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Avant-propos
C'est pendant notre première année d'internat dans le service des enfants idiots, arriérés et épileptiques de Bicêtre, dirigé par notre excellent maître le I)r Bourneville, que nous tenons à remercier ici des documents qu'il nous a libéralement fournis, que nous avons commencé ce travail. Etant resté, depuis cette époque, attaché à cet hôpital, soit comme interne, soit comme conservateur du Musée pathologique, nous avons pu continuer nos recherches sur ce sujet pendant près de quatre ans. La forme que nous avons adoptée pour cette étude ne nous a pas permis de donner des observations détaillées et complètes qui n'auraient eu aucun intérêt. Notre but n'était pas, en effet, d'élucider tel ou tel point de la psychologie des idiots et des imbéciles; de montrer le plus ou moins de fréquence n AVANT-PROPOS
de telles de leurs particularités psychiques, mais de faire une étude d'ensemble. Bien loin de rechercher les cas particuliers ou curieux, nous nous sommes attaché au contraire à dégager, autant que faire se pouvait, les traits généraux et caractéristiques de leur psychologie, et de faire ainsi en quelque sorte le portrait, non de tels ou tels idiots ou imbéciles, mais de l'idiot et de l'imbécile en général. De même lorsqu'on écrit la psychologie humaine, ce n'est pas celle d'un plus ou moins grand nombre d'hommes particuliers, étudiés séparément, mais celle de l'homme quelconque.
Il n'entrait pas dans notre plan d'étudier la question du délire chez les idiots et les imbéciles. La psychologie normale de ces sujets nous a semblé suffisamment vaste à elle seule, et assez complexe par elle-même pour ne pas la compliquer encore davantage.
Nous n'avons pas, même en nous limitant ainsi, la prétention d'avoir atteint notre but. Cette étude n'est et ne saurait être qu'un essai, imparfait par conséquent, sujet à rectifications, et renfermant beaucoup de lacunes. Mais c'est le premier de ce
AVANT-PROPOS m
genre, à notre connaissance, qui ait été tenté en cette matière1. Ce motif qui nous a décidé à l'écrire nous sera peut-être un titre à l'indulgence de ceux qui le liront.
1. La bibliographie de l'Idiotie, assez pauvre en France, très riche au contraire en Amérique et en Angleterre, est composée surtout de documents sur les causes, les classifications, les signes physiques, l'auatomie pathologique et l'éducation des idiots. On s'occupe peu du côté psychologique, ou on répète ce qui a été dit déjà, quoique en Allemagne on commence à étudier les troubles intellectuels de ces sujets. Mais ces travaux sont encore bien rares. Je tiens à adresser ici tous mes remerciements à M. Boyer. instituteur des enfants de Bicêtre, pour les précieux renseignements qu'il nous a fournis sur beaucoup de points de notre sujet.
PSYCHOLOGIE
DE L'IDIOT ET DE L'IMBÉCILE
(ESSAI DE PSYCHOLOGIE MORBIDE)
Chapitre Premier Généralités Et Classifications
SOMMAIRE : Difficultés du sujet. — L'idiotie n'est pas une entité clinique. — Parallèle de l'intelligence des idiots avec celle d'enfants normaux . — Variabilité des causes et multiplicité des lésions de l'idiotie. — Parallèle de l'intelligence des idiots avec celle des animaux. — Principales définitions de l'idiotie de l'imbécillité. — Classifications proposées par les auteurs et bases de ces classifications. — Le degré de l'attention peut servir de base à une classification.
Les auteurs qui se sont le plus occupés de l'idiotie, soit dans des mémoires spéciaux, soit plus rarement dans des traités didactiques, ont insisté surtout sur les troubles physiques que présentent les idiots. Quant aux troubles psychiques, ils se sont contentés d'indiquer la marche à suivre pour les étudier, ou de décrire différents types d'idiots, et
I c'est tout. Aucun deux n'en a fait une analyse approfondie suivant les préceptes et l'ordre qu'ils indiquaient, et la plupart sont restés dans des généralités telles, que tous ceux qui ont vu de près des idiots, sans études philosophiques ou scientifiques spéciales, pourraient en dire autant, car elles peuvent presque se résumer en ceci, que l'idiot est un être dépourvu d'intelligence et de sentiment, ce que tout le monde sait.
