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Chapitre Premier
De Bordeaux à Dakar. — De Dakar à Loango.
SOMMAIRE
Démarches préliminaires. — Le journal la Gironde et M. Gounouilhou.
— Préparatifs de départ. — Mon compagnon de route. — En mer. — La C'orogne, Vigo et Lisbonne. — Dakar. — Mes laptots sénégalais.
— La côte d'Afrique. — Le Gabon : Libreville. — Le cap Lopez. — ■ A Loango!
Comment m'est venue l'idée de mon voyage à travers l'Afrique, je vais l'expliquer brièvement à mes lecteurs.
En mars 1888, je me trouvais à Rome auprès de M. Savorgnan de Brazza, et pendant le mois que je passai dans son palais de la Via Uniiltà, notre conversation roula bien souvent sur cette terre d'Afrique à laquelle nous rattachaient l'un et l'autre tant de souvenirs. Un soir, dan* une causerie intime, je lui exprimai mon étonnement de ce que les Français, peuple de marins et de voyageurs, n'eussent jamais songé à traverser le continent noir.
— Voudriez-vous par hasard tenter ce tour de force? me demanda M. de Brazza en riant.
^ TJUYIER. — MON VOYAGE.
— Pourquoi non? lui répliquai-je sur le môme ton. La France est-elle donc inférieure aux autres nations, et ne peut-il se trouver chez nous un homme capable de suivre la trace des Livingstone et des Stanley?
M. de Brazza me mit sous les yeux toutes les raisons qui s'opposaient à une semblable entreprise : il évoqua les souvenirs de ma famille, de mes vieux parents, de mes enfants. Mais, en dépit de la valeur de ces arguments, je ne voulais rien entendre, et, voyant qu'il ne goûtait pas mes idées, je donnai un autre tour à la conversation.
Quelques jours après, poursuivi de nouveau par cetle obsession de tous les instants, je relisais une lettre que m'écrivait, le 10 octobre 1886, le savant secrétaire général de la Société de géographie de Rochefort, M. le D1' Bourru, et je me disais que puisqu'un homme de sa valeur adoptait mon projet et le regardait comme réalisable, j'aurais tort de me considérer comme battu.
J'écrivis au directeur de la Gironde, M. Gounouilhou, et lui exposai de mon mieux le but que je désirais poursuivre, lui demandant s'il consentirait à m'aider dans l'accomplissement de mon entreprise.
Bientôt, dévoré d'une fiévreuse impatience et me sentant incapable de tenir en place, je partis pour Bordeaux, avec l'intention d'aller soutenir moi-même mon projet.
M. Gounouilhou m'accueillit avec sa bonhomie habituelle; il consentit à discuter ce projet, et il me lit, je dois le dire, les objections les plus sages; mais il eut beau me représenter le sort qui serait réservé aux miens si je venais à disparaître, il eut beau insister sur la responsabilité qu'il assumait lui-même, rien ne put me convaincre, et je le suppliai de faciliter mon voyage.
Quelques instants après, j'eus la joie de le voir accepter mes raisons, et une heure plus tard, nous prenions joui pour aller ensemble à Paris.
DE BORDEAUX A DAKAR. <J
Là, nous vîmes tour à tour le ministre de l'instruction publique d'alors, M. Lockroy, puis le sous -secrétaire d'État aux colonies, M. de La Porte. Nous nous heurtâmes à des fins de non -recevoir assez mal déguisées : les dépenses énormes des divers budgets, le temps qu'il faudrait aux
G. GOUNOUILHOU, DIRECTEUR DE LA " GIRONDE "
diverses commissions pour étudier ma proposition, les interminables démarches que j'aurais à faire pour n'aboutir peut-être à rien, etc. Gela nous renvoyait aux calendes. Pour mettre fin à tous ces ennuis, M. Gounouilhou déclara qu'il prendrait à sa charge les frais de l'expédition.
Je voulus cependant tenter une nouvelle démarche
4 TJÏIYIKR. — MON VOYAGE.
auprès de M. de Brazza, alors de retour à Paris; mais là comme ailleurs j'échouai.
