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Le monde végétal

Gaston Bonnier · 1907 · Scanned text

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Author
Gaston Bonnier
Language
French
Published
1907
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Le Monde végétal

A LA MÊME LIBRAIRIE

II Idées Successives Sur La Constitution Des Groupes

Il faut remonter, non pas tout à fait au déluge, mais à une époque bien reculée, environ 3.000 ans avant l’ère chrétienne, pour trouver la trace des premières études sur les végétaux. Ce serait presque à la date que Duruy, dans son Histoire , assignait avec une certaine précision à la création du monde !

C’est, en effet, d’après la tradition, vers cette époque que vivait en Chine le célèbre Yen-Ti, qui apprit le premier aux peuples d’Asie à reconnaître les espèces de plantes utiles à l’homme, et à les cultiver méthodiquement.

Ces enseignements furent recueillis plus tard et rédigés (vers 2200 av. J.-C.) dans le grand ouvrage intitulé : Chou-King. On trouve dans ce traité la description, l’énumération des propriétés diverses, et les procédés de culture de plus de cent espèces de plantes : blé, riz, sorgho, pois, millet, fève, coton, etc. Ou reconnaît çà et là, dans ce recueil, quelques intéressantes associations de plantes dont la forme de la lleur est assez semblable. Les dérivés des mêmes mots désignent le pois, la fève et d’autres Légumineuses. 11 en est de même pour les melons, courges et diverses Cucurbitacées, pour les plantes bulbeuses rangées aujourd’hui parmi les Liliacées et les groupes voisins. Toutefois la Botanique chinoise, même de date moins ancienne, est avant tout essentiellement pratique et spécialement orientée vers la recherche des plantes alimentaires.

La civilisation hindoue, au contraire, donne aux plantes et à leurs vertus spéciales une signification surtout religieuse. Le second livre des Védas, intitulé : Ayouch , a été, il est vrai, entièrement perdu. On sait cependant que les prêtres hindous faisaient usage de nombreuses plantes sacrées, et dans les Lois de Manou , les indications relatives à diverses plantes ont toujours un sens religieux. Ces traditions furent transmises parles Chaldéens aux peuples de l’Asie occidentale, et les plantes furent énumérées suivant les propriétés qu’elles possédaient dans la magie et les sciences occultes.

En Grèce, c'est tout autre chose. Ce n'est ni le côté pratique, ni le point de vue merveilleux qui domine. La préoccupation des philosophes grecs dans l'observation du monde végétal est exclusivement scientifique.

Les plus anciens savants de la Grèce considéraient déjà les végétaux comme des êtres organisés et vivants, au même titre que les animaux, et les Pythagoriciens (environ 500 ans av. J.-C.) insistaient sur cette solidarité entre le Règne végétal et le Règne animal. Cette vue exacte n’est pas sans surprendre, et fait voir que ees philosophes savaient au besoin faire abstraction de l'homme et des animaux qui lui ressemblent le plus pour jeter un regard d’ensemble sur les choses de la Nature. Actuellement, combien de personnes instruites, mais ignorantes de la Biologie, exprimeraient naïvement leur surprise si on leur disait que les plantes vivent et sont organisées comme les animaux; si on leur montrait au microscope la presque identité dans la forme, le développement, et jusqu’au moindre détail d’organisation, entre un tissu pris, par exemple, sous la peau de l’homme ou dans l’écorce d’un chêne !

Au milieu d’erreurs inévitables, les écrits d’Anaxagore et d’Empédocle renferment des idées très justes sur la constitution et les fonctions, des plantes. Démocrite (v° siècle av. J.-C.) avait exprimé cette vue théorique qu’il existe une unité de plan générale dans la constitution du monde organique. Aristote (384-332) développe cette idée et cherche à l’établir par la comparaison de toutes les formes connues. Il expose que des transitions insensibles se présentent entre tous les organismes, depuis l’être le plus simple, et même, depuis la plus petite molécule vivante jusqu’à l’homme, en passant successivement par toute la série végétale et par toute la série animale.

