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Jean-Jacques Rousseau est un des hommes les plus connus du siècle. Il partage avec Voltaire le
privilège d'avoir imposé à son temps son nom et ses idées. On dit le siècle de Voltaire et de Rousseau ^ comme on dit le siècle d' Auguste ou de Louis XIV. Aussi Rousseau a-t-il été beaucoup lu, beaucoup étudié. Les éditions de ses œuvres sont, pour ainsi dire, innombrables ; les livres qui traitent de lui, et qui souvent se composent de plusieurs volumes, se comptent par centaines, si ce n'est par milliers.
Pourquoi, après tant d'autres, venons-nous dire aussi notre mot dans ce concert de voix très diverses et parfois passablement discordantes? La raison en est simple : c'est qu'au milieu de cette abondance de documents , il n'existe pas , en français du moins, une seule histoire de J.-J. Rousseau. On a scruté à la loupe ses moindres actions; on a fouillé les bibliothèques^ pour y découvrir ses lettres les plus insignifiantes et ses œuvres les plus oubliées; on a commenté ses paroles; on a voulu pénétrer ses intentions ; mais, chose incroyable , ce personnage tant étudié, tant discuté, tant loué, tant blâmé, ce novateur à qui la langue française doit une partie de ses beau-
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Introduction
tés, la Révolution ime partie de ses idées, la société actuelle y ou plutôt le Socialisme , une partie de ses principes; ce philosophe qui n'a prétendu à rien moins qu'à réformer la religion et la société, la morale et la politique , l'éducation et les lettres; cette espèce de saint laïc, qui a eu presque son culte, avec ses dévots et surtout ses dévotes, qui aujourd'hui encore a ses apôtres et ses disciples, attend toujours l'historien de sa vie. Nous avons beaucoup de membres épars; nous n'avons pas de corps complet et vivant.
Sans rechercher bien loin les motifs de cette lacune, ne viendrait-t-elle pas de ce que, trop facilement, on a regardé Rousseau comme ayant été son propre historien? Mais les Confessions, dont nous n'avons point à médire ici., et que nous étudierons plus tard en détail, ne peuvent que très imparfaitement passer pour une histoire proprement dite. Elles manquent pour cela de deux qualités essentielles : elles ne sont pas complètes, et elles sont loin d'être toujours exactes. Non seulement elles s'arrêtent à l'année 1766^ c'est-à-dire à une date précédant de douze ans la mort de leur auteur , mais encore, à dessein ou non, elles omettent beaucoup d'événements accomplis pendant la période de temps qu'elles embrassent. Rousseau d'ailleurs n'ayant que peu de prétentions à l'exactitude , nous n'avons aucun motif de lui accorder une confiance plus grande que lui-même ne la demande. « Je les écrivais de mémoire^
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dit-il en parlant de ses Confessions. Cette mémoire me manquait souvent ou ?ie me fournissait que des souvenirs imparfaits, et j'en remplissais les lacunes par des détails que j'imaginais en supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étaient jamais co?itraires... \ » Et ailleurs : « Ma première partie a été toute écrite de mémoire; j'y ai dû faire beaucoup d'erreurs. Forcé d'écrire la seconde de méynoire aussi, j'y en ferai probablement beaucoup davantage... Je puis faire des omissions dans les faits, des transpositions, des erreurs de dates; mais je ne puis me tromper sur ce que j'ai senti, ni sur ce que mes sentiments in'ont fait faire; et voilà de quoi principalement il s'agit. . . C'est l'histoire de mon âme que j'ai promise'^. » Avec l'imagination et le tempérament impressionnable de Rousseau , cette méthode était hasardeuse et passablement faritaisiste. S'il est bon de faire l'histoire de son âme , encore faut-il l'appuyer sur des faits. Si celui qui se pique d'exactitude est parfois sujet à la critique , que dire de celui qui se met aussi à son aise avec les événements? En fait, les Confessions ont souvent été reprises en sous-œuvre, et les plus chauds partisans de Rousseau tout les premiers, depuis Musset-Pathay jusqu'à M. Eugène Ritter, ne se sont pas fait faute d'en corriger les erreurs et d'en combler les lacunes.