Fatigués de ces tergiversations qui menaçaient de s'éterniser sans résultat, nous allâmes demander une audience à M. Carnot, qui nous l'accorda sur l'heure.
Le Président de la République parut s'intéresser vivement à nos projets, et la conséquence de cette visite fut que quelques jours après, je recevais un télégramme du ministère de la marine m'avisant que toutes les mesures étaient prises pour faciliter ma mission, que les laptots sénégalais demandés par moi m'étaient accordés, et que le budget colonial se chargeait de l'achat des instruments que j'avais sollicités. De plus, le gouvernement du Congo était invité à me fournir une embarcation à -vapeur, si c'était possible pour arriver jusqu'aux Falls.
Peu après, une lettre de M. de La Porte me confirmait cet encourageant télégramme. Pourtant, comme de son côté M. de Brazza m'écrivait qu'il ne pouvait dire s'il y aurait un bateau disponible et me laissait entrevoir qu'il ne pourrait me conduire au delà de l'Oubangui, l'affaire restait bien chanceuse.
Ne voulant cependant pas renoncer à mon projet, je m'adressai alors au gouvernement belge pour lui demander son appui. Le général Strauch, alors grand chef du nouvel État africain, consulté à cet égard, répondit d'une façon tellement évasive, que j'aurais eu le plus grand tort de compter sur un secours efficace de ce côté.
— Enfin, je verrai là-bas, lorsque je me trouverai sur les lieux, me disais-je. Mais je n'étais pas sans inquiétude à ce sujet.
Pendant que je faisais toutes ces démarches, les commandes allaient leur train, et de tous côtés arrivaient dans les bureaux de la Gironde les marchandises que je devais emporter avec moi : savons, pommade, couteaux, sonnettes
DE BORDEAUX A DAKAR. 5
barrettes de cuivre, cotonnades, perles de couleur; rien n'y manquait.
Une autre question restait encore à résoudre : Gomment exécuterais -je mon voyage? Partirais -je seul?
Je ne m'étais arrêté à rien de précis à cet égard, lorsqu'un Jour je reçus une lettre d'un ami avec lequel j'avais vécu
EMILE WE1SSEMBDRGER.
naguère au Grand -Ghaco, à l'époque même où l'infortuné Dr Grevaux y mourait assassiné. Je n'hésitai plus. M. Emile AYeissemburger, de La Rochelle, m'était connu : je savais qu'il me suivrait jusqu'au bout, et que là où j'irais, il irait. Je tiens à présenter en quelques mots au lecteur mon malheureux ami :
b TRIVIER. — MON VOYAGE.
Emile Weissemburger, né à La Rochelle le 8 janvier 1849, lit ses études au lycée de cette ville. Son père était de Saverne, en Alsace. Son instruction terminée, on l'envoya à Strasbourg. A vingt et un ans, il s'engagea aux chasseurs d'Afrique où il fit sept ans de service. Il parcourut ensuite l'Allemagne, et se trouvait en Autriche, à Vienne, lorsque la mort de son père le rappela à La Rochelle.
Pris de l'amour des voyages et possédant une certaine aisance, il partit pour le Rio de la Plata, où je le trouvai en 1881. Pendant quatre mois il navigua avec nous sur le haut Parana « pour voir du pays ».
Après deux ans d'absence, il revint en France, puis en Algérie où il séjourna de nouveau une année. L'annonce de mon voyage lui remit en tète ses goûts de jeunesse, je l'associai à ma fortune, et le 20 août 1888, tous nos préparatifs terminés, nous montions à bord de la Nertlie, qui devait nous conduire à Dakar.
Après une navigation de vingt-quatre heures, nous jetions l'ancre devant La Corogne. Ce joli port de la Galice est entouré par une ceinture de montagnes bleues qui descendent jusqu'à la mer. Le coup d'œil de cette rade merveilleuse est de toute beauté. Nous y séjournâmes fort peu de temps, et quelques heures plus tard La Corogne n'était plus qu'un point perdu dans l'espace : nous filions à toute vapeur.
