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Préface
De rinltiative de rfitat.
Sous prétexte de seconde édition, on peut refaire un livre. Peut-être n'est-ce pas ici le cas : Tidée principale de cet écrit, qui est que l'Etat se développe dans une société progressive, a été peu contredite. Les plus Individualistes se sont rendus à ce sentiment, que le Progrès crée parmi les hommes des nouveautés morales, politiques, économiques, et que cet accroissement de vie emporte un accroissement de puissance publique. A plus de force^ avons-nous dit, il faut plus de règle; à plus de vie il faut plus d'organes. Or, la règle et Vorgane d^une société c'est l'État, Je ne sache pas qu'il se soit élevé grande objection à cet égard.
Toutefois, un livre, sans être à recommencer, pourrait avoir besoin d'être complété. Il est certain que l'acquiescement auquel on vient de faire allusion laisse subsister ici une question grave, celle, de l'initiative de
II L*INDIVIDU ET L'ÉTAT
rÉtat. Le rôle de TÉtat, tenu d^un commun accord pour nécessaii'e et considérable, s'élève-t-il jusque-là? Est-ce à Torigine ou seulement à la suite du Progrès que les gouvernements se montrent et se développent? L'État invente-t-il la Civilisation, ou n'en est-il que l'instrument et la conséquence? C'est ce qui nous reste à examiner. On se sent fort à Taise pour traiter cette nouvelle question. Ce n*est pas que Ton n'ait peut-être alfirmé çà et là l'initiative de l'Etat; mais jamais on ne l'a présentée comme la source unique du Progrès, et l'on ne se trouve lié par aucun préjugé à cet égard.
Demandons-nous d'abord ce qu'il faut entendre par initiative.
L'État est seul capable d'exécuter certaines choses : par exemple, une réforme des prisons ou de l'impôt. Le tiendrons-nous ici, par cela seul, pour initiateur ? Non, assurément ; car cette réforme lui a peut-être été demandée, imposée par l'opinion.
D'un autre côté, il y a des choses que l'État exécute spontanément, mais dont l'idée ne lui appartient pas, qu'il emprunte à d'autres pays. Est-ce là un cas d'initiative officielle? Nous n'hésiterons pas à dire oui. Faire le bien où il n'était pas demandé ni même peut-être soupçonné, c'est l'y inventer.
A K \, ♦nner ainsi, on évite un problème fort ténébreux, celui de savoir à qui appartient une idée. Rien n'est mystérieux comme la génération des choses d'esprit. La source d'une idée n'est quelquefois qu'une conjecture, un aperçu, un simple énoncé inconscient de ce qu'il recèle; de même que la source du plus grand fleuve n'est souvent qu'un filet d'eau qui, plus tard, l'individu et l'état m
devra tout à ses affluents. Où est la paternité dans les différentes phases de maturation que parcourt une idée ? Est-elle dans ce premier mot, qui se comprend à peine lui-même, ou dans la démonstration suprême, qui jamais peut-être ne se fût éveillée sans ce balbutiement?
Dirons-nous à cause de tel vers de Térence, ou de tel mot de Gicéron, que c'est le paganisme qui a découvert la fraternité humaine? D'Alembert parait croire, dans ^a célèbre préface de V Encyclopédie, que les anciens avaient eu idée de la gravitation des . planètes : est-ce une raison pour nier le génie et la déc6u verte de Newton? Je trouve dans Montesquieu renoncé très net de ce qui s'est appelé de nos jours /e droit au travail] il n'y manque vraiment que le mot. Est-ce à dire que Montesquieu est inventeur et partisan de cette théorie? Non vraiment : une idée n'est imputable qu'à l'esprit d'où elle sort avec l'appareil d'une démonstration, avec toutes les armes de Minerve, et non au cerveau d'où elle s'échappe comme une saillie. Est invente ur celui qui prouve et non celui qui soupçonne, ce dernier affirmât-il son soupçon.
Ne pourrait- on pas comparer le rôle de l'Individu dans l'œuvre du Progrès, au rôle de l'hypothèse dans l'exploration scientifique? L'hypothèse a son prix pour guider les recherches, pour susciter les expériences; mais elle est une pure imagination, tant que les faits ne Tontpas confirmée; et encore quand ils ont parlé, la gloire de la découverte est bien moins dans la, '^•/^stion posée, que dans la réponse obtenue, ou plutôt burprise, arrachée à la nature. Ceci peut nous donner quelque idée de la différence qu'il y a entre le publiciste et le législateur, entre une institution et l'esquisse ou le vœu qui la i>récède, qui l'appelle. La supériorité du législateur n'est pas d'agir, tandis que l'Individu se borne à penser; elle consiste en ce que l'action suppose une pen-
IV l'individu et l'état
sée complète, démontrée à elle-même, capable de dire comme dans Polyeiicte : Je vois^ je sais ^ je crois.