Cette gradation, telle que la concevait le célèbre philosophe, était, il est vrai, simplement linéaire, sans ramifications ni embranchements qui auraient formé une sorte d’arbre généalogique. Et cependant un grand intérêt se dégage de cette théorie, qui ne devait être reprise sous une autre forme qu’à une époque toute récente par Lamarck et par les précurseurs de Darwin. 11 résulte en effet des considérations présentées par Aristote que tous les êtres vivants, végétaux et animaux, forment un ensemble indivisible.

En ce qui concerne les végétaux, plusieurs disciples d’Aristote devaient compléter son œuvre par des observations plus détaillées. Théophraste distingue les cotylédons (feuilles nourricières déjà contenues dans la graine) des feuilles. ordinaires qui se produisent ensuite sur la tige ; il reconnaît la différence de structure interne qui existe entre les Palmiers et les autres arbres, l’importance du rôle de la fleur, et décrit un grand nombre de plantes. Phanias sépare les plantes sans fleurs, telles que les Fougères, les Mousses et les Champignons, des plantes portant des fleurs ; et c’est seulement dixhuit siècles plus tard que l’on devait revenir sur cette importante considération.

En somme, dans ces temps de haûte antiquité, l’étude des plantes avait été envisagée par les différents observateurs à trois points de vue différents : application à la nourriture de l’homme, vertus miraculeuses des plantes, étude scientifique et philosophique de la Nature.

Après la décadence de la Grèce, ce dernier point de vue devait disparaître jusqu’à la Renaissance italienne. Il faut arriver à l’année 64 de l’ère chrétienne pour trouver des noms dignes d’être cités dans la Science des végétaux. Ce sont ceux de Dioscoride et de Pline l’Ancien.

Dioscoride de Cilicie était médecin; aussi, ce qui l’intéresse avant tout dans la Botanique, ce sont les propriétés curatives des plantes. Combien de gens du monde pensent de même aujourd’hui et s’imaginent qu'un botaniste est un médecin rural, arpentant les bois et les coteaux, avec une boîte verte sur le dos, pour recueillir les «simples» qui guérissent les maladies !

Dioscoride classe rensemble des herbes et des arbres en plantes aromatiques, alimentaires, médicinales, vénéneuses, et s’occupe particulièrement de ces deux dernières catégories. Son ouvrage contient des descriptions de plus de 700 végétaux, souvent accompagnées de figures coloriées. Bien que conçue sans méthode, l’œuvre de Dioscoride eut un très grand succès et fut considérée presque comme l’unique guide de la Botanique jusqu’au milieu du Moyen âge.

La voie était ainsi ouverte à ce qu’on nomme aujourd’hui la « Botanique descriptive », c’est-à-dire à cette partie de la Science qui se propose comme but principal de distinguer les uns des autres tous les végétaux et de leur donner des noms. D’après la Genèse, Adam avait déjà été chargé de cette mission! Mais il n’en était resté que les noms de quelques plantes d’Asie Mineure, qu’on trouve çà et là énoncés dans la Bible.

En même temps que Dioscoride, Pline l’Ancien consacrait six livres de son Histoire naturelle à l’étude des plantes. On y trouve réuni, sans aucun choix judicieux, tout ce qu’on savait ou tout ce qu’on croyait savoir à cette époque sur les végétaux. Son ouvrage eut aussi un grand succès, malgré les grossières erreurs qu’il renferme et que, bien souvent, le lecteur aurait pu déceler facilement.

On retrouve encore dans la nomenclature actuelle de nombreux noms de genres ou d’espèces qui avaient été donnés par Dioscoride ou par Pline. Il en est ainsi pour beaucoup de noms de plantes empruntés à la mythologie, tels que :

LA CONSTITUTION DES GKOUPES

Après la chute de Rome, la science avait trouvé asile dans la civilisation arabe. Les savants arabes étaient de l’école de Dioscoride, dont ils avaient traduit les œuvres; ils s’occupèrent de retrouver les plantes décrites par lui et d’en ajouter d’autres à cette liste; mais leur classement était toujours presque uniquement établi au point de vue médical. L’illustre médecin arabe, Ibn-Sina (980-1037), plus connu sous le nom d’Avicenne, fit connaître beaucoup de plantes nouvelles. El-Biruni (xie siècle) et Kasuini (xme siècle) augmentèrent encore le nombre des espèces nommées et décrites.

