Read here

La Plata;

Santiago Arcos · 1865 · Scanned text

186,269 words · about 13 h 3 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Santiago Arcos
Language
French
Published
1865
Length
186,269 words · about 13 h 3 min
Sections
3 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (3)
  1. Introduction about 1 h 21 min
  2. II La Vice-royauté Du Pérou about 3 h 57 min
  3. IV République Argentine about 7 h 44 min

Continue:

Introduction

Le mouvement qui, depuis quatre siècles, entraîne les populations européennes vers le nouveau monde, loin de se ralentir, a pris, au contraire, depuis quelques années, et sous l'empire de circonstances que tout le monde connaît, une nouvelle activité. Il se combine aujourd'hui avec un mouvement d'une autre nature, avec ce besoin d'expansion qui pousse les peuples à se visiter, à apprendre à se connaître , à se lier entre eux dans le but d'améliorer leur condition matérielle et morale , à se compléter enfin les uns par les autres.

Ce double mouvement , qui doit évidemment tourner au bonheur de l'humanité, qui finira, il faut bien l'espérer, par faire des sociétés humaines une seule et grande famille, il m'a semblé qu'il était du devoir de tout homme, et, plus particulièrement peut-être , de tout Américain , d'y aider du peu qu'il sait, dans la mesure de ses forces. Il n'y a pas, à ce point de vue, d'agglomération d'hommes, si petite et si éloignée qu'elle soit, qui n'ait son importance , et qui ne mérite d'avoir sa part de l'attention publique.

Telle est l'explication, et, s'il en était besoin, l'excuse de ce livre, qui a pour objet de faire connaître l'histoire et les ressources d'une des contrées du continent américain vers lesquelles l'émigration française semble depuis quelques années se diriger de préférence, et cela au grand avantage et du pays et des émigrants eux-mêmes.

La République Argentine est jeune encore; ses annales cependant remontent à quatre siècles déjà, et mériteraient à plus d'un titre d'être mieux connues qu'elles ne le sont. Elles touchent par plus d'un point à celles de plusieurs des principales nations européennes ; elles sont d'ailleurs intimement liées à l'histoire de toute l'Amérique méridionale. Pour faire comprendre comment les hommes de race latine furent amenés sur les bords des grands fleuves du sud-est de l'Amérique australe, comment est née cette petite république , les vicissitudes par lesquelles elle a passé, et enfin son état actuel, il me faudra remonter à l'époque de la conquête, au delà même, et parler souvent des États qui l'environnent, du Pérou surtout, dont les métaux précieux furent le principal appât qui attira les hommes de l'ancien monde vers le nouveau , et dont la Plata a longtemps d'ailleurs partagé les destinées.

En cela, du reste , je ne ferai que me conformer aux lois de la logique. L'histoire , en effet , se compose de deux éléments inséparables, les idées et les faits. Les études historiques, pour atteindre le but qui peut surtout les rendre intéressantes, et qui est de nous initier à l'avenir et de nous le faire envisager avec confiance par la comparaison du présent au passé , doivent donc avoir également un double objet : d'abord l'étude des idées ou de l'esprit humain à une époque donnée, que nous appellerons l'étude des causes , puis l'étude des événements ou des effets.

Les événements sont , en général , la conséquence des dispositions de l'esprit humain, mais souvent ils réagissent d'une manière inattendue sur les idées ; et causes et effets s'entrechoquant, se modifiant constamment, il en résulte un étrange enchaînement de faits qui nous portent à croire que les destinées humaines sont fatalement réglées , et que l'humanité marche, sans s'en douter, vers un état social préconçu par la nature, comme le chêne est préconçu dans le gland, la houille dans la forêt ensevelie par un cataclysme géologique, le diamant dans ces masses de charbon frappées par la foudre.

Quelles sont ces destinées réservées à l'humanité? Nul ne le sait , mais Dieu est grand

L'étendue du domaine qui reste à l'homme à exploiter paraît encore bien disproportionnée à ses moyens de travail ; le rôle qu'il est appelé à remplir est donc encore si loin d'arriver à son terme, que nous pouvons croire que les destinées humaines sont proportionnelles au travail à faire comparé au travail fait: plus il reste à faire et plus doit nous paraître grandiose l'avenir que nous devons espérer pour la race humaine.

Des 500 millions de kilomètres carrés dont se compose le domaine humain, un cinquième à peine est exploité, le surplus attend encore la main de l'homme.

