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L'individualisme économique et social, ses origines--son évolution--ses formes contemporaines

Albert Schatz · 1907 · Scanned text · Free in the US

184,919 words · about 12 h 57 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Albert Schatz
Language
French
Published
1907
Length
184,919 words · about 12 h 57 min
Sections
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Avant-propos

Ce livre est le résumé d'un cours d'Histoire des Doctrines économiques, professé devant les candidats au doctorat ès-sciences politiques et économiques. L'intérêt que m'ont paru y prendre les meilleurs de mes auditeurs m'a fait penser qu'il pourrait rendre quelques services; sous cette forme nouvelle, à certains de leurs camarades présents ou futurs.

Je voudrais aussi que ce livre trouve accueil auprès d'un public plus vaste, à l'esprit simplement curieux d'idées générales. Ce sont de ces idées des économistes d'autrefois et des meilleurs d'entre les modernes que je me suis borné, dans les pages qui suivent, à mettre en ordre de mon mieux. Je prié seulement le lecteur de n'avoir pas peur du titre. Il aura si souvent entendu dire que l'individualisme, c'est Tégoïsme, l'isolement de l'individu obligé de se suffire à lui-même et conduit à se désintéresser de ses semblables, qu'il est en droit d'être prévenu contre le mot : les plus honnêtes gens s'y sont trompes, en se laissant prendre à cette interprétation trop littérale qui est un contre-sens, et beaucoup se croient très éloignés d'une telle doctrine qui en sont en réalité très voisins. L'opinion publique se nourrit volontiers de légendes ; elle est souvent aveugle dans ses préjugés comme dans ses engouements. L'individualisme a particulièrement souffert des travestissements fâcheux qu'elle lui a fait subir. Comme les dieux de l'Olympe après leurs équipées terrestres, je voudrais qu'avec de l'ambroisie, il s'en débarbouillât tout à fait.

« La volonté de faire triompher un idéal social n^est jamais que l'expression d'un tempérament individuel, le reflet des instincts vitaux les plus profonds vraiment dominateurs de l'individu. » Nietzsche.

« C'est toujours aux doctrines qu'il faut demander compte des souffrances et des prospérités de la société. Tout le mouvement social se résume dans les doctrines. Elles donnent l'impulsion aux faits et, à leur tour, elles la reçoivent des faits; de sorte qu'en elles se trouvent et la cause et l'indice do l'état moral d'une époque. »

CU. PJRIN.

L'INDIVIDUALISME

ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

Introduction

La vie en général, et en particulier la vie compliquée que la civilisation nous a faite, entraîne pour l'homme une succession incessante de déterminations à prendre. Dans chacune de ces déterminations, l'homme est ou se croit libre. Il doit donc choisir entre les motifs qui l'inclineraient à prendre tel ou tel parti. 11 n'est pour lui qu'un moyen d'éviter les incertitudes et les hésitations sans cesse renaissantes, et d'introduire dans le cours de son existence une unité relative : c'est d'adopter un certain nombre de principes qui lui dicteront sa conduite dans les circonstances ordinaires où une décision de sa part est requise. Ces principes, qui existent par exemple en morale, en hygiène et dans les différentes disciplines professionnelles, peuvent être dissociés et groupés suivant le domaine où ils trouvent leur application. Ils constituent alors, dans chacun de ces domaines, une doctrine. Une doctrine économique peut donc être considérée comme l'ensemble des principes ou préceptes qui déterminent notre action dans Tordre économique.