Certains de ces noms ont été conservés dans la nomenclature actuelle et marquent encore latrace laissée par la science arabe dans la Botanique descriptive. Tels sont les noms suivants : On/za (le riz), Alkanna (plante dont on extrait une teinture), Alkehengi (cette curieuse mauvaise herbe dont le fruit est comme une cerise entourée d’un large calice rouge, introduite d’Orient en Europe et qu’on trouve dans les vignes ou dans les décombres), Azedarach (petite plante rampante à fleurs jaunes qu’on rencontre en France au bord de la mer), etc.

Dans la chrétienté, pendant le Moyen âge, on n’étudia presque jamais la Botaniqued’après les plantes. On se contentait de lire les écrits traitant des végétaux; les dissertations sur les plantes n’étaient, en général, que des commentaires ou des discussions sur les textes des œuvres d’Aristote, de Théoph raste, de Dioscoride.

Il faut excepter cependant quelques esprits capables d’émettre des idées personnelles. Tel est le moine dominicain Albert le Grand, évêque de Ratisbonne, célèbre par la découverte de l’huile de vitriol (acide sulfurique).

Albert le Grand établit une classification générale des êtres, plaçant les végétaux entre les animaux et les corps bruts. Le premier, il considère avec raison les Champignons comme des végétaux inférieurs voisins des animaux les moins élevés en organisation. Delà partent, pour Albert le Grand, deux séries d’êtres vivants, et il regarde la série végétale comme se terminant au sommet par les arbres dont les Heurs sont très développées.

2. Gesner, Césalpin, Bauhin. — Idée du « genre ».

L’invention de l’imprimerie et la découverte de l’Amériquv devaient influer d’une manière considérable sur toutes les études scientifiques et, entre autres, sur celles de Botanique.

C’est en Allemagne que se révéla le premier indice de réaction contre cette fausse science du Moyen âge, qui se cantonnait dans les commentaires des auteurs anciens. Les ouvrages des naturalistes qu’on a nommés « les pères de la Botanique allemande », Brunfels (1530), Fuchs (1542) et Bock (1552), marquent ce premier retour à étude directe des objets et des faits. Sans aucune prétention philosophique, ces auteurs accumulent les matériaux, comme si la science commençait à se manifester, et, en cela, leur œuvre fut plus utile que toutes les réflexions qu’auraient pu leur inspirer les œuvres d’Aristote. Tous trois écrivent ou dessinent, ayant les plantes sous les yeux. Brunfels donne les premières gravures exactes représentant les végétaux; Fuchs range simplement les plantes par ordre alphabétique (classification qui ne saurait prêter à aucune contestation!) et accompagne de figures bien faites l’énoncé de leurs caractères; Bock décrit les plantes naïvement, telles qu’il les voit, sans aucun appareil scientifique.

Des œuvres d’une valeur supérieure apparaissent peu après avec Conrad Gesner, de Zurich (1516-1565), et Charles de l’Écluse, d’Arras (1525- 1609).

Gesner fournit les éléments d’une classification raisonnée. Le premier, il met en évidence, comme étant les plus importants, les caractères de la fleur et du fruit. Il s’aperçoit, en effet, presque implicitement, que les feuilles et les tiges ont des caractères très différents qui tiennent le plus souvent aux conditions extérieures du milieu; que des plantes dont les fleurs et les fruits sont presque identiques offrent souvent, au contraire, des organes végétatifs très dissemblables.

Prenons quelques exemples pour faire comprendre en quoi consiste cette vue importante de Gesner. Celui qui comparerait la tige épaisse, courte, portant des feuilles énormes, d’une salade de Chicorée, à la tige raide, mince, allongée, rameuse, portant de petites feuilles simples, d’une Chicorée sauvage, ne pourrait jamais croire qu’on

GESNER J CÉSALPIN ; BAUHIN | LE « GENRE ))

a affaire, dans les deux cas, à la même plante.

