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I
ARTISTES FRANÇAIS
PROPRIÉTÉ 1JES ÉDITEURS
II
Comme Joseph, Carie (1758-1836) fut une sorte d'enfant prodige. Élevé au milieu de l'atelier paternel, il apprit le dessin en même temps que la parole, et tous ses biographes rapportent un trait de ses premières années qui prouve la précocité de sa main et celle de son esprit. Un jour que son père parlait avec enthousiasme de cette habileté naissante, voyant qu'on semblait sourire de son aveuglement, il envoya chercher Carie, alors âgé de cinq ans, et lui mit un crayon et une feuille de papier dans lesanains. L'enfant dessine un cheval; on le regarde, on applaudit, mais on remarque qu'il n'a pas pris assez haut, et qu'il ne lui restera point de place pour les jambes. Sans se déconcerter, sans répondre, il continue, commence les jambes, puis, arrivé au bas du papier, en quelques coups de crayon il simule une rivière, et fait prendre un bain à l'animal.
Déjà alors, c'était le cheval que Carie Vernet dessinai! de préférence, et sa spécialité future se marquait d'instinct dans ses premiers essais. Cette tendance s'affermit et s'accrut chaque jour par la nature de son éducation. Associé aux excursions et aux parties de plaisir de son père, lancé de bonne heure dans le tourbillon des jeunes gens à la mode, écuyer brillant et passionné, on conçoit que les goûts du peintre aient fini en quelque sorte par se confondre avec ceux de l'homme, et que son genre de vie ait influé sur la direction de sou talent. Ce qui prouve qu'il en fut réellement ainsi , c'est que, au lieu de continuer à peindre le cheval de convention, qui répondait, dans les tableaux de Casanove et de Loutherbourg comme dans ceux de Van der Meulen et de Lebrun, au coursier de la tragédie racinienne, — le cheval équipé, académique et monumental, au large poitrail, à la croupe volumineuse, à la crinière copiée sur la perruque de Louis XIV, t'ait pour être coulé eu bronze d; us les statues équestres, — il lui substitua le cheval vrai et vivant, la fine bête de race indigène, qu'il montait tous les jours d;ms ses courses au hois de Boulogne.
A dix-sept ;ins, Carie obtint au concours le second prix de Rome: il n'avait été vaincu que par David, ce qui peut passer pour une victoire. A vingt-quatre, il eut le premier, et partit pour la ville des Césars et des papes. Là le jeune homme se trouva un peu dépaysé au milieu des chefs-d'œuvre classiques, dont la noblesse et la sévérité effrayèrent son esprit suis le séduire. Sa vocation artistique (''tait tournée d'un autre côté. Comme tous les Vernet, mais plus encore que son père, Carie se sentait un peintre exclusivement moderne, et ses goûts le portaient à observer la nature plutôt que les maîtres. Bientôl pris d'un profond découragement , qui se compliqua d'un chagrin d'amour, il faillit se faire moine. Ce jeune et mobile esprit, ouvert à toutes les influences, cédait avec une naïveté sincère à un entraînement excessif de couleur locale, lorsqu'il croyait obéir à une irrésistible vocation. 11 fallut que son père alarmé le rappelât en toute hâte, et que son confesseur, un homme de sens à qui nous devons les deux derniers Vernet, lui démontrât qu'il s'abusait sur les desseins de Dieu. On ne pouvait guère, en effet, se tromper d'une façon plus étrange. Tout porte à croire qu'après les premiers moments de ferveur Carie n'eût pu faire un moine passable que dans l'abbaye de Thélème. Il avait déjà et il eut toute sa vie trois goûts ou plutôt trois passions qu'on n'est pas habitué
;'i trouver sous le froc, ;'i savoir le goûl ilu calembour, celui de la caricature et celui de l'équitation. On le maria, ce qui est un remède souverain en pareil cas, et il n'y pensa plus. Toutefois il lui resta toujours de cet épisode comme un souvenir latent et voilé, qui taisait éruption de temps à autre, à travers les folles saillies de sa joyeuse existence, par des accès de dévotion intermittente. On ne nous dit nulle pari qu'il ait été un homme d'une piété constante et solide; mais on raconte partout les petites superstitions de bonne femme de ce charmant artiste, qui fut toute sa vie un homme de beaucoup d'esprit et un grand entant. Décidément il eût fait un singulier moine!
