Introduction
De nos jours, quand une doctrine contraire k celle de l'Église catholique se produit en France, elle a pour adversaires des théologiens ou des volontaires de l'orthodoxie, sans caractère officiel et sans autre autorité que celle de la science ou du talent. Mais au xvie siècle et au xvne, le protestantisme a été combattu à la fois par le pouvoir civil et par le pouvoir ecclésiastique. Pour obtenir la liberté, non-seulement de se répandre, mais même d'exister, il a dû se faire militant. Il suit de là qu'il a une histoire politique en même temps qu'une histoire religieuse. Cette histoire politique, nous avons commencé de la raconter clans un précédent ouvrage ; nous la continuons aujourd'hui. Hors de notre pays même, le sujet a excité l'intérêt et déterminé les recherches d'hommes graves et instruits. C'est ainsi qu'un écrivain allemand, M. Gottlob de Polenz, publie actuellement à Gotha, sous le titre d'Histoire politique du calvinisme français, un
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livre où la sagacité des inductions est unie à une science précise et variée.
Nous distinguons deux périodes dans l'histoire politique des réformés de Fi ance, la première s étendant depuis 1560 jusqu'à 1598, et la seconde depuis 1598 jusqu'à 16*29. Chacune d'elles a son caractère propre.
Lorsque la réforme commença en France, elle se propagea dans toutes les classes de la société. A la vérité, on a quelquefois voulu circonscrire, à l'origine, son action dans le cercle étroit de la noblesse et des lettrés. Sans nier que les seigneurs, par esprit d'opposition à l'égard de la royauté, restée catholique, et les savants, en haine de la grossièreté et de l'ignorance des moines et du bas clergé, aient incliné de bonne heure vers les nouvelles idées, nous ne saurions admettre que les gentilshommes et les érudits seulement aient adopté la doctrine de Luther ou celle de Calvin. Les faits ne manquent point, qui démontrent la diffusion à peu près universelle de la réforme. Dans un grand nombre, on choisira les suivants.
Nul if ignore que la ville de Meaux, où s'étaient réunis autour d'un prélat éclairé, Briconnet, des hommes qui s'efforçaient de prêcher une religion épurée, fut l'un des premiers foyers de la réforme française. Pour faciliter la connaissance des saintes Écritures sur lesquelles ils s'^ppuyaieut principalement, Brjconnçt cl le célèbre J^fèyre
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d'Étaples publièrent les Quatre Evangélistes en langue française et les firent distribuer gratuitement aux pauvres. Tout le inonde se mit à les lire. « Il s'engendra en plusieurs, dit une vieille chronique (1), un si ardent désir de connaître la voie du salut, que artisans, cardeurs, foulons et peigneurs n'avaient autre exercice, en travaillant de leurs mains, que de conférer de la parole de Dieu et se consoler en icelle. Spécialement les jours de dimanche et fête étaient employés à lire les Écritures et s'enquérir de la bonne volonté du Seigneur. » Au temps de la moisson, des journaliers de Picardie et d'autres lieux, qui étaient venus travailler dans les environs cle Meaux, emportèrent chez eux les semences des doctrines qu'ils y avaient entendu prêcher (2).
Les choses se passèrent dans le midi de la France comme dans le nord. Parmi ceux que l'historien de la ville de Nîmes, Ménard, signale (3) comme ayant été poursuivis, pour crime d'hérésie, en 1543 et en 1551, sur plusieurs points des sénéchaussées de Beaucaire et de Nîmes, on trouve des gens de roture surtout. En 1560, le lundi de Pâques, la cène fut distribuée à Nîmes, selon le rit de Genève, non-seulement à des habitants de la
(1) Actes des Martyrs, cité par Merle d'Aubigné, Histoire de la Réforme, t. III, p. 182.
(2) De Felice, Histoire des prolestants de France, p. 25.
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ville, mais encore à des étrangers venus des villages circonvoisins.
