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Chapitre I Representations Publiques Des Mysteres
Les représentations dramatiques du moyen âge, quand elles commencèrent à se dégager nettement des cérémonies liturgiques et des premiers bégayements des jongleurs, offraient un caractère frappant de ressemblance avec les jeux solennels de l'ancienne Grèce. Organisés par toute une ville, et quelquefois par toute une contrée, à certaines dates qui restaient gravées comme de grandes époques dans la mémoire populaire, les mystères, drames religieux et nationaux à la fois, se déployaient avec ampleur devant une foule attentive, le plus souvent en plein soleil, sur le parvis ou sous le porche d'une église, dans un cimetière, sur une' place publique, au haut d'une large rue montante, où se dressait l'immense échafaud avec tous ses étages, avec son monde de décorations sommaires et à' entreparleur s. Mais les choses ne se passaient ainsi qu'en province. A Paris il n'en était pas de même. Tant que les pèlerins de Jérusalem, de la Sainte-Baume et de Saint-Jacques de Compostelle se bornèrent à chanter des cantiques et des complaintes, la foule put les suivre, déambulant par les rues, ou arrêtés sur les places. Bourgeois et artisans s'amassaient autour de ces hommes, que leurs bourdons et leurs escarcelles, quelquefois les palmes qu'ils avaient rapportées de la terre sainte et tenaient en main comme des témoins authentiques de leurs voyages, désignaient à la curiosité et à la vénération publiques. On écoutait avec une avidité respectueuse les chants naïfs où les pèlerins redisaient la gloire du grand saint Jacques, les miracles de la Madeleine ou les outrages des mahométans au tombeau du Christ '. Le théâtre des Confrères de la Passion ne fut, dans l'origine, que la métamorphose de ces cantiques en actions dialoguées, aidées du grossier prestige d'un appareil scénique tout à fait élémentaire. Mais à peine les pèlerins se sont-ils organisés en confrérie dramatique, qu'ils s'isolent de la rue, s'enferment, et n'ouvrent plus leur porte qu'à beaux deniers comptants.
Ce fut seulement en 1398 que les Confrères de la Passion louèrent une salle à Saint-Maur pour s'y établir, et en 1402 qu'ils fondèrent, à l'hôpital de la Trinité, le premier théâtre fixe qu'on ait vu à Paris. Il ne faudrait pas croire toutefois que les mystères eussent attendu, pour naître et se produire, la création du théâtre de l'hôpital de la Trinité. Indépendamment des fêtes et représentations liturgiques où ils étaient contenus en germe, on les voit se développer dès le xivc siècle, du moins à l'état mimique, dans les rues de Paris, principalement aux entrées des rois. Les vieux chroniqueurs nous ont transmis de précieux détails sur les mystères des rues, qui, faisant partie essentielle du cérémonial d'usage en ces sortes de solennité, formaient une véritable institution populaire.
Ces représentations aux entrées des rois étaient tantôt de simples tableaux vivants, tantôt des pantomimes où la parole était inutile. La musique concourait d'ordinaire à l'embellissement du spectacle : ici des anges entonnaient des cantiques sur un échafaud, et là des orgues jouaient moult doucement. Souvent aussi on plaçait, au bas delà scène, des personnages chargés d'expliquer au peuple les détails de la représentation. Il y avait des mystères fixes et des mystères ambulants; mais presque toujours chaque échafaud ne comprenait qu'un fragment de l'action, et celle-ci se déroulait par degrés sur toute la série des théâtres dressés le long des rues, dans la direction suivie par le cortège, qui, sans interrompre sa marche, jouissait ainsi de l'ensemble du spectacle en le parcourant d'un bout à l'autre, comme dans un panorama. Les diverses parties de la représentation restaient assez longtemps en permanence pour que le populaire pût la
1 Voir le Mémoire de M. Victor Leclerc sur les Pèlerinages au moyen tige , dans le recueil de l'Académie des inscriptions et belles- lettres.