Ce n'est pas de longtemps sans doute que s'achèvera cette exploitation, dont les résultats seraient incalculables pour notre bonheur; un grand pas cependant a été fait dans les quatre derniers siècles. La terre est aujourd'hui connue, l'homme l'a parcourue dans tous les sens et peut s'en faire une juste idée: progrès immense , si l'on songe à ce qu'était la science géographique au quinzième siècle. Une moitié du monde était alors inconnue de l'autre moitié. L'Astec ou l'Inca, comme l'Européen ou leMantchou, ignoraient qu'au delà des mers existaient d'autres continents. On'n'avait sur la forme du globe , sur l'étendue des terres , sur la diversité des climats et sur la différence des races humaines, que des notions vagues, incertaines. Les exagérations les plus extravagantes trouvaient crédit. On croyait volontiers qu'au sud du Sahara la chaleur était telle que les métaux étaient constamment en fusion , qu'au sud du cap des Palmes la mer était en ébullition. Ce qu'on croyait savoir des choses de notre monde ne s'appuyait que sur des théories auxquelles manquait la sanction de l'expérience , seule capable de donner cette certitude qui forme la science. En un mot, on était, au commencement du quinzième siècle, aussi fort en géographie que nous le sommes, au milieu du dix-neuvième siècle, en électricité.

Cependant à cette époque on s'occupait déjà beaucoup de cosmographie; mais, pour la plupart des érudits eux-mêmes, la terre était une surface plate entourée d'eau de tous côtés , que les cieux couvraient de leur voûte immense , et sous laquelle s'étendaient les enfers.

Ces croyances étaient fondées sur les écrits des auteurs grecs ou romains, prouvant que l'Afrique était entourée d'eau, et sur les relations des quelques voyageurs qui avaient pénétré dans l'extrême orient, comme de ceux qui s'étaient avancés jusqu'à l'extrême nord, et qui , les uns et les autres, avaient toujours rencontré la mer.

Les astronomes pourtant n'étaient pas d'accord sur la forme de la terre. Quelques-uns la croyaient sphérique, et expliquaient le jour et la nuit par la révolution du soleil autour de notre planète. Les Arabes même avaient essayé de mesurer ce corps sphérique, et bientôt il se trouva des cosmographes assez osés pour avancer, mais bien bas, que notre planète était un globe mesurant 10,000 lieues de circonférence. Cette assertion , en effet , choquait les opinions religieuses du temps , et ceux qui étaient plus près du vrai n'osaient parler : on devait alors cacher une vérité astronomique avec le même soin qu'un anglican de nos jours met à cacher une vérité géologique qu'il ne peut faire concorder avec la Bible.

L'Italie était, de toute l'Europe, le pays où l'on s'occupait le plus de ces questions , par la raison que les Italiens d'alors étaient les plus intrépides marins et les explorateurs les plus hardis. Un Vénitien, Marco Polo, avait publié, dans les dernières années du treizième siècle , un voyage à l'extrême orient qui était très-lu et contribuait à surexciter la curiosité chaque jour plus grande qui s'attachait aux lointains pays de Gathay et de Zipangu.

Les voyageurs d'alors ne se contentaient pas de mentir un peu plus encore que nos voyageurs actuels : tout homme qui écrivait un voyage profitait de l'occasion pour développer sa petite utopie, qu'à l'entendre il aurait trouvée toute réalisée dans les pays qu'il avait parcourus. Aussi, dans presque toutes les relations des voyageurs du moyen âge, est-il question non seulement de richesses fabuleuses , de monarques magnifiques, mais encore de pays admirablement organisés, de mœurs pures, hospitalières , ornés en un mot de toutes les vertus que ces chercheurs avaient sans doute rêvées dans le long cours de leurs voyages, toujours pénibles.

Marco Polo peut être regardé comme le type du voyageur de cette époque. C'est avec un imperturbable aplomb qu'il parle des merveilleux pays qu'il a visités , des égards que le Grand Khan , seigneur et maître de l'extrême orient , avait eus pour lui. Rien ne peut être comparé à la capitale du Zipangu, qu'il a visitée comme ambassadeur de ce prince. Les toitures sont en or, la soie y est plus commune que la laine en Europe , les arbres à épices poussent naturellement dans ses environs et y sont aussi communs que les chênes dans les forêts des Gaules. Les hommes , après avoir travaillé deux ou trois ans comme apprentis et autant comme maîtres, y passent à l'état de rentiers. C'était en un mot un véritable pays de Cocagne, où il suffisait de mettre le pied pour être riche , où tout étranger était considéré comme un savant, où tout le monde enfin était heureux..