Malgré ces réserves, les Confessions n'en restent
1. Rêveries d'un promeneur j 2. Confessions, 1. VII, vers le solitaire, 4« promenade. — I commencement.
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pas moins le premier et le plus important monument de l'histoire de leur auteur. Incontestablement , pour tout ce qui le regarde, c'est encore lui qui devait être le mieux informé. D'un autre côté, s'il n'est pas toujours vrai, s'il est même possible de le prendre souvent eyi flagrant délit de mensonge, habituellement du moins, il est sincère.
La nature de ses aveux n'est-elle pas même ici la meilleure garantie de sa sincérité 1 « Quiconque lira mes Confessions impartialement, dit-il, si jamais cela arrive, sentira que les aveux que j'y fais sont plus humiliants, plus pénibles à faire que ceux d'un mal plus grand, mais moins honteux à dire, et que je n'ai pas dit, parce que je ne l'ai pas fait^. »
l^ous ne parlons pas ici des appréciations qui, naturellement, se resseiitent du système. C'est, en effet, aux Confessions surtout qu'il faut appliquer cette observation que, si les faits restent, les jugements sont à refaire.
Ce que nous disons des Confessions, 7ious le répétons également , dans une certaine mesure, des Rêveries, des Dialogues, des lettres, des pièces de défense ou de justification personnelle , des allusions ou des épisodes répandus dans les autres ouvrages. Il faut remarquer toutefois que les lettres, étant en général plus actuelles, plus spontanées, moins apprêtées pour le public ou la postérité, méritent une plus
1. Rêveries d'un promeneur solitaire, 4» promenade.
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grande confiance. Aussi les avons-nous mises bien plus largement à contribution que les épisodes qui, plus arrangés encore que les Confessions, ne sont guère autre chose que des romans historiques ou des thèses destinées à faire valoir le système.
D'une façon générale, on peut dire en toute vérité qu'il 71 y a pas un des ouvrages de Rousseau qui ne puisse servir à reconstruire sa vie ou à faire connaître son caractère. Il n'est pas donné à tous les écrivaijis de mettre ainsi leur signature au bas de chaque page : ce privilège, Rousseau l'eut au suprême degré. Chez lui, point de ces œuvres impersonnelles qui peuvent donner le change sur le caractère de leur auteur. Quand il écrit , il se livre et se montre tout entier. Ses œuvres deviennent par là une source précieuse d'information, puisqii elles offrent ce qu'on peut appeler Rousseau peint par lui-même.
Un autre motif encore nous a engagé à donner une place considérable à l'analyse et à la critique des ouvrages de Rousseau; c'est que ses ouvrages renferment, avant tout, ce qu'on a le désir de savoir de lui. Si les livres d'un homme tel que Rousseau ne sont pas tout lui, au moins en sont-ils la plus grande et la plus durable partie, la seule qui vive encore et qui présente autre chose qu'un intérêt rétrospectif.
Opéra eorum sequuntur illos. Il y a des hommes que suivent leurs œuvres. Elles les suivent en assurant leur renommée littéraire, s'ils ont eu ce don de
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bien dire, qui n'est accordé qu'au petit nombre, et que personne ne conteste à Rousseau. Elles les suivent pour une gloire plus noble, si, par les découvertes qu'ils ont faites, par les vérités qu'ils ont démontrées ou propagées, par les belles actions qu'ils ont célébrées ou accomplies, par les bienfaits qu'ils ont répandus , ils ont fait avancer l'humanité dans les voies de la science, de la vert^i ou du bien-être. Mais elles les suivent aussi, comme une flétrissure , s'ils se so7it faits les apôtres de l'erreur et du vice, s'ils ont travaillé à détruire les principes de religion et de morale sur lesquels reposent les sociétés, s'ils ont provoqué des révolutions. Sous tous ces rapports, nous aurons à peser les responsabilités de Rousseau.