REPRÉSENTATIONS DES MYSTÈRES 0
contempler à son gré dans ses moindres détails , en la reprenant , au besoin, depuis le commencement.
Je glisserai rapidement sur les mystères par signes représentés aux diverses entrées des rois et des reines à Paris, pour éviter les répétitions monotones et les longueurs fatigantes',
Apprcts pour la représentation d'un mystère, d'après un tableau de Van -Bons
peint en 1580.
Les fêtes et les spectacles offerts, durant toute une semaine, par Philippe le Bel à son gendre Edouard II d'Angleterre, en 1313, sont restés célèbres; ils eurent lieu sur un théâtre élevé au milieu de l'ile
1 On trouvera la plupart des relations de nos vieux chroniqueurs sur ce sujet réunies dans les frères Parfaict, t. 11.
ou pré Notre-Dame. « On y voyait, dit Monteil d'après la Chronique de Godefroi de Paris, les scènes qu'offre la vie humaine dans les divers états, les artisans avec leurs instruments, les médecins avec leurs fioles, les gens de justice avec leurs écritoires, les gens de guerre ave', leurs épées, les gens d'église avec leurs chapes; on y voyait l'intelligence humaine personnifiée sous l'emblème de l'animal le plus intelligent, le renard : successivement apprenti, garçon, maître, chef de jurande; apothicaire, mire, chirurgien, médecin; procureur, avocat, juge, président; clerc, moine, abbé, évêque, archevêque, pape; et cependant toujours renard, toujours laissant sortir de dessous ses habits sa grande queue, ses petites oreilles, toujours montrant ses yeux vifs et spirituels, toujours croquant œufs, poussins et poules. Figurez -vous en même temps, ça et là, des groupes de rois de la fève, de ribauds, d'hommes sauvages entourés de jeunes Parisiens, déjeunes Parisiennes, formant différentes danses, différents branles, et à l'extrémité la vénérable figure d'Adam, regardant au xive siècle sa nombreuse race ainsi habillée, costumée, bariolée. » Le Christ figurait aussi dans cet étrange mystère, d'abord pendant son enfance, un chapelet au bras, causant, riant, mangeant des pommes avec sa mère, puis expirant sur la croix, enfin sortant de son tombeau et montant au ciel. On entendait le chant des anges dans le paradis. L'enfer était représenté comme un vaste lac de soufre, de poix et de feu, au milieu duquel s'ouvrait la bouche d'une effroyable caverne, par où sortaient et rentraient des légions de diables tout chargés d'àmes1. Peut-être est-ce à Philippe le Bel qu'on doit la première idée de cette farce, qui était de sa part une machine de guerre contre Boniface VIII, et ce n'est pas la seule fois que notre vieux théâtre est devenu un instrument politique entre les mains de la royauté. Le passage de Godefroi de Paris démontre clairement qu'il s'agissait d'un spectacle muet "2. Les bourgeois et métiers qui s'étaient spécialement chargés de l'organisation de cette fête avaient jeté sur le bras de la Seine un pont large de près de sept toises, où ils défilèrent en ordre, richement parés, à pied et à cheval, au son des trompes, tambours, buccines, timbres et nacaires3.
Ces jeux de personnages, ces défilés, par les rues de la ville et le Grand -Pont richement encoarlinês , des bourgeois et des gens de
1 Monleil, Histoire des Français des divers états, xiv" siècle; ép. 56.
2 Godefroi de Paris, Chronique en vers, publiée par M. Buchon, du vers 5271 à 5380. — Saint- Foix, Essais historiques sur Paris, t. IV, p. 57. — Magnin, Journal des Savant*, janvier 1856.
3 Grandes chroniques de France, publiées par M. Paulin Paris, t. V, p. 198.
REPRÉSENTATIONS DES M VST Kl! KS
I I métier vêtus de robes pareilles pour chaque corps, remplirent aussi un rôle important à l'entrée du roi Jean1.