Successivement, nous passons devant le vaste estuaire d'Ares, nous reconnaissons l'étroit goulet du Ferrol, ce port militaire de l'Espagne, et notre paquebot, inclinant sur bâbord, se mit à longer la côte dentelée qui se prolonge jusqu'au cap Villano.
A notre arrivée dans la baie de Vigo, il faisait nuit noire; je n'ai donc point à en parler en ce moment.
Le jour suivant, nous étions à Lisbonne. Le chef-lieu de l'Estramadure portugaise est trop connu, la description en
DE DAKAR A LOANGO. /
a été faite trop souvent, pour que je vienne ajouter une impression, à coup sur trop hâtive, à toutes celles qui en ont été données. Je n'en dirai donc rien aujourd'hui.
En quittant Lisbonne, la Nerthe mit le cap sur la côte occidentale de cette Afrique que je brûlais de revoir, et qui bientôt allait devenir mon « véritable champ de manoeuvre ». Chaque tour d'hélice nous rapprochait de cette tern* à laquelle je voulais faire connaître le nom de la France, et je sentais mon cœur bondir à cette pensée! Je me jurai alors de mourir à la tâche plutôt que de renoncer à la mission que je m'étais donnée. Adieu donc à la vieille Europe! Adieu à la famille! Adieu à nos amis!
Le 29 août, à cinq heures du soir, nous prenions terre à Dakar. Les trois laptots sénégalais que j'avais demandés au département de la marine étaient prêts à me suivre. Je fus charmé de l'air d'intelligence qui se lisait sur leur visage, et ma première impression fut excellente.
Que le lecteur me permette de les lui présenter.
J'aurais voulu faire cette présentation par rang- d'âge, mais seuls les parents de mes hommes eussent été capables de me renseigner à cet égard, et encore n'est-ce pas bien sûr. Tout ce que j'ai pu constater, c'est qu'ils étaient jeunes, admirablement découplés et — ce qui ne gâte rien dans un pays où l'ivrognerie est à l'ordre du jour — ils étaient marabouts, c'est-à-dire ne buvaient que de l'eau.
Le matin du départ, mes laptots étaient trois; le soir, je n'en comptais que deux. — Celui qui me parut le plus intelligent s'appelait « Ali N'dyaye »; l'autre répondait au nom de «Baba N'dyaye». Les N'dyaye sont fort nombreux au Sénégal, et je suppose que c'est un terme générique qui sert à désigner une caste quelconque. Quant à mon troisième laptot, Mahmadou Baba, il avait manqué son embarquement à Dakar : j'ai dû, pour ne pas retarder mon voyage, laisser à
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TUIYIER.
MON VOYAGE.
terre ce serviteur qui, dans mon esprit, devait devenir le chef de mon escorte, car j'avais remarqué en lui une intelligence fort éveillée... Ce sont toujours les retards qui font manquer une entreprise, et, avant de quitter la France, je m'étais promis de ne me laisser retarder par aucun obstacle.
BABA. ALT.
Mes deux laptots étaient originaires du haut fleuve, l'un de Podor, l'autre de Bakel. Us avaient déjà servi et fait la campagne du Fouta-Djalon : c'était un passé. Tous les deux parlaient convenablement le français. Bref, j'étais très satisfait et j'entrevoyais l'avenir sous les auspices les plus favorables.
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Le 4 septembre, à neuf heures du matin, je m'embarquais, avec Emile et mes laptots, sur le steamer Cameroon, qui devait nous conduire au Gabon. Notre bulldog Salem, embarqué à Bordeaux, faisait également partie de l'expédition.
Désormais, mon escorte était formée : mon lieutenant Emile, et les deux indigènes devaient seuls constituer ma modeste troupe, et je me faisais fort de traverser le continent mystérieux en pacificateur et en ami.
Mon intention n'est pas de m'arrêter sur tous les points cependant si intéressants de la côte d'Afrique, surtout au point de vue commercial : le cadre de ce volume ne comporte pas d'aussi longs développements, que je réserve pour un travail plus complet. J'ai hâte d'arriver à Loango, où commencera réellement le voyage fait pour le compte du journal la Gironde.
