toutes parts.
Ce qui n’est point sans exemple, même qui nous est familier. Car, en l’an mil cinq cens quatre-vingt dix-huict, le sieur Marquis de la Roche, gentilhomme Breton, prétendant habiter la Nouvelle- France, et y asseoir des colonies Françoises, suivant la permission qu’il en avoit du Roy, il y mena quelque nombre de gens, lesquels (pource qu’il ne connoissoit point encore le païs) il déchargea en l’ile de Sable, qui est à vingt lieues de terre ferme vn peu plus au Su que le Cap- Breton, c’est à sçavoir par les 22 quarante-quatre degrez. Cependant il s’en alla || reconoitre et le peuple et le païs , et chercher quelque beau port pour se loger. Au retour il fut pris d’vn vent contraire qui le porta si avant en mer, que sefvoyant plus prés de la France que de ses gens, il continua sa route pardeça, où il fut peu apres prisonnier és mains du Sieur Duc de Mercure, et demeurèrent là ses hommes l’espace de cinq ans, vivans de poissons et du laictage de quelques vaches qui y furent portées il y a environ quatre-vingts ans , au temps du Roy François I. par le Sieur Baron de Leri et de Sainct-Iust, Vicomte de Gueu, lequel ayant le courage porté à choses hautes, desiroit s’establir par-delà, et y donner commencement à vne habitation de François; mais la longueur du voyage l’ayant trop ong temps tenu sur la mer, il fut contraint de décharger là son bestial, vaches et pourceaux, faute d’eaux douces et de pâturages. Et des chairs de ces animaux, aujourd’hui grandement multipliés, ont aussi vécu nosdits François en ladite ile, tout le temps qu’ils y ont esté. Enfin le Roy étant à Rouen, commanda à vn pilote de les aller recueillir lors qu’il irait à la pecherie des Terres-neuves. Ce qu’il fit, et d’vn nombre de quarante ou cinquante, en ramena vne douzaine, qui se présentèrent à sa Majesté vétuz de peaux de loups-marins. Voilà comme les peuples Sauvages se sont formés. Et qui eût laissé là perpétuellement ces hommes avec nombre de femmes, ils fussent (ou leurs enfans) devenuz semblables aux || peuples de la Nouvelle- France, et eussent peu à 23 peu perdu la conoissance de Dieu. Et sur cette considération je pourrais m’écrier avec l’Apôtre sainct Paul (i) : O profondeur des richesses, et de la sapience , et de la connoissance de Dieu ! que ses jugemens sont incompréhensibles, et ses voyes impossibles à trouver! Car qui est- ce qui a coneu la pensée du Seigneur, ou qui a esté son Conseiller ?
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The end
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