Aussi n'est-ce pas sans une crainte motivée que nous nous sommes hasardé à tenter à notre tour l'étude de l'état mental des idiots et des imbéciles. En présence des difficultés qu'elle offre, nous avons facilement compris pourquoi les auteurs s'étaient bornés à en indiquer les grandes lignes, sans l'entreprendre eux-mêmes. Ces difficultés tiennent à bien des causes. Les montrer excusera peut-être le résultat incomplet auquel nous sommes arrivé, et servira en même temps à indiquer les points sur lesquels il faudra par la suite porter le plus son attention pour tâcher d'en tirer quelques fruits meilleurs.
La première difficulté à laquelle on se heurte, c'est que l'idiotie n'est pas une entité clinique, et qu'il est impossible d'en tracer un tableau unique. On peut faire la psychologie complète de l'homme normal doué de toutes ses facultés. Mais l'idiot est un être anormal, et anormal à des degrés si variables qu'on est forcé d'y reconnaître plusieurs types. De sorte que la description de l'état mental d'un idiot du type le plus inférieur ne saurait être la même que celle d'un idiot du type le plus 'élevé. L'idiot n'est pas un être à part; c'est une classe d'individus dans laquelle on observe toutes les nuances; et il est aussi difficile de marquer la caractéristique qui sépare l'idiotie profonde de l'idiotie lé-
MÉTHODES D'ÉTUDE 3
gère, que celle-ci de l'imbécillité, et celle-ci encore de l'arriération et de la débilité mentale.
Ce qu'on pourrait tenter pour mesurer l'état mental des idiots, c'est de chercher à quel âge correspond chez un enfant normal le développement psychique qu'on observe chez eux. Nous avons, en effet, à cet égard, aujourd'hui, grâce aux travaux de Tiedemann, Preyer, Sikorski, Perez, etc., des données assez précises et concordantes. On a donc des points de repère. Mais de nouvelles difficultés surgissent.
Pour que cette méthode fût applicable d'une façon au moins suffisante, il faudrait que la cause de l'idiotie fût, pour ainsi dire, unique. Si c'élait, par exemple, un arrêt de développement cérébral, on pourrait presque à coup sûr, dire, d'après l'état intellectuel observé, à quel âge l'idiotie serait survenue. L'idiotie la plus profonde serait congénitale, et plus tard elle serait apparue, plus l'enfant serait développé intellectuellement. Malheureusement, il est loin d'en être ainsi. Tout d'abord, en effet, l'idiotie congénitale n'est pas forcément complète et incurable, et elle présente tous les degrés comme l'idiotie acquise. De plus les lésions qui produisent l'idiotie sont extrêmement variées1 et ne consistent pas le moins du monde en un simple arrêt de
1. M. Bourneville distingue les formes suivantes : 1° Idiotie symptômatique de l'hydrocéphalie {idiotie hydrocéphalique) ; 2° Idiotie symptômatique de înicrocéphalie {idiotie microcéphalique); 3° Idiotie symptôuiatique d'un arrêt de développement des circonvolutions ; 4° Idiotie symptômatique d'une malformation congénitale du cerveau, {porencéphalie, absence de corps calleux, etc.) ; 5° Idiotie symptômatique de sclérose hyper trophique ou tubéreuse; 6° Idiotie symptômatique de sclérose atrophique : a. sclérose d'un hémisphère ou des deux hémisphères; b. sclérose d'un lobe du cerveau ; c. sclérose de circonvolutions isolées; d. sclérose chagrinée du cerveau (?) ; 7° Idiotie symptômatique de méningite ou de méningo-encéphalite chronique (idiotie méninqitique) ; S0 Idiotie avec cachexie pachydermique, ou idiotie myxœdémateuse .
développement. Or, suivant que la lésion causale est plus ou moins étendue, plus ou moins profonde, l'idiotie est plus ou moins grave, et surtout l'intelligence est inégalement touchée. Il devient dès lors impossible de prendre pour terme de comparaison l'intelligence d'un enfant normal dont le développement des diverses facultés est dans un rapport presque constant.