Considéré dans ses œuvres et dans ses doct7'i?ies, on peut dire que Rousseau n'est pas mort. Il vit au contraire; nous le voyons tous les jours, et dans les hommes qui le continuent , et dans les événements qu'il a préparés. Cependant, quelque logique que soit cette méthode, déjuger l'arbre à ses fruits, nous n'en userons qu'avec une grande réserve, dans la crainte de nous trouver entraîné à refaire, en quelque sorte, l'histoire de notre pays depuis im siècle.
Si le premier soin du biographe consiste à étudier son personnage dans ses œuvres, il a d'autres moyens d'investigation qu'il ne saurait négliger. Il doit recueillir les témoignages des hommes qui ont été mêlés aux divers événements de la vie qu'il raconte. La voix des contemporains, acteurs ou simples témoins
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VII des faits, a un accent qui ne se transmet pas, et donne souvent aux physionomies leur véritable cachet. Tout le XVIIP siècle a connu Rousseau : Voltaire, Diderot, Grimm, d'Alembert , Duclos, Marmontel, Fréron, M""^ d'Épinay, M"^" de Luxembourg , le maréchal de Luxembourg , le prince de Conti, Malesherbes, Bernardin de Saint-Pierre, La Harpe ont été en correspondance avec lui ou ont parlé de lui dans leurs ouvrages. Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, Le Franc de Pompignan, évêque du Puy, le cardinal Gerdil, les Pasteurs de Genève Vont combattu ou réfuté. Leurs témoignages, et ceux de beaucoup d'autres, fournissent à l'histoire, par leur réunion, une riche mine de précieux documents.
Après eux sont venus les écrivains chez qui l'étude ou le talent supplée à la vue directe. Leurs jugements, moins spontanés sans doute , et moins minutieux, se recommandent , ou devraient se recommander par une plus grande impartialité, parce qu'ils sont moiyis inspirés par l'intérêt ou la passion, et que, voyant à distance, ils saisissent mieux l'ensemble et se laissent moins influencer par les détails. Ici encore il y aurait une longue liste à donner. Qu'il nous suffise de dire d'une façon générale que nous avons cherché à nous entourer de tous les documents qui ont été publiés avant nous. D'ailleurs, afin de rendre plus faciles les études des autres, la vérification et le contrôle de nos propres études, nous avons beaucoup
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cité, et nous avons pris le soin d'indiquer scrupuleusement les sources oii nous avons puisé.
On ne manque pas de gens qui feraient volontiers deux parts de Rousseau et sacrifieraient l'homme sans trop de regret, à la condition de conserver le philosophe et l'écrivain; mais c'est un partage qu'il est impossible d'accepter. L'homme explique l'écrivain. Si les grandes pensées viennent du cœur, que d'utopies, que d' aberrations en viennent aussi ! Les ouvrages de Rousseau ne seraient-ils pas tout autres, si sa conduite avait été honnête et pure ? Il est bon d'écouter toutes les excuses, de tenir compte, autant que le comporte l'équité, du caractère, des circonstances, du milieu, de l'éducation; mais sur le terrain des doctrines, là oii sont engagés l'honneur de la vérité, les lois de la morale ou de la société, ce serait se rendre le com.plice de l'erreur que de l'approuver ; ce serait prendre la responsabilité des idées antimorales et antisociales de l'auteur que de ne pas, les flétrir.
Nous aurions désiré pouvoir offrir cette histoire à toute espèce de lecteurs, sans aucune exception ni distinction. Mais nous tenions plus encore, conformément à nos principes en matière de critique historique, à ne rien dissimuler. Or, avec des mœurs comme celles de Rousseau, avec des œuvres comme les siennes, il était difficile, pour ne pas dire impossible, de tout dire sans s'exposer à éveiller de légitimes susceptibilités. Nous l'avons tenté néanmoins.