Le 20 juin 1389, à l'entrée d'Isabeau de Bavière, la ville se mit en frais extraordinaires et fit grandement les choses. Le spectacle commençait à la première porte Saint -Denis, où le décorateur avait figuré un ciel étoilé, rempli de jeunes anges qui chantaient, et où, dans les bras de Notre-Dame, le petit Jésus s'ébattait avec un moulin fait d'une grosse noix. Un peu plus loin, devant le moustier de la Trinité, les bourgeois de Paris représentaient sur un échafaud la grande bataille du roi Richard contre Saladin et les Sarrasins. A la seconde porte Saint-Denis, le cortège arriva derechef devant un ciel « nué et estoilé très richement », où siégeaient Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit; et, au moment où la reine passait avec sa litière sous la porte du Paradis, deux anges en descendirent et vinrent déposer sur sa tête, en chantant, une couronne d'or garnie de pierres précieuses. Enfin, après avoir joui d'un nouveau spectacle devant la cliTtpelle Saint - Jacques, le cortège arriva à la porte du Ghâtelet, où l'on avait bâti un château de bois, surmonté d'un magnifique lit de justice sur lequel était couchée Madame sainte Anne. Un homme armé de toutes pièces gardait chacun des créneaux. Ce château contenait dans son enceinte une garenne et « grande foison de ramée » , avec beaucoup de lièvres, lapins et oisillons. Du bois s'échappa, à l'approche de la reine, un grand cerf blanc, mù par un homme caché dans l'intérieur, et qui portait au cou les armes du roi; il se sauva vers le lit de justice, poursuivi par un lion et par un aigle; mais une douzaine de jeunes pucelles, tenant des épées nues en leurs mains, se précipitèrent devant ces animaux féroces, pour protéger le fugitif2.
Nous en sommes encore à l'enfance de l'art, et c'est à peine si l'on commence à discerner, sous la pompe naïve de ce spectacle, les rudiments d'une représentation dramatique. 11 n'en est plus de même quarante ans plus tard, lors de l'entrée à Paris du roi d'Angleterre Henri VI (1431). Dans l'intervalle, le théâtre des Confrères de la Passion avait donné l'élan , et les esprits avaient marché : aussi les bourgeois furent-ils en mesure cette fois d'offrir aux regards émerveillés du souverain, outre une chasse au cerf et plusieurs autres représentations figurées, les mystères de la Nativité de Notre-Dame, de son Mariage, de l'Adoration des trois Mages, du Massacre des
1 Grandes chroniques de France, publiées par M. Paulin Paris, t. V, p. 198.
2 Froissart , liv. VI , ch. i. Grandes chroniques de France , règne de Charles VI , ch. xlvih.
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Innocents, de la Parabole du semeur et de la Légende de saint Denis Déjà même, quelques années auparavant, à l'entrée du duc de Beaufort, en 1424, les enfants de Paris avaient représenté devant le Châtelet un « moult bel mystère du Vieil Testament et du Nouvel..., sans parler ne sans signer, comme se fussent ymaiges enlevées contre un mur 2 ». C'était là, on le voit, de véritables tableaux vivants.
Il en fut bien mieux encore quand , le 12 novembre 1437, Charles VII rentra à son tour dans sa bonne capitale, qu'il venait de reconquérir. Les Parisiens avaient à peine eu le temps de démolir les échafauds qui avaient servi lors de l'entrée solennelle de Henri VI; ils les relevèrent en toute hâte; mais il faut leur rendre cette justice qu'ils déployèrent plus de magnificence et d'imagination pour leur roi légitime qu'ils n'avaient fait pour l'usurpateur étranger. Ils organisèrent d'abord une sorte de mystère ambulant : derrière le prévôt des marchands, le prévôt de Paris et les échevins, venaient, à cheval, des personnages symboliques, représentant les sept Péchés mortels et les sept Vertus théologales et cardinales. Les scènes du Nouveau Testament étaient disséminées sur tous les points parcourus par le cortège, et remplissaient presque la ville. Ici, on voyait sainte Geneviève, entourée de saint Thomas, saint Denis, saint Maurice, saint Louis; ailleurs, saint Jean-Baptiste montrant YAgnus Dei, avec un chœur de musiciens habillés en anges; là, la trahison de Judas; plus loin, la Résurrection et l'apparition à Madeleine, la descente du Saint-Esprit sur les apôtres, le baptême de Jésus. « Et ne parloient rien ceux qui ce faisoient3. »
Devant le Châtelet se déployait le plus beau mystère. On y avait dressé un grand rocher, couvert d'un bocage et d'un pâtis, où les bergers, en gardant leurs troupeaux, étaient avertis par l'ange de la naissance du Christ, et chantaient le Gloria in exeelsis; au-dessous de l'arcade de ce rocher, sur un lit de justice, on apercevait trois personnages représentant la Loi de grâce, la Loi écrite et la Loi de nature; puis, contre les boucheries, le Paradis, le Purgatoire et l'Enfer, avec saint Michel, pesant les âmes dans sa balance*.