Ce que Ménard rapporte concernant les sénéchaussées de Nîmes et de Beaucaire, dom Yaissette le dit pour tout le Languedoc. Dans la seule ville de Toulouse, il compte de vingt-cinq à trente mille réformés, de tout état, de toute condition, bourgeois, marchands, professeurs de l'Université, gens de lettres, étudiants, magistrats.
Le même fait, et cette fois pour la France entière, est relevé par plusieurs ambassadeurs vénitiens qui résidèrent dans le royaume pendant les règnes de Henri II, de François II et de Charles IX. Après avoir constaté que le mouvement est parti du bas peuple, Suriano affirme que des gens de toute qualité, de tout sexe et de tout âge, fréquentaient le prêche ; Barbaro déplore les progrès de la contagion dans presque toute la noblesse et la plus grande partie du peuple français, et Jean Michiel nous montre l'hérésie s'introduisant dans les campagnes comme dans les villes. Enfin on sait que toutes les classes de la nation ont donné des confesseurs à la foi nouvelle. En tête du martyrologe protestant, on lit le nom d'un cardeur de laine, Leclerc; celui d'un lettré, Pavanes, et celui d'un gentilhomme, Louis de Berquin.
Ainsi les réformés appartenaient, dans les premiers temps du protestantisme, à tous les degrés de l'échelle sociale. De sorte qu'à l'époque où la lutte éclata entre
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les sectaires des deux Églises, l'Église catholique et l'Église dissidente, cette dernière n'eut pas uniquement pour défenseurs quelques nobles, depuis près d'un siècle déjà annulés par la royauté et d'ailleurs condamnés par leur isolement à une irrémédiable faiblesse, mais une foule d'artisans, de bourgeois, de paysans. Est-ce donc avec des généraux sans armée que la guerre civile eût pu être soutenue sous Charles IX et sous Henri III ?
On trouve une nouvelle preuve de la propagation presque générale de la réformation dans plusieurs faits que nous avons déjà rapportés ailleurs, mais que nous devons rappeler ici. Dans les assemblées politiques des réformés de France, l'élément dominant n'était pas la noblesse, mais bien la bourgeoisie. D'elle sont émanés ces règlements qui portent avec eux leur certificat d'origine, et d'après lesquels les plus propres et capables, de quelque qualité qu'ils fussent, devaient être désignés pour siéger dans les états généraux du parti. Par elle, enfin, trois siècles avant la Révolution française, fut proclamé et appliqué le principe du doublement du tiers.
Mais avec l'édit de Nantes la réforme française entra dans une nouvelle phase d'existence. Jusqu'à la promulgation de cet édit, nobles, bourgeois, artisans et gens du plat pays avaient uni leurs efforts en vue d'acquérir le plus précieux des biens de ce monde, la liberté de conscience. Quand cette liberté eut été accordée par Henri IV
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à ses anciens coreligionnaires, la division s'introduisit parmi ceux-ci et rompit leurs rangs restés jusque-là serrés et compactes. Un moment rapprochées par le péril, les diverses classes de la société recommencèrent à se conduire d'après leurs intérêts propres ou leurs passions particulières. Dans cette seconde période de l'histoire politique du protestantisme français, quel a été le rôle de la bourgeoisie ?
La bourgeoisie des villes réformées avait accepté l'édit de Nantes sans répugnance comme sans enthousiasme. Une loi qui garantissait, d'une part, aux personnes, l'entière liberté de conscience, et de l'autre, aux religions, des privilèges limités pour chacune d'elles selon la mesure de ses forces et sa situation dans le pays, ne pouvait déplaire à une classe de citoyens que la pratique des affaires avait, depuis longtemps, habituée à tempérer ses légitimes aspirations et ses désirs les plus raisonnables. A peu près contente de son sort, elle avait renouvelé avec la royauté l'alliance que la conformité des vues et des épreuves traversées en commun avaient cimentée naguère. En outre, épuisée par la lutte, elle souhaitait le repos, ou mieux encore, elle voulait échapper aux agitations stériles afin de se consacrer entièrement au labeur quotidien qui devait fonder à la fois sa propre fortune et celle du pays.
