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La philosophie moderne

Abel Rey · 1908 · Scanned text

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Author
Abel Rey
Language
French
Published
1908
Length
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Avant-propos

Personne, j'espère, ne croira que j'ai eu la prétention de traiter en trois cents pages de la « philosophie moderne », au sens plein de cette expression. J'ai seulement voulu faire un exposé sommaire de la forme sous laquelle les grands problèmes de la philosophie se posent à l'heure actuelle. Et ce titre conviendrait beaucoup plus précisément à cet ouvrage si les couvertures de nos livres se prêtaient à un pareil allongement.

Depuis qu'ils se sont posés à l'éveil de la raison humaine, ces grands problèmes sont en effet restés, et resteront sans doute au fond toujours les mêmes : problème de la matière, problème de la vie, problème de l'esprit, problème de la connaissance, problème de l'action et de la conduite, en un mot problème des origines, des fins, et de la nature dernière des choses. Seulement, ce qui a différé à chaque époque et lui a donné sa couleur locale, c'est la façon dont ils se sont posés, les termes dans lesquels ils se sont énoncés, parce que ces termes ont toujours reflété les préoccupations particulièrement dominantes du moment. Et nous savons que ces préoccupations ont bien souvent changé depuis l'aurore des temps historiques.

Ce que j'ai cherché, c'est, sans entrer dans les doctrines si multiples et si diverses qui se disputent aujourd'hui l'adhésion des esprits, à montrer comment, sous l'empire de nos préoccupations immédiates, la façon dont se posent les problèmes philosophiques semblait en train de se renouveler. J'ai délibérément négligé les recherches partielles — parfois si intéressantes — et les tentatives isolées, les attitudes exceptionnelles, pour esquisser les courants d'idées les plus généraux. Je le dis tout de suite pour qu'on ne cherche pas ici ce qui ne saurait y être. Il faudrait tout un autre livre, et peut-être plusieurs, pour exposer, même sommairement, l'état actuel des différentes recherches que l'on est accoutumé à désigner du nom de philosophiques. Je me suis efforcé ici de négliger toutes ces recherches spéciales et d'étudier non les problèmes particuliers soulevés par le nombre et l'étendue, la logique et les mathématiques, mais le problème général de la mathématique ; non les problèmes particuliers de la matière, delà vie, de la vie psychologique et sociale, de la théorie de

AVANT- PROPOS la connaissance, mais le problème général de la matière, celui de la vie, celui de l'esprit, le problème moral et le problème de la connaissance. J'ai considéré les choses du point de vue le plus général et le plus synthétique auquel il a été possible de m'élever.

Je n'ignore pas les dangers de ces raccourcis et de ces synthèses. D'abord, personne n'est plus mauvais juge d'un mouvement d'idées ou d'une évolution historique que les contemporains. C'est un truisme banal. Ensuite le mouvement philosophique qui, par nature, porte sur les idées les plus abstraites et les plus systématiques, les plus approfondies aussi et les plus obscures, est de tous les mouvements d'idées celui qui se prête le moins à une description sommaire et synthétique. Les doctrines philosophiques sont, par la force des choses, un domaine à peu près réservé aux spécialistes, à ceux que des études particulières ont préparé à les bien entendre. Leur donner une forme accessible à tous, les répandre, c'est les vulgariser — au plus mauvais sens du mot — et les défigurer. Cette seconde difficulté, j'ai pu l'apprécier, autant que quiconque, dans l'enseignement et dans les conférences populaires. Tous mes efforts ont visé à tourner, dans la mesure du possible, ce double écueil.

J'ai cru distinguer dans la philosophie contemporaine une double orientation en sens contraire. Les uns, attirés de plus en plus par les progrès considérables des sciences positives, ont l'esprit complètement satisfait par leurs méthodes. Ils ne croient pas tenir toute la vérité. Loin de là, ils s'aperçoivent très bien qu'ils n'en possèdent que des fragments épars et infimes. Mais ils sont frappés de ce fait que tout ce qui est considéré comme certain et que tout ce qui réussit à satisfaire leur esprit, c'est par la méthode scientifique, et par elle exclusivement, que l'homme a jamais pu l'acquérir. La science, et la science seule, lui permet de savoir. — Les autres ne se sentent pas complètement satisfaits par la méthode scientifique. Leur esprit, leur cœur surtout, a des besoins différents que celle-ci est impuissante à contenter. Ils se divisent en deux groupes.