Nous avons tous une doctrine en économie politique

L*INDIVIDUAUSUB icON. ET SOCIAL. 1 aussi bien qu'en morale et en hygiène. Peu importe que nous en ayons ou non conscience. On sait que M. Jourdain demeurait fort surpris de faire de la prose depuis sa plus tendre enfance. Nous ne pouvons pas ne pas avoir de doctrine. Prétendre que Ton s'est affranchi de toute doctrine morale, c'est dire simplement que l'on rejette la morale théologique, la morale formelle ou la morale utilitaire, pour leur substituer une doctrine personnelle qui sera vraisemblablement la morale du bon plaisir. Prétendre que l'on n'a pas de doctrine économique, c'est dire simplement que l'on considère comme non fondés le socialisme, l'individualisme et autres généralisations analogues et que, n'admettant ni l'existence de lois naturelles, ni la nécessité d'acheminer la société à un état différent de l'état présent, on adopte la doctrine opportuniste dont on peut définir le principe : la recherche du maximum de satisfaction présente. Par conséquent, ce qu'Aristote disait de la philosophie peut être étendu au delà du domaine philosophique : < El çùoffoçYiTèov, (ptXo(7o?r,T5ov el

S'il est légitime de s'occuper de philosophie, il faut s'occuper de philosophie; mais si l'on prétend qu'il n'est pas légitime de s'occuper de philosophie, il faut encore une philosophie pour le prouver, de sorte qu'en tout état de cause, une philosophie est indispensable. » Il y a' quelques inconvénients à ce que l'adoption d'une doctrine demeure dans cet état de demi-conscience. La vie d'une société et son amélioration sont des œuvres collectives supposant un certain concours de volontés. L'une et l'autre se trouvent mal d'être abandonnées au hasard, à l'impulsion irrégulière d'une opinion publique peu éclairée, qui cherche sa voie et que rien ne protège contre l'incohérence. Puisque le règne de l'opinion devient de plus en plus despotique, puisque suivant que cette opinion sera sage ou folle notre existence individuelle sera heureuse ou malheureuse, dans toute la mesure où des éléments matériels

LIBRAIRIE ARMAND COLIN

5, Rue de Méziéres — PARIS-6»

BIBLIOTHÈQUE

DU

MOUVEMENT SOCIAL

CONTEMPORAIN

Secrétaire de la rédaction : = CHARLES ROLLAND -

DANS tous les domaines de la vie sociale contemporaine et de la pensée, le mouvement social se précipite et pose à l'esprit des problèmes d'une urgence et d*une gravité croissantes. Aussi n'est-il plus aujourd'hui personne qui n'éprouve le besoin de plus en plus impérieux de savoir où nous allons et, pour cela, de connaître d'abord avec précision les multiples aspects du mouvement qui nous entraîne.

* *

Mais ce mouvement devient chaque jour plus difficile à, connaître, parce qu'il devient plus étendu et plus complexe. Même si Ton en limite l'étude à un seul pays comme la France, les. documents où il s'inscrit sont déjà si nombreux, si divers, si dispersés, parfois si difficilement accessibles, ils se multiplient chaque jour avec une telle rapidité, que leur recherche seule suffirait à absorber dès aujourd'hui l'activité de qui voudrait s'y consacrer. Et il resterait ensuite à les dépouiller, à les soumettre aux rigoureuses exigences de la critique, à les classer, à en

LIBRAIRIE ARMAND COLIN, rue de Mézières, 5, PARIS faire la synthèse, à en dégager enfin la signification. Il y a là des difficultés et un labeur considérables, dont on ne peut espérer venir à bout qu'en recourant à la division du travail, à la collaboration des hommes les mieux préparés à présenter au public un des aspects particuliers du mouvement.

*

C'est cette collaboration qu'entreprend d'organiser la Bibliothèque du Mouvement social contemporain, parce que, en dépit des apparences, elle n'existe pas encore. Les nombreuses études que fait éclore chaque jour le mouvement social répondent en effet à un autre besoin : ce sont des plaidoyers, où Ton n'envisage le mouvement que pour le condamner ou l'exalter, et pour y défendre divers moyens de l'enrayer ou de l'étendre. Ce sont des oeuvres de parti, souvent d^s œuvres de passion, par conséquent les moins propres à -éclairer ceux qui n'ont que le souci de la vérité, et qui veulent savoir avant de prendre parti.