Mais l'impossibilité théorique d'un tel parallèle saute aux yeux dès qu'on veut le réaliser, et l'on est frappé alors de la différence qui existe entre un enfant non encore complètement développé et un idiot même très éduqué. L'enfant a en germe toutes les facultés et le pouvoir de les développer. Elles surgissent spontanément à mesure que son cerveau s'organise. Chez l'idiot, il faut aller les chercher au fond même de l'intelligence, et une fois qu'on est arrivé à les développer et à les façonner un peu, on doit appliquer tous ses efforts, non pas tant à les développer davantage qu'à les maintenir au degré où on les a amenées. L'enfant se meut spontanément, l'idiot est un automate qui se meut suivant l'impulsion qu'on lui donne. Un enfant peut comprendre une chose et ne pas savoir la faire, un idiot peut la faire et ne pas la comprendre. Quand l'enfant sait faire une chose, c'est qu'il la comprend, et la preuve, c'est qu'il cherche à la modifier suivant les circonstances ou même par besoin de varier son activité. L'idiot fait automatiquement les choses et s'arrête dès qu'il survient le moindre obstacle qu'il ne sail comment vaincre. Aussi, quoique les actes soient en apparence le meilleur critérium de l'intelligence et du sentiment chez les individus normaux, on arriverait à des conclusions tout à fait erronées si on voulait juger d'après eux du degré d'idiotie. A notre sens, et après bien des essais, nous pensons donc que la comparaison de
DIFFICULTÉ DE DESCRIPTION 5
l'état psychologique des idiols avec celui des enfants normaux, ne saurait mener à aucun résultat intéressant et est même impraticable.
Ce qu'on ne peut faire avec l'intelligence humaine, serait-il possible de le tenter avec l'intelligence des animaux, et de chercher dans la série animale un être dont le développement intellectuel fut l'équivalent de celui de telle ou telle variété d'idiots? Pas davantage. L'intelligence des animaux peut être aussi restreinte qu'on voudra, elle sera toujours normale dans son développement et comparable à elle-même. L'idiot est un monstre au point de vue psychologique comme il l'est souvent au point de vue physique, et les monstres ne sauraient comporter une description uniforme. Rien de ce qui est dans l'idiot n'est normal. Il n'y a pas seulement diminution dans la quantité, il y a modification dans la qualité des facultés.
En somme, description d'ensemble impossible parce que les idiots forment un groupe très diversifié, description comparative avec l'état psychologique des enfants normaux impossible, non plus qu'avec l'intelligence des animaux, parce que l'idiot, même éduqué, est un être anormal qui n'a pas d'équivalent absolu au point de vue psychologique dans la série animale normale.
Cette difficulté dans la manière de décrire l'état mental des idiots n'a rien qui doive surprendre, si on jette un regard sur celle qu'ont eue les auteurs à trouver une définition simple de l'idiotie et de l'imbécillité. L'énumération de quelques-unes des principales montrera combien l'abondance cache ici la pauvreté réelle. Peut-être serait il juste d'ajouter qu'il était bien difficile d'en donner une bonne.
Aussi Séguin, qui, cependant, se vantait d'être le premier à avoir bien connu l'idiotie, et dont le livre, excellent pour tout ce qui concerne le traitement physique et moral, est une diatribe continuelle contre les médecins, n'a pas de peine à critiquer, avec une suffisance qui fait souvent sourire, toutes les définitions de ses prédécesseurs. Mais quand il en vient lui-même à en proposer une nouvelle, on est surpris de voir qu'elle ne vaut pas mieux que les autres. Il s'efforce de substituer aux définitions négatives, une définition positive en disant : l'idiotie est une intelligence mal servie par des organes imparfaits; mais il craint de n'être pas entendu, et il n'insiste pas, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire, s'il avait cru dire juste. Du reste, la façon dont il comprend l'idiotie, et sur laquelle nous aurons à revenir à propos des symptômes psychologiques, est si singulière qu'elle dépare considérablement son étude médico-philosophique de l'idiotie.