Le premier groupe — qui perd chaque jour de son importance et de son intérêt — n'est guère qu'une survivance du passé. Il est formé par ceux qui ont l'esprit trop absolu et trop simpliste, parfois trop orgueilleux, souvent aussi trop ignorants pour se contenter d'une attitude purement positive. Ils ne peuvent pas se résoudre à ignorer ce sur quoi on ne sait encore rien — et à l'avouer avec modestie. C'est pourquoi ils dédaignent un peu cette science qui avance si péniblement et si lentement, avec tant d'avatars et de détours, à

AVANT-PROPOS la conquête de la vérité. Cette vérité, ils la veulent tout de suite, et tout entière. Et ils trouvent que les méthodes scientifiques ne nous apprennent rien d'assez complet et d'assez absolu. Aussi leur dogmatisme cherche-t-il les fondements de la vérité et de la morale, un système définitif et intégral des choses. Héritiers très lointains des anciennes métaphysiques rationalistes, des Cartésiens, de Leibnitz, de Kant, de Fichte, ou d'Hegel, ils n'ont rien appris des temps nouveaux. Ils restent des métaphysiciens, des chercheurs d'absolu; et comme les grandes métaphysiques ne peuvent plus guère se refaire, comme beaucoup n'ont pas les connaissances scientifiques étendues et précises qu'avaient toujours eues les grands métaphysiciens, ils sont, à de rares et nobles exceptions près, des épigones qui accommodent d'une façon surannée, dans un vague éclectisme, les anciens systèmes. Ce mouvement métaphysique et absolutiste a tout l'air de se survivre à lui-même. Scolastique nouvelle, elle n'a plus guère d'influence et de représentants que dans la philosophie scolaire. On n'en parlera, ici, que pour montrer d'où sont partis, à quoi se sont opposés, et ce qu'ont remplacé les courants nouveaux.

Le second groupe, au lieu de dédaigner et d'ignorer la science, comme le fait, en général, le premier, lui accorde une très grande attention, une très grande importance et la connaît très bien. Aussi réunit-il vraiment tous ceux qui se dressent d'une façon vivante, originale, intéressante, en face des partisans exclusifs de la discipline scientifique, en face des purs et des vrais positivistes1. En critiquant essentiellement l'intellectualisme et le rationalisme de ces derniers, il cherche à utiliser la science pour des fins qui sont en dehors d'elle, et même parfois contre, elle. Il voit dans l'homme, à côté de l'intelligence et de la raison, qu'au reste il juge ses facultés les plus superficielles, un fonds infiniment plus riche, de sentiments, d'instincts, de tendances, de besoins, d'aspirations intraduisibles en idées claires, distinctes et définies, irréductibles à l'intelligence raisonnable, inintelligibles, au sens étymologique du mot. La science, création de l'intelligence et de la raison, ne sert qu'à assurer notre puissance efficace sur la nature. Elle ne nous apprend qu'à utiliser les choses; elle ne nous apprend rien sur leur essence.

1. Gomme ce mot, au sens étroit, désigne seulement les disciples fidèles de Comte et comme il a été employé parfois dans les sens les plus divers, on le remplacera de préférence par le mot scientiste. Ce mot nouveau a l'avantage d'éviter toute équivoque. Quand je parle du positivisme contemporain, quand je fais acte d'adhésion au positivisme je n'entends pas en effet adhérer à la doctrine de Comte, mais simplement accepter, au sens où Berthelot par exemple aurait pris ces expressions, tous les enseignements de la science positive, et n'accepter qu'eux.