Mais qu’il laisse fleurir la salade dans son potager, au lieu de la cueillir pour la manger, il verra s’épanouir de belles fleurs d’un bleu clair. S’il compare alors ces fleurs à celles de la Chicorée sauvage, lorsque celle-ci fleurit en été sur le bord des routes, il les trouvera identiques; il en sera de même de leurs fruits.

Que l’on considère, à côté l’une de l’autre, la tige raide à feuilles plates et larges d’un Boutond’or des prairies, et la tige molle, mince, à feuilles découpées en lanières d’une Grenouillette aquatique, aucune idée de parenté entre ces deux plantes ne pourra venirà l’esprit. Mais plaçons côte à côte une fleur jaune du Bouton-d’or et une fleur blanche de la Grenouillette, nous verrons que ces deux fleurs, et aussi les fruits qui en proviennent, sont constitués de la même manière dans toutes leurs parties.

Ce sont de telles études comparées qui ont fait exprimer à Gesner la première idée de cette catégorie à laquelle on donne le nom de genre. Gesner rangeait le Bouton-d’or et la Grenouillette, malgré la diversité de leurs organes végétatifs, dans une de ces catégories. On dit aujourd’hui que ces deux plantes appartiennent à deux espèces du même genre, le genre Renoncule.

Quant à Charles de l’Écluse, bien connu comme bienfaiteur de l’humanité par l’extension donnée par lui, un siècle et demi avant Parmentier, à la culture de la pomme de terre en Europe, son œuvre botanique est remarquable à d’autres titres. C’est lui qui, le premier, sait donner aux descriptions des plantes une valeur vraiment scientifique, par la précision des caractères. Si Gesner peut être considéré comme le créateur du genre, c’està-dire comme ayant l’idée de grouper des plantes qui présentent des ressemblances, on peut dire que de l’Écluse est le premier naturaliste qui évoque une première idée de l’espèce, c’est-à-dire d’une parenté bien plus étroite. Le « genre » est une convention qui résulte du rapprochement de plantes offrant entre elles un certain nombre de caractères communs. Par la notion d’ « espèce », on cherche à représenter quelque chose de plus réel, car les plantes issues des graines d’une même plante en reproduisent tous les principaux caractères, et c’est cet ensemble de végétaux, dérivant directement les uns des autres par semis, qui constitue l’espèce.

L’Italie commençait, vers cette époque, à produire de nombreux savants, dont plusieurs se consacrèrent à l’étude des végétaux.

Au commencement du xvie siècle, Luca Ghini constitua pour la première fois des herbiers, dans un but tout autre que celui des collectionneurs. Il pouvait ainsi comparer entre elles, à la fois, les formes de nombreuses plantes croissant en des saisons diverses ou habitant des localités les plus variées.

Ghini fit école; il eut plusieurs élèves remarquables, parmi lesquels il faut citer Aldrovandi qui étudia directement les animaux, les plantes, les minéraux, décrits par lui dans un immense ouvrage d’ Histoire naturelle, et aussi le célèbre Cesalpini ou Césalpin.

Césalpin (1519-1603) fut vraiment l’initiateur de la classification scientifique. 11 jeta un regard d’ensemble sur les végétaux connus au xve siècle. Mais

GESNER ; CÉSALPIN ; BAUHIN ; LE « GENRE »

il ne les étudia pas au point de vue purement théorique et philosophique, comme l’avaient fait les savants grecs; il laissa de côté toute considération relative à leurs prétendues vertus merveilleuses ou médicales. Ne s’occupant que de leur forme et de leur organisation, il choisit, pour les décrire, 840 végétaux types et les répartit en quinze classes d’après les ressemblances ou les différences qu’elles présentent entre elles.

Malheureusement, comme on l’a vu plus haut, Césalpin avait des idées inexactes sur la constitution et le rôle de la fleur, qui lui firent attribuer à la forme du fruit et des graines une trop grande importance. Certains des groupes de sa classification correspondent toutefois plus ou moins à ceux de sa classification actuelle.