Ces récits , si absurdes qu'ils nous paraissent , impressionnaient fortement les aventuriers d'alors , dont la crédulité égalait l'ignorance; et ce n'étaient pas seulement le marin et le commerçant qui se préoccupaient de ces merveilles , les princes les plus puissants d'Europe y rêvaient souvent.

Les relations de Marco Polo étaient une des lectures favorites de don Enrique de Portugal , qui , à force de constance et de sacrifices , fit parvenir ses flottes jusqu'au pays des épices.

Le succès des Portugais dans leur navigation par le cap de Bonne-Espérance, les immenses bénéfices que réalisèrent les marchands qui eurent la bonne fortune d'accompagner Vasco de Gama, ne firent qu'augmenter le désir d'arriver aux terres du Grand Khan , plus à l'est des côtes de l'Indoustan, et plus riches encore que Calicut, où Gama avait débarqué.

Un marin génois , très-lettré , si on le compare à la généralité des hommes de sa profession, avait lu et relu les voyages de Marco Polo. Ses études astronomiques et ses relations avec le cosmographe Torricelli lui avaient donné des notions sur la forme de la terre, et, malgré son ardent catholicisme, il croyait que c'était un corps sphérique ayant de 9,000 à 10,000 lieues de circonférence.

Dans sa jeunesse, Christophe Colomb avait navigué de Gênes à Lisbonne et de Lisbonne aux îles Açores, où il avait séjourné trois ans. Calculant que de Venise aux Açores il y avait 1 ,000 lieues et que Marco Polo avait, selon son itinéraire, où les distances n'étaient pas moins exagérées que la grandeur des villes dans ses descriptions, cheminé 8,500 lieues à l'est, il se disait : En naviguant à l'ouest des Açores il est impossible que je n'arrive pas aux terres du Grand Khan.

La terre, en effet, si Torricelli ne se trompe, mesure en circonférence au plus 10,000 lieues

Des terres du Grand Khan à Venise, il y a, ■■

selon Marco Polo 8,000

De Venise aux Açores, la distance est de 1,000 Des Açores aux terres du Grand Khan, il doit

y avoir au plus. 1,000

Total égal à la mesure de la terre 10,000 lieues

Dans ce simple calcul est tout le génie de Colomb ; cette simple addition lui donna la certitude mathématique d'arriver, après une courte navigation, aux terres que les Portugais avaient eu tant de peine à découvrir en doublant l'extrémité australe de l'Afrique. Et encore les terres abordées par les Portugais étaient les plus voisines de l'Europe , celles dont Marco Polo faisait le moins de cas, un pays insignifiant comparativement aux fameuses îles des épices, voisines de Zipangu , lesquelles , étant les plus éloignées de l'Europe par la route de l'est , devaient être les plus rapprochées et les premières où l'on arriverait par la route de l'ouest.

Mais que de difficultés pour persuader les grands de la terre de cette simple vérité! Que de controverses à soutenir avec les hommes d'Église, tout-puissants alors, et alors aussi , comme aujourd'hui, aveuglés par les plus puériles superstitions ! Fort de sa conviction , Colomb commença le plus rude des combats contre l'ignorance de ses contemporains.

Pour être plus en état de répondre aux objections, il entreprit l'étude de la théologie; il harmonisa de son mieux sa science de cosmographe avec les superstitions de son siècle; et, pendant huit longues années , il mendia, en discutant, le peu d'argent qu'il lui fallait pour sa grande entreprise.

Il eut enfin le bonheur d'intéresser un moine espagnol qui décida une reine à tenter cette aventure, dont le résultat, inespéré de tous et de Colomb tout le premier, devait être la découverte du nouveau monde.

Mais ce grand fait, ce nouveau monde, n'apparut pas tout d'abord après l'arrivée de Colomb à San-Salvador ; il demeura pour tous un mystère longtemps encore après que le Génois eut présenté à Leurs Majestés Catholiques les hommes rouges des îles, parés de plumes aux reflets métalliques, dépouilles d'oiseaux inconnus, et chargés de bijoux d'or grossièrement travaillés, mais massifs.