AVANT-PROPOS

C'est dans le fond irrationnel de notre être, souvent même dans l'inconscient, que nous devons chercher ce que nous sommes et ce qu'est la nature tout entière, d'où nous venons et où nous allons, versquoinous tendons. Les aspirations de notre cœur, nos instincts les plus obscurs en savent bien plus que les verdicts éclairés de notre raison. La science, qui n'est pas à dédaigner, n'est qu'un savoir secondaire. Le vrai savoir, il faut l'aller chercher ailleurs, dans nos idées morales, dans nos intuitions sentimentales, dans nos croyances religieuses. La science nous assure des satisfactions matérielles. Elle ne nous donne aucune satisfaction spirituelle. Ce mouvement s'est exprimé, comme toutes les choses très vivantes, d'une multitude de façons, fort diverses, parfois presque contradictoires. Le pragmatisme, avec toutes ses nuances, en est l'expression synthétique.

J'ai donc eu essentiellement dans cette étude à opposer le point de vue positif, « scientiste », et le point de vue « pragmatique ». J'ai essayé d'être aussi impartial que possible, dans l'exposé de ces deux points de vue, car c'est là un troisième et grave écueil, dans un travail de ce genre : nepasfaire à ses adversaires la part légitime qui leur revient. Je ne me flatte pas d'y être arrivé complètement. On ne peut pas se « neutraliser » de la sorte. Et, d'ailleurs, ceux qui me liront, eux non plus, ne pourront pas se « neutraliser » de la sorte. Mais mon intention, je l'affirme, a été d'être aussi impartial que je le pouvais, tout en étant aussi sincère que je le devais.

Je n'ai pas dissimulé mes conclusions purement positivistes, bien que j'aie cru pouvoir me borner aies indiquer assez vite. L'essentiel, ici, n'était-il pas de résumer les débats plutôt que de conclure? Mais j'ai tout fait pour ne pas cacher les insuffisances et les incertitudes qui me semblent subsister dans les idées pour lesquelles je combats :

D'abord parce que je crois que l'attitude scientiste doit être modeste et ne pas prétendre à l'infaillibilité des dogmatismes multiples auxquels elle s'est toujours opposée et qui ont été souvent si dangereux pour elle. Elle n'a pu s'établir qu'en combattant pour la tolérance. Aujourd'hui qu'elle est établie, elle se doit à elle-même de la pratiquer. La tolérance n'est-elle pas la plus belle des vertus intellectuelles : l'équité et la justice de l'intelligence ?

Et puis, pourquoi, parce que je n 'éprouve pas certainsbesoins, vouloir queles autresneles éprouvent pas, ou tout au moins trouver blâmable qu'ils les éprouvent? Prétendre façonner les autres à son image, c'est vraiment faire beaucoup trop d'honneur au modèle. Toutes les convictions sont

AVANT-PROPCS respectables, à condition qu'elles soient respectueuses. Et il n'y a que deux choses à combattre sur le terrain intellectuel, parce que seules elles sont nuisibles : le dogmatisme et l'intolérance, partout où on les rencontre. La science, d'ailleurs, qui, comme on le verra ici, réunit sur des points particuliers — de plus en plus nombreux et considérables — les partisans des idées les plus contradictoires sur sa portée définitive, est, p^ar le spectacle qu'elle nous présente actuellement, la tolérance intellectuelle en acte. Et je ne me sens vraiment intolérant que pour qui la raille, ou ne se donne pas la peine de prendre sérieusement contact avec elle. C'est un reproche qu'on ne peut faire ni au scientisme, — évidemment — ni au pragmatisme : la devise de la pensée philosophique contemporaine, vraiment digne de ce nom, c'est le respect de la science et l'effort pour la connaître, quelles que soient les réserves faites sur l'étendue de sa juridiction.

Février 1908.

CHAPITRE I Le centre actuel des discussions philosophiques

§ 1. Définition préliminaire et provisoire de la philosophie : effort pour généraliser, approfondir, réfléchir et expliquer.