Quoi qu'il en soit, l’ouvrage de Césalpin eut une grande influence. La question de la classification générale des plantes était loin d’être résolue, mais elle était nettement posée. D'ailleurs, les adeptes du grand naturaliste italien amenèrent de nombreux perfectionnements à l’ordre qu'il avait établi.

Césalpin désignait les plantes, non par une longue description, mais par une brève phrase latine permettant d’en condenser les caractères essentiels. Un de ses contemporains français, Pierre Belon (15.17-1574), les déterminait par des phrases encore plus courtes, souvent même par deux mots seulement, un subsiantif suivi d'un adjectif. C'est ce qui a fait dire quelquefois, avec exagération, que Belon est le créateur de la nomenclature binaire dont Linné devait être plus tard le réel fondateur.

Comme, en France, on élève facilement des monuments aux grands hommes et même aux petits, Pierre Belon a sa statue au Mans, tandis que l’illustre Andrea Cesalpini n’est pas encore immortalisé par le marbre en Italie.

D’autres travaux de premier ordre furent exécutés parallèlement à l’œuvre de Césalpin, en Flandre et en Suisse. Leur intérêt principal réside dans l’essai d’une méthode meilleure pour établir les divers groupes de végétaux. Au lieu de ne considérer presque qu’un seul organe, comme le faisait Césalpin, plusieurs botanistes firent de premières tentatives pour chercher à tenir compte de l’ensemble des caractères, tout en laissant prédominer ceux tirés de la fleur.

Le naturaliste flamand, Mathias de L’Obel *, répartit les plantes en quarante-quatre tribus fondées sur ces ressemblances de tous les caractères. Son ouvrage, chef-d’œuvre d’impression de la célèbre imprimerie Plantin à Anvers, renferme près de 2.500 figures gravées sur bois.

Gaspard Bauhin (1560-1624), né à Bâle de parents français, professait, ainsi que son frère Jean Bauhin, les mêmes principes que de L’Obel. Comme ce dernier, il débute par les plantes dont l’organisation est la plus simple, pour terminer par les plus complexes. Toutefois, il traite à part les arbres et les arbrisseaux, et, ne sachant pas distinguer les Cryptogames, il les introduit çà et là dans sa classification de la manière la plus étrange. L’importance de l’ouvrage de Bauhin, intitulé Pinax theatri botanici , auquel il avait travaillé

1. De L'Obel, connu sous le nom de Lobelius, est né à Ryssel (Flandre) en 1538 et mort à Londres en 1616. Tout le inonde connaît les Lobelia, petites plantes à fleurs bleues, qui lui sont dédiées, et qu’on cultive en bordures dans les jardins.

RAY ET TOURNEFORT ) GRANDES DIVISIONS 47

pendant plus de quarante années et qui fut publié, en 1620, peu avant sa mort, réside surtout dans le grand nombre d’espèces nouvelles, trouvées par lui dans ses voyages ; ces plantes y sont décrites en phrases condensées et dépassent le nombre de 6.000.

3. John Ray et Tournefort. — Idée des grandes divisions.

Deux ouvrages fondamentaux étaient donc en présence à cette époque : le Traité des plantes de Êésalpin et le Pinax de Bauhin. Beaucoup de botanistes, adoptant l’un ou l’autre de ces guides, se mirent à décrire de nouvelles espèces. Les voyages se multipliaient, d’ailleurs, et l’exploration de l’Amérique ajoutait tout à coup un énorme contingent de matériaux nouveaux à examiner.

Parmi les nombreux naturalistes français, allemands, anglais et italiens de xvne siècle, qu’on peut considérer à divers titres comme les précurseurs du grand botaniste anglais John Ray, on doit citer surtout Jung, de Hambourg (1587-1657).