Colomb et ses compagnons croyaient se trouver à l'extrémité orientale de l'Asie; quand ils côtoyaient les Antilles, les hautes montagnes de Cuba leur avaient semblé, non les collines d'une île , mais les rivages d'un continent. Les Européens n'étaient pas encore habitués à cette nature si fortement accentuée. Colomb mourut dans cette persuasion , et la preuve en est dans le nom d'Indes Occidentales qui fut donné aux terres qu'il avait découvertes.

Pour détromper les Espagnols, il fallut les rapports de Vasco Nunès de Balboa découvrant le Pacifique à l'ouest de l'isthme de Panama, la navigation de Cortès sur les mers qui baignaient les côtes occidentales de l'empire de Montézuma, l'expédition de Pizarre de Panama au Pérou , celle enfin de Magellan, qui résolut le grand problème et fit que l'homme connut tout son domaine.

Une fois l'Amérique découverte, et lorsque les immenses trésors du Pérou eurent éveillé l'attention, cinq nations voulurent posséder des établissements dans le nouveau monde. L'Espagne et le Portugal prirent pour eux les Antilles , le Mexique et toute l'Amérique méridionale. Les Français et les Anglais s'établirent dans l'Amérique du Nord, où les premiers navigateurs avaient dédaigné d'aborder. Les Hollandais allèrent un peu partout, prenant pied où on voulut bien le leur permettre.

La colonisation, dans les pays où s'établirent les Espagnols, les Portugais et les Français, les hommes de la race latine, en un mot, eut partout le même caractère. Les Latins, individuellement plus aventureux que les Saxons , étaient à peine arrivés qu'ils s'éparpillaient par toute la contrée. Souvent cruels, mais sans mépris, sans répugnance pour les aborigènes , ils se mêlaient aux tribus indiennes, et, un siècle après la découverte, des côtes de la Californie au cap Horn, de Maracaïbo à la Plata, les Espagnols avaient parcouru le continent en tout sens. Les Portugais, de leur côté, avaient exploré tout le Brésil. Des villages, où quelques Européens s'étaient entourés d'un grand nombre de familles indiennes, s'élevaient de tous côtés, souvent à sept ou huit journées les uns des autres et à quinze ou vingt journées de marche des côtes ou des rivières où pouvaient arriver les vaisseaux d'Europe.

Ces colons prenaient les habitudes, le costume et quelquefois jusqu'à la langue des tribus auxquelles ils se mêlaient, comme cela est arrivé au Paraguay, et, tout en les dominant, ils s'identifiaient à elles; les Européens, en un mot, se faisaient Indiens, oubliant l'ancien monde qu'ils venaient de quitter.

Dans l'Amérique du Nord, les quelques Français qui abordèrent au Canada, poussés par les mêmes instincts, découvrirent plus de terre que les autres colonisateurs, en se répandant des bouches du Saint-Laurent aux bouches du Mississipi.

Moins aventureux, les Anglais ni les Hollandais ne se préoccupaient pas autant d'étendre leurs possessions,, mais ils s'y établissaient plus solidement. Ce qu'ils prenaient était pour eux seuls , et leurs colonies , loin de présenter l'aspect semisauvage des colonies latines , étaient peuplées d'hommes aussi civilisés et plus entreprenants que ceux des villages d'Angleterre ou de Hollande. La population y était plus homogène , parce qu'ils en chassaient les naturels. Le mépris pour les races noire ou cuivrée , la répugnance à se mêler à elles, sont instinctifs chez les hommes du Nord; aussi pouvons-nous dire que l'aristocratie de la peau date, aux États-Unis, du temps de la conquête.

Il est une autre distinction , très-essentielle , et qu'il ne faut jamais oublier si Ton veut se rendre bien compte de la marche des événements dans le nouveau monde , après la colonisation.

Dans les colonies latines, on tenait à former un peuple de bons sujets.

Dans les colonies saxonnes, on tenait à former un peuple de bons citoyens.

Un homme est un bon sujet s'il est obéissant. Dans les monarchies absolues, l'instruction, la richesse individuelle, l'activité morale ou matérielle, l'aptitude à augmenter son bien-être, à conserver la fortune acquise, sont choses fort secondaires. Tout cela ne fait tort sans doute ni à la monarchie ni à l'individu; mais l'utilité, après tout! On est d'autant meilleur sujet que moralement on ressemble plus au mouton.