— § 2. La méthode des philosophes : la construction dialectique et conjecturale ; la dialectique des systèmes dans l'histoire de la philosophie. — § 3. La philosophie qui finit: le verbalisme métaphysique et la prédication morale. — § 4. Le ton nouveau de la philosophie. — § 5. Sur quoi roulent au fond toutes les discussions de la philosophie actuelle. — § 6. L'intérêt véritable de ces discussions. — § 7. Les principaux problèmes de la philosophie actuelle.

— § 8. Résumé et conclusion.

§ 1. — DÉFINITION PROVISOIRE DU MOT : PHILOSOPHIE.

Si Ton voulait rappeler toutes les définitions qui ont été données de la philosophie, ce livre n'y suffirait pas. Mais, sous toutes ces acceptions, se cache forcément un fond commun. Il serait utile de chercher à le dégager et à le préciser.

Quand on songe à une étude philosophique on songe toujours en même temps à une étude très générale. La philosophie peut donc, dans une première approximation, se définir la recherche des généralités.

Ces généralités ne se découvrent pas du premier coup. Le plus souvent elles paraissent même fort opposées aux apparences immédiates. Aussi faire œuvre de philosophe a-t-il été toujours considéré comme synonyme d'approfondir.

L'histoire paraît superficiellement une suite incohérente d'actes individuels. Qui a la prétention de la traiter en philosophe, a aussi la prétention de dépasser la connaissance que le vulgaire peut avoir des faits historiques, et de démonter pièce par pièce les ressorts cachés des actes individuels. Il creuse les apparences, pour arriver aux lois profondes dont elles ne sont que les symboles ou les effets particuliers. C'est en ce sens que Platon proclamait que la philosophie était la science de l'invisible, et Aristote, la recherche des premiers principes et des dernières causes.

Puisque les connaissances que poursuit la philosophie dépassent les apparences immédiates, elles ne peuvent nous être révélées d'une façon spontanée. Elles nécessitent, par définition même, un travail refléchi. Aussi la réflexion a-t-elle toujours été la méthode philosophique, si bien que cette méthode, elle aussi, peut être considérée, et, en fait, a souvent été considérée, comme susceptible de définir la recherche philosophique.

Pourquoi ce travail de généralisation, d'approfondissement et de réflexion ? C'est que dans l'humanité s'est développé un instinct que Ton voit poindre déjà, mais à un degré incomparablement inférieur, dans les espèces animales les plus intelligentes : l'instinct de curiosité. L'homme ne se comporte pas en face de la nature comme un simple spectateur. Il veut expliquer. Il ne lui suffit pas de voir ; il veut comprendre pourquoi ce qu'il voit est tel qu'il le voit. Le but dernier du travail philosophique est donc une explication des choses.

Généraliser, approfondir, réfléchir, expliquer, voilà certes des conditions nécessaires au travail philosophique. Mais il faut avouer qu'elles sont bien vagues. Si elles répondent à la première règle classique de toute bonne définition : « convenir à tout ie défini », elles ne s'accordent guère avec la seconde : « convenir au seul défini ». Toute recherche scientifique ne consiste-t-elle pas aussi à réfléchir, à généraliser, à expliquer et à approfondir ? La science et la philosophie seraient donc identiques ? Ou bien la définition à laquelle nous sommes parvenus est-elle trop large ?

Pendant longtemps — jusqu'à la fin du xvme siècle peut-être, — on eût tranché l'alternative en faveur de sa première partie. Chez les Grecs et au moyen âge, philosophie et science ne semblent jamais avoir été séparées. A partir de la Renaissance et surtout de Descartes, la philosophie n'est que la science moderne, dans son objet, son esprit et sa méthode. La méthode cartésienne aussi bien que la méthode empirique impliquent la continuité la plus étroite entre la science et la philosophie.

Et pourtant à qui étudie les choses de près, il semble déjà qu'on pourrait distinguer, dès les premières réflexions de la sagesse grecque, deux orientations assez distinctes de la pensée, que l'on compare des penseurs différents, ou que l'on observe le même penseur dans des travaux différents.