Lorsque des hommes compétents se sont heurtés à cette simple définition depuis près d'un siècle, il nous parait bien inutile d'insister et d'en proposer à notre tour une nouvelle, qui aurait toute chance de ne pas valoir mieux. Tout le monde se comprend quand on emploie le terme d'idiot, et c'est là le principal. On ne lui a pas donné de synonyme, et c'était le seul moyen de lui laisser sa clarté.
Mais revenons à nos définitions de l'idiotie.
Si l'idiotie était une affection une dans son essence, son histoire tiendrait dans sa définition. Si aucune définition n'est applicable à tous les cas, cela prouve qu'il n'y a pas une idiotie, mais qu'il y a seulement des idiots. Eh bien ! cette difficulté que l'on a de caractériser en peu de mots l'état de ces idiots, n'est rien à côté de celle qu'on rencontre à chercher des différences caractéristiques entre leurs dif-
DEFINITIONS 7
férenis types, et cela par cette seule raison que nous donnions tout à l'heure, qu'il y a pour ainsi dire autant de types que d'idiots et que chaque idiot est un monstre particulier.
Nous ne pouvons regarder comme définitions les appellations données par les anciens auteurs à l'idiotisme, comme on disait avant Esquirol, telles que : amentia de Sauvage, imbecillitas ingenii de Sagar; fatuitas îngenii de Vogel, morosisûe Linné, démence innée de Gullen et Fodéré, stupiditas de Willis, etc. La première vraie définition semble être celle Pinel : abolition plus ou moins absolue soit des fonctions de l 'entendement , soit des affections du cœur, définition qui peut aussi bien s'appliquer à la démence avec laquelle l'idiotie était du reste encore confondue à cette époque.
Pour Esquirol *, c'est un état particulier dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais développées; définition inexacte puisque l'idiotie est loin d'être toujours congénitale. i
Belhomme2 s'en rapproche beaucoup quand il dit que c'est un état constitutionnel dans lequel les fonctions intellectuelles ne se sont jamais développées. Et tous deux ajoutent : ou n'ont pu se développer assez pour que l'idiot ait acquis les idées, les connaissances que l'éducation donne aux individus placés dans les mêmes conditions que lui.
Ailleurs Belhomme définit l'idiotie proprement dite : un état dans lequel il y a oblitération des facultés affectives et intellectuelles, et l'imbécillité, un état dans lequel les facultés ne se sont développées que jusqu'à un certain point, ce qui empêche les individus qui en sont atteints de s'élever
1. Esquirol, Traité des maladies mentales.
2. Belhomme, Essai sur l'Idiotie. 1824.
au degré de développement intellectuel auquel parviennent ceux qui, placés dans les mêmes conditions, ont le même âge, le même sexe et' la même fortune.
« Il est fâcheux, dit-il, de changer d'expression pour désigner les nuances d'une même maladie. Le mot idiotie auquel on ajouterait l'épithète complète ou incomplète ne suffirait-il pas? Cependant comme le terme imbécillité désigne bien limpuissance de l'esprit qui empêche l'homme de pouvoir penser, je le conserverai, quoique à regret. » Nous éprouvons moins de regret que lui, car pour nous, l'imbécillité, tout en se rapprochant sous beaucoup de rapports de l'idiotie, nous semble un état absolument distinct et dans ses manifestations et dans ses conséquences.