Dans un État libre , c'est presque le contraire. L'instruction très-généralisée , les habitudes de travail , la capacité de produire son propre bien-être, d'augmenter sa richesse individuelle et de la conserver; une haute moralité, en un mot, sont les conditions premières de la prospérité , de la stabilité de l'État. Le pays n'a qu'à gagner à ce que chacun pense à ses devoirs et à ses droits , et discute les intérêts publics. L'obéissance moutonnière serait un défaut chez le bon citoyen.

Pour être logique, l'éducation du sujet doit donc être l'opposé de l'éducation du bon citoyen.

Ainsi s'expliquent les divergences si profondes entre les premiers établissements formés aux deux Amériques. Dans les colonies espagnoles, on fit tout ce qu'il fallait pour avoir de bons sujets ; dans les colonies anglaises, presque tout ce qu'il fallait pour faire de bons citoyens; et cela sans qu'on doive accuser les uns de machiavélisme ni exagérer la prévoyance des autres.

Les Portugais et les Français suivirent le système espagnol, les Hollandais imitèrent à peu près les Anglais. La condition différente de ces peuples en Europe explique cette marche différente.

La France, l'Espagne et le Portugal, qui avaient échappé aux erreurs de Calvin et de Luther, étaient en plein catholicisme. Or, bon catholique et bon sujet, c'est tout un. Pour celui-ci comme pour celui-là, il faut croire, obéir, et surtout ne jamais discuter.

L'instruction dans les pays catholiques , et particulièrement en Amérique, se réduisait à marmotter quelques prières et à se bien préparer pour la vie future. La vie future ! c'était là le grand, l'unique but, la suprême aspiration, pour les Indiens surtout, qui avaient souvent à souffrir de leurs maîtres, et qui espéraient en être dédommagés dans cet autre monde dont on leur parlait sans cesse , et où ils devaient trouver l'oubli et la réparation de tous leurs maux. De là, chez les colons espagnols et chez les Indiens qui vivaient avec eux, une extrême nonchalance et une indifférence résignée pour l'état de choses. De là aussi l'immense prépondérance du clergé dans les colonies espagnoles et l'éclatante protection dont ne cessa de le couvrir la couronne d'Espagne, qui comptait sur lui comme sur le premier et le plus puissant instrument pour le maintien de l'ordre et de l'obéissance dans ses lointaines possessions.

Dans des pays ainsi constitués, l'administration était facile. On n'avait pas à s'y préoccuper des devoirs du Gouvernement, auxquels personne ne songeait ; on s'y préoccupait de ses droits, que l'on faisait consister à faire rentrer au Trésor le plus d'argent possible, à utiliser ces nouvelles possessions pour donner de l'emploi à un grand nombre de solliciteurs qui comptaient sur l'administration pour vivre, à éloigner des pays conquis tout étranger qui aurait fait concurrence au commerce espagnol , parce que , en fin de compte, le commerce espagnol était celui qui donnait le plus d'argent à l'Espagne.

Tout cela, nous nous plaisons à le répéter, était fait par le gouvernement espagnol sans songer à mal , et , au contraire , dans l'intention de rendre le plus heureux possible ses sujets d'outre-mer.

Les choses se passaient tout autrement dans les colonies anglaises ou hollandaises. La population qui y affluait était presque toute atteinte de la manie d'examen, conséquence naturelle des religions réformées. Puritains de Boston, quakers de Philadelphie ou anglicans de la Virginie, attachaient la même importance à la lecture de la Bible; de là ce grand nombre d'écoles qui, dès les premiers temps, s'élevèrent dans ces colonies. On y singeait les assemblées de l'Angleterre, où tout se discutait ; on y parlait hautement de ses droits ; on affichait la prétention de commercer librement, etc., etc. Enfin, l'éducation donnée à la jeunesse tendait presque instinctivement à former de bons citoyens.

De ces différences de la manière d'être des deux races colonisatrices est sorti ce que nous voyons : une race un peu plus civilisée au Nord, une race un peu moins civilisée au Sud. La raison en est simple : s'il est vrai, en effet, que les institutions humaines peuvent ralentir la marche des sociétés vers le progrès , ces institutions sont peu de chose comparées à l'impulsion du temps, qui, soit par des moyens pacifiques, soit par des moyens violents, conduit le monde fatalement vers un état de choses meilleur.

Un travail sur les progrès de l'humanité en Amérique serait assurément fort intéressant; malheureusement il est trop au-dessus de mes forces pour que j'aie pu un seul instant songer à l'entreprendre. Mais ce que je ne saurais faire pour le tout, il me sera peut-être permis de l'essayer pour une partie , que je connais plus particulièrement, pour les provinces de la Plata, où j'ai passé de longues années.