Certaines études montrent avant tout le souci d'épuiser aussi complètement que possible tout ce qui concerne un problème particulier, de le résoudre avec toute la précision que permettent les données et les méthodes du moment. Certes le problème, si particulier qu'il apparaisse, amène bien toujours une conclusion, dans une certaine mesure générale. La solution du problème vaudra pour toute une famille de cas, sinon identiques, au moins très voisins. Mais cette famille n'est jamais qu'une toute petite partie des objets qui provoquent la curiosité humaine. Elle est perdue dans l'ensemble formidable des faits qui constituent TUnivers.

A côté de cette première direction dans laquelle travaillent patiemment les chercheurs, nous en voyons immédiatement une autre vers laquelle ils sont attirés, ainsi que le papillon vers la lumière. Il ne s'agit rien moins ici que d'une explication totale de l'Univers. Ce n'est plus un fait, une propriété particulière, une chose qui suscitent la curiosité, mais l'ensemble des faits, la nature des choses. A côté de la science qui détache lentement, péniblement, la vérité aride, comme le pic du mineur le minerai, voilà que, d'une intuition rapide, on veut saisir toute la vérité. On cherche à donner du monde la formule définitive, de même que l'ingénieur s'efforce de deviner le filon tout entier et d'évaluer sa richesse. C'est pour désigner cette dernière orientation que, de tout temps, on a plutôt réservé le terme de philosophie.

Scientifiques et purement scientifiques, la prédiction de Péclipse par Thalès, le théorème et la loi des cordes sonores qui portent le nom de Pythagore, les travaux géométriques de Platon, d'Eudoxe, d'Euclide, d'Archimède, de Hiéron, les recherches expérimentales d'Hippocrate et de Galien, de Celse et de Vitruve, tout ce que les anciens et les scolastiques ont souvent appelé les arts ; — philosophiques au contraire les systèmes bâtis par Thalès ou Heraclite pour expliquer le monde à l'aide de l'élément igné, par Pythagore à l'aide du nombre, par Platon, Aristote à l'aide du concept, parDémocrite et les Épicuriens à l'aide des atomes.

Aujourd'hui plus que jamais, on a éprouvé le besoin de séparer nettement ce domaine de la science, du domaine beaucoup plus aventuré de la philosophie. D'un côté nous voyons des résultats de détail, toujours vérifiés, des recherches méthodiques et précises, des recherches continues surtout, où chaque pierre dont la résistance a été éprouvée subsiste, et sert d'assise à une autre pierre. De l'autre, l'hypothèse et l'imagination essayent de devancer — et de bien loin — les travaux d'approche et les études de détail, pour prononcer les derniers mots sur l'origine et la fin des choses.

On peut donc, si l'on reprend les premiers résultats auxquels nous étions parvenus, définir la philosophie par rapport à la science, la recherche des généralités les plus hautes, — et, si l'on peut dire, les plus générales, — des interprétations les plus profondes, les plus éloignées des premières apparences. Nous ne risquerons guère de nous tromper et de donner une définition qui soit trop large ou trop restreinte, en disant que la philosophie veut être à la science, pure science, dans la terminologie actuelle, ce que celle-ci est à la connaissance vulgaire.

Si la science est une recherche du général, la philosophie est une recherche de ce qu'il y a de plus général. Si la science approfondit les apparences ordinaires, la philosophie veut aller au plus profond des choses. Si la science substitue à la spontanéité la réflexion, la philosophie veut à son tour réfléchir sur la réflexion scientifique. Si la science explique, la philosophie veut poursuivre ses explications plus loin que celle-ci, et par suite, expliquer la science elle-même. Cette définition n'est pas d'une précision mathématique ; mais elle peut être admise comme définition préliminaire, car toute recherche part d'une définition qui la circonscrit pour arriver à une définition qui la conclut. L'essentiel pour une définition de départ, c'est qu'elle permette de reconnaître toujours le défini, et de le distinguer de tout le reste. Or, je crois bien que c'est ici le cas.