Donc la bourgeoisie a dû, à partir de 1598, incliner vers les résolutions pacifiques et chercher le redressement
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des infractions à l'édit de Nantes par la voie des négociations plutôt que par celle des armes. D'ailleurs, d'après certains indices qui s'étaient produits ou d'après quelques-uns des événements arrivés en France pendant les dernières années du règne de Henri IV et les premières du règne de Louis XIII, il était évident que le parti auquel elle s'était ralliée était le plus sûr.
Depuis la promulgation de l'édit de Nantes, le catholicisme avait fait, presque chaque jour, des recrues dans les rangs de l'aristocratie réformée. Henri IV lui-même l'y aidait, car pour obtenir de ses anciens coreligionnaires des capitulations de conscience, il n'épargnait ni les brillantes promesses, ni les séductions de son charmant esprit. Le roi et l'homme tendant au même but, le succès fut prodigieux. En 1599, Henri IV, écrivant au pape Clément VIII, disait : « J'aurai tel soin de ménager l'édit que j'ai fait pour la tranquillité du royaume, que la religion catholique en reçoive le principal fruit. » Il tint parole. En cherchant à attirer les nobles protestants dans le giron de l'Église catholique, Henri IV ne cédait pas seulement à ce besoin cle prosélytisme qui travaille les apostats, comme le remords, les criminels; il faisait aussi acte d'habile politique. C'était sinon rendre de nouvelles guerres de religion impossibles, du moins préparer une facile victoire au parti catholique. Car s'il est vrai de dire que les combattants de Dreux, de Jarnac, de Mon-
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contour, de Contras, étaient non des routiers enrégimentés par quelques gentilshommes campagnards, mais l'élite des populeuses cités de la Normandie, de l'Anjou, de la Picardie, de la Champagne, du Languedoc, de la Guyenne, du Poitou, de la Saintonge, de l'Angoumois et du Dauphiné, on est forcé de reconnaître (l) qu'en dehors de la féodalité une armée ne pouvait être organisée au commencement du xvne siècle, parce motif que les grades militaires dans toute l'Europe correspondaient aux classes sociales.
Déjà affaibli par la défection d'un certain nombre de familles nobles converties au catholicisme, le parti protestant ne pouvait pas entièrement compter, si l'on s'en rapporte à un écrivain moderne, sur ceux-là mêmes qui semblaient ne devoir courir d'autre fortune que la sienne. Un exemple, entre plusieurs, suffira ici. Dans les articles qu'il a consacrés à la réhabilitation du connétable Albert de Luynes (2), M. Cousin a établi que le plus considérable des chefs réformés, le duc de Rohan, était pour la Cause un allié douteux. 11 le représente comme n'ayant embrassé et flatté les passions protestantes que pour s'y appuyer ou, suivant un mot du temps, pour se faire valoir. Afin de nous convaincre que M. de Rohan n'a eu d'autre
(1) Portai, Les descendants des Albigeois et dos huguenots, p. 397.
(2) Journal des Savants, années 1861 et 1862.
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mobile que son ambition personnelle, il signale principalement la conduite que ce seigneur tint en 1015. Il ne se joignit pas d'abord à l'assemblée de Grenoble et aux grands qui avaient pris les armes pour empêcher le mariage du roi avec une infante d'Espagne, parce que la reine-mère lui avait promis le gouvernement du Poitou. Il s'agissait pourtant de protester contre l'abandon de la politique de Henri IV, de cette politique hors de laquelle le duc de Rohan ne voyait autrefois que dommage et déshonneur pour la France. Mais dès que Marie de Médicis eut manqué de parole envers lui, il se ligua avec les mécontents pour faire échec à la régence. M. Cousin insinue aussi que le duc de Rohan, dans quelque vue secrète, que l'événement a trompée n'a pas laissé paraître, se prononça en 1616 en faveur du maréchal d'Ancre contre le prince "de Condé, et il nous le montre, en 1619 et en 1620, poussé par son incorrigible besoin de machiner le renversement de l'État et en quête d'un parti qui consentît à accepter ses services ou à faire emploi de ses talents.