L'idiotie, dit Séguin1, est une infirmité du système nerveux qui a pour effet de sousfraire tout ou partie des organes et des facultés de V enfant à V action de la volonté, qui le livre à ses instincts et le retranche du monde moral. L'idiotie semble, d'après cela, être la lésion, la cause et non l'effet. De plus cette définition est inexacte : les idiots profonds, complets, n'ont absolument aucun instinct, et ce n'est en tout cas pas la perte de la volonté qui fait d'un enfant un idiot, comme il le croit et l'affirme positivement. Ne dit-il pas en propres termes : « L'idiot jouit de l'exercice de toutes ses facultés intellectuelles, mais il ne veut les appliquer que dans l'ordre des phénomènes concrets, et encore seulement à ceux des phénomènes concrets comme la texture, la forme, la saveur, le goût, le son ou telle autre propriété particulière (et que souvent il apprécie seul) qui sollicitent en lui un désir, une manifestation de l'intelligence, de la vie? » En vérité, c'est là une étrange philosophie que
\. Séguin, Traitement moral des idiots.
DÉ PUNITIONS 9
de considérer la volonté comme une chose distincte du reste de l'intelligence. Ainsi l'idiot pourrait à son gré ne pas l'être si sa volonté était assez forte! Pourquoi alors tout le traitement de l'idiotie ne consiste-t-il pas à développer cette volonté trop faible? L'idiot ne veut pas parce qu'il ne peut pas; il ne sent pas parce qu'il ne peut pas, et s'il ne peut pas, c'est que son cerveau est mal construit et insuffisant, qu'il est anormalement et incomplètement développé. Plus ce développement cérébral sera défectueux, plus l'idiotie sera profonde, que ces défectuosités soient congénitales ou consécutives à une affection survenue après la naissance.
Félix Voisin ' dans un mémoire peu connu sur l'idiotie chez les enfants, la définit ainsi : « Dans l'état actuel de la science, l'idiotie pourrait donc être définie : cet état particulier de V esprit dans lequel les instincts de conservation et de reproduction, les sentiments moraux et les pouvoirs intellectuels et perceptifs ne se sont jamais manifestés, ou cet état particulier dans lequel ces différentes virtualités de notre être, ensemble ou séparément, ne se sont qu imparfaitement développées. »
Au congrès annuel des médecins aliénistes allemands de 1881 !, M. Kind, au nom d'une commission composée de MM. Cramer, Guttstadt, Ideler, Koch et Koehler, a proposé la définition suivante : Sont appelés idiots tous les psychopathes privés partiellement ou complètement d'intelligence ou de raison dès V accouchement ou dans la première enfance. MM. Guttstadt, Cramer, Ideler proposèrent d'appeler idiots tous les psychopathes qui, à la suite d'une affection cérébrale congénitale ou acquise dès les
1. Félix Voisin, De l'idiotie chez les enfants. 1843.
2. La question des idiots, Arch. neurologie, 1883, t. I, p. 395.
premières années de la vie ne sont pas complètement susceptibles d'éducation.
Les autres définitions que donnent Griesinger, Delasiauve, Dagonet, Luys, Ireland, etc., se rapprochent toutes plus ou moins de celles que nous venons de citer, aussi les passerons-nous sous silence.
Pour nous, c'est une affection cérébrale chronique alésions variées, caractérisée par des troubles des fonctions intellectuelles, sensitives et motrices, pouvant aller jusqu'à leur abolition presque complète, et qui n'emprunte son caractère spécial, particulièrement en ce qui concerne les troubles intellectuels, qu'au jeune âge des sujets qu'elle frappe.
Penser, agir, sentir, sont les trois modes de la fonction physiologique du cerveau. Les fonctions motrices sont dévolues à des territoires spéciaux assez bien déterminés ; des territoires analogues moins précis sont préposés aux fonctions sensitives. Quant à la pensée, on n'a pu la localiser nulle part jusqu'ici, quoiqu'il soit "Vraisemblable que les lobes frontaux y participent d'une façon plus spéciale. De fait, c'est à ce niveau que chez les déments et les idiots on trouve les lésions les plus marquées. Mais les processus pathologiques qui entraînent après eux l'idiotisme sont le plus souvent généralisés , aussi toutes les fonctions de l'organe sont-elles plus ou moins troublées, la motilité au même titre que l'intelligence et la sensibilité. Gela nous montre que dans les formes les plus graves de l'idiotie on ne saurait étudier séparément l'état mental et l'état physique. Pour parier plus justement, c'est l'état cérébral qu'il faudrait dire, et aucune de ses manifestations fonctionnelles ne doit être négligée. Ce n'est qu'en nous élevant vers des degrés un peu supérieurs, où l'ensemble du cerveau n'est pas pris, que nous pourrons laisser de côté les troubles
CLASSIFICATIONS H
purement moteurs et sensitifs pour nous occuper exclusiment des fonctions intellectuelles.