En résumé, est philosophique toute étude qui, au lieu de rester cantonnée dans un groupe de faits particuliers bien déterminés et rigoureusement isolés des autres, se présente soit comme une explication intégrale de l'univers, soit, tout au moins quand elle reste partielle, comme une contribution à une explication intégrale de l'univers, et ayant celle-ci pour fin explicite.

^ 2. - LA MÉTHODE DES PHILOSOPHES.

On doit s'attendre naturellement à ce que cette différence de points de vue entraîne une différence de méthode très sensible entre les travaux scientifiques et les travaux philosophiques.

Dans les travaux scientifiques, j'entends par là ceux qui constituent actuellement nos sciences ou qui ont contribué à leur développement, au cours de l'histoire, la méthode est toujours ou mathématique, ou expérimentale. Les savants, en tout cas, n'en veulent pas employer d'autres. Ce qui n'est pas établi par l'une de ces deux méthodes générales (aux multiples nuances) n'est pas recevable scientifiquement.

Le philosophe procède toujours d'autre façon.

A examiner, même très sommairement, l'histoire des systèmes philosophiques jusqu'à nos jours, on s'aperçoit que leurs méthodes se ressemblent toutes, par certains traits généraux. Elles ne sont que les espèces d'un même genre. Faute d'un meilleur nom, nous pouvons appeler cette méthode générale : la méthode construclive. Elle consiste toujours à reconstruire l'univers en tout ou en partie. Elle fait nécessairement leur part à la conjecture, à l'hypothèse, à ce qu'on a appelé l'a priori, c'est-à-dire, dans une certaine mesure, à l'arbitraire. Certes, je ne veux pas dire que tout dans les constructions philosophiques soit arbitraire. Rien ne serait plus loin de ma pensée. Mais il y a toujours dans ces constructions de l'hypothétique et de l'arbitraire. Les mots : construction, méthode constructive, l'expriment assez bien, car dans toute construction, si le constructeur est obligé d'employer des matériaux, leur choix et leur disposition restent arbitraires.

L'emploi de cette méthode a donné à l'histoire de la philosophie une physionomie très originale. Quand on prétend tirer d'une idée, ou d'une image et d'une observation de fait, le point de départ d'une explication générale de l'univers, n'est-il pas nécessaire, étant donnée la somme de nos ignorances, que le contenu que l'on veut faire entrer dans ce cadre ne le brise en quelque endroit? Aussi, la réflexion critique est-elle de suite éveillée par les lacunes inévitables d'une telle entreprise. Remarquant tout ce qu'un penseur a été obligé de déformer ou d'omettre pour mettre debout la chaîne de ses déductions ou de ses inductions, elle est attirée invinciblement par les remarques qui contredisent les principes adoptés par ce penseur. Il est tout naturel alors de chercher dans ces remarques, qui pour avoir été laissées de côté, ont été la cause de l'échec, les principes d'une explication nouvelle. Et ainsi se dresse devant le premier système un second système qui lui est antithétique. Une philosophie matérialiste ou physique suscite une philosophie idéaliste ou morale; une philosophie dogmatique provoque une philosophie sceptique, agnostique ou critique. Il en est de même dans les genres, les familles, les espèces, que des nuances de pensée ou des préoccupations particulières découpent au sein de ces vastes classes.

L'histoire de la philosophie ressemble donc à une vaste dialectique1 qui procède par oppositions, avance par oscillations, en allant constamment des thèses aux antithèses. La contradiction semble l'âme du progrès philosophique. Si bien que, souvent, des philosophes (Héraclite, il y a 2,500 ans, Hegel, il y a 100 ans) ont cru pouvoir faire de ce mouvement d'oscillations contradictoires une loi cosmique. Si bien encoreque Renouvier a pu exposer l'histoire de la philosophie en se plaçant au point de vue des contradictions fondamentales des « antinomies », que créent les systèmes en s'opposant les uns aux autres, et qu'ils s'efforcent de résoudre.