Il n'est pas probable que les tergiversations du duc de Rohan, si tant est qu'elles aient eu le caractère que M. Cousin leur attribue, aient détourné la bourgeoisie protestante de s'engager, à la suite de ce seigneur, dans de nouvelles aventures. Mais si nous ne nous trompons pas, il est une circonstance qui l'a éloignée
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de M. de Rohan. A tort ou à raison, M. de Rohan fut accusé de s'être fait conférer, en vertu d'un brevet signé à Montpellier, en 162:2, le gouvernement de Nîmes et dTzes. Or à Nîmes et à Uzès, en un mol dans toutes les villes du Midi, on regardait la création d'un gouverneur comme incompatible avec le maintien des institutions municipales. Maintes fois, comme on le verra dans le cours de notre récit, il suffit de cette inculpation de gouvernement pour aliéner de M. de Rohan les populations du Languedoc. De plus, il y avait sujet de craindre qu'au milieu des péripéties d'une lutte avec la cour, le généralat dont M. de Rohan serait infailliblement investi ne se changeât en dictature.
Mais ces vieilles institutions municipales, que la bourgeoisie des villes du Midi avait si fort à cœur de conserver, n'étaient pas menacées par en haut seulement ; pour elles, le péril pouvait aussi venir d'en bas.
Au sein des cités protestantes, comme au sein des cités catholiques, existait une fraction de population qui était exclue des charges urbaines et qui n'intervenait qu'indirectement dans l'administration des affaires locales. Jalouse d'être comptée pour quelque chose, cette fraction de population s'était souvent fait, de 1610 à 16*22, le docile instrument de ceux qui avaient flatté ses rancunes. Par exemple, en 1621, pendant la dernière assemblée générale, la populace de la Rochelle, d'après les sug-
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gestions de Favas, envahit plusieurs fois la salle où les délégués des églises étaient réunis et réduisit ceux-ci ou à décréter la guerre civile ou à rejeter tout projet d'accommodement avec la cour. Déjà, en 1612, à l'occasion d'un conflit survenu à Saint- Jean d'Angely, entre le duc de Rohan et le lieutenant du roi, des conjurations catilinaires horribles s'étaient tramées à la Rochelle pour contraindre le conseil de ville, c'est-à-dire la représentation de la haute bourgeoisie, à suivre le parti du duc.
La Rochelle n'était pas la seule ville où les passions de la classe inférieure, surexcitées par l'absence de tout frein, se fussent donné librement carrière. Même effervescence, mêmes excès, mêmes violences à Montpellier. Le 26 février 1622, le président Ducros, porteur de paroles de paix, avait été égorgé par une multitude furieuse que conduisait un pasteur. .«Eh bien ! monsieur le traître, disaient les meurtriers, vous êtes donc venu débaucher M. le duc de Rohan, de la part de ce beau Lesdiguières, à qui il ne tient pas que nous ne soyons tous pendus ! » A Nîmes, enfin, au rapport d'un écrivain du temps, tout avait été, pendant plusieurs mois, à la discrétion de gens de sac et de corde.
De pareils faits portaient avec eux leur enseignement. La bourgeoisie protestante ne voulut pas assumer plus longtemps la responsabilité d'une politique dont le succès eût peut-être causé, ainsi que l'a dit le même auteur, le
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démembrement du royaume en provinces, des provinces en gouvernements, des gouvernements en villes, des villes en bourgs, et des bourgs les plus sociables en bourgs farouches de l'Afrique. Elle fit ce que la masse de la bourgeoisie française, sous le coup des violences de la Fronde expirante, fera, vingt-cinq ans plus tard : elle embrassa la monarchie pure, symbole d'unité sociale et d'ordre public, et se donna sans réserve à la royauté. Pour le moment, elle renonça à appliquer dans le gouvernement les principes qui prévalaient dans la société religieuse, et d'après lesquels la réforme, ainsi que Ta démontré un historien distingué (1), partant du droit individuel, ne pouvait manquer d'aboutir à la démocratie libérale.