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Si nous iiij avons pas complètement réussi^ nous pouvons du moins affirmer que nous avons fait tous nos efforts pour concilier , avec les exigences de la vérité, celles de la délicatesse et de la réserve du langage.
Chapitre Premier
Du 28 juin 1712 au mois de mars 1728*.
Sommaire : I. Naissance de Rousseau. — Sa famille. — Son éducation, ses lectures, son caractère.
ÏT. Il est mis en pension chez le ministre Lambercier. — Son amitié pour son cousin Bernard. — Ses passions précoces. — Son départ, à la suite d'une punition imméritée.
III, 11 retourne à Genève. — Histoires galantes avec M^^e de Vulson et Mil» Goton. — Il est placé chez un greffier et n'y peut rester. — Il est mis en apprentissage chez le graveur Ducommun. — Il est repris de sa passion de lecture. — Sa fuite de Genève.
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Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève en 1712, non le 4 juillet, date indiquée dans sa correspondance^, mais bien le 28 juin, comme les registres de Tétat civil l'établissent formellement^. La date du 4 juillet est celle de son baptême, qui eut lieu à Féglise Saint-Pierre. Cette erreur de Jean- Jacques, volontaire ou non, peut servir à en expliquer bien d'autres, et montre que, même sur le terrain des faits qu'il devait le mieux connaître, ses affirmations ne sont pas toujours une garantie d'exactitude.
Les Genevois ont donné le noin de leur illustre compatriote à une rue du quartier Saint-Gervais^ et
1. Confessions, 1. I, — 2.
Lettre à M™e Latour de Franqueville, 17 janvier 1763. — 3.
L'acte de naissance de Rousseau est rapporté par Musset- Pathay, Histoire de J.-J. Rousseau, t. II, p. 287.
ont gravé sur une maison de cette rue (celle qu'habitaient ses parents), une inscription commémorative de sa naissance. Ce ne fut pourtant pas là qu'il reçut le jour; ce fut de l'autre côté du Rhône, dans une maison de la Grand'Rue, non loin de l'église Saint-Pierre, et c'est à cause de cela, sans doute, qu'il fut porté à cette église pour y être baptisé. Sa mère, dit-on, était en visite chez sa sœur, M^^^ Bernard, qui habitait la Grand'Rue ; elle y fut prise des douleurs de l'enfantement et mourut quelques jours après y avoir mis son enfant au monde. Celui-ci ne tarda pas cependant à être porté chez son père, dans le quartier Saint-Gervais
Rousseau, par son origine, se rattachait à la France. Ses ancêtres paternels, libraires à Paris, avaient quitté cette ville en 1550, au moment des guerres de Religion. Son père s'appelait Isaac Rousseau, sa mère Suzanne Bernard. Ils appartenaient au culte protestant-calviniste, le seul d'ailleurs qui fût toléré à Genève_, et naturellement, ils élevèrent leur fils dans cette religion. Suzanne Bernard était, par sa naissance et sa fortune, d'une condition supérieure à celle de son mari ^ Elle était d'ailleurs belle, spirituelle, avait du goût pour la littérature, dessinait, chantait et faisait des vers à ses heures ; dans sa jeunesse, elle n'avait pas été
1 . Voir sur la naissance, la famille, les ancêtres de J.-J.
Rousseau : Rousseau et les Genevois, par Gaberel; — La Famille de Jean-Jacques, par Eugène RiTTER ; — Recherches sur J.-J. Rousseau et ses parents, par Louis Dufour-Vernes. — 2.
Rousseau dit que le père de
Suzanne Bernard était pasteur et apporta les plus grands soins à réducation de sa fille.
Nouvelle erreur des Confessions: ce n'était pas le grand^ père, c'était le grand-oncle de Rousseau qui était pasteur. (Eug. Rit ter, La Famille de J.-J. Rousfieau.)
DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
exempte d'une certaine coquetterie. Sa beauté et son esprit lui attirèrent des hommag-es, mais l'amour qu'elle avait voué à son mari lui servit de sauvegarde. M. de la Closure, résident de France, fut, dit-on, un des plus empressés auprès d'elle. De là on n'a pas manqué d'insinuer qu'il pourrait être le véritable père de J.-J. Rousseau; mais un mot suffit pour mettre à néant cette calomnie, c'est que la Closure fut absent de Genève depuis la fin de 1709 jusqu'au mois de juin 1713 \
L'éducation donnée par la mère est pour l'enfant la véritable initiation aux luttes de la vie. Jean- Jacques n'eut pas le bonheur de connaître la sienne. S'il avait pu profiter de ses leçons, quelque imparfaites qu'elles eussent été sous certains rapports, peut-être eût-il évité bien des écarts.
Si du moins son père avait été à la hauteur de ses devoirs; mais Isaac Rousseau, assez instruit, assez brave homme, surtout fort attaché à sa femme, qu'il pleura longtemps, même après en avoir pris une autre_, était d'un caractère trop léger et trop insouciant pour élever dignement ses enfants. Aussi, de ses deux fils, l'ainé devint un franc mauvais sujet et disparut bientôt sans qu'on sût ce qu'il était devenu. Quant à Jean-Jacques, le second, il devint... ce que nous allons voir.
Isaac Rousseau, peu favorisé des dons de la fortune, n'avait guère, pour nourrir sa famille, que son métier d'horloger, dans lequel, à la vérité , il était fort habile, et auquel il joignait, comme supplément, la profession de maître de danse.
1. E. PaXTER, Nouvelles Re- la Correspondance de J.-J. cherches sur les Confessions et \ Rousseau.
LA VIE ET LES ŒUVRKS
Enfin, pour terminer ce que nous avons à dire des parents de Rousseau, une sœur de son père, Suzanne ou Suzon Rousseau , devenue plus tard M™^ Gonceru, femme pleine de cœur, servit de mère à l'enfant. Jean-Jacques était venu au monde presque mourant et avait apporté en naissant le germe d'une incommodité grave, que les ans, et peut-être aussi certains excès augmentèrent*. Sans le guérir, sa tante, à force de soins, conjura les effets de son mal. Quoique Jean-Jacques paraisse avoir été peu reconnaissant du service qu'elle lui avait rendu, il voulut bien lui pardonner « de lui avoir sauvé la vie », et il lui fit, .dans ses vieux jours, une rente de 100 francs.
J.-J. Rousseau appartenait, comme on voit, à une famille des plus modestes. Son enfance et sa jeunesse n'annoncèrent point sa célébrité future ; son entourage et le milieu où il vécut jusqu'à trente ou quarante ans, ne pouvaient que le retenir dans son obscurité. Jusqu'à près de quarante ans donc, il n'eut ni amis puissants pour le faire connaître , ni prôneurs pour le faire valoir.
Il prétend qu'il fut parfaitement élevé. Cela tient peut-être à ce que son éducation rappelle par certains côtés celle qu'il érigea plus tard en système. Notre avis est qu'il fut un enfant gâté, qu^une autorité ferme et une direction éclairée lui firent également défaut ; enfin qu'il n'y aurait aucune témérité à voir dans les vices de sa première éducation l'explication et l'excuse d'une partie des erreurs et
1. C'était un vice de conformation de la vessie, qui lui occasionna des rétentions d'urine presque continuelles et des douleurs fréquentes.
DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU.
des fautes de son âge mûr. Jugeons-en par le récit qu'il fait des années de son enfance.
Sa mère lui avait laissé pour unique héritage un cœur sensible et des romans; mieux eût valu qu'elle ne lui eût rien laisse du tout. Sa sensibilité, dit-il, fit tous les malheurs de sa vie, et les romans ne furent bons qu'à développer outre mesure et à dévoyer cette faculté, toujours prête à prendre chez lui la place de la raison.
C'est dans les romans qu'il tenait de sa mère qu'il apprit à lire. Dès cinq ou six ans, le soir après souper, il les dévorait avec son père. Et telle était leur ardeur, qu'ils ne pouvaient quitter leur lecture qu'à la fin du volume. Quelquefois le père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : Allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi.