C'est â ceux-ci que s'adresse la Bibliothèque du Mouvement social contemporain. Faire connaître le mouvement social contemporain et le faire comprendre; ertposer les faits et les interpréter, mais, dans tous les cas, les laisser psQrler, sans jamais se substituer à eux : tel est son programme. Elle veut faire œuvre impartiale, œuvre objective, œuvre de science.

La Bibliothèque du Mouvement social contemporain s'efforcera donc d'agréger au domaine de la science historique les événements dont nous vivons, et qui

LIBRAIRIE ARMAND COLIN, Vue de Mézières, 5, PARIS jusqu'ici n'ont appartenu qu'au domaine de l'action. Peut-être contribuera -t-elle ainsi à rapprocher la science et l'action, en donnant à l'action, qui en a tant besoin, un peu de l'impartialité qui fait la force de la science, et à la science un peu de cette connaissance intime et profonde qui lui manque et qu'on n'acquiert que dans l'action.

En vente :

GEORGES-CAIIEN.

Les Fonctionnaires : ieur actien corporative^

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Le Procès de la Démocratie.

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ALBERT THOMAS. — La VU syudlcale.

LOUIS DBLzoNs. — La Famille.

MAURICE PERNOT. — La PolItique de TÉglise catholique.

CHARLES ROLLAND. — L'Orsanisatlon de TExpérience sociale.

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CONTEMP©RAàN

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FONCTIONNAIRES

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INTRODUCTION 3

entrent pour parties dans ce bonheur et dans ce malheur, il est à souhaiter que cette opinion discerne clairement le but auquel elle tend. Il faut donc qu'elle choisisse délibérément une doctrine économique et par conséquent qu'elle connaisse celles qui s'offrent à son choix.

Il est des économistes qui considèrent cette option comme prématurée dans l'état actuel des choses. Les phénomènes économiques ne font l'objet de recherches spéciales que depuis deux siècles à peine; on n'a tenté de leur faire application des méthodes rigoureuses qu'exige la science contemporaine que depuis quelques années et l'on tâtonne encore dans cette application, les uns tenant pour une méthode historique, d'autres pour une méthode psychologique, d'autres encore pour une méthode sociologique, d'autres enfin pour une méthode mathématique. Avant de formuler des conclusions et des préceptes l'Economie politique devrait songer à se constituer en science digne de ce nom. L'économiste n'aurait donc d'autre rôle à jouer, au moins provisoirement mais pour un temps qu'on ne peut encore évaluer, que de constater des faits, de les étudier attentivement dans le passé et dans le présent, sans prétendre influer sur l'avenir.

On ne pourrait qu'approuver ce scrupule si l'Économie politique était purement et simplement une science. En réalité elle est en même temps un art et cette qualité me paraît lui imposer d'autres obligations. Pendant que les savants se livrent à leurs recherches patientes et accumulent les documents, la vie politique poursuit son cours. A chaque instant nous sommes obligés de^nous prononcer, en qualité de gouvernants ou d'électeurs, sur des questions dont nous ne pouvons éluder la solution. En dépit que nous en ayons, nous faisons, presque chaque jour de notre vie, acte d'individualiste ou de socialiste, de protectionniste ou de libre-échangiste. Devons-nous abandonner cette solution au hasard des circonstances, à la pression des intérêts présents, lorsque, depuis deux siècles au moins, tant de grands esprits se sont attachés passionnément à des problèmes du même ordre, que leur expérience pratique peut corriger les lacunes de la nôtre, que leur intelligence a rendu compréhensibles tant de phénomènes qui nous déroutent par leur complexité? Je ne le crois pas. Certes, en Économie politique plus que partout ailleurs, les vérités absolues sont hors de saison, et les principes appellent les réserves et la tolérance. Peut-être ceux qui nous paraissent aujourd'hui les mieux établis seront-ils renversés demain, bien que rien dans les résultats obtenus par les méthodes nouvelles n'oblige à le supposer. Mais nous ne devons pas, pour cette incertitude qui s'attache en définitive à toutes les formes du savoir humain, renoncer à faire état des données positives que possèdent déjà les doctrines économiques. Si ceux qui font profession d'étudier ces questions, et qui sont à même de donner sur elles, en toute bonne foi, un avis compétent et susceptible de régler notre conduite, abdiquent le rôle éducateur qui leur incombe dès maintenant, qui donc tentera d'éviter aux individus et aux peuples les irréparables catastrophes où peut conduire un opportunisme aveugle et où peut sombrer non seulement la fortune mais l'Ame même d'une nation?