On peut ajouter que les ministres protestants ont tenu, depuis la paix de Montpellier jusqu'à Yédit de grâce d'Àlais, la môme conduite que la bourgeoisie. A Nîmes, à Montauban, à la Rochelle, ils ont recommandé aux peuples la patience dans les épreuves et la résignation au malheur. Était-ce qu'alors ils n'avaient pas l'intérêt des églises à cœur autant que par le passé? Poser la question, c'est la résoudre; car s'il est permis de juger diversement la perspicacité politique des pasteurs, on ne saurait douter du zèle dont ils étaient animés à l'égard de la foi. Probablement ils craignaient que les passions
(1) Chaufibur-Ketsner, De l'esprit démocratique du protestantisme français {Libre Recherche t décembre 4859).
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sous L'empire desquelles agissaient quelques-uns de ceux qui opinaient pour la guerre ne nuisissent à la religion dont ils étaient les organes autorisés et les défenseurs naturels. En outre, la charité chrétienne leur imposait l'obligation de préférer sinon tout, du moins bien des choses à l'effusion du sang. Du reste, quel qu'ait été le mobile qui les a dirigés, il est certain que leur adhésion a été une force pour le tiers-état protestant dans la résistance qu'il a faite aux résolutions extrêmes.
C'est à partir de l'année 1622 que les sentiments qui animaient la bourgeoisie des cités réformées commencèrent à exercer une influence marquée sur les événements . Un écrit encore inédit et dont on ignorerait l'existence sans l'historien de Nîmes, Ménard, nous les révèle et nous permet d'apprécier la mesure dans laquelle ils se sont manifestés. Cet écrit à pour titre : Histoire secrète des affaires du temps, depuis le siège de Montpellier jusqu'à l'année présente (1627). Mais avant de faire connaître le livre, nous devons parler de l'auteur.
Anne Rulman est né à Nîmes en 1583. Son père, nommé aussi Anne, était originaire de Nidda, en Hesse. On ignore les circonstances qui l'avait déterminé à quitter sa patrie ; il est permis toutefois de supposer qu'étant compté dans son pays parmi les plus savants, il avait été appelé, suivant un usage alors répandu, par les habitants de Nîmes, pour occuper l'une des chaires du collège des
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;iHs. 11 était arrivé à Nîme§ entre lesannées 1577 et 158*2. A l'époque de la réforme du collège (1582), il était régent de première ou de rhétorique, et, en cette qualité, chargé d'enseigner la dialectique et l'art de bien dire, soit dans la langue grecque, soit dans la langue latine, ainsi que de traduire les œuvres oratoires ou philosophiques de Cicéron, et des morceaux choisis de Platon, d'isocrate, de Déniosthène et de Plutarque, de Virgile, d'Horace, d'Hésiode et d'Homère.
Cette fonction de régent de première, Rulman l'exerçait encore en 1591; mais à lui et à son collègue, Chrétien Pistorius, régent de seconde, on reprochait de faire expliquer à leurs disciples des auteurs au-dessus de leur portée, et de plus, de faire des promotions extraordinaires, dans lesquelles ils faisaient monter à la première classe ceux qui ne méritaient pas même la troisième, et en reculaient d'autres qu'il aurait fallu avancer. Pour surveiller Rulman et Pistorius, un recteur fut désigné. Néanmoins deux ans plus tard, Rulman était nommé principal du collège. A ce litre il avait toute autorité sur les sous-maîtres et les pensionnaires et donnait ses soins à la discipline, sans rire toutefois dispensé de faire, de temps à autre, des leçons publiques.