Les représentations données . dans les rues de Paris aux entrées de Louis XI, de Charles VIII, de Louis XII, de Mme Claude, sa
1 Enguerrand de Monslrelet, 1. II, ch. cix.
2 Journal d'un bourgeois de Paris, collection Michaud et Poujoulat, III, 243.
3 Monslrelet, 1. II, ch. ccxix.
* Recueil des offiees de France, par Jean Chenu. — Histoire de Charles VII, par Alain Charlier.
REPRÉSENTATIONS DES MYSTÈRES 13
fille1, et de quelques autres reines de France, Anne de Bretagne, Marie d'Angleterre, Éléonore d'Autriche, etc., offrent toujours à peu près le même déploiement de personnages symboliques, de chasses,
Un mystère au xvie siècle.
La Sibylle persique, d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale fr. 2362. ( Mystère des Sibylles.)
Un mystère au xvi° siècle.
L'Apparition qui annonce la représentation, d'après le même manuscrit. (Mystère des Sibylles.)
de batailles, de tableaux ou pantomimes. Quelques particularités seulement méritent d'être notées au passage.
Lors de l'entrée de Louis XI, s'il faut en croire la Chronique de
1 On peut consulter, sur les fêtes de cette entrée, lo manuscrit 10,326 (ancien fonds du roi), à la Bibliothèque nationale.
Jean de Troyes (année 14G1), il y avait à la fontaine du Ponceau « trois belles filles faisant personnages de seraines (sirènes) , et disoient de petits motets et bergerettes 1 ». A l'entrée de Charles VIII (1484), on mimait les scènes de la Passion et de la Bible, particulièrement celle de Goliath tué par David, comme une allégorie à l'adresse du jeune roi qui serait victorieux de tous ses ennemis, près de la Trinité, sur le Pont- au -Change, devant la porte Saint- Denis, sous les porches des églises. En 1502, l'entrée du légat, puis celle de l'archiduc, furent solennisées encore par des figurations semblables devant le Ghâtelet 2. Ces scènes étaient toujours muettes, à l'exception des chants; mais, à l'entrée de la reine de Bretagne (19 novembre 1504), on trouve sur plusieurs points un acteur qui, sous prétexte d'expliquer le spectacle, adresse à la foule de véritables discours en vers.
A côté des mystères, les moralités ne tardent pas non plus à se montrer, avec tout leur cortège de personnifications métaphysiques : ainsi, déjà à l'entrée de Louis XII (1498), c'est d'abord Noblesse accompagnée d'Humanité, puis Bichesse escortée de Libéralité, chacune avec ses attributs, qui jouent une sorte de moralité muette sur l'échafaud de la porte Saint-Denis. Devant le Chàtelet, un roi est assis sur son trône, ayant à sa droite Bon Conseil et à sa gauche Justice; Injustice est couchée sous ses pieds. Près de lui, Puissance armée tient un voulge (épieu) contre la poitrine de Division, et à l'entour sont rangés Eglise, Peuple, Seigneurie, Pouvoir, Union et Paix. C'était tout un tableau décoratif et allégorique. A partir de ce moment, l'allégorie se fait une part chaque jour grandissante, et les mystères mimés en pleine rue, comme les autres, tournent de plus en plus à la moralité.