Commme on peut s'y attendre , les classifications des divers degrés de l'idiotie n'ont pas manqué. A l'inverse de ce que nous disions des définitions, elles se valent presque toutes entre elles, car avec une aussi grande variété de types, il était loisible aux esprits les plus ingénieux et les plus subtils d'établir autant de catégories qu'il leur plaisait, et on doit leur savoir gré de n'avoir pas abusé de la latitude qui leur était laissée. Il ne sera pas inutile dépasser en revue ces diverses classifications qui jetteront peut-être un peu de lumière sur les principales caractéristiques de l'idiotie.
Esquirol i se fondant sur l'état de la parole admettait dans l'idiotie et l'imbécillité cinq degrés. Dans le premier degré de l'imbécillité, la parole est libre et facile; dans le second degré, elle est moins facile, le vocabulaire est plus circonscrit. Dans le premier degré de l'idiotie proprement dite, l'idiot n'a à son usage que des mots, des phrases très courtes ; les idiots du second degré n'articulent que des monosyllabes ou quelques cris ; enfin dans le troisième degré, il n'y a ni paroles, ni phrases, ni mots, ni monosyllabes. Toutefois embrassant les choses à un point de vue plus général, il dit ailleurs: «Depuis l'homme qui jouit des facultés sensitives et intellectuelles, mais qui, faiblement organisé est placé dans le dernier degré de la vie intellectuelle et sociale, jusqu'à l'idiot, il y a des degrés innombrables. Qui pourrait signaler et décrire toutes les nuances de dégradation qui séparent l'homme qui pense de l'idiot qui n'a même pas d'instinct? Néanmoins, en étudiant les faits, on peut classer
1. Esquirol, Loc. cit.
les idiots en deux séries dans lesquelles ils se groupent tous. Dans la première, l'organisation est plus ou moins parfaite, les facultés sensitives et intellectuelles sont peu développées ; les imbéciles ont des sensations, des idées, de la mémoire, des affections, des passions et même des penchanls, mais à un faible degré. Ils sentent, ils pensent, ils parlent et sont susceptibles de quelque éducation. Dans la seconde série, l'organisation est incomplète, les sens sont à peine ébauchés, la sensibilité, l'attention, la mémoire sont nulles ou presque nulles. Les idiots n'ont qu'un très petit nombre d'idées limitées, ainsi que leurs passions, aux besoins instinctifs qu'ils expriment par quelques gestes, par quelques mots, par quelques monosyllabes ou par des cris. La raison ne dirige point leurs actions qui, peu nombreuses, se répètent par habitude ou par imitation. »
Cette dernière classification d'Esquirol est certainement insuffisante. Les idiots de la première catégorie, qu'il appelle des imbéciles ne sont pas des imbéciles, au sens où on les comprend aujourd'hui, et représentent plutôt les idiotssimples, curables et éducables. La seconde catégorie comprend, elle, les idiols profonds, incurables. Restent donc les imbéciles proprement dits, dont il ne parle pas, ou plutôt qu'il confond, si l'on en juge par les observations qu'il cite, avec les idiots simples.