L'Histoire des Doctrines économiques a pour objet et pour utilité de rassembler les éléments d'information qui peuvent nous permettre de donner ou de refuser, en connaissance de cause, notre confiance aux systèmes économiques qui la sollicitent. Ces systèmes sont nombreux et il serait difficile de choisir entre eux, si leur diversité et leur incohérence apparentes ne dissimulaient l'éternel antagonisme de deux tendances de l'esprit humain qui, le jour venu, donnent elles-mêmes naissance à deux grandes doctrines fondamentales et opposées, entre lesquelles seules une option s'impose.

Il est des esprits qu'une sorte de penchant naturel au pessimisme entraîne à considérer avec obstination

INTRODUCTION 5

et exclusivisme le mal social, c'est-à-dire la somme d'imperfections existant dans tout groupement humain, et à en attribuer la cause à un agent externe : Torgani* sation sociale. Cette organisation peut être et, par conséquent, doit être modifiée, au besoin par voie de contrainte. On lui substituera une société nouvelle, répondant à un certain idéal de justice dont le contenu mal défini varie avec les temps, les sociétés et les individus. On l'appelle d'ordinaire et pour cette raison Justice sociale y pour la distinguer de la Justice qui peut passer pour une et immuable. La société a une fin morale à réaliser : la société doit être juste, et à défaut de ce caractère, elle doit être détruite et remplacée par une autre.

La Société est donc une entité réelle et concrète; c'est la grande réalité économique. L'individu est le produit de l'organisation sociale. Il est indéfiniment perfectible par la faculté maîtresse de tout être pensant : la Raison. Indéfiniment il pourra s'adapter à un cadre social moralement meilleur.

Cette tendance d'esprit qui existe chez des hommes politiques, des philosophes, des littérateurs, des auteurs dramatiques, des journalistes, donne naissance, chez les économistes, à une doctrine qui est le socialisme.

Il est, par contre, des esprits qui, sans méconnaître ce qu'il y a de nécessairement imparfait dans les choses humaines, sont naturellement portés à tenir compte du bien en même temps que du mal, à opposer l'harmonie au désordre, et surtout à limiter leur ambition reformatrice à un domaine qui leur semble étroit : celui du possible. Il leur paraît que le mal tient à deux ordres de causes, sur lesquels notre pouvoir est inégal : d'une part à des causes naturelles, analogues à celles qui procréent les cyclones, les tempêtes, la pluie même lorsque nous désirons du soleil, et du soleil lorsque nous souhaitons la pluie, et qui, finalement, nous font mourir, quels que soient nos qualités, notre valeur sociale et notre appétit de vivre. Prétendre agir sur ces causes constitue une perte de temps et un mauvais viatique pour supporter, avec la résignation qui convient, les vicissitudes de l'existence. En outre, l'action de ces causes fait que la vie économique, non plus que la société, ne sont morales. Elles ne sont pas pour cela immorales. Elles sont amorales, dans leur essence tout au moins, comme les phénomènes de Tordre physique et de l'ordre chimique. La morale intervient seulement pour adoucir reflet de certains de ces phénomènes. C'est ainsi qu'un physicien, après avoir expliqué pourquoi la pluie tombe et qu'il ne saurait l'empêcher de tomber, peut cependant prêter son parapluie à un ami dans l'embarras.