Si la priorité est, après tout, un mérite malaisé à reconnaître dans le monde des idées, même quand elles présentent une certaine liliation, à raison de la différente qualité des idées à leurs différents âges, le problème s'obscurcit bien autrement quand les idées paraissent simultanément sur divers points. On conçoit que cela puisse arriver souvent, les mêmes faits vus du même œil pouvant suggérer à plusieurs la même pensée.
Le spectacle le plus instructif qu'on puisse se donner là-dessus, est celui du dix-huitième siècle.
Les Individus y éclatent en révolutions, les gouvernements y abondent en réformes. Vous voyez ce dernier trait, non-seulement où il est naturel de l'attendre, en France, pays de la pensée, en Russie, pays à créer; mais jusqu'en Danemark, dans la personne de Christian Vil et de son ministre Bernstorff ; jusqu'à Naples et en Espagne, par les soins de Charles III et de ses ministres Tanucci, Ensenada. Cette impulsion est universelle; il faudrait énumérer tous les Etats de l'Europe pour ne rien omettre. Et ce n'est pas seulement pour les choses d'industrie et de commerce, c'est-à-dire pour la fécondation de la matière imposable, que se montre cette sollicitude; elle s'étend, d'une manière toute désintéressée, à d'autres éléments du progrès : aux choses de science, d'enseignement, de culture populaire ou trascendante, aux écoles, aux musées, aux académies.
Il faut surtout remarquer l'objet de ces réformes, qui sera plus tard celui des révolutions. Ce que les rois attaquent est justement ce que les peuples détestent : noblesse et clergé. L'Europe appartient de fond en comble à l'esprit moderne, au sens de la nouveauté. Il s'agit partout de relever la condition des personnes et d'abo-
L INDIVIDU ET L ETAT V
lir les droits féodaux ; les entreprises officielles contre l'Église sont également partout et sous des formes variées. 11 n'est pas jusqu'au Grand Maître de Malte qui ne chasse les Jésuites, à Texemple du Roi très Catholique. Le Saint-Siège est menacé dans ses droits spirituels par Joseph II, inquiété du côté d'Avignon et de Bénévent par les cabinets de Versailles et de Naples. Pas une puissance qui ne songe à prévenir l'enrichissement des monastères ou à taxer par ce qu'on a appelé en France le droit d'amortissement, leur richesse acquise. La Bavière elle-même, ce champion catholique de la guerre de Trente-Ans, est la plus prononcée sur ce dernier point.
Qui .pourrait dire si cet ensemble d'idées qui se montre à la fois, et dans les écrits des philosophes, et dans la politique des cabinets, a pris naissance chez les uns ou chez les autres? Pourquoi le même spectacle et les mêmes lumières n'auraient-ils pas suggéré à Pombal, à Tanucci, à Choiseul, à d'Aranda les mêmes pensées qu'aux encyclopédistes? Pourquoi le souffle des temps pénétrant les uns^ aurait-il passé par-dessus les autres?
Ainsi, les idées ne laissent guère démêler leur origine, soit qu'elles passent d'un esprit à l'autre en se développant chez chacun, soit qu'elles paraissent tout d'un coup à l'état de maturité, mais chez toUs à la fois. Dans cette élaboration des idées, déterminer la part qui revient aux Individus et à l'État, fixer leurs droits d'invention, est un problème insoluble. Le plus sage est de laisser là cette dispute pour s'en tenir à ceci : l'initiative n'est pas le fait de l'Etat, par cela seul qu'il exécute des choses où l'Individu ne peut tien ; cette initiative est certaine, quand l'État fait librement même .les choses qu'il n'a pas imaginées.
VX L INDIVIDU ET L ÉTAT
L'initiative ainsi définie, il faut savoir si TÉtat en est capable, et comment ce mérite se répartit entre l'État et les Individus.