Quant à prendre la parole pour base d'une classification des idiots et des imbéciles, c'est très contestable. Il s'en faut de beaucoup que la parole soit en rapport avec l'intelligence. De ce qu'un homme d'une intelligence normale parle facilement, tandis qu'un idiot profond ne parle pas du tout, il ne s'en suit pas que la parole soit la toise à laquelle se mesure l'intelligence des individus compris entre ces deux termes extrêmes. De même que chez les individus normaux
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ce ne sont pas toujours ceux chez lesquels la parole est la plus brillante qui offrent des qualités d'esprit les plus solides, de même chez les idiots ce n'est pas non plus le seul critérium. Les microcéphales par exemple parlent eu général avec facilité, souvent même avec volubilité, tandis que les hydrocéphales parlent au contraire plus lentement, plus difficilement et sont moins bavards. Et cependant, à moins d'un degré très accentué, l'hydrocéphalie comporte souvent plus d'intelligence que la microcéphalie. La facilité de la parole ne tient pas seulement du reste à l'état des centres nerveux, elle tient aussi à l'état des organes qui la transmettent, lesquels sont, chez les idiots, comme beaucoup d'autres organes, plus ou moins défectueux. Nous ne saurions, pour notre part, nous baser sur le développement de la parole pour classer un idiot dans telle ou telle catégorie.
Dubois d'Amiens i admet trois classes : dans la première sont ceux qui présentent le plus haut degré d'abrutissement et sont réduits à l'automatisme; dans la seconde sont les idiots qui ne possèdent que des instincts; enfin la troisième comprend ceux qui possèdent des instinc's et des déterminations raisonnables, c'est-à-dire les imbéciles. Cette division est acceptable, mais le terme d'instinct est trop vague et n'établit pas de limites assez précises entre les diverses catégories qu'il prétend séparer.
Pinel s regarde l'idiotie comme une maladie de naissance ciractérisée par la nullité morale et intellectuelle, mais présentant cependant trois variétés fort distinctes : 1° l'abrutissement, état de dernière abjection humaine, où il n'y a •
1. Dubois, Inductions philosophiques sur l'idiotisme et la démence M -m. Acad. de méd. 1837.
2. Pinel, Traité philosophique de l'aliénation mentale.
ni sensations, ni sentiments de besoins physiques; 2° la stupidité, où l'on trouve quelques perceptions et au moins quelques sentiments de besoins physiques; 3° la bêtise, se distinguant des deux états précédents par quelques fragments d'intelligence, et notamment par la possibilité de parler.
Quant à l'imbécillité, elle a un caractère inverse, c'est-àdire qu'elle affecte des individus qui ont eu leur raison et qu'elle va toujours en s'aggravant.
Les deux premières catégories n'ont guère lieu d'être séparées, et correspondent à la première classe de Dubois d'Amiens ; la troisième, insuffisamment désignée sous le nom de bêtise, correspond à l'idiotie simple, à la seconde classe de Dubois d'Amiens; enfin ce qu'il désigne sous le nom d'imbécillité, c'est la démence, car l'imbécillité est tout aussi congénitale que l'idiotie, et ne va pas forcément en s'aggravant.
Henke admet trois catégories : stupidité, imbécillité, bêtise, qui paraissent correspondre a l'idiotie profonde, incurable, à l'idiotie simple curable, et à l'imbécillité.
Spielmann admet trois degrés aussi : les idiots apathiques, les stupides et les imbéciles.
Hoffbauer en admet cinq variétés.
Morel ' fait trois degrés : le simple d'esprit, l'imbécile et l'idiot. L'étendue des facultés intellectuelles et surtout du langage forme la base de cette classificalion. Remarquons que la première catégorie des simples d'esprit constitue ce qu'on appelle aujourd'hui les débiles qui sont de simples dégénérés et ne rentrent pas dans notre cadre. Quant à l'idiot, il présente évidemment plus d'une variété.
Belhomme 2 critiquant la division de Dubois d'Amiens,
i. Morel, Traité des mal. mentales. 2 Belhomme, loc. cit.