Pendant tout le règne de Louis XII, et encore aux entrées de François Ier et de Claude de France, c'est le charpentier Jean Marchand et maître Pierre Gringore, son compère, qu'on voit figurer sur les livres de comptes comme touchant de 100 à 115 livres pour avoir fait et composé lesdits mystères, en dressant les échafauds, en disposant les tapisseries, en habillant les personnages, en salariant les chantres et ménétriers, en choisissant les sujets, chacun suivant sa spécialité.
1 On figura aussi à celte entrée une bataille contre les Anglais, « qui furent prias et gaignez, et eurent les gorges coupées. » La barbarie du temps, dit à ce propos Dulaure avec une gravité admirable, fait douter si cette scène fut fictive ou réelle.
2 Petit de Jullcville, les Mystères, t. II, ch. xvi, p. 198-202. On trouvera dans ce même chapitre l'indication et la description sommaire d'un grand nombre d'autres mystères sans paroles, célébrés dans les villes de province, presque toujours aussi pour des entrées de princes.
REPRÉSENTATIONS DES MYSTÈRES
A l'entrée de Charles- Quint (1540), s'élevait, à la porte Baudoyer, un parc françois rempli de lis , avec deux portes aux deux bouts : l'une fermée et verrouillée, la porte de la Guerre; l'autre ouverte, la porte de la Paix, de laquelle sortait une belle nymphe nommée Alliance. Parfois l'imagination fougueuse des ordonnateurs de la féte ne connaissait pas de limites, mêlant tous les genres et tous les styles, le profane et le sacré, le symbolique et le réel, le christianisme et la mythologie, en un bizarre amalgame où elle jetait pêle-mêle, sans y chercher malice, tout ce qu'ils avaient appris dans les livres et tout ce qu'ils savaient faire, — comme à l'entrée de Marie d'Angleterre (1514), où l'on vit sur un échafaud dames Justice et Vérité, montant et descendant entre la terre et le trône céleste, entourées des douze pairs de France, et, au bas de l'échafaud, cinq personnages les plus étrangement assortis qui furent jamais, à savoir : Bon -Accord, Stella Maris, Minerva, Diana et Phœbus; tandis que devant la Trinité on représentait la visite de la reine de Saba à Salomon , et au Palais l'Annonciation, où le salut adressé par l'ange à la Vierge était une allusion gracieuse au nom de la souveraine.
Ces spectacles allèrent toujours croissant de magnificence jusqu'au règne de Henri II, après lequel on les remplaça par des arcs de triomphe1. Ils supposaient même une assez grande habileté de la part des machinistes qui en organisaient la partie matérielle, et je ne sais si nous voyons beaucoup mieux aujourd'hui dans nos grandes fêtes nationales et populaires. Outre les bourgeois et les corps de métiers, les confréries dramatiques prenaient part à ces représentations : comment eût-il été possible qu'elles s'abstinssent, en ces occasions solennelles, de ce qui était leur objet spécial? Nous savons, d'ailleurs, que les clercs de la Basoche étaient convoqués aux entrées des rois et des reines à Paris, pour contribuer à la pompe de la fête. Il est probable aussi que les échafauds dressés invariablement devant le Châtelet étaient desservis par la corporation dramatique des clercs du lieu; il est plus probable encore que ceux qui s'élevaient d'une façon
1 Les frères Parfaict disent que les mystères de l'entrée des rois ne durèrent que jusqu'à François Ior, assertion qui a été nalurellement répétée presque partout. Cependant, non seulement la reine Eléonore fit encore son entrée en 1530 au milieu de mystères et jeux (comme s'exprime Marot), parmi lesquels figurait une « bergerie moralisée », jouce par les Confrères de la Passion devant l'église de la Trinité, mais encore on lit dans les Extraits des registres de l'Hôtel de Ville, relativement à l'entrée de Henri II (Archives curieuses de l'histoire de France, Iro série, 1. 111 , p. 447) : « ... A esté conclud, advisé et délibéré... quant aux joyeuses entrées du Roy et de la Royne... qu'on fera de beaulx eschauffeaulx et mislères ès-porle Saincl- Denis le Ponceau , et autres lieux accoustumés; et pour ce faire seront mandés peintres, inventeurs et gens de bon espreit pour composer et adviser auxilils misteres. »
L6 non moins invariable devant l'hôpital de la Trinité étaient réservés aux Confrères de la Passion, qui n'avaient, pour ainsi dire, qu'une porte à ouvrir pour se transporter, avec leurs costumes et leurs décorations, du théâtre de l'intérieur au théâtre du dehors. Qui aurait eu l'audace d'aller représenter un mystère au seuil même des mai 1res du genre, de ceux qui l'avaient créé et l'avaient élevé à son plus haut point de splendeur? Seulement ceux-ci se bornaient alors à une action figurée, transformant la pièce en pantomime, et ces circon-
Naissance de la Vierge Marie; Présentation; Annonciation, d'après le manuscrit du mystère de la Passion à Valenciennes. — Bibl. nat. fr. 12536, xvi= siècle.