Voici les raisons qui ont été ou qui pourraient être alléguées au point de vue individualiste :
L'État ne peut être Tinitiateur du Progrès, il appartient tout entier à d'autres soins. G*est déjà beaucoup qu'il fasse vivre paisiblement les hommes dans leurs anciennes voies, imposant à leurs passions le frein des lois existantes et des principes reçus, avisant d'ailleurs chaque jour aux difficultés et aux troubles qui surviennent dans la vie des peuples. C'en est assez pour prendre toute sa force et toute sa pensée. S'il est bon qu'il y ait dans la société des regards tournés vers Tavenir, des esprits en quête d'un idéal supérieur à répandre sur la politique, sur la morale, sur le bien-être, des explorateurs et des pionniers de terre promise, c'est affaire à d'autres. Cette curiosité, cette inquiétude d'esprit qui marche au nouveau et au meilleur à travers les périls de l'inconnu, n'est pas le fait de l'État. Avec ce qu'il a déjà de soucis et de labeurs, il n'ira pas en chercher d'autres dans des voies qu'il tient pour obscures et hasardeuses. Il doit aux hommes le nécessaire, c'est-à-dire l'ordre ; à eux de conquérir le luxe du Progrès.
Ceci revient à dire, sans phrases, que l'État n'a pas le temps d'être législateur. Il serait tout aussi exact de soutenir qu'il ne peut être à la fois juge et soldat, collecteur et gendarme, ingénieur et professeur. Comme, si les gouvernements ne savaient pas se démembrer, se déléguer selon la variété de leur besogne! Non, l'État l'individu et l'état vu
n'est pas simplement un gardien stérile de ce qni est, un applicateur, un exécuteur de lois préexistantes. Il lui appartient éminemment de faire des lois nouvelles, c'est-à-dire de prévoir ce qui sera, de préparer ce qui doit être , or, cela est Vœuvre même de Progrès.
Gouverner et légiférer sont à coup sûr deux lourdes charges. Cependant il n'est pas besoin de monter si haut que Richelieu et que Coibert pour les trouver cumulées et remplies. Dans les cinq derniers siècles de notre histoire, le gouvernement, tout distrait qu'il filt par de grands soucis administratifs, par les orages de la vie nationale, n'en a pas moins accompli, au moyen des ordonnances, un véritable progrès: et sous des rois qui ne sont ni saint Louis, ni Henri IV, on a vu non-seulement une gestion courante de la société, mais un effort continu d'amélioration et de réforme par les lois.
Mais, à certain âge des sociétés, ne voit-on pas des Individus et même des classes qui semblent prédestinés à la poursuite du Progrès? Rien n'est plus vrai: seulement dans un pays où les Individus sont éclairés à ce point, il faut supposer les gouvernants qui planent sur un pareil fonds, également très-éclairés et même quelquefois portés au posté qu'ils occupent par la supériorité reconnue de leurs lumières. Cette conjecture est naturelle. Or, pourquoi des gouvernants ainsi faits ne seraient-ils pas les premiers à concevoir et à vouloir le Progrès? La pensée peut en éclore chez eux aussi bien que parmi les classes lettrées. Us ont comme elles la culture d'esprit, et de plus qu'elles la mission qu'elles se donnent à l'égard du Progrès. Ne selait-il pas étrange que tout ce qui pense tournât sa pensée vers les réformes, excepté ce qui a charge expresse des réformes ? Les idées brillent pour tout le monde, et celles qui frappèrent Rousseau et Montesquieu, ne pouvaient se dérober à Turgot, à Voyer d'Argenson,
Vlli L*INDIVIDU ET L'ÉTaT
à Malesherbes. Pourquoi en aurait-il été autrement au dix-huitième siècle qu'au quiazième, alors que la voie du Progrès était l'exploration maritime? Christophe Colomb, si grand qu'il soit, n'est pas le seul ni le premier dans cette carrière. Je vois, à la même époque, les rois de Portugal, ses précurseurs de tout un siècle environ..
Les Individus, les classes lettrées n'ont pas même ici l'avantage clu nombre sur les gouvernants; car aujourd'hui, en Europe surtout, l'État est un personnage multiple/ composé de corps délibérants ou consultatifs, d'assemblées politiques ou locales qui lui sont autant d'organes pour aspirer tous les souffles de Progrès, pour en recueillir et en cultiver les semences.