Nous touchâmes successivement à Sierra-Leone, où nous pûmes voir appliquer, dans toute sa rigueur, cette fameuse loi anglaise qui, si elle traite parfois un peu cavalièrement la logique, sert si bien la cause de la colonisation ; à Monrovia, pays de la mollesse et de l'oisiveté; au village de Grand Sester et au cap des Palmes, où nous prîmes un certain nombre de ces engagés noirs, nommés Krooboys, qui sont les travailleurs de la côte d'Afrique; enfin, à Accra, capitale de la « Côte d'Or », où est établi le siège du gouvernement anglais.
Le 16 septembre, nous étions à Bonny, sur le Niger, autrefois centre important, aujourd'hui bien déchu de son ancienne splendeur. Il y a dix ans, en effet, Bonny était le principal dépôt de tous les produits du delta nigérien : ses factoreries étaient alors des plus florissantes; mais à l'heure actuelle elles sont devenues absolument méconnaissables. La visite au village indigène qui, en langage noir, s'appelle
(y Acoloma», méprit à* peu près tout mon temps; puis je revins à bord du Cameroon, bien décidé à ne plus bouger jusqu'au moment du départ.
Bientôt, nous faisions route pour le vieux Galebar, dont les neuf factoreries, échelonnées sur les bords du fleuve, ont un aspect fort pittoresque : c'est là le pays de ces plantureuses négresses aux mamelles pendantes, que l'on gave comme des oies, sous prétexte d'augmenter leur distinction et d'accroître leurs charmes. Dans ces étranges contrées, une de ces femmes colosses qu'on montre chez nous dans les foires ne manquerait certes pas d'être proclamée reine de beauté par les peuplades enthousiasmées.
Nous mouillâmes ensuite devant Santa Isabeïla, capitale de l'Ile Fernando-Po; puis à Camerâos; et enfin, le 29, nous prenions terre à Libreville.
Je venais au Gabon pour la quatrième fois. A part une certaine étendue de territoires mal délimités, le pays gabonais est exclusivement occupé par les indigènes : Boulous, Bakalais etPahouins. Nos véritables possessions n'ont guère que six milles d'étendue, et, bien que la souveraineté de la France soit reconnue partout, nous n'avons réellement à nous que les établissements de Libreville.
A l'extrémité ouest du petit centre qui porte ce nom s'élève la mission catholique; en revenant vers l'est on rencontre quelques factoreries, ainsi que le Plateau, ou habite le gouverneur. Si l'on continue à suivre la roule longeant la plage, on arrive à Glass : c'est en cet endroit que furent établis les premiers comptoirs européens; c'est à Glass, également, que se trouvent les maisons de commerce étrangères. Enfin, à une faible distance, à Baraka, on trpuve la mission évangélique américaine.
Il y aurait des chapitres à écrire sur les mœurs des indigènes du Gabon ; mais ce serait dépasser le cadre que je
DE DAKAR A LOANGO. Il
me suis tracé. Qu'il suffise de savoir que chez eux la polygamie est en faveur et que la débauche règne en maîtresse : peu leur importe, en effet, la question d'honneur! Pourvu que le vice leur rapporte, ils ne demandent pas autre chose. Leur costume est réduit à sa plus simple expression, et ils ne s'inquiètent pas s'ils offensent ou non les lois de la pudeur. Outre qu'ils fument à outrance la liamba1, ils s'enivrent encore d'alougou (eau-de-vie), et les femmes partagent avec les hommes ces deux passions, qui leur sont presque toujours funestes.
Le 29 octobre, avant de quitter le Gabon, j'allai rendre visite au lieutenant-gouverneur, M. le Dr Ballay, qui me communiqua la dépêche suivante, reçue de Paris :
« Marine à Gouverneur, Gabon.