stances étaient à peu près les seules où les Confrères de la Passion jouassent en plein air.
Si ce n'est là qu'une conjecture fort vraisemblable pour les premières fêtes de cette nature, c'est une certitude pour toutes celles qui eurent lieu à partir de la fin du xve siècle. Dès l'entrée de Louis XII, en 1408, la relation conservée par le Cérémonial françois nous apprend que le sacrifice d'Abraham et le crucifiement de Jésus entre les deux larrons, représentés devant l'église de la Trinilé, avaient pour auteurs et pour acteurs les Confrères, et les registres de l'Hôtel de ville répètent la même chose pour les entrées des reines Anne de Bretagne et Éléonore d'Autriche.
A ces grandes solennités bien des détails se rattachent de près ou
REPRÉSENTATIONS DES MYSTÈRES de loin dans les fêles religieuses comme dans les fêtes publiques de certains corps de métiers et dans les processions dramatiques de certaines confréries. Il est souvent difficile de distinguer nettement les corporations des confréries, au moyen âge. Toute corporation est en même temps confrérie; beaucoup de confréries sont en même temps corporations. Les confréries se forment soit de gens du même métier, comme celles de Saint- Amand, de Sainte- Anne, de Saints- Crépin-et-Crépiinen, de Saint-Martin-le-Bouillanl , de Saint-Honoré,
Prédication de saint Jean et son arrestation par ordre d'Hérode, d'après le manuscrit du mystère de la Passion à Valenciennes. — Bibl. nat. fr. 12536, xvr siècle.
de Saint- Michel , etc.; soit de gens du même quartier et de la même paroisse, comme celle de la Vierge de la rue aux Ouës, réunis dans un dessein religieux, auquel s'associe fréquemment un but plus profane; quelquefois même, comme la grande confrérie de Notre-Dame, de gens qui ne sont ni de la même profession ni du même quartier.
Aussi bien que les corps de métiers, les confréries pures et simples avaient leurs fêtes publiques, leurs démonstrations solennelles, qui affectaient souvent la forme d'une sorte de représentation populaire, où le drame, voire la comédie, se déroulaient dans une pantomime naïve et passionnée. Telle était, par exemple, la fameuse procession des pèlerins, le jour de Saint- Jacques.