A ce train, la bibliothèque de la mère fut bientôt épuisée. On se jeta alors sur celle du père, plus sérieuse, quoique non moins extraordinaire pour un enfant de sept ans. C'était V Histoire de l'Eglise et de rE^npire, par Le Sueur; le Biscornus sur Vhistoire universelle , de Bossuet ; Plutarque , Ovide , La Bruyère, Foiitenelle , Molière. Plutarque surtout devint la lecture favorite de Jean-Jacques , et les Hommes illustres lui tournèrent complètement la tète.
Rien de plus connu que l'influence des livres sur les lecteurs. Aux nombreux exemples qui mettent c€ fait en lumière, on peut joindre, comme un des plus frappants, celui de Rousseau. Son caractère naquit, pour ainsi dire, comme une fleur de sa tige, de ses lectures, ou da^igereuses, ou trop précoces. Les romans exaltèrent son imagination, échauffèrent sa sensibilité, et lui donnèrent une intelligence des passions qu'on rencontre rarement à son âge. Plutar(Jue le guérit en partie des romans, mais pour le jeter dans un autre excès. « De ces lectures, de ces entretiens, se forma, dit -il, cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie, dans les situations les moins propres à lui donner l'essor... Je me croyais Grec ou Romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie ; le récit des traits de constance et d'intrépidité qui m'avaient frappé me rendait les yeux étincelants et la voix forte. Un jour que je racontais à table l'aventure de Scevola, on fut effrayé de me voir avancer et tenir la main sur un réchaud^ pour représenter son action. »
Le tableau est joli ; le malheur est qu'il est en grande partie tracé par l'imagination. L'intrépidité de l'enfant prête à rire pour quiconque connaît l'homme, dont la vaillance n'a certainement jamais fait peur à personne. Comment s'empêcher de songer que ce petit Scevola en herbe passa son âge mûr et sa vieillesse à gémir et à se plaindre de son sort, de ses souffrances, de ses amis, de ses ennemis. Personne ne fut moins que lui taillé à l'antique ; il n'eut de ce qu^on est convenu d'appeler rhomme antique, ni les qualités, ni les défauts, ni la fermeté, ni la dureté, ni la vertu austère, ni la raideur. Sa nature nerveuse, impressionnable, ondoyante, rappellerait plutôt celle de la femme moderne. Aussi, nous semble-t-il plus près de la vérité quand il parle de son « caractère efféminé, mais pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse et le courage, entre la mollesse et la vertu, l'a jusqu'au bout mis en contradiction avec lui-même, et a fait que l'abstinence et la jouis-
DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
sance, le plaisir et la sagesse lui ont également échappé. ))
Pourquoi toutes ces inégalités et ces contradictions, avouées par Rousseau lui-même ? C'est que personne ne lui avait présenté le devoir dans sa nécessité grave et sévère ; personne n'avait songé à fortifier son âme par l'habitude de la lutte contre le mal. On ne le laissa pas vagabonder dans la rue avec les enfants de son âge, c'était bien ; mais on lui supprima, pour ainsi dire, toute occasion de désobéir en ne lui commandant rien, c'était beaucoup moins bien. Ce laisser-aller, cette vertu molle et facile ne feront jamais des hommes. Il n'avait autour de lui, à ce qu'il prétend, que les meilleures gens du monde, son père, sa tante, sa bonne, ses parents, ses amis, ses voisins. Quel bel assemblage ! Unique à coup sûr; et dans tout cela, pas un mauvais exemple! Comment serait-il devenu méchant? Eh, mon Dieu, comme le peuvent devenir tous les enfants et tous les hommes ; par un effet de leur nature mêlée de bien et de mal, et plus souvent, hélas ! portée au mal qu'au bien. Jamais, dit-il, on n'eut à réprimer en lui, ni à satisfaire aucune de ces fantasques humeurs qu'on impute à la nature, et qui naissent toutes de l'éducation. Il avait les défauts de son âge; il était babillard, gourmand, quelquefois menteur ; il volait des fruits, des bonbons, de la mangeaille. Sans lui faire des crimes de ces défauts, très naturels, assurément, c'était déjà quelque chose. Fallait-il donc les laisser grandir et se développer à leur aise ?