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dit : « Il est évident que ce cadre est trop rétréci et ne donne pas toutes les nuances de l'idiotie. En effet, prenons la première classe de M. Dubois d'Amiens. Dans celle-ci se rangeraient l'idiot complet et l'idiot incomplet. Le premier n'a pas même le sentiment de sa conservation : on est obligé de le nourrir, sinon il mourrait de faim; le second conserve encore le sentiment très limité de son existence et mange comme une brute, voilà tout. Il en sera de même pour les imbéciles. Il est une nuance, celle dans laquelle l'individu n'obéit qu'à ses instincts, au besoin des organes et à l'habitude; mais il n'y a rien d'intellectuel. A un degré supérieur, il y a quelque acte intellectuel; l'imbécile est susceptible d'actes manuels que l'éducation peut perfectionner. Enfin le premier degré d'imbécillité est celui dans lequel l'individu agit et raisonne comme tout le monde, est éducable, mais ne peut arriver au degré intellectuel auquel parviennent le commun des hommes. Ces cinq catégories me paraissent donc essentielles à admettre et je maintiens encore aujourd'hui cette classification comme importante à l'explication de l'idiotie. Il me paraît d'ailleurs nécessaire de bien limiter les nuances où il y a chance d'éducation, si l'on veut fructueusement appliquer les principes du développement intellectuel, car ce serait en vain que l'on voudrait faire naître ce qui n'existe pas. »
Félix Voisin ' donne les divisions suivantes : « lre Catégorie. — Idiotie complèle, rarement abrutissement complet. Aucune force interne ne les sollicite à l'action, et aucune impression du dehors ne vient leur communiquer la vie. Tout se réduit à une existence végétative. La respiration et la digestion sont les deux seules fonctions ap-
1. Félix Voisin, loc. cil.
parentes. Rien de ce qui peut donner une idée de l'animal ou de l'homme n'apparaît chez aucun d'eux.
« 2e Catégorie. — Dans la seconde je crois devoir placer les idiots moins maliraités par la nature, mais cependant singulièrement dangereux pour eux-mêmes et pour la société : ce sont ceux dont les penchants inférieurs sont complètement et fortement développés, tandis que les facultés intellectuelles et les sentiments moraux sont à peine ébauchés dans leur constitution. Je veux parler de l'idiotie qui atteint partiellement l'ensemble de nos facultés. Je m'explique par la simple exposition, traduction et interprétation des faits que j'ai chaque jour sous les yeux. Ainsi l'idiot de cette espèce aura les penchants conservateurs de l'espèce humaine, mais il ne les aura pas tous; un, deux ou trois lui feront défaut. Il possédera également les sentiments moraux, mais l'un ou l'autre de ses attributs supérieurs manquera dans sa tète. Il se fera remarquer aussi par ses facultés intellectuelles et perceptives; mais le nombre n'en sera pas complet et on ne pourra non plus le placer, sous ce dernier rapport, au niveau d'une organisation commune. Son idiotie, regardée jusqu'à présent d'une manière si vague, si banale et si générale, se compose donc d'idioties partielles qui le frappent dans chaque ordre de ses facultés. Ce sont particulièrement ces idiots qui, sous le rapport des facultés de tout ordre qui leur restent, peuvent aisément succomber aux excitations extérieures et peuvent aisément aussi répondre à l'instruction et à l'éducation qu'on leur donne, toujours néanmoins dans la mesure de leur capacité naturelle, car l'éducation et l'instruction ne créent pas les facultés fortes ou faibles, il faut qu'elles existent pour que les instituteurs puissent, à force de patience et de soins, en tirer le parti le plus avantageux à l'individu comme à l'ordre social.
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« 3e Catégorie. — Enfin, au-dessus de ces idiots, s'en trouvent quelques autres qui se rapprochent davantage encore de lhomme ordinaire, quoique bien ostensiblement privés de quelques facultés supérieures (comparaison et causalité). Leurs sensations fugitives, leurs sentiments vagues, leurs penchants indéterminés, la marche irrégulière de leurs idées, la facilité avec laquelle ils s'excitent, leur parler en phrases hachées ou par substantifs et par verbes lorsqu'ils éprouvent diverses émotions, tout fait également sentir pour eux la nécessité d'une instruction et d'une éducation spéciales. Ces sujets, que l'on désigne ordinairement dans le monde sous le nom d'imbéciles, doivent autant que possible être mis dans l'impossibilité de nuire ou de compromettre l'état social. »
Quoique un peu long, nous avons tenu à donner ce passage en son entier, car celui qui l'a écrit est, à notre sens, un des hommes qui ont eu les vues les plus justes sur l'idiotie et l'imbécillité.
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