[/hôpital et l'église de Saint- Jacques aux Pèlerins avaient été fondés par une confrérie de bourgeois de Paris qui avaient fait le pèlerinage de Saint- Jacques en Galice. Formée sur la lin du xine siècle, cette confrérie conçut, dès 1317, le dessein d'ouvrir un hôpital pour y héberger les pauvres voyageurs des deux sexes, en particulier ceux qui allaient à Saint- Jacques ou qui en revenaient. Elle y réussit, après avoir surmonté une foule d'embarras et de tracasseries1. Chaque année, au mois de juillet, les confrères faisaient une procession magnifique, où leur patron était figuré « par un grand faquin vestu en saint Jacques, marchant avec la contenance d'un crocbeteur qui veut contrefaire l'honneste homme 2 ». Ce personnage était habillé « d'un chapeau, bourdon, cannebasse, et d'une robe à l'apostolique, toute reeoquillée, récamée par- dessus d'escailles et de moules de la mer3 ». Tout le long du trajet, les pèlerins en procession, sous prétexte sans doute de couleur locale et pour mieux jouer leur rôle, remplissaient aux premiers cabarets venus les calebasses de cuir bouilli dont ils avaient eu soin de se munir, et les vidaient en pleine rue. La cérémonie se terminait naturellement par un banquet dans les salles de l'hôpital, et, durant tout le repas, le grand faquin qui représentait saint Jacques se tenait au haut bout de la table, entre deux hommes chargés de l'éventer respectueusement. Mais il payait cher cet honneur, car, sous prétexte que les saints ne mangent point, il était condamné à regarder les exploits des joyeux convives, sans toucher à un plat. — Avant la fin du xvne siècle, le pseudo-saint Jacques avait disparu de la cérémonie, mais le reste demeurait comme par le passé, et les confrères avaient si bien besogné, si bien fêté leur grand patron, qu'ils avaient ruiné entièrement la caisse.
Malgré cet accident, la confrérie tint bon : elle se borna à restreindre à de plus modestes limites la fête qu'elle célébrait d'abord avec un si grand éclat, et, tant qu'elle subsista, elle fit tous les ans, le lundi après Saint- Jacques le Majeur, une procession dans laquelle figuraient tous ses membres, le bourdon d'une main, un cierge de l'autre.
La confrérie des chevaliers, voyageurs et palmiers du Saint- Sépulcre de Jérusalem, ou, plus simplement, la confrérie du Saint- Sépulcre, fondée en 1336, réunissait, comme son nom l'indique, d'autres pèlerins qui avaient accompli un voyage encore plus lointain et plus sacré que celui de Saint- Jacques de Composlelle. Tous les ans,
1 V. Piganiol delà Force, Description de Paris, t. 111, p. 171 et suivantes.
2 Sauvai, t. II, p. 620.
3 Le Franc-Archer de la vraie Enlise , par Ant. Fusil, liv. II. — Il faut, néanmoins , se défier des renseignements donnés par ce prêtre apostat dans son livre, ou plutôt dans son libelle.
REPRÉSENTATIONS DES MYSTERES et même plusieurs fois par an, elle se dirigeait, en cortège solennel, de l'église des PP. cordeliers du grand couvent de Paris à l'église du Saint- Sépulcre, située rue Saint-Denis, là où s'ouvrit depuis la cour Batave. A partir de l'an 1727, elle prit l'usage de passer par le Grand -Chàtelet, où elle payait les dettes d'un certain nombre de prisonniers, qui se joignaient aussitôt à la procession et l'achevaient avec leurs libérateurs1.
Cette confrérie, qui avait disparu en 1789, ressuscita en 1814, et s'organisa en Ordre royal, militaire, religieux et hospitalier du Saint- Sépulcre de Jérusalem , qui eut son état- major, ses diplômes, ses chevaliers, et s'arrogea le droit de distribuer l'antique décoration dont les origines se rattachent aux croisades. Elle fit alors quelque bruit et jeta un certain éclat; mais une ordonnance du roi, vers 1824, mit fin à cette usurpation jusque-là tolérée2.
Il est probable que diverses autres cérémonies figuratives, mireligieuses, mi -dramatiques, étaient également représentées par des confréries spéciales, par exemple, le mystère du Juif, joué tous les ans, à la procession de l'Octave, en souvenir d'un sacrilège odieux, dont la mémoire resta vivante à Paris pendant plusieurs siècles. En 1298, un juif, ayant donné trente sols à une pauvre femme, à condition que, lorsqu'elle communierait, elle lui rapporterait l'hostie, se livra sur le corps du Christ à une série d'outrages qui furent révélés par son fils et qu'il expia par sa mort. Les principales péripéties de ce drame miraculeux étaient mises en scène dans la procession. On voyait le juif percer à coups de canif l'hostie, qui jetait du sang, et ce mystère en pantomime réchauffait la loi ardente du peuple, et le poussait à rendre de nouveaux hommages au saint sacrement promené en pompe par les rues 3.