Il est probable que Rulman conserva le principalat du collège de Mines jusqu'en 1600. Cette année-là, il fut demandé par les habitants de Montpellier pour prendre
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la direction de l'ancienne lïcoie-mage. Mais il était lié envers les Nîmois, de sorte que la ville de Montpellier dût négocier avec celle de Nîmes la résiliation de l'engagement qu'il avait souscrit. La négociation paraît avoir été longue et difficile, d'autant plus longue et d'autant plus difficile que les Nîmois étaient mécontents de ce que Montpellier leur eût déjà enlevé le recteur de leur Université, JuliusPacius (Bériga, de Vicence). Néanmoins Rulman fut autorisé en 1601 à aller à Montpellier. Il avait eu pour prédécesseurs dans le principalat de Montpellier des savants tels que Casaubon, Escat et de Lagrange. Ceux-ci avaient professé la philosophie en même temps qu'administré le collège. Rulman se borna à la fonction de principal et s'en acquitta bien. Il mourut en exercice (1603). Deux faits qu'explique la lutte religieuse du xvie siècle, se rapportent à sa gestion : l'enseignement élémentaire et l'enseignement philosophique devinrent mi-partis, c'est-à-dire qu'il y eut, pour la classe des abécédaires, annexée au collège, et pour la classe de philosophie, deux maîtres, l'un protestant, l'autre catholique.
C'est sous la direction de son père (1) que le second Rulman, celui qui sera notre guide pour une partie de
(1) Le premier Rulman est auteur d'un petit poëme latin imprimé en 1600 sous ce titre : Ecclesiastœ orlho-calholico Dan. Charnier o theologo Annas Rulmanus Niddanus Catlus : carrnen Nebulœ Laiolaiœ pro libidinoso Nebularum Lemanicarum phantasmate ex authenlico lucis publicœ Ap.oiëotïov. — On trouve le nom du premier Rulman dans une intéressante notice de M. Fau-
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notre travail étudia les lettres anciennes. Mais quoique versé dans l'antiquité grecque et dans l'antiquité latine, il écrira un jour ses ouvrages archéologiques et historiques en langue française, « de façon que sur la fin des siècles, a-t-il dit quelque part, chacun pût savoir sans truchement ce que ses ancêtres avaient fait de notable. »
Après avoir pris le bonnet de docteur, Ruhnan débuta au barreau de Nîmes. Avocat habile, il se fit encore remarquer comme orateur. Aussi il fut plusieurs fois chargé de haranguer les princes étrangers ou les seigneurs français qui visitaient Nîmes. Dans un recueil qu'il a publié en 1612(1), on trouve les discours qu'il avait adressés, au nom de ses concitoyens, au landgrave de Hesse (1602 , au duc de Bouillon (1603), à M. de Yentadour, lieutenant général du roi en Languedoc (1604), au duc de Montmo - rency (1606) et aux princes de Coudé et d'Orange (1607). Ce même recueil contient aussi les harangues pour l'installation des consuls ou des magistrats royaux a Nîmes, en 1605 et 1608.
Déjà honoré parle landgrave de Hesse d'une médaille
cillon (La Faculté des arts de Montpellier, Bulletin de la Société archéologique de Montpellier, août 185G), et celui du second dans le discours que le savant doyen delà Faculté des lettres de Montpellier, M. Germain, a prononcé (I86â) pour l'inauguration des conférences littéraires de la ville de Nîmes. Dès 183G, M. Germain avait appelé l'attention du ministre de l'instruction publique sur les narrations d'Anne ttulman.
(1) Harangues prononcées aux entrées de plusieurs princes et seigneurs et à la réception des consuls et présentation d'avocats, avec quelques plaidoyers, par maître lUilrnan, docteur et avocat. Paris, 1(>!2.