Jung critique l'œuvre de Césalpin et fait voir que les caractères physiologiques ne doivent pas servir à l’établissement des groupes de végétaux. Le premier, il enseigne qu’on ne doit pas diviser le règne végétal en Herbes et Arbres, comme l’avaient fait tous ses devanciers. En effet, qu’une plante ait des tiges persistantes devenant ligneuses et formant ensuite un arbre, ou que ses tiges meurent chaque année, cela n’a aucune importance au point de vue des caractères d’affinités. Que l’on considère un Robinier Faux-Acacia, par exemple, cet arbre bien connu dont les fleurs en grappes blanches s’épanouissent à la fin de mai. Si l’on compare ses fleurs à celles d’un Pois, qui est comme on sait une espèce annuelle herbacée, on y trouvera les mêmes parties, disposées de cette manière caractéristique qui a fait donner à ces plantes le nom de Papilionacées.Le fruit et les graines du Faux-Acacia sont organisés de la même manière que les fruits et les graines de Pois. Ce serait donc une faute grave de placer la première de ces plantes dans une division du règne végétal et la seconde dans une autre, toute différente. Jung fait voir qu’en procédant de la sorte, on rompt les affinités les plus évidentes.

L’œuvre du naturaliste anglais, John Ray (1628- 1705), est sans comparaison possible avec celle de ses devanciers. Ray combine l’étude scientifique de l’organisation des plantes avec la classification. Il remarque que J’embryon des plantes à fleurs présente des caractères constants dans le nombre des cotylédons qui est toujours de 1 ou de 2, et cette différence en entraîne d’autres avec elles par corrélation. Par leur port, les nervures de leurs feuilles, la composition de leurs fleurs, les Monocotylédones diffèrent des Dicotylédones. De plus, il sépare complètement sous le nom d 'Imperfectæ les plantes cryptogames qui étaient presque toutes confondues au milieu des autres dans les classifications précédentes. Enfin les trentetrois classes établies par Ray, renferment, pour la plupart, des groupes très naturels constitués par des végétaux dont les études modernes ont démontré les affinités.

Voilà donc le savant qui a le premier énoncé les principes essentiels sur lesquels doit être fou-

RAY ET TOURNEFORT ; GRANDES DIVISIONS dée la classification des plantes, qui a précisé la différence entre les Phanérogames et les Cryptogames, qui a découvert la distinction entre les Monocotylédones et les Dicotylédones, qui a établi rationnellement de grandes divisions dans le règne végétal. D’où vient que son œuvre n’a pas eu un retentissement suffisant, et qu’elle n’a été appréciée à sa juste valeur que dans les temps récents? Serait-ce à cause des erreurs inévitables qui se trouvent dans l’ouvrage de John Ray? Serait-ce encore parce que, malgré la remarque de Jung, Ray a laissé à part les arbres et les arbrisseaux, mais toutefois en y établissant des divisions parallèles à celles qu’il a proposées pour les herbes ?

Non pas. L’insuccès relatif de Ray tint surtout aux discussions qu’il eut à soutenir contre ses adversaires, et notamment contre son contemporain Bachman, de Ilalle, connu sous le nom de Rivinus. Celui-ci, qui avait exprimé sur l’organisation de la fleur les idées les plus fausses, qui avait dilapidé sa fortune pour faire exécuter de très inutiles figures sur cuivre, était beaucoup plus versé dans la critique et la polémique que dans les études scientifiques. C’est à ses attaques contre Ray, au plagiat de l’œuvre de Jung, ainsi, du reste, qu’à son talent de rédaction qu’on doit attribuer le succès des ouvrages de Rivinus.

Et cependant, par suite d'une justice posthume, il ne devait presque rien rester des publications de Rivinus, tandis que John Ray est considéré maintenant, à juste titre, comme le réel fondateur de la Méthode naturelle.

C’est un botaniste français, Joseph Piton de

Tournefort, qui, par la clarté et la méthode de son ouvrage principal, devait recueillir le succès que John Iiay n’avait pu obtenir.