Mais le mal social tient aussi, en partie, à d'autres causes sur lesquelles nous pouvons agir en une certaine mesure : elles sont. non pas d'ordre externe mais interne et résident dans là nature même de l'homme. L'homme n'est pas indéfiniment perfectible; il est en particulier soustrait, dans le cours de son existence économique, à l'action impulsive de la Raison. Il agit généralement par intérêt et ensuite, après avoir agi, il explique son acte par dès considérations rationnelles. Il excelle même si fort à ce genre d'exercice que souvent il se trompe lui-même et ne laisse pas de penser de fort bonne foi que la Raison a sur lui un tyrannique empire. Dans ces conditions on ne conçoit pas aisément l'âge d'or réalisé artificiellement, sur un plan préconçu et du jour au lendemain, par un fabricant de sociétés, investi d'on ne sait quel pouvoir miraculeux. Aucun bouleversement de société n'empêchera qu'il y ait des intérêts froissés et qui appelleront € justice sociale » leur avènement à un sort meilleur. Il serait donc sage d'éviter ces bouleversements, car, incapables d'atteindre leur but, ils risquent par contre de mettre en péril au grand dommage de tous, dommage non plus moral et idéal mais écono-

INTRODUCTION 7

mique et pratique, cet état d'équilibre qui s*est réalisé tant bien que mal dans les relations sociales. Cet équilibre, comparable à la santé d'un organisme, se réalise comme elle de lui-même. La société, comme le nouveau-né, vient au monde avec ses organes en place. Il est important de connaître leur fonctionnement et leur ordre naturel, non pas pour le modifier, si illogique qu'il nous semble, mais pour le faciliter.

Pour faciliter l'ordre économique naturel, nous n'avons qu'un moyen : c'est d'agir sur l'individu. A force de parler de la Société, nous finissons par la considérer comme une' voisine que nous coudoyons tous les jours; il n'y a là qu'un jeu de l'esprit. La Société est un composé d'individus qui n'abdiquent pas leur personnalité en en faisant partie. Sans doute, il y a une vie collective, des émotions collectives qui se juxtaposent à la vie individuelle et aux émotions individuelles, mais la réalité sur laquelle nous avons prise, c'est toujours, en fin de compte, l'individu. On ne peut pas plus transformer une société tout d'une pièce qu'un cantonnier ne peut déplacer d'un bloc le tas de cailloux qu'il vient d'édifier. En conséquence, l'action sociale est celle qui s'exerce sur les individus groupés en société. Pour améliorer la société,. il faut améliorer chacun des individus qui la composent, en tenant compte de leurs facultés réelles, qui sont sans doute moins morales que nous ne le souhaiterions, mais qui sont réelles, et sans leur en attribuer d'inexistantes. Il faut amener chaque unité du groupement social à son complet épanouissement.

Lorsqu'une telle tendance d'esprit se formule endoctrine économique elle prend le nom d'individualisme. Donnant le pas à la réflexion sur l'enthousiasme, supposant, par conséquent, une certaine maturité de l'esprit humain, cette doctrine ne paraît qu'au xvin*^ siècle et demeure exposée à l'incompréhension et à l'aversion de ces âmes d'enfants, que certains adultes conservent dans nos démocraties contemporaines. Après un demisuccès qui nous vaut, en partie, la société qu'a faite la Révolution, qui nous vaut la liberté, aujourd'hui menacée, du travail, la liberté, aujourd'hui sacrifiée, des échanges, l'individualisme s'est effacé dans l'opinion publique devant le socialisme triomphant. Si, dans tout régime, la force de séduction est invincible d'un système qui révèle leur souffrance à ceux qui ne la sentaient pas et qui guérit le mal local, ce qu'on voit, en compromettant la santé générale, ce qu'on ne voit pas, cette force de séduction doit être nécessairement décuplée dans un régime de suffrage universel, tant que l'éducation économique de la démocratie ne lui aura pas donné l'esprit critique qui est la condition de toute aptitude scientifique, de tout progrès intellectuel et de toute prospérité sociale.