[INTRODUCTION. XXI
portant l'exergue suivant : Parte sua meliove Intel, Anne Rulman mérita, à cause de sa précoce renommée de savoir et d'éloquence, d'être désigné, en 1612, par M. de Ventadour pour défendre le prévôt général du Languedoc, Augis, devant le parlement de Toulouse. L'affaire était importante: il s'agissait de démontrer qu'Augis, contrairement aux allégations d'Antonio Lopez, procureurgénéral des Morisques aragonais , était complètement étranger aux violences et aux rapines qu'avaient souffertes les Morisques aragonais expulsés d'Espague, réfugiés en France et depuis transportés à Tunis ou à Alger. Au bout de seize mois, employés à des recherches, à des voyages, à des études de toutes sortes, Rulnian avait recueilli toutes les pièces du procès et se tenait pour assuré cle justifier Augis, lorsque la mort subite de ce dernier « ensevelit tout ensemble, comme le dit notre auteur, la personne, le crime, la charge d 'Augis, et la récompense que Rulrnan se pouvait promettre après une si utile et si pénible assistance. »
Un nouveau mécompte était réservé à Anne Rulman. Pendant les six ou sept années qui suivirent afin prématurée et malencontreuse de son client, Rulman servit d'intermédiaire entre M. de Ventadour et les protestants du Languedoc, et dans cet intervalle, il y eut, si Ton s'en réfère à son témoignage, « peu de traités, peu de conférences, peu d'assemblées où il ne fut satisfaisant son maître
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par sa fidélité, sans désobliger, par sa franchise, ceux de son parti. » Lui-même a formulé ainsi le principe d'après lequel il se dirigea dans les négociations où il s'entremit alors : « Nos biens, dit-il, nos honneurs, nos vies sont à Sa Majesté ; qu'elle en dispose. Nos âmes sont à Dieu ; qu'elles lui demeurent. »
Pour prix de son zèle, Rulman devait être investi, à titre gratuit, d'un office de justice disti ibutive. Mais M. de Ventadour, qui l'avait sollicité en sa faveur, mourut avant d'avoir rien obtenu. Déçu dans son ambition, comme il avait été naguère atteint dans ses intérêts, Rulman ne se découragea pourtant pas, et de 1622 à 1626 il ne s'épargna point, soit pour affermir la paix que le traité de Montpellier avait établie, soit pour retenir Nîmes dans les bornes du devoir. Cette conduite le rendit suspect à ses coreligionnaires qui le firent toujours écarter des charges urbaines. Il finit même par être soupçonné d'inclination vers le catholicisme, lorsqu'il fut intervenu, par une délégation assez singulière, pour décider l'abdication de l'évêque de Nîmes en faveur du troisième fils de M. de Ventadour. Une nouvelle circonstance acheva de le compromettre.
A la suite d'un voyage qu'il avait fait à Montpellier, Rulman avait consenti, sur la prière du gouverneur de cette ville, M. deValançay, à aller exhorter les Nîmois soulevés, à séparer leur cause de celle du due de Rohan.
INTRODUCTION. XXIII
Sous peine de se perdre, il devait réussir dans cette mission ; il y échoua. Quelques jours plus tard, il quittait Nîmes, où M. de Rohan était sur le point de rentrer. Son départ ne désarma pas ses ennemis. Pendant son absence, sa femme (elle était fille de l'avocat-général Rostang-Rozel) (1) fut insultée; sa maison fut envahie, une partie de ses biens pillée. On en vint même à accuser Rulman d'avoir, de concert avec un ingénieur nîmois, Péladan, formé le dessein de livrer Nîmes à l'un des généraux de Louis XIII, le marquis de Portes. Gardienne vigilante de l'honneur de son mari, madame Rulman cita les calomniateurs devant le prévôt ; mais M. de Rohan fit jeter les pièces de la procédure au feu. C'était mettre les poursuites à néant ; ce n'était pas donner à Rulman la réparation qu'il réclamait.
Méconnu par ses concitoyens qu'il s'était proposé de sauver en dépit d'eux-mêmes, Rulman, du moins, eut la satisfaction de voir sa fidélité envers la couronne reconnue et proclamée par le roi lui-même. Ayant été chargé par M. de Portes d'aller, en 1626, annoncer la pacification du Languedoc à Louis XIII, il reçut du roi l'ordre de
(l) Marié à Madeleine Rozel, en 1605 ou 1606, Rulman en eut trois fils et quatre filles. Ses deux fils aînés moururent avant lui ; le troisième, qui lui survécut, fut, dès l'âge de seize ans, associé par lui à ses travaux, à ses pensées, à ses études. « J'ai voulu, dit Rulman, que son corps fût toujours côte à côte à mon ombre, son esprit dressé par mon génie et ses pensées assujetties à mes affections. »
XXIV [NTttODUCnON.
composer une histoire des guerres civiles qui avaient troublé la France pendant la seconde moitié du xvic siècle et les premières années du xvnc.