Il y a pourtant quelque chose de vrai dans cette inaptitude dont on accuse TÉtat comme initiateiu* du Progrès. Le voici : certaia Progrès, à notre sens le plus noble et le plus désirable (Je tous, consiste à mettre la nation dans le gouvernement, à l'y introduire comme mandante et surveillante. Or, l'État ne prêtera pas les mains à ce Progrès qui est contre lui.
Mais, d'un autre côté, dans l'accomplissement de sa tâche la plus élémentaire, l'État est conduit à prendre et à montrer la voie du Progrès. C'est ce qui lui arrive toutes les fois qu'il se développe et s'améliore en fait de territoire, de finances, de procédés, de moyens d'action. Il ne se propose peut-être que de gouverner avec plus d'aisance et de- vigueur : il n'en fait pas moins alors des choses qui sont éminemment de bien public.
S'il étend sa domination, c'est avec la conséquence, non- seulement d'acquérir de nouveaux sujets, maiB d'ouvrir de nouveaux marchés. — Établit-il des bureaux de consignation et d'enregistrement? Il rend par là un service en même temps qu'il bat monnaie. — Quand il ajoute l'électricité au télégraphe et l'hélice à l'individu et L*ÉTAT IX
la vapeur, la communauté y trouve son compte aussi bien que Tadministration de la guerre, de la marine et des affaires étrangères. — Codifier est Tinclination et l'intérêt des gouvernements ; mais la loi y acquiert une qualité précieuse pour les citoyens, la cognoscibilité, comme dit Bentham. — Qu'importe que Louis XI n'ait songé, quand il institua la poste, qu'au transport de ses dépêches ? — Le gouvernement anglais a transporté au loin ses condamnés pour s'en débarrasser; chemin faisant, il a peuplé et fécondé l'Australie. — On a fait' de nos jours, dans certaines parties de la France, des routes stratégiques qui ne servent pas moins à la circulation des denrées qu'à celle des baïonnettes. — Nul n'ignore que l'Imprunerie Royale n'imprime pas seulement le Bulletin des Lois. — Quand le premier cc^nsul a fondé la Banque de France, il est permis de croire qu'il songeait surtout à grouper les capitalistes sous sa main, et à son usage ; il n'en fécondait pas moins le commerce et la production. — Il faut en finir, et je n'ajoute qu'un mot. Il y a toujours de la part de l'État un exemple donné, quand il n'y a pas un service rendu. Évidemment, ce qu'il fait dans ses manufactures, dans ses forêts, dans ses haras, dans ses collèges, n'y reste pas confiné.
En résumé, comme l'État est une personne, il lui est aussi naturel qu'à tout autre d'améliorer sa condition. En même temps, comme cette personne représente la Société, avec des proportions et un éclat qui lui sont propres, elle ne se meut guère en ce sens qu'elle n'entraîne tout à sa suite : or, cette impulsion est souvent un bienfait.
Ainsi, les attributions essentielle^ de l'État ne font v"
pas obstacle à ce qu'il entreprenne Tœuvre du Progrès : il y a plus, elles impliquent souvent de sa part, ainsi que nous venons de le voir, une impulsion progressive.
S'il était vrai que l'État ne pût supporter aucune addition aux soins élémentaires dont il est chargé, il serait incapable, non-seulement comme initiateur^ mais comme exécuteur du Progrès, ce qui cependant, de l'aveu de tousi est une de ses attributions, un de ses devoirs essentiels. Il ne faut donc pas dire que l'État, chargé de soucis et d'aifaires comme il l'est, ne peut y ajouter celle du Progrès.
Passons à une autre objection,
L*État, disent les Individualistes, ne peut avoir Tinitiative du Progrès, parce que l'État, c'est la force et rien de plus. Or, l'empire de la force est plus 'borné qu'on ne pense ; elle n'a de valeur qu'en s'ajoutant aux mœurs. De quelque façon qu'elle opère, soit comme contrainte, soit comme assistance, encore faut-il qu'elle rencontre une préparation dans les choses, un acquiescement, un point d'appui dans la Société. — D'abord, on ne fait violence ni à la pensée, ni aux mœurs d'un peuple. Les Juifs n'ont rien pu contre le Christianisme, ni le Christianisme contre les Juifs et les Maures. Quand un roi de la religion réformée abjurait cette religion, il confessait moins le Catholicisme que la puissance des idées en général. — Les goûts d'une Société ne sont guère plus maniables que sa conscience. Quoi déplus impuissant qu'une loi somptuairel Tel peuple du midi de l'Europe excelle à obéir; cependant il ne faudrait pas lui imposer le couvre-feu de Guillaume-le- Conquérant, ou lui défendre la sieste. Les trônes les mieux gardés de Suisses et de police, n'y tiendraient pas.