Le mystère du Juif était aussi représenté parfois en d'autres processions que celle de l'Octave, comme nous l'apprend le Bourgeois de Paris, qui nous donne en même temps de précieux détails sur la manière dont on le mettait en scène. 11 raconte que, le 15 mai 1444, une procession alla aux Pfillettes 1 chercher le canif dont le juif avait
1 Mercure de France d'avril 1735. — Lemaire, Paris ancien et nouveau, t. Ier, p. 469. - On trouvera de curieux détails, bien qu'un peu suspects, sur cette métamorphose de la confrérie, dans la Chronique indiscrète du xixc siècle, 1825, lettre xxxiu.
3 Félibien et Lobineau, Histoire de Paris, 1. XVI, ch. lxxv.
4 La chapelle des Carmes-Billettes, dite chapelle des Miracles, avait été bâtie, en 1302, sur l'emplacement de l'ancienne maison du juif; on y gardait tous les instruments du miiacle ; le canif teint de sang, la chaudière où il avait fait bouillir l'hostie, qui était conservée elle-même à l'église Saint-Jean-en-Grève , etc. (Lemaire, Paris ancien et nouveau , t. 1er, p. 406-409.)
déchiré l'hostie, et qu'on le porta en pompe, avec la sainte croix et beaucoup d'autres reliques, à Sainte -Catherine du Val des Écoliers, « et y aveit devant, ajoute-t-il, plus de cinq cents torches allumées,... et avoit après ces sainctes reliques tout le mystère du Juif, qui estoit en une charrette lié, où il avoit espines, comme se on le menast ardoir (brûler), et après venoit la Justice, sa femme et ses enfants, et parmi les rues avoit deux eschaffaulx de très -piteux mystères, et furent les rues parées comme à la Saint - Sauveur '. »
Néanmoins, à mesure que la simplicité de la foi s'altérait et que le souvenir du prodige allait s'affaiblissant dans les cœurs, cette représentation perdit peu à peu aux yeux du peuple sa haute signification religieuse, et en vint à n'être plus pour lui qu'un amusement à peine caché sous le voile de la dévotion, une variété des mille et un spectacles de la rue. Dès lors elle donna lieu à de tels abus, que l'autorité ecclésiastique s'en préoccupa, et qu'elle fut défendue par plusieurs conciles 2.
Les confréries avaient aussi des cérémonies spéciales pour l'enterrement de chacun de leurs membres, et ces solennités atteignaient surtout un haut degré de splendeur à la mort d'un maître ou d'un grand dignitaire. Les confrères se rendaient aux obsèques et accompagnaient le corps avec des cierges et des torches. Le trésor de la communauté servait, au besoin, à défrayer les dépenses extraordinaires à l'aide desquelles on voulait honorer le défunt.
Beaucoup de confréries avaient été inspirées par la pensée de la mort, dans tous ses genres et sous ses physionomies les plus diverses. L'une des principales était spécialement instituée pour ensevelir les défunts et assister à leur enterrement 3. Celle de la Très - Sainte- Trinité faisait processionnellement, chaque lundi, le tour du cimetière des Innocents. Les pénitents de toutes les couleurs accompagnaient souvent les condamnés à l'échafaud. A Paris, quand on menait les criminels à Montfaucon avec cet appareil qui faisait du dernier supplice un des spectacles les plus recherchés du populaire, on les arrêtait, pour recevoir l'eau bénite et baiser un crucifix de bois, dans la cour du couvent des Filles -Dieu, qui les entouraient en chantant les psaumes de la pénitence, et leur servaient le dernier morceau du patient, c'est-à-dire un verre de vin et trois fragments de pain bénit.
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