Cependant l'individualisme survit; à chaque forme que revêt l'idée socialiste, l'idée individualiste s'oppose à elle sur le terrain politique, philosophique, historique, religieux et scientifique. Il est des individualistes, non seulement chez les économistes, mais chez les littérateurs, chez les auteurs dramatiques et chez les journalistes. Dans la masse des doctrines économiques qui se partagent l'opinion, socialismes divers, christianisme social, école de Le Play et de la Réforme sociale, coopéra tisme, solidarisme etc., on ne trouve en présence que les défenseurs de deux idées : les uns sont des socialistes plus ou moins timides, les autres sont des individualistes qui s'ignorent,

Or le socialisme, maître de l'opinion, est connu ou plus exactement pourrait être connu en tant que système économique. Il a été vulgarisé et mis à la portée de tous. L'individualisme tend à se trouver relégué au rôle de doctrine d'une élite, réduit à couler comme une rivière souterraine sous le lit où roule le torrent socialiste. Ses interprètes officiels du xix« siècle, ceux qu'on appelle les libéraux, non seulement ne l'ont pas fait aimer, mais ils ont parfois donné à cette doctrine lumineuse d'affranchissement et de libération, l'aspect t~ î

U INTRODUCTION

I méprisable d'une doctrine de classe, heurtant, sans discernement, toutes les aspirations modernes. Si la patience du lecteur n'est déjà lassée, il verra j'espère qu'on peut concilier la plus grande partie de ces aspirations avec la prudence et la pondération intellectuelles qui sont parmi les marques essentielles de l'esprit individualiste.

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PREMIERE PARTIE

LA FORMATION DE LA DOCTRINE LIBÉRALE CLASSIQUE

Chapitre I Le Mercantilisme Et La Réaction An Ti-mercanti Liste

I. Le Mercantilisme. — II. Les idées directrices de la réaction

anti-mercanliliste.

S'il est vrai que l'esprit individualiste ait toujours existé parmi les types fondamentaux des caractères humains, cet esprit individualiste ne pouvait cependant - donner naissance à une doctrine économique que lorsque certaines conditions seraient réunies. Son histoire est celle de ces princesses de légendes que le Destin condamne au sommeil jusqu'au jour où le ^ prince Charmant viendra les réveiller. Orces conditions Taisaient défaut dans l'antiquité et durant le moyen âge*.

Dans l'antiquité, l'Économie politique est la servante de la philosophie morale. Xénophon, Socrate, Platon et Aristote se livrent sous son nom à des dissertations morales ou à des rêveries communistes. Les premières

1. Je me borne à renvoyer d*une manière générale, pour la bibliographie relative à ce chapitre, aux deux ouvrages classiques, l'un et Tautre très documentés, de L. Cossa : Histoire des Doctrines économiques (Paris, Giard et Brière, 1899), et A. Dubois : Précis de l'Histoire des Doctrines économiqueSy 1. 1 seul paru (Paris, Rousseau, 1903), notamment 1. III, ch. ii, sec tion 2, Sources, pp. 146-175.

er célèbrent à la fois la restriction des besoins matériels et la recherche du Souverain Bien , que TÉtat, État autoritaire et ascétique, doit réaliser. Les secondes, dominées elles aussi par Tidée ascétique, ne voient dans la communauté qu'un régime économique moralement bon dans la mesure où il contribue à la diminution volontaire de la richesse publique.

Au moyen âge, l'Économie politique est la servante de la théologie. Elle a pour unique thème — si Ton met à part les théories monétaires spéciales des Buridan et des Oresme — les discussions archaïques auxquelles se livrent les Pères de l'Église sur la légitimité du prêt à intérêt ou du profit commercial et de ce qu'on estime être sa contre-partie nécessaire, c'està-dire le dommage de l'un des échangistes.