» Ne conduise/ pas Trîvîer au delà Oubangui. »
Cette dépèche émanait du sous-secrétaire d'État aux colonies!... Avant mon départ de France, M. de La Porte m'avait pourtant bien promis son appui pour me faire conduire jusqu'aux Falls! Malgré cette nouvelle entrave, je n'en résolus pas moins de pousser en avant, d'arriver coûte que coûte, et le 30 octobre nous étions à Mandjy, l'établissement français du cap Lopez.
Je ne ferai que mentionner, en passant, Cette-Cama et Mayumba; le premier point n'est que trop célèbre, on le sait, par les nombreux sinistres maritimes qui s'y produisent ebaque année.
Le 9 novembre, par un brouillard intense, nous arrivions enfin devant Loango, et le lendemain, à sept heures trente, je prenais pied sur le sol africain.
1 La liamba ou Ucmba est la fleur séchée du chanvre. Elle provient ci» partie de l'Angola.
CHAPITRE II De Loango à Brazzaville (Stanley-Pool)
SOMMAIRE
Loango, son port, son commerce, son climat. — Formation des caravanes. — La question de l'esclavage. — Les chefs indigènes John Dick, Makosso, Mabongo. — La forêt du Mayomba. — Je deviens médecin. — Les postes français de la route : Ludima-Niari, Boanza, Comba. — Arrivée à Brazzaville.
Abritée de la houle du large par la pointe indienne et par un banc de rochers qui s'étend au nord, la plage de Loango peut être considérée comme la meilleure et la plus sûre de toute cette partie de la côte. Partout ailleurs, la mer brise avec une telle force que, la plupart du temps, la sortie en pirogue est impraticable.
Une petite lagune, limitée par un banc de sable, sépare Loango de la mer; et, comme il arrive fréquemment que ce banc se prolonge à l'infini, les embarcations trouvent fermée la route du large. En pareil cas, force est d'attendre qu'une nouvelle coupure se produise; mais, comme l'attente pourrait être fort longue, l'administration prend les devants et se charge elle-même de remédier à cet état de choses.
Loango qui ne se livre à aucun commerce spécial, est l'entrepôt des marchandises européennes que l'on dirige, de là, sur le haut Congo afin de les échanger contre de l'ivoire; c'est la tête de ligne, le point de départ de toutes les cara-
ROUTE DE LOANGO A BRAZZAVILLE
Profil de la route de Loango à Brazzaville
Echelle en hauteur : un millimètre vaut dix mètres.
Les hauteurs ont été prises
partie à l'hypsomètre, partie au baromètre.
varies qui vont ravitailler les comptoirs du Pool. Autrefois l'ivoire de l'intérieur s'écoulait exclusivement par la route «orientale et était dirigé sur Zanzibar. Il n'en est plus de même aujourd'hui, et une bonne partie des pointes (c'est le aiom que l'on donne aux défenses d'éléphants) s'embarque -sur l'Atlantique.
Ma première impression sur Loango a élé des meilleures. Je considère ce point de la côte comme bien supérieur au Oabon. Élevée d'environ 50 mètres au-dessus du niveau de la mer, la ville de Loango reçoit la brise du large, chargée de molécules fraîches et salines. N'eussent été les faces noires qui m'entouraient, je me serais presque cru en France. A l'ombre, dans ma chambre, la température ne dépassait pas 28 degrés centigrades : c'était, on le voit, fort supportable. Tout autour de ma « villa », je pouvais, en me promenant sous la véranda, apercevoir les grands vallonnements de terrain couverts d'herbes vertes qu'émaillaient par places les boutons d'or et les pervenches du pays. A mes pieds grondait la mer bleue, presque toujours déserte, tandis qu'à l'horizon du nord-est j'entrevoyais les gorges rougeàtres du Quilou.
De tous côtés, des milliers d'oiseaux au plumage noir velouté et à la gorge blanchâtre sautillent sur les tiges herbeuses que leur poids léger fait fléchir. Je m'amuse à leur jeter du riz; mais les folâtres n'y prennent seulement pas garde, préférant à mes largesses le suc qu'ils retirent <les plantes en les piquant près des nervures. L'idée barbare m'est venue d'en tirer quelques-uns; mais ils étaient si gentils, si gracieux sur leurs frêles rameaux, ils avaient l'air de trouver la vie si bonne, que je n'eus pas le cœur de troubler leurs ébats.