Au fond, quel est le principal emploi de la contrainte? obliger les hommes à faire, à ne pas faire, ou à donner
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une chose. Mais, en tout ceci, elle a bientôt trouvé sa limite.
Il est fort coîinu qu'un particulier, même assisté par les tribunaux et par la force publique, ne peut en contraindre un autre à faire la chose la plus solennellement promise; il ne peut que prendre un dédommagement sur. les biens du récalcitrant. L'impuissance de l'État, agissant, pour son propre compte, n'est pas moindre. Il n'est pas en lui d'obliger les hommes à faire ce qu'ils ne veulent pas ou ce qu'ils ne savent pas faire. Il se brisa toujours contre la conscience du martyr; il ne serait pas plus heureux s'il croyait, en Autriche ou en Russie, par les moyens péremptoires dont il dispose, apprendre en quelques jours à une recrue ce qui veut un apprentissage de quelques mois.
Il est vrai que l'État fait entendre des menaces qui s'adressent non-seulement à la fortune, mais à la liberté, à la vie même, ce qui est en général un moyen infaillible d'amener les hommes à vouloir et à faire ce qu'ils refusaient d'abord. Toutefois ce moyen lui-même est de peu d'effet, quand l'État s'en prend à des choses quotidiennes, universelles, intimes, telles que réchange, la monnaie, les prix, le vêtement, l'hygiène. Gomme alors il s'adresse à chacun, pour des choses de chaque jour, il ne lui faudrait pas moins que l'ubiquité pour le salut de ses règlements.
A cette profondeur, il ne peut rien sur la société : la force y rencontre des obstacles de même nature qu'elle, des obstacles physiques de nombre et d'espace. Les castes auraient plutôt cette puissance, parce que la supérieure peut être égale en nombre à l'inférieure : l'État ne l'a pas. Il ne lui servirait de rien d'édicter les peines les plus graves, cai: ce qui assure l'observance d'une loi, ce n'est pas l'énergie, mais la certitude de la répression. Il y a telle contrebande qu'il ne put jamais em-
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pêcher; les faux saulniers, que l'on pendait pour le moins, comme nous rapprend Dangeau, ne laissaient pas de croître et de multiplier à ce régime.
Donc la force ne peut rien contre un fait général et enraciné dans les mœurs. Il en est ainsi, remarquons-le bien, même quand le fait est le plus vicieux du monde, même quand la force est au service des intentions les plus droites et des combinaisons les plus saines. Joseph II réussit mal en certaines réformes de l'Église qu'il était seul à vouloir. Ce qui est invincible à la force, ce n'est pas précisément le droit, mais l'opinion et les mœurs. On verra tout à l'heure la conséquence de ceci, à propos de ce que sait faire l'insurrection et de sa puissance pour le Progrès.
Si maintenant nous considérons l'État, c'est-à-dire la force, dans les cas où elle opère comme assistance, ici encore elle a ses lacunes. On ne sert pas les hommes, - quoiqu'ils en aient. Le bien qu'on leur veut, doit prendre la mesure de leur intelligence, de leurs désirs, de leur condition. Nous avons dit comment Joseph II ne put accomplir en Flandre des réformes ecclésiastiques, dont les populations ne se souciaient pas. Il ne fut pas plus heureux en Hongrie, où il s'était proposé d'affranchir les paysans. Cette mesure fut peu comprise, peu goûtée. Les paysans étaient dispensés de la redevance et de la corvée féodales, mais soumis au recrutement et à l'impôt : le temps seul pouvait les éclairer sur la valeur de ce changement. En attendant, chacun sentait plus vivement le trouble que le bienfait de cette nouveauté ! « Vouloir le bien, s'écriait Joseph II, et recueil- » lir la haine! la haine de ceux-là mêmes peur lesquels » je lutte (1)1 »
(J ) UŒuvre sociale de ce monarque est exposée d'une manière frappante dans un livre spirituel et judicieux : la Vie de Joseph ii, par M. Camille Paganel.