Au xvi° siècle, le développement économique des sociétés émancipe la pensée et brise ces cadres trop étroits où elle a été jusqu'alors étouffée. On ne se demande plus si une nation doit ou non s'enrichir, mais comment elle peut le plus sûrement s'enrichir. Pour répondre à cette question, divers systèmes économiques apparaissent, mais l'esprit individualiste ne prend pas immédiatement son essor. Esprit d'indépendance et d'émancipation, il lui faut, avant de se constituer en doctrine, lutter contre l'esprit de subordination qui est l'âme du mercantilisme, et cette lutte, dans laquelle il a contre lui tout le passé historique de la nation et la formation héréditaire des tempéraments individuels, ne peut être entreprise avec succès que le jour où l'intervention excessive de TÉtat a produit dans les faits ses résultats fâcheux. C'est dans le mercantilisme, et dans la réaction anti-interventionniste et libérale qu'il suscite, que se trouve l'origine de la doctrine individualiste.

I

Il semble que deux idées d'ordre politique aient contribué à la formation du système mercantiliste. L'idée d'unité nationale tout d'abord : le pouvoir royal a substitué, par sa lutte contre les seigneurs, cette idée à celle d'économies locales juxtaposées. Il l'a défendue contre l'ennemi du dehors dans la guerre de Cent Ans, et la chevauchée de Jeanne d'Arc est devenue le poétique symbole de cette défense. Le groupement nouveau et plus vaste qui s'est ainsi constitué sous le nom de nation doit être indépendant, politiquement et économiquement.

En second lieu, cette économie nationale demeure identifiée avec celui qui l'a constituée : le Roi. Le Roi est le père de la communauté, avec tout ce que ce mot de père peut enfermer d'élément créateur, protecteur et autoritaire. L'autorité, dont l'enfant a éprouvé les bons effets dans la famille, est passée, par des transitions graduelles, au Seigneur puis au Prince. Toute la vie politique et économique est un mécanisme compliqué dont ce dernier doit régler et mettre en jeu les rouages. Sa fonction naturelle est la police du royaume. Le Prince, administrateur de la collectivité, est le conducteur suprême de la machine économique.

Avant le mercantilisme, le système pourvoyeur et le bullionisme ont déterminé son rôle. Le système pourvoyeur répond à la préoccupation dominante d'une société pauvre, et où la difficulté des communications rend ineffective la solidarité des différentes parties du territoire national : on craint d'être privé du nécessaire; le Roi doit donc assurer par l'établissement de greniers à blé, ou l'interdiction de l'exportation, les approvisionnements en subsistance, les fournitures de guerre, en un temps où les guerres sont constantes, et le maintien dans le royaume de toutes les industries utiles au pays.

Le bullionisme repose sur ridée, également empruntée

au souvenir de Téconomie familiale, que la communauté étant d'autant plus riche qu'elle a plus d'or et plus d'argent, son chef doit augmenter le plus possible son stock métallique. La puissance économique appartient aux États riches, tels que les États commerçants : Hollande et Angleterre, tels que les États possesseurs de mines de métaux précieux en Europe ou au Nouveau-Monde : l'Espagne, par exemple. Le préjugé vulgaire peut d'ailleurs se défendre en l'espèce par d'excellents arguments : le Prince a besoin d'argent ; il le trouve dans la perception des impôts. Cette perception est d'autant plus aisée que ses sujets ont eux-mêmes plus d'or et d'argent. D'autre part, la sagesse des nations a depuis longtemps reconnu que l'argent est le nerf de la guerre. Si les États modernes admettent la nécessité d'un trésor de guerre, à fortiori cette nécessité doit-elle frapper l'esprit des hommes du xvi*' siècle, ignorants des procédés financiers qui la rendent aujourd'hui moins pressante.

Le bullionisme va donc consister en un ensemble de recettes et de procédés destinés à attirer sur le sol national et à y retenir le plus possible de métaux précieux : prohibition de l'exportation de l'or et de l'argent — prohibition de leur sortie indirecte comnae conséquence d'actes économiques accomplis par des étrangers : les commerçants importateurs devront échanger leurs marchandises, non contre des espèces, mais contre des marchandises, ce qu'on appelle la balance des contrats ou le retour en marchandises^ — mutations monétaires, soit par surévaluation, car la monnaie valant plus à l'intérieur qu'à l'extérieur ne sortira pas du royaume, soit par sous-évaluation, car la hausse des prix qui en résultera obligera les acheteurs étrangers à verser davjantage — élévation artificielle du taux de l'intérêt pour attirer les capitaux étrangers — monnayage gratuit — monopolisation du change et fixation au pair du prix de la lettre de change, à dessein d'éviter le cas où, le change étant défavorable, les commerçants débiteurs de l'étranger auraient intérêt à exporter des métaux précieux.