Emile, lui, n'avait pas de ces pudeurs-là, et la poésie le laissait absolument froid. Depuis notre arrivée, en effet, il ne perdait pas une seule occasion d'aller à la chasse. Je me hâte d'ajouter qu'il revenait presque toujours les main? vides. La cause en était-elle à la rareté du gibier ou à \\n manque de coup d'œil de la part de mon ami? C'est une question 'que je ne veux pas élucider.
A l'entrée, Loango est port franc, c'est-à-dire qu'on n'y perçoit aucun droit de douane. C'est seulement à la sortie que le caoutchouc et l'ivoire achetés dans la contrée passent sous les fourches caudines de la gabelle. La vie y est d'un bon marché relatif, ce qui se conçoit aisément, puisque lc> marchandises venues d'Europe ne sont grevées d'aucun droit. Quant à la nourriture que l'on trouve dans le pays, elle se compose presque exclusivement de poisson, de langoustes, de pintades et de légumes, ces derniers fournis en grande partie par la mission catholique.
Enfin, c'est de Loango que partent les caravanes qui se dirigent vers le haut Congo. C'est à Loango que j'ai forméla mienne.
Pour peu qu'on ait sous la main des contremaîtres habiles, ils ont bientôt fait de se procurer des porteurs. Us se répandent dans les villages et racolent ici cinq hommes,, là dix, plus loin davantage. Chaque contremaître se met à la tète de trente porteurs; ces derniers s'engagent au prix de 40 francs par charge de 30 kilogrammes à porter à Brazzaville. Sur cette somme de 40 francs, ils ont à se nourrir. La longueur du voyage et les difficultés de la route feront peut-être paraître ce prix peu exagéré; mais, en y réfléchissant, on voit qu'il augmente de 1,333 francs celui de la tonne de 1,000 kilogrammes. Si, à ce chitfre déjà élevé, on ajoute les avaries de la route, le bris des colis, les vols commis par les porteurs, on en arrive bientôt à une dépense beaucoup trop forte, étant donné le peu de valeur des marchandises dont on se fait suivre.
Tous les travailleurs s'engagent au mois; et, naguère encore, ces engagements étaient l'occasion d'interminaî L-s disputes. Le noir ne connaît rien à notre système de numération; son facteur ne vient pas, à époques fixes, lui présenter le calendrier de la nouvelle année. Aussi, a-t-il imaginé un moyen de mesurer le temps sans payer tribut à la mémoire de Grégoire XIII. Ce moyen consiste dans l'emploi d'une corde à nœuds : à chaque pleine lune, l'engagé fait un nœud; autant de nœuds, autant de mois gagnés dont on lui doit compte, selon lui.
Naturellement il se produisait toujours au bout de l'an un écart d'une trentaine de jours entre l'engagiste et son serviteur. Ne voulant pas entendre raison, ce dernier portait la question devant l'autorité compétente, qui se donnait un mal infini pour expliquer au noir qu'il avait tort, et qui, û bout d'arguments, se voyait réduite à le renvoyer peu convaincu. Aujourd'hui, bien à contre-cœur, les indigènes se sont enfin rendu compte de la différence qui existe entre le mois lunaire et le nôtre : c'est un progrès à constater.
C'est pendant mon séjour à Loango que j'appris, par les journaux, la croisade noire due à l'initiative privée de l'archevêque d'Alger. Voici, à ce sujet, ce que j'écrivis alors dans mes notes de voyage :
« Certes, personne ici ne peut s'empêcher de rendre hommage au caractère du nouveau Pierre l'Ermite; mais on considère comme une utopie irréalisable, du moins pour le moment, cet élan de charité du prélat algérien. Avant de tenter l'entreprise dans cet intérieur africain encore si fermé à la civilisation européenne, avant de vouloir empêcher la chasse à l'homme sur les bords du Victoria-Nyanza, du Tanganika, du Nyassa et autres lacs du centre, il me semble qu'il serait plus rationnel de commencer par la côte.