Les lectures de Rousseau eurent sur son esprit et sur son cœur les influences les plus marquées ; sa vie de famille en eut d'analogues sur son caractère.
Tome I 2
Ces années passées entre son père, qui ne le contrariait pas, et sa tante, qui lui laissait faire toutes ses volontés, contribuèrent à lui donner cette douceur sans énergie, cette faiblesse envers lui-même, ces fantaisies, ces caprices, qu'on pardonnerait à peine à une jeune femme nerveuse, cette impatience de toute gêne, qui ne savait même pas se plier aux usages les plus vulgaires. Il n'est pas jusqu'aux chansons que sa tante lui chantait d'une voix si douce, auxquelles il n'attribue au moins le germe de cette passion pour la musique qui ne se développa en lui que beaucoup plus tard, mais pour ne plus l'abandonner.
Jean-Jacques ne parle de ses parents que pour en dire du bien, du moins à sa façon ; c'est d'un bon fils. Cependant son témoignage suffit pour constater chez son père un grand fonds de faiblesse et de négligence. Mais d'après une autre autorité, il paraîtrait que cette faiblesse avait bien ses retours, et que cette négligence se réveillait parfois, quoique pas toujours à propos. On cite, entre autres, une circonstance où le malheureux enfant, pour avoir déchiré un livre, fut enfermé pendant plusieurs jours dans un galetas. Sa nourrice, c'est elle qui raconte le fait, était alors son unique consolation ^
En somme pourtant, c'est peut-être encore auprès de sa famille qu'il eut le plus à gagner, ou le moins à perdre. Son premier malheur fut d'être élevé sans mère ; le second fut de quitter sa famille à dix ans.
1. Musset-PaTHAY, Histoire i Rousseau Isaac. de J.-J. Rousseau, L. I. Article |
DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
II
A ne considérer toutefois que les deux premières années qui suivirent sa sortie de la maison paternelle, on pourrait le féliciter du changement. Son père ayant eu un démêlé avec un ex-capitaine au service de la Pologne et ayant blessé son adversaire, fut condamné à demander pardon, genoux en terre, à Dieu et à leurs seigneuries du Conseil; puis à garder les arrêts pendant trois mois ; mais plutôt que de se soumettre à cette sorte de pénitence, il aima mieux s'expatrier et alla s'établir à Nyon, petit village du pays de Yaud\ Il laissa en partant son fils sous la tutelle de son beau-frère Bernard, ingénieur pour la ville de Genève, et père lui-même d'un garçon du même âge que Jean-Jacques. Les deux enfants furent mis ensemble en pension à Bossey, village voisin de Genève, chez le ministre Lambercier, « pour y apprendre, dit Rousseau, avec le latin, tout le menu fatras dont on l'accompagne sous le nom d'éducation. »
M. Lambercier était un excellent homme, fort raisonnable, qui n'accablait pas ses élèves de devoirs, et trouvait le moyen de se faire aimer d'eux. Cependant, comme il ne négligeait pas non plus leur éducation, il dut leur imposer certaines règles de conduite. Si ennemi qu'il fût de la gêne^ Jean-
1. Ces faits se passaient en novembre 1722. Gautier, le capitaine en question, avait été au service de la Pologne et non de la France, et Rousseau avait alors dix ans passés et non huit ans comme il le prétend. (Mugnier, M^e de Warens et J.-J. Rousseau, ch. I.)
Jacques dut se soumettre à ces règles, qui, du reste, étaient pour lui un véritable bienfait.