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On pourrait multiplier à ce sujet les exemples ou les illustrations. ^
Je suppose un pays où l'instruction primaire soit déclarée gratuite et obligatoire; cette loi ne serait pas d'une exécution facile, et les obstacles viendraient sans doute des classes mêmes pour qui la loi serait faite. — H n'est pas prouvé que si, dans un des pays les plus civilisés de l'Europe, le gouvernement se faisait prêteur de capitaux applicables au drainage, il y aurait foule pour profiter de ces avances. J'en juge par ces populations des Landes qui s'obstinaient, il n'y a pas bien longtemps encore, à préférer les roues pleines aux roues rayonnées. — Ouvrez des théâtres, des hôpitaux, des banques, parmi des populations clair-semées, et vous n'aurez rien fait là dont elles puissent profiter : leur dissémination y fait obstacle. La remarque eu a été faite, à propos de banques, par im économiste américain, M. Carey. — L'aumône elle même, sous une forme insolite, n'est pas sûre d'être bien venue; essayez seulement, dans des temps de disette, d'offrir du riz à qui vous demande du pain ! •
Ainsi, les meilleures choses ne peuvent s'accomplir par la forcé toute seule. Il n'est pas besoin pour cela qu'elles paraissent blessantes au plus grand nombre; il suffit qu'elles lui soient nouvelles et étrangères. D'où la conclusion que l'État ne peut être l'auteur du Progrès, de quelque façon qu'il s'y prenne, soit qu'il impose, soit qu'il prête sa force ; que le principe du Progrès est ailleurs, c'est-à-dire dans une prédisposition, dans une collaboration des choses et des hommes qui en est le fond et la véritable initiative.
On s'est plu à détailler cet argument, à le montrer dans toute son apparence ; mais on n'y croit que sous certaines réserves.
D'abord l'État n'est pas seulement la force; c'est
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avant tout une autorité morale. Il a, pour agir sur les hommes, outre la contrainte, toutes les persuasions qui descendent de haut. Il parle aux âmes et aux imaginations par je ne sais quelles influences, qui plierit la machine au respect^ selon l'expression de Pascal. J'en veux citer un exemple fameux qui est notre loi des successions.
Sous l'ancienne monarchie, l'aînesse était le droit commun de la France, au moins pour les biens nobles. Or, cela fut changé tout à coup en 89, et ce changement ne fût pas seulement obéi, mais acclamé. — J'accorde que les mœurs aient été pour quelque chose dans cette soumission empressée. Cependant, jusque-là, les mœurs s'étaient conformées à la loi ancienne : y déroger était permis, mais absolument insolite. Les anoblis surtout, si nombreux dans ces deux derniers siècles, n'avaient garde de négliger l'aînesse, un signe de caste; à ce point qu'un intendant, M. de Sorbières, explique dans un de ses Rapports la multiplication des couvents par celle des cadets. Les choses ou plutôt les mœurs en étaient là, lorsque le législateur de 89 soufQa sur ces misères et proclama l'égalité des enfants devant la succession de leur père. Au premier mot, au simple aspect de cette vérité, tout plia, tout s'inclina... mais enfin la lumière ne se fit qu'à cette parole souveraine : il ne fallut pas moins pour dessiller les yeux et pour ouvrir les cœurs à l'équité qui les avait fuis jusque-là. — Je reconnais que la loi ne s'en tint pas à proclamer le partage égal des successions; elle fit usage de la force essentielle qui lui appartient, en déclarant nuls les partages inégaux. Mais cette pénalité était superflue. La vérité dite de haut avait soumis les cœurs : la force de la loi est là tout entière. C'est par son esprit qu'elle règne, et cet esprit est tellement devenu celui de tous, que loin d'éluder ses défenses, on n'use pas même de ses tolérances. Qui
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est-ce qui profite pour faire quelque chose, comme un aîné, de la latitude qu'elle a laissée, sous le nom de quotité disponible'! 3e puise à bonne source le fait décisif que voici : annuellement, sur quinze cent millions de valeurs immobilières, qui se transmettent par voie d'héritage, trois millions à peine sont frappés de substitution. — Ainsi cet exemple est bien celui d'une réforme qui ne doit rien à la force, rien aux mœurs, et qui appartient en propre à l'autorité morale de l'État.