Tournefort, né à Aix-en-Provence (1656-1708), était destiné par son père à l’état ecclésiastique; mais il désertait souvent le séminaire pour aller herboriser dans la campagne. « Il pénétrait, dit Fontenelle, par adresse ou par présents, dans tous les lieux fermés où il pouvait croire qu’il y avait des plantes qui n’étaient pas ailleurs ; si ces sortes de moyens ne réussissaient pas, il se résolvait plutôt à y entrer furtivement, et un jour il pensa être accablé de pierres par des paysans qui le prenaient pour un voleur. » Après la mort de son père, en 1677, il put se livrer sans contrainte à sa passion pour la Botanique, et en 1679 il quitta la théologie pour suivre les cours de l’Université de Montpellier. Deux ans après, il fit son premier voyage d’exploration dans les Pyrénées-Orientales où il éprouva de nombreuses difficultés, car ces contrées étaient peu sûres à cette époque. Comme il avait été dépouillé déjà plusieurs fois par les bandits ou par les miquelets espagnols, il résolut, pour continuer ses recherches sur les plantes de montagnes, de revêtir un costume des plus pauvres, et imagina de placer dans un morceau de pain bis le peu d’argent qui lui était nécessaire.

Le célèbre médecin de Louis XIV, Fagon, qui avait entendu parler des travaux de Tournefort, le fit nommer démonstrateur de Botanique au Jardin royal des Plantes. Mais cet emploi sédentaire ne pouvait plaire à Tournefort. En effet, il n’était pas de ces botanistes qui restent dans leur salle d’herbier et décrivent minutieusement les plantes qu’ils n’ont jamais vues, à l’état vivant, dans la Nature.

RAY ET TOURNEFORT ; GRANDES DIVISIONS

Non seulement Tournefort avait parcouru les diverses montagnes de France, mais il visita les différents pays d’Europe et, plus tard, Louis XIV le chargea d’une mission en Orient, d’où il rapporta treize cent cinquante-six espèces de plantes, pour la plupart nouvelles. Après son retour, il fut nommé professeur au Collège de France. Tournefort était dans toute la force de l’àge lorsqu’en passant dans la rue Copeau, près du Jardin des Plantes, il reçut en pleine poitrine le timon d’une charrette; il en mourut un mois après, à l’àge de cinquante-deux ans.

Les principales causes du succès qu’obtint la Méthode de Tournefort furent la clarté générale de son œuvre, les divisions méthodiques qu’il établit, les emprunts bien choisis à tout ce qu’il trouva de meilleur dans les travaux de ses prédécesseurs, un style remarquable, et aussi l’emploi de la langue française à la place du latin, ce qui contribua à répandre le goût de la Botanique.

Dans sa classification, fondée surtout sur la forme de la fleur, Tournefort donne aux genres une très grande importance et en rédige le premier les caractères avec un ordre excellent, ce qui simplifie beaucoup l’étude de la connaissance des plantes.

Il est intéressant de constater que l’esprit méthodique de Tournefort et ses capacités remarquables dans la Botanique descriptive contrastent avec l’insuffisance du même auteur en Physiologie. C’est là encore une preuve que, ainsi que le soutenaient avec raison Jung et Ray, la recherche des affinités végétales doit être tout à fait indépendante de l’étude des fonctions.

En définitive, l’œuvre de Tournefort eut un très grand retentissement et son système de classification fut universellement adopté.

4. Linné. — Idée de I* « espèce ».

. Aucun travail digne d’être noté ne se produisit pendant le premier tiers du xvin* siècle, au point de vue qui nous occupe, mais à partir de 1735, les sciences naturelles : la zoologie, la minéralogie et surtout la Botanique, devaient renaître tout à coup sous l’impulsion du génie de Linné.

L’œuvre, d’une ampleur invraisemblable, accomplie par l’illustre Suédois, allait remplacer dans la dénomination des êtres et des objets naturels en général, toutes celles qui l’ont précédée.

Et ce n'est pas le système artificiel de la classification de Linné qui pouvait marquer un progrès dans la classification; car c’était au contraire un singulier recul de la science que l’adoption de ce procédé enfantin, n'ayant d’autre but que de faciliter la détermination des plantes en comptant les étamines. C’est à la quantité prodigieuse des travaux clairs et méthodiques du savant, à sa réforme judicieuse de la nomenclature, aux principes rationnels qu’il établit, qu’est due l’influence de Linné sur les pro'grès des sciences de la nature.