1. On appelle ainsi une méthode — fort sujette à caution d'ailleurs, — qui consiste à développer, à propos de la question à résoudre, les doux alternatives contraires par lesquelles on peut répondre à toute question. L'alternative pour laquelle on est amené à se décider pose, d'ordinaire à son tour, une question nouvelle. On lui applique la même méthode, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on soit arrivé à une solution complètement satisfaisante, et qui ferme le cycle de ces questions.

§ 3. — LA MANIÈRE PHILOSOPHIQUE QUI FINIT.

Il semble dès lors assez naturel, pour caractériser d'une façon très générale l'état de la philosophie à un moment donné, de noter la réaction qu'elle présente contre la philosophie de l'époque antérieure. Cherchons donc l'opposition qui existe entre la philosophie qui finit et la philosophie qui commence.

Si les recherches scientifiques se sont peu à peu séparées des recherches philosophiques à mesure que les faits particuliers accaparaient tout entière l'attention des laborieux, en nécessitant l'élimination résolue de toute théorie trop générale et trop prétentieuse, si tout le monde connaît l'historique de cette lente sécession, tous les spécialistes savent aussi que la philosophie, elle, avait toujours, au contraire, cherché à se rattacher à la science. Le contraire eût été surprenant, car il est desimpie bon sens que les tentatives d'explication générale s'appuient d'abord sur les résultats des recherches particulières et ne s'estiment sérieuses que si elles s'accordent complètement avec ces . résultats. Aussi tous les grands philosophes furent-ils des savants remarquables, et les grands savants ne dédaignèrent-ils jamais de philosopher. On peut donc considérer comme une exception caractéristique la séparation complète qui s'est faite un moment, non entre les recherches (elle est légitime et nécessaire), mais entre les chercheurs, au cours du xixp siècle.

Il y eut un moment où les savants eurent le dédain voulu de toute pensée philosophique, et où les philosophes, tout au moins ceux qui se prétendaient professionnellement tels, car la différence est grande, ignoraient systématiquement — ou à peu près — les travaux des savants.

Les raisons de cette monstruosité historique sont complexes.

Le positivisme de Comte, dont l'influence à tant de points de vue fut si heureuse, en est indirectement et partiellement responsable. Non point qu'il séparât la philosophie de la science ; au contraire, il les rapprocha jusqu'à les. identifier. Mais sa théorie relativiste de la connaissance, en rejetant vers la métaphysique tout problème d'origine, toute tentative d'explication véritable et en condamnant d'une façon absolue la métaphysique, n'a pas été sans provoquer cette illusion que l'explication véritable devait être cherchée en dehors des considérations scientifiques. Une philosophie métaphysique ne pouvait-elle alors croire qu'elle était autorisée à s'établir sans contact avec la science?

Une déviation de la métaphysique allemande, issue de Kant, est une cause plus directe de celte attitude exceptionnelle. Certes, Kant a une érudition scientifique très sérieuse. Il connaît admirablement la mécanique de Newton. La Critique de la Raison pure est la justification de la mathématique moderne et de la physique newtonienne. Elle est, encore, une démonstration de la légitimité de la science moderne, une apologie de sa valeur. L'effort central de Kant, dans cet ouvrage, n'est-il pas de montrer comment la connaissance humaine de l'univers ne pouvait être autre chose que le mathématisme newtonien? Seulement cette connaissance, assurée d'une façon absolue et univoque, n'a qu'une valeur relative. Au-dessus d'elle, et sans elle (c'est là la chose importante), l'intuition morale permet d'établir une métaphysique. Cette métaphysique va engendrer une philosophie nouvelle du primat de l'action.

Fichte, Hegel sont encore, comme Kant, rationalistes, et ont le respect profond de la science. Le néo-criticisme français conservera pieusement cette tradition. Mais déjà Schelling, Schopenhauer réhabilitent l'indéterminé, l'inconscient, l'irrationnel. La déviation commence. Un courant anti-intellectualiste et mystique qui depuis la victorieuse lumière jetée par l'hellénisme sur toute la civilisation moderne n'avait plus eu ni influence profonde ou durable, ni grand intérêt, se réveille et même se rattache avec quelques-uns de ses partisans aux mysticismes orientaux. Il aboutit à une philosophie qui se dresse nettement en antagoniste avec la science et qui l'ignore.