Les annales de ces provinces remontent à la découverte du nouveau monde ; je devrai donc , pour faire connaître les causes en même temps que les effets , aller chercher jusque-là l'origine de la République Argentine, et, par la même raison, je serai plus d'une fois obligé, comme je l'ai dit en commençant, de faire des excursions dans les pays voisins , à l'histoire desquels son histoire se trouve souvent mêlée.

Les divisions de cette étude historique sont indiquées par les états divers qu'a traversés l'Amérique méridionale depuis qu'elle nous a été révélée.

Quand les Européens abordent dans cette moitié du nouveau monde , ils en trouvent la partie occidentale occupée , dans presque toute sa longueur, par un immense troupeau humain sur lequel régnent despotiquement les fils du Soleil. Dégageant des récits contemporains ce qui peut intéresser notre sujet, nous jetterons un coup d'œil rapide sur la constitution de cette étrange communauté, parvenue, sous l'empire des lois les plus simples, à l'état le plus florissant ; sur les mœurs de ces populations , au souvenir desquelles s'attache encore un intérêt sympathique.

De 1526 à 1533, les Espagnols se rendent maîtres de tout l'empire des Incas , et sur ses ruines ils établissent la vice-royauté du Pérou, qui s'étendait jusqu'à l'embouchure du Rio de la Plata.

Les guerres de l'Espagne avec les colonies portugaises la déterminent, en 1776, à scinder en deux gouvernements ses vastes possessions de l'Amérique du Sud , dont la trop grande étendue est un obstacle à la marche des opérations militaires comme à celle de l'administration, et les provinces de la Plata forment une vice-royauté particulière.

En 1810, les pays qui formaient cette vice-royauté lèvent l'étendard de l'indépendance , et parviennent à s'affranchir ; mais le règne paisible de la liberté est longtemps retardé par des discordes intestines , résultat naturel de la tutelle où les avait tenus le système colonial.

Nous tâcherons défaire connaître les causes et Y utilité de ces luttes, si mal appréciées en Europe; de faire comprendre les tendances des partis politiques, dont on s'est formé des idées si erronées que l'histoire de ces derniers temps en est devenue incompréhensible ; fausses idées qui ont tenu en quelque sorte à une erreur d'optique. De même, en effet, que les premiers navigateurs, induits par une lointaine ressemblance, donnèrent le nom de lion et de tigre à l'inoffensif puma des Andes et au jaguar des forêts, de même on a appelé conservateurs et libéraux des hommes qui ressemblent autant aux conservateurs ou aux libéraux européens que le puma ressemble au lion ou le jaguar au tigre.

Nous montrerons comment le système républicain, s'il a été parfois une vérité, parfois aussi n'a été qu'un manteau servant à cacher le despotisme le plus effréné ; et peut-être réussironsnous à faire partager notre consolante conviction, à savoir, que ces guerres qui ont si souvent ensanglanté les bords de la Plata ont toujours eu une raison d'être, et que toute lutte, en dernier résultat, a abouti à un progrès ; ce qui revient à dire que la liberté et la probité politique seules peuvent donner la stabilité. Si nous y réussissons, nos lecteurs seront à même de suivre sans étonnement les péripéties par lesquelles ces pays auront encore à passer.

Dans ce travail, nous n'aurons pu, sans doute, donner à la forme la précision et le poli qu'elle aurait reçus d'une plume française , mais il n'aura pas dépendu de nous que ce qui lui manquera sous ce rapport soit compensé par l'exactitude des faits.

LE TAVANTISUYOU

Etat physique , politique et moral du pays à la fin du quinzième siècle. Origine et gouvernement des Incas.

Vers la fin du quinzième siècle , Tupac-Inca-Yupangui avait réalisé le rêve de ses prédécesseurs : le Tavantisuyou (1), où tout homme adorait l'Inca comme fils de la divinité, s'étendait le long des Andes du 3e degré de latitude nord au 35e degré de latitude sud, Les chasques ou coureurs de Yupangui avaient mille lieues à parcourir pour porter des ordres d'une extrémité de l'empire à l'autre.