Il trouva encore à Bossey un autre avantage, celui de connaître les douceurs de l'amitié. « Jusqu'alors, dit-il, je n'avais connu que des sentiments élevés, mais imaginaires. » Et son père, et son frère, et sa tante n'ont donc pas été capables d'éveiller sa tendresse ! Quoi qu'il en soit, il se lia d'une vive affection pour son cousin Bernard. Au bout de sept à huit ans, ils se quittèrent. « Nous ne nous sommes, dit Jean-Jacques ,* jamais écrit ni revus; c'est dommage; il était d'un caractère essentiellement bon ; nous étions faits pour nous aimer. » Yoilà, il faut en convenir, un adieu bien sec, pour une amitié si tendre.
Son cousin, ses études, ses jeux, ses promenades reléguèrent naturellement les Grecs et les Romains au second plan, et rendirent à Jean-Jacques la vie d'enfant, la seule bonne et gracieuse à son âge.
C'est encore à Bossey qu'il commença, sans pouvoir s'en lasser jamais, à jouir de la campagne ; c'est de cette époque que date son goût si vif pour la nature, goût qui ne s'est jamais éteint et lui a inspiré ses pages les plus charmantes.
Son séjour de Bossey est resté profondément gravé dans sa mémoire. On dirait qu'après quarante ans, il n'en a rien oublié : ni les lieux , ni les personnes, ni les plaisirs simples et naïfs, ni ces anecdotes , insignifiantes au fond, mais rendues délicieuses par la manière dont elles sont racontées. Malheureusement il n'en a pas oublié non plus certains détails moins innocents, et qu'il avoue avec son cynisme ordinaire.
M"" Lambercier, sœur du ministre, habitait avec
DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU.
son frère , et partageait avec lui les privilèges comme les charges de réducation. Ni l'un ni l'autre ne manquaient de sévérité quand cela était nécessaire; mais leur sévérité était si juste, si peu emportée, que l'enfant, tout en s'en affligeant , ne se mutinait pas. Jean-Jacques aimait surtout M^^° Lambercier. Il avait un grand désir de la satisfaire et une crainte véritable de lui faire de la peine. Elle, de son côté^ éprouvait pour ses élèves l'affection d'une mère. Elle en avait aussi l'autorité et trouvait même que son âge (elle avait trente ans) lui permettait de leur infliger le fouet au besoin. Mais elle avait compté sans les passions latentes, que les romans sans doute avaient fait germer dans l'imagination du pauvre Jean-Jacques. M^^" Lambercier s'aperçut-elle que sa correction faisait au coupable plus de plaisir que de peine? Ce qui est certain, c'est que, la seconde fois qu'elle l'infligea, elle déclara vouloir y renoncer désormais , renvoya dans une autre chambre les enfants , qui jusqu'alors avaient coaché dans la sienne, et même quelquefois dans son lit, et lit enfin à Rousseau l'honneur, dont il se serait bien passé, de le traiter en grand garçon. Du reste, il devait avoir alors onze à douze ans; cette mesure n'avait donc rien de prématuré.
Cette petite aventure décida, c'est lui qui le déclare , de ses goûts , de ses désirs , de ses passions et de lui pour le reste de sa vie. Mais ce qu'il est impossible d'admettre, c'est que ces passions sans but, ces désirs, qu'il traite lui même de honteux, lui aient servi de dérivatif, et qu'ils aient eu, en ce qui le concerne, le privilège inouï de le maintenir chaste et pur à un âge où il n'aurait plus eu de chances de l'être, et la force de confiner dans son imagination des fureurs erotiques qu'il eût sans doute transportées dans le domaine des faits. Il est difficile de comprendre comment ses désirs lui auraient précisément servi à ne pas les accomplir; comment l'ardeur du sang, la dépravation, la folie de la pensée lui auraient conservé des mœurs honnêtes. Loin de trouver là matière à excuse, on y peut voir, en un sens, un raffinement de libertinage. Mœurs honnêtes, pureté, modestie, chasteté, par quelle profanation ose-t-il employer de tels mots pour exprimer de telles idées !
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