Cependant, l'expérience montre assez rapidement combien il est malaisé d'intervenir dans la circulation • des espèces métalliques. En 1549, l'auteur d'un Entretien sur la prospérité publique dans le Royaume (T Angleterre, John Haies S analyse longuement les effets néfastes du < débasement » ou avilissement du numéraire, auquel s'est livré Henry VIU. Il montre comment les perturbations monétaires, si fréquentes à l'époque, ont eu leur contre-coup sur la situation de chacune des classes sociales. L'Angleterre souffre cruellement de renchérissement de la vie, de la hausse des fermages. Or cette cherté n'est qu'artificielle : elle tient uniquement à l'altération des monnaies qui oblige ceux qui commercent avec l'étranger à acheter très cher et à revendre de même, tous les prix montant à mesure que la répercussion se produit à l'intérieur de la nation. 11 y a donc, dans la valeur de la monnaie, l'effet d'une cause étrangère et supérieure à la volonté du Roi et ce serait une spéculation avantageuse pour lui que de sacrifier une ou deux années de revenus à c reprendre pied » en restaurant le stoék monétaire du pays.

Ainsi l'idée bullioniste, trop simple, fait place à une idée plus compliquée : le Prince ne renoncera pas à attirer l'or et l'argent dans le Royaume, mais il les attirera, i^avec plus d'art et moins de risques, en développant artificiellement l'un des trois genres de travail qui contribuent à l'enrichissement national : l'agriculture, l'industrie ou le commerce. D'où les

1. A Discourse O/ the Common Weal of this Realm oj England, Cf. l'intéressante étude et l'excellente traduction de M. A. -G. Tersen : John Haies, sa doctrine et son temps (thèse Dijon, 1907).

L'zNDITIDITALISMB icON. IT SOCIAL* Si trois formes que revêt le système mercantîliste : mercantilisme agricole» mercantilisme industrialiste et mercantilisme commercialiste.

Le mercantilisme agricole peut prendre pour épigraphe la métaphore célèbre et bizarre de Sully : « Le labourage et le pasturage [sont] les deux mamelles dont la France [est] alimentée et les vrayes mines et trésors du Pérou * ». L'agriculture fournit au besoin essentiel de Fhomme : celui de manger. Sa productivité, par la grâce divine, rend « à usure > le fruit du travail qui lui est consacré. Enfin, la masse de la population s'y adonne. A tous les points de vue, elle appelle donc la bienveillante intervention du Roi, de préférence au commerce et à l'industrie, qui, sauf exception pour les produits manufacturés indispensables au travail des champs, n'est qu'occupation futile. 11 nous faut une population abondante et saine de cultivateurs, ignorants des raffinements du luxe. D'ailleurs des édits somptuaires sauront empêcher que les achats d'objets de luxe à l'étranger fassent sortir l'argent du Royaume.

Le mercantilisme industrialiste repose sur une conception déjà plus large de l'orientation qu'il convient de donner à la production nationale. Sans doute, comme le dit John Haies, la culture et le labourage sont les soutiens de la nation, puisqu'ils nourrissent le corps entier du royaume, et, à ce titre, il est bon de donner aux agriculteurs le régime qui leur assure le sort le plus favorable — mais faut-il en multiplier indéfiniment le nombre, lorsque ceux qui s'adonnent au travail de la terre ont déjà tant de mal à vivre? La production agricole est limitée par les contingences physiques et atmosphériques. Elle l'est aussi par la loi du rendement non proportionnel qui, pour accroître

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