» On a beau dire, l'esclavage existe partout, aussi bien dans les possessions anglaises que dans les colonies françaises et allemandes. Ce ne sont pas les blancs qui vendent ou achètent la chair humaine; mais il n'est noir de quelque importance qui ne possède un nombre assez considérable d'esclaves, au vu et au su de tout le monde.
» Il ne faudrait pas croire, du reste, que la condition du nègre est aussi malheureuse qu'on veut bien se le figurer. L'esclave de la côte est libre d'aller, de venir, de s'absenter sans qu'il lui soit fait aucun mal1. Il appartient à la famille de son maître et appelle ce dernier « papa ». Le maître a le droit d'en faire ce qu'il veut, de le vendre, de le louer, de le prêter ou de le remettre en garantie d'une dette à payer, et seul il touche l'argent gagné par son esclave.
» De temps en temps, quelques brimades rappellent à ce modèle des serviteurs qu'il n'est pas libre; mais ces corrections paternelles sont assez rares; et, somme toute, le sort de l'esclave est doux. Aussi, entend-on ce malheureux, qui n'a jamais connu la liberté, crier, pleurer et se lamenter si on veut la lui donner. Libre, où irait-il? Il n'a ni case, ni champ, ni famille. Libre, il n'a rien à manger, et, pour se procurer des aliments, il volera dans une propriété quelconque de quoi subvenir à ses besoins, délit qui le fait de nouveau condamner à l'esclavage à vie. C'est, d'ailleurs, ce à quoi tendent tous ses actes. »
Le cardinal Lavigerie trouvera des fonds, je n'en doute pas; il trouvera également une petite armée pour sa croisade, c'est encore possible. Mais, après? que feront ces hommes, dans un pays nouveau pour eux? Que n'auront -ils pas à souffrir sous ce soleil de feu, au milieu de marigots pestilentiels? Que deviendront les blancs qui, croyant trouver en Afrique une porte de sortie à la misère qui les étreint en Europe, devront se contenter pour nourriture de quelques racines de manioc ou d'un peu de farine de millet?
En voulant aller trop vite, l'archevêque d'Alger va fermer
* Nous verrons plus loin au'il en csl de même pour celui de l'intérieur.
— je le crains — la porte de l'Afrique aux Européens, caries indigènes verront désormais dans tout voyageur un adepte ou un défenseur de ses idées et le traiteront en adversaire. L'esclavage sera aboli, on peut l'espérer, mais seulement lorsque le sol africain sera sillonné de commerçants qui répandront autour d'eux des idées pacifiques destinées à germer avec le temps!
L'indigène de Loango est plus civilisé, ou plutôt moins sauvage que ses congénères de la côte d'Afrique, et c'est à lui que l'on s'adresse lorsqu'on a besoin d'un tailleur, d'un blanchisseur ou d'un cuisinier. Mais, en dépit de ses talents, je n'aime pas ce type obséquieux. Jamais il ne salue sans se prosterner jusqu'à terre; il pousse l'humilité jusqu'à la bassesse; et, quoique ayant l'air de considérer le blanc comme un être d'essence supérieure, il ne manque pas de le dévaliser lorsque l'occasion s'en présente.
Enfin, le JO décembre, rien ne me retenant plus désormais, je serrais une dernière fois la main à M. Erhmann, notre sympathique résident, et, escorté de quelques amis, je me meltais en marche pour commencer ce voyage qui devait aboutir à l'océan Indien.
En quittant Loango, je poussai un soupir de satisfaction: j'étais mon maître enfin!
Une heure plus tard, je m'arrêtais à Mafouca-Bayonne. Cette étape était prévue, car la plus grande partie de mes porteurs appartenaient à ce village, et je ne pouvais, à franchement parler, les arracher à leurs familles sans leur donner le temps de se livrer aux épanchements de la dernière heure. Je devais me résigner, et je le fis sans maugréer.