Dans ses premiers tableaux, Carie se crut obligé à quelques politesses envers le corps illustre qui l'avait envoyé à Rome, et ne voulut pas le frauder entièrement des compositions classiques auxquelles il avait droit. D'ailleurs il lui fallait cette concession pour s'en faire ouvrir les portes. C'est ce qui explique son Triomphe de Paul-Émile , qui l'introduisit à l'Académie en 1788. Mais au fond, dans ce sujet qui lui permettait de dérouler sur la toile une longue procession équestre, il n'avait cherché qu'un prétexte pour peindre à son aise l'objet constant de ses études de prédilection. Tout en s'accommodant au goût du temps dans le choix du tableau, il demeura fidèle dans l'exécution à ses propres goûts de naturel et de vérité; il s'appliqua à être noble en restant simple. Il faut se placer au même point de vue pour expliquer ses beaux dessins des Courses de chars et de la Mort d'Hippolyte.
Néanmoins , malgré toutes les occasions pittoresques qu'il trouvait dans l'histoire ou la mythologie antique, il ne tarda pas à déserter ce terrain pour s'enfermer dans le domaine moderne, où son talent devait se trouver plus au large. Déjà, au Salon de 1798, il avait envoyé une série de dessins représentant divers épisodes de la campagne d'Italie; à partir de l'exposition de 1804, il s'engagea définitivement dans cette voie, et ne revint plus à l'antiquité. Comme peintre de scènes et de types militaires, Carie Vernet annonce son fils Horace et le prépare dignement. Non seulement ce sont les mêmes sujets, mais c'est aussi le même style et la même manière, presque les mêmes qualités et les mêmes défauts : le naturel , la vivacité et la netteté, la justesse des mouvements, l'exactitude et la précision des détails, la hardiesse légère et joyeuse de l'exécution, la connaissance parfaite de l'équipement et de la physionomie du soldat ; mais aussi je ne sais quelle sécheresse et quelle maigreur de touche, je ne sais quelle froideur de sentiment qui glace toute velléité d'émotion.
Il y a un certain nombre de tableaux de Carie à Versailles, et il n'y en a guère que là, car il faut à peine compter le seul qu'ait recueilli le musée du Louvre. Son chef-d'œuvre, c'est la Bataille de Marengo, <|iii est presque une bataille d'Horace Vernet. Elle intéresse par la vérité île l'observation et la clarté de la disposition stratégique, mais sans faire courir dans le sang du spectateur aucun île ces frissons que lui donnerait la réalité. De cette réalité terrible Carie n'effleure que la physionomie, sans aller jusqu'à l'âme. Il glisse à la surface et ne pénètre pas. (Test un tacticien qui, au lieu de se borner à un groupe sans lien avec le reste de l'action, traduit par le pinceau les bulletins officiels, et qui a tout ce qu'il faut pour devenir, comme il le fut en effet, le peintre préféré du bureau de la guerre. Voilà son mérite original et particulier dans les tableaux de bataille, voilà par où il est en progrès sur ses prédécesseurs. Mais à quoi bon ce progrès, si d'autres, avec un simple groupe, nous remuent plus que lui avec toute une armée?
Un de ses chefs-d'œuvre aussi, c'est le Matin de la bataille d'Austerlitz, où, n'ayant à représenter qu'une demi-douzaine de grands personnages à cheval, il a pu déployer à l'aise cette justesse et cette vérité qui suffisaient au sujet, en y mettant de plus une solidité de facture qu'il n'a pas toujours au même degré. Mais, malgré des qualités vigoureuses, dans le Bombardement de Madrid, qui demandait davantage, il a foret'1 son talent en voulant l'élever, et trahi, par l'exagération, son insuffisance dramatique. Carie était plus propre à peindre une bataille, où l'action peut suffire à la rigueur, qu'un de ces sujets où