Carolus Linnæus, ou Charles de Linné (1707- 1778), est né à Rœshult, en Suède. C’était ie fils d un pauvre pasteur de campagne qui n’avait aucune ressource. Son père, comme celui de Tournelort, voulait le diriger vers la théologie, et lutta contre les goûts de son jeune fils pour l’étude des plantes. 1 outelois, les maîtres de l’école de Vexiœ ayant déclaré que leur élève, le jeune Linné, était

LINNÉ ; L’ « ESPÈCE B d’une complète incapacité sur toutes les matières, son père renonça à en faire un pasteur et le mit en apprentissage chez un cordonnier. Mais l’enfant persistait dans son amour pour l’étude de la Nature. Un médecin du voisinage l’ayant rencontré herborisant pendant la journée du dimanche, fut frappé de son intelligence et de sa précoce connaissance des plantes. 11 en parla au père de Linné et lui procura l’argent nécessaire pour que le jeune apprenti cordonnier fût envoyé à l’Université de Lund. C’est là qu’il fit ses études, puis il compléta son instruction à Upsal. L’élève déclaré incapable par ses premiers maîtres enseignait déjà à Upsal à l’àge de vingt-trois ans, et à vingt-quatre ans publiait un premier essai sur la classification générale des végétaux.

Il parcourut ensuite la Laponie, dont la végétation très spéciale lui parut devoir receler des plantes inconnues. Malgré la mauvaise saison, rien ne le rebuta pour accomplir ce voyage d’exploration. Il faillit d’abord être tué par un morceau de roc en faisant l’ascension du mont Skula; puis au milieu des privations de toutes sortes, dans une contrée sans chemins, il dut plusieurs fois traverser des fleuves à la nage pour atteindre les Alpes lapones qu’il explora en détail; il parcourut le Finmark, visita les îles d’Aaland et revint à Upsal au mois de novembre de la même année. Avec un équipement presque nul, peu comparable à ceux de nos explorateurs actuels, Linné avait réussi à examiner tous les végétaux de la contrée et à en rapporter des spécimens nombreux. Malgré la rapidité de son voyage, grâce à la sûreté de son coup d’œil, à son travail régulier et incessant, il put revenir avec la presque totalité des espèces qui croissent en Laponie. Il publia ainsi son premier ouvrage, Florula Laponica , où se révèlent déjà dans leur plénitude les qualités éminentes du grand naturaliste.

Linné parcourut aussi les diverses provinces de la Suède et commença à mettre un ordre parfait dans la dénomination des végétaux en instituant définitivement la nomenclature binaire; chaque sorte de plante était désignée simplement par son nom de genre, suivi du nom d’espèce.

Prenons comme exemple trois Boutons-d’or; Linné les désigne sous les noms de Ranunculus bulbosus, Ranunculus repens, Ranunculus arvensis ; il indique par là que ce sont trois espèces différentes appartenant au même genre Ranunculus (Renoncule). La première est bulbeuse, la seconde a des tiges rampantes, la troisième croît dans les champs cultivés. D’un seul mot, celui qui désigne l’espèce, Linné les caractérise. Par le premier nom il indique à quel groupe elles appartiennent.

La simplicité de cette nomenclature lui a valu d’être partout adoptée, et c’est cette manière de nommer les plantes ou les animaux qui est encore aujourd’hui d’un usage universel.

Les jalousies que suscitèrent à Linné sa carrière rapide le forcèrent à quitter la Suède. Il alla se réfugier en Hollande , chez l’illustre médecin Bœrhaave qui sut apprécier toute sa valeur.

En 1735, Linné fit paraître plusieurs ouvrages à la fois. Le plus important était le Systema naturæ , où 1 auteur entreprit de remplir un programme assez vaste. Il ne s’agissait pas moins que de dénommer, de classer tous les êtres et tous les minéraux connus, afin d’en offrir un tableau méthodique et complet.

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