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, lous mes bagages étaient remisés dans une méchante petite case que le chef me céda moyennant l'abandon d'un modeste miroir et de quelques perles de couleur. Ce chef, nommé John Dick, parle l'anglais. Dès qu'il me vit venir, il s'avança à ma rencontre, et, après les salamalecs d'usage, me tendit un ...rand registre sur lequel, me dit-il, les voyageurs de passage avaient l'habitude d'inscrire leur nom. J'eus la curiosité de lire quelques-unes des annotations laissées par mes prédécesseurs, et je vis que, selon les uns, le vieux chef était un excellent homme, tandis que les autres le représentaient comme un ivrogne fieffé. Connaissant assez bien les noirs de cette région, je me rangeai sans peine à l'avis de ces derniers. J'apposai donc sur le registre une phrase des mieux senties, et. je me débarrassai de John Dick en lui octroyant un léger cadeau; après quoi, nous primes nos dispositions pour la nuit.
Les nouvelles installations sont toujours ennuyeuses, en quelque pays que l'on se trouve : tout est emballé, et l'on ne sait où prendre ce dont, on a besoin. On cherche un couteau, par exemple, et c'est sur le tabac que l'on met la main. Nous eûmes beau fouiller de notre mieux, nous en lames pour nos frais : nos conserves n'étaient pas là! Un porteur d'un autre village les avait sans doute emportées plus loin.
Soyons sans inquiétude, demain nous les aurons!... Oui, maths en attendant, que mangerons- nous ce soir? Il est encore trop tôt pour serrer la boucle de son ceinturon. Mes Japtots ont bien un peu de riz; mais, du riz, c'est assez maigre! Enfin, on s'en contentera, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement! De dépit, Emile part pour la chasse, et deux heures plus tard, je le vois reparaître, brandissant d'une main une pintade, de l'autre une tourterelle. Sauvés! nous sommes sauvés! Et c'est sans nous faire prier que nous nous régalons de cette manne céleste, que nous préférons à tout le riz du monde!
Cette abondance de vivres survenant après la perspective d'un repas plus que frugal, me fit immédiatement songer à la célèbre devise : Nil desperandum ! Désormais ce sera la ïiôtre. Certes nous aurons de rudes moments à traverser; mais, au milieu des plus dures épreuves, nous nous dirons que tôt ou tard nous prendrons notre revanche contre la mauvaise fortune, et, cet instant venu, nous n'en serons que plus heureux. D'ailleurs, avec un peu de philosophie, un grain de bonne humeur et ce fonds de gaité gauloise qui ne nous abandonne jamais, on passe partout. Et nous nous chargeons de le prouver!
Rien de bien particulier à dire sur Mafouca. Ce village est trop près de Loango pour qu'il ait un cachet spécial. Un noir qui parle anglais, français ou portugais, n'est plus un type à peindre. Il a forcément les vices de chacun des pays •ou il a vécu sans en avoir les qualités : Anglais, il aime un peu trop le gin; Portugais, il rançonne sans pitié le voyageur; Français, il est galant envers le beau sexe. Et quel ïieau sexe! De hideuses créatures aux mamelles pendantes, a la toison laineuse, aux lèvres épaisses, et dont la peau huileuse dégage une odeur repoussante: tels sont ces êtres déshérités qui paraissent avoir été créés uniquement pour rfionner un semblant de raison à la thèse du philosophe Darwin!
La moyenne de mon baromètre altimétrique porte à lc20 mètres l'altitude de Mafouca. C'est peut-être à cette élévation que je dois de pouvoir dormir ce soir sans moustiquaire. Ah! je serai bien gardé cette nuit! On ne m'a donné qu'une case : je l'ai prise. Emile a suspendu son hamac sous l'avancée de mon toit : il ne sera pas mal. Ali et Baba couchent sur leur natte étendue à terre, et au pied de mon îii, veille mon chien Sultan, qui remplace le pauvre Salem, que nous avons. du renvoyer en France pour cause d'anémie. Quant à mes deux domestiques, je ne sais où ils sont allés: voir leurs parents, sans doute, ce qui n'est pas petite affaire, car m ne saurait se faire une idée du nombre de frères que
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