Mais la cause la plus importante de la scission entre la philosophie et la science est certainement la prime qu'elle donnait à l'ignorance, car les progrès de la science rendaient la connaissance de celle-ci de plus en plus difficile.

On put ainsi devenir philosophe à bon compte. Le monde intérieur, le monde moral, sur lesquels on sait si peu de choses, surtout si peu de choses précises, devinrent prétexte à des bavardages sans fin. Si un savant, d'aventure, s'étonnait que tant de formules brillantes reposassent sur le sable mouvant, on avait vite fait de lui répondre que ses méthodes, son besoin de précision, ses mesures, tout cela rentrait dans un genre utilitaire et inférieur. L'excellence de la philosophie ignorante consistait précisément en ce qu'elle était libérée de ces précautions tatillonnes, alourdissantes et rébarbatives. La philosophie devenait un genre littéraire débarrassé des nécessités d'observation et d'analyse que rencontre la vraie littérature, et où l'imagination, l'éloquence, la grandiloquence surtout, étaient amplement suffisantes.

Le procès de l'éclectisme français, des études sur le Vrai, le Beau et le Bien a été fait depuis un demi-siècle. On n'a peut-être pas assez remarqué que, même parmi ceux qui Font fait, beaucoup ont continué sa tradition sans vergogne. Brunetière1 a pu dire très légitimement que l'enseignement philosophique universitaire français, qui avait été presque créé par Cousin et les éclectiques, a conservé jusqu'à nos jours trace de cette influence. Cet enseignement a consisté bien souvent à parler de choses qu'on ignorait, à parler pour parler, à parler creux ; et c'est ainsi que le caractère fondamental de la manière philosophique qui finit peut, semble-t-il, être défini le mépris et l'ignorance de la science. Ses discussions roulèrent toutes sur les fins morales, sur la vie de l'esprit. Ce fut une « métamorale ».

Elle prêcha et disserta au hasard des réflexions les

1. Brunetière. Utilisation du positivisme, p. 20, a en effet remarqué, bien qu'à un point de vue différent de celui où se place cet ouvrage, « le caractère oratoire ou littéraire d'une philosophie, qui, d'abord, et en se réclamant du cartésianisme, a commencé par n'y rien comprendre... l'étrange prétention qu'elle a eue de se faire de son ignorance une méthode en séparant entièrement la philosophie de la science...» et que cette doctrine règne encore « dans l'Université de France où ceux-là mêmes qui raillent agréablement la grandiloquence de Cousin et l'onction philosophique de Jules Simon, sont néanmoins tout imprégnés de leur esprit... C'est avec ce viatique, tous les ans, que nos établissements d'instruction jettent quelques centaines de jeunes Français dans la vie ».

moins documentées, des idées les moins solides. Une idée fine, parfois de la bonne analyse psychologique, mais combien disproportionnée avec les conclusions qu'on en tirait, ou des idées générales vides comme toute idée qui n'est pas la traduction serrée des faits : voilà quels furent ses thèmes. La séparation absolue de la pensée scientifique et du monde moral, voilà sa marque.

§4. — LE TON NOUVEAU DE L\ PHILOSOPHIE.

Une réaction très forte s'est dessinée de nos jours contre cette tendance déplorable à un divorce absolu entre la science et la philosophie. Sauf chez les fossiles, la philosophie actuelle, même celle que la science est loin, très loin de satisfaire, commence toujours par prendre une connaissance scrupuleuse des résultats, des méthodes, des hypothèses de la science. Cette préoccupation est très sensible dans les ouvrages d'Hamelin, de Boutroux ou de Bergson, par exemple, et parmi ceux qui s'occupent plus particulièrement de philosophie morale, chez Séailies, Fouillée, Rauh, etc., pour ne parler que de la France. La première tâche de la philosophie, acceptée aujourd'hui par tous ceux que l'opinion désigne comme les maîtres de la pensée contemporaine, c'est de « penser la science ».

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