Cet ascendant est une des forces latentes qui, comme l'honneur, l'opinion, la mode, gouvernent le monde moral. Au surplus, c'est la fortune de tout ce qui brille, de tout ce qui prime, de rencontrer chez les Individus une véritable complaisance. Godwinmet quelque part en scène un paysan iémoin d'un meurtre, etn'osantdénoncer l'assassin qui est un homme de qualité. Grimms^ dit-il (c'est le nom du paysan), adorait en, lui ce caractère divin qui accompagne une grande fortune comme les Indiens adorent le diable. Naturellement, c'est dans la personne du souverain que ce prestige a tous ses rayons. Gomment n'obtiendrait-il pas. pour ses lois la faveur bien connue que rencontrent ses exemples? Ya-t-il donc si loin de l'imitation à l'obéissance? Ou bien croironsnous que le souverain, parlant comme fait le législateur avec menaces et commandements, y laisse quelque chose de son charme et de sa puissance? Ce serait faire trop d'honneur à la moyenne des âmes.
Nous n'avons pas tout dit. Non-seulement l'État intimide, non-seulement il persuade, mais encore il séduit par toutes les dispensations dont il' a la main pleine: honneurs, emplois, pensions. Ce fut un des obstacles que rencontra, sous le règne de Louis XIV, la propagation de la Réforme. A la lin du dix-septième siècle, ou ne trouve pas un seul huguenot parmi ces grandes àmilles, où tout était protestant sous Henri IV. Qui
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pourrait dire ce que pesa dans Fabjuration de Turenne le prestige de Louis XIV, le goût des grands commandements, et l'éloquence de Bossuet? '
Ainsi l'État est quelque chose de mieux que la force ; mais ne fût-il rien de plus, dans ces limites mêmes l'espace et la portée ne lui manquent pas. Sans doute il ne peut obliger les gens à faire les choses : mais il peut toujours les contraindre à payer un impôt, au moyen de quoi il fait ces choses lui-même. C'est l'histoire de nos chemins vicinaux. Les communes paraissaient peu curieuses de cette amélioration, et l'État dut recourir à la force. Mais comment ? En leur imposant des corvées? Non : il leur proposa simplement la corvée, mais à qui refusait ce service, il demanda un impôt ; puis, au moyen de cette ressource, il organisa un service public d'agents-voyers, de conducteurs, de cantonniers qui ont créé en France, depuis 1836, le chemin vicinal. L'instruction primaire ne s'y est pas fondée par d'autres moyens. Tout en ces deux réformes appartient à l'initiative de l'État, l'ojiinion n'y fut pour rien. Ce n'est pas qu'elle n'eût alors son empire, ses organes : mais elle était tout entière à d'autre luttes. Bref, les partis étaient indifférents à ces réformes ; quant aux populations, on pourrait croire qu'elles y étaient opposées : j'en ai pour indice que l'État dut s'armer de contrainte à l'égard des localités; elles n'eurent de routes et d'écoles que parce que les préfets eurent le pouvoir de porter d'of&ce ces dépenses au budget communal. Ainsi rien ne poussait, rien même ne secondait le gouvernement dans cette voie : il y entra dans sa liberté, il y marcha dans sa force. Cette initiative de l'État, nécessaire dans deux cas si considérables, si criants pour ainsi dire, et dans un des pays les plus civilisés du monde, frappera peut-être plus d'un lecteur.
On vient de voir ce que l'État sait faire avec la con^'
L INDIVIDU ET L ETAT XVII
trainte pure : il peut en outre tirer un grand parti d'un procédé mixte, composé d'exemples, d'enseignement, de pénalité, de temporisation. C'est celui dont il a usé en France pour l'introduction du système décimal. Le gouvernement commença par publier des tableaux et des instructions ; puis il employa lui-même le système nouveau dans sa comptabilité, et généralement dans tous ses rapports avec le public ; puis il en prescrivit l'enseignement dans toutes les écoles et l'emploi dans tous les actes émanés d'officiers publics ; on pense bien qu'il ne s'abstint pas de quelque contrainte : une peine fut édictée d'abord contre tout usage des anciennes mesures dans les actes notariés, et plus tard contre l'usage cumulé des nouvelles mesures et des anciennes. Mais cette peine était légère; et encore l'application en fut-elle, à plusieurs reprises, prorogée du suspendue. En somme, cette matière fut remaniée de cent façons. On trouve là-dessus des règlements sans fin, qui commencent par un décret du 1" août 93, et qui ne s'arrêtent qu'à une loi de 1837: mais vous n'y voyez nulle part ni la violence ni l'impromptu. La Convention elle-même fait la part des tempéraments, des acheminements nécessaires pour la mise en vigueur du nouveau système.
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