Durant la troisième guerre de religion, Rulman dut, une seconde fois, s'éloigner de Nîmes, Il mit ce nouvel exil à profit en recueillant les matériaux d'un ouvrage concernant les antiquités du Languedoc. De plus, dans des écrits datés du Désert et rendus publics, il engagea les Nîmois à l'obéissance envers le roi. Son langage (du moins il l'affirme) était assez hardi et assez sincère « pour exposer sa maison à la sape, sa famille à la boucherie et ses métairies à l'embrasement. » Ce langage ne convainquit personne, car Nîmes persévéra dans la rébellion et contraignit le roi « à mettre en chemise, comme le dit Rulman, ceux de ses sujets qu'il avait déjà mis en pourpoint. »
Dès 1626, Rulman avait obtenu l'office de conseiller et assesseur criminel en la prévôté générale du Languedoc. Par les intrigues du prévôt général du Languedoc, que l'établissement d'un assesseur réduisait au rôle de prévôt de bandes, l'installation de Rulman dans sa charge fut différée jusqu'en 1630. A partir de cette époque et jusqu'à sa mort, arrivée en 1639 ou en 16A0, Rulman se consacra entièrement au service public et à la préparation ou à la rédaction de plusieurs ouvrages.
Rulman a été l'un des plus féconds écrivains du com-
UNTHODUCMO.N. \XV
mencement du xvne siècle. Philologie, histoire, archéologie, littérature proprement dite, il a tout abordé, il s'est essayé en tout. Nous donnons dans notre Appendice (n° 1) Fénumération des nombreux écrits de Rulman ; quelques-uns n'ont pas été composés, mais l'auteur en a tracé le plan.
Entre toutes les œuvres de Rulman, si différentes par le sujet, il en est plusieurs qui nous intéressent particulièrement : ce sont celles qui concernent l'histoire.
Dans un manuscrit que possède la Bibliothèque impériale de Paris (n° 8650, 3 vol. in-fol.), on trouve l'intitulé suivant : Récits des anciens monuments qui paraissent encore dans les départements de la première et de la seconde Narbonnaise, et la représentation des plans et perspectives des édifices sacrés et profanes, ensemble des palais, statues, figures et trophées, triomphes, thermes, bains, sacrifices, sépultures, médailles, gravures, épitaphes, inscriptions et autres pièces de marque que les Romains y ont laissés pour la perpétuité de la mémoire et notamment dans Nîmes où, de même qu ailleurs, Vinjure du temps et la négligence des hommes les avaient ensevelis ; avec le narré des étranges révolutions du Languedoc depuis les Wolkes, les Romains, les Vandales, les Visigoths, les Sarrasins, Eudon, duc de Guyenne, Charles Martel, Charlemagne, les comtes de Toulouse et nos rois} qui ont réuni cette belle province à leur domaine.
XXVI INTRODUCTION.
Cet ouvrage, ainsi que l'a fait remarquer l'auteur de l'article Rulman (Biographie universelle), a été indûment attribué par le P. Lelong à Fléchier, parce qu'il a été trouvé dans la bibliothèque de ce prélat. Il est de la même main qu'un autre manuscrit dont l'origine n'est point douteuse, c'est-à-dire delà main de Rulman.
Dédiés au roi, les Récits contiennent une histoire résumée du Languedoc depuis les temps les plus anciens, et une description des principaux monuments élevés dans cette province par les Romains. Ils traitent aussi des privilèges du Languedoc, de ses divisions administratives, de son climat et de ses productions et signalent les grands hommes qu'il a vus naître. Du reste, l'auteur ne se renferme pas toujours dans les bornes étroites de son sujet. Rencontre-t-il le nom de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, il suit ce personnage célèbre jusqu'en Terre Sainte et raconte la première croisade à laquelle il fut associé.
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