Moins large que long, le pays soumis aux fils de Manco Gapac était sillonné dans toute sa longueur par l'immense cordillère aux cimes neigeuses. Les montagnes dont elle est formée , et qui séparent les grands fleuves qui coulent vers r Atlantique des torrents qui courent au Pacifique, sont très-inégales dans leurs pentes. Abruptes et rapides sur le versant ouest, du côté du

(1) C'est-à-dire, en langue quichua, les quatre régions; c'était le nom indien du pays gouverné par les lncas. Les Espagnols, en parcourant la côte du Pacifique, ayant débarqué un peu au sud de Trujillo, à l'embouchure d'une petite rivière nommée par les Indiens Birou , employèrent ce nom, dont ils firent Pérou, pour désigner tous les pays conquis plus tard par Pizarre.

Pacifique , dont on dirait qu'elles sentent le voisinage , elles se pressent les unes contre les autres, laissant seulement entre elles de profonds ravins , au fond desquels coulent de maigres filets d'eau. Entre les plateaux trop élevés pour la grande végétation et les sables brûlés de la côte , le pays ne présente que mornes à pic, où la terre végétale s'éboule sans cesse, pays qui ne peut devenir productif qu'à force de travail.

Le versant opposé offre un aspect tout différent. La pente en est comparativement douce, et l'on y voit de nombreux et larges plateaux. Les cours d'eau qui s'y forment recueillent une plus grande quantité de neige fondue et ne tardent pas à se convertir en rivières. Les montagnes se succèdent à longs intervalles et s'abaissent de plus en plus. Le guanaco , Yalpaca, le lama, la vigogne, y trouvant des vallées plus étendues, de plus riches pâturages, y sont plus nombreux que sur le versant occidental. Le puna , le lion inoffensif des Andes , les guette derrière les bouquets de chanar, l'unique arbre qui brave les vents glacés des Cordillères.

La grande végétation commence à paraître à mesure que la chaîne s'abaisse , et d'autres animaux , le cerf, le pécari des forêts, le jaguar, peuplent ces terres plus chaudes. Les rivières deviennent de grands fleuves , sur le bord desquels les caïmans se chauffent au soleil ; et à quatre-vingts lieues à l'est des cimes couvertes de neiges, les innombrables cours d'eau qui descendent des Andes, du Chiapiapo au Caqueta, vont se perdre dans un sombre océan de végétation, qui fut de ce côté, pour les Incas conquérants , une barrière impénétrable et aussi sûre que les flots du Pacifique qui battent le pied des Andes trente lieues à l'ouest de ces mêmes cimes.

La forêt, dans ces pays tropicaux, est inhabitable, même pour l'Indien. La chaleur qui se condense sous ces voûtes immenses, que les rayons lumineux ne peuvent pénétrer, est intolérable. L'air y circulant à peine, l'humidité y est constante. La terre disparaît sous d'épaisses couches de feuilles qui se décomposent et forment un sol d'une fertilité maladive. La végétation ne se produit pas seulement de bas en haut, mais aussi de haut en bas. Des plantes parasites, aussi nombreuses que les arbres aux flancs desquels elles prennent racine , envoient leurs longs bras dans toutes les directions. Les branches d'arbre les plus grosses que l'ouragan vient à briser ne peuvent arriver à terre; les lianes les retiennent suspendues, et souvent un vieil arbre déraciné reste debout, soutenu par ces mille cordages. D'autres fois , s'entortillant autour de cinq ou six arbres , lès lianes les couvrent entièrement, s'unissent entre elles et forment une masse énorme qui apparaît comme une grosse tour en ruine couverte de feuilles. C'est l'orgie de la végétation.

Les reptiles seuls se plaisent sous ces sombres forêts , et bien des siècles encore s'écouleront sans doute avant que l'homme puisse s'y frayer des routes et les exploiter, avant qu'il puisse habiter le haut cours de ces grands [fleuves de l'Amérique du Sud qui viennent se jeter dans l'Atlantique et qui étonnent si justement les marins.

Ces immenses forêts formaient la frontière orientale du Tavantisuyou; le Pacifique le bornait à l'ouest.

La fable répandue par les Incas afin de se donner une origine surnaturelle est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la répéter ici. Si, d'ailleurs, on comprend que cette fable ait pu être acceptée par leurs crédules sujets, elle ne saurait expliquer à elle seule l'étrange organisation politique du Tavantisuyou , et les quelques documents historiques, basés sur les traditions indiennes, que nous ont laissés les premiers conquérants espagnols, ne jettent aucune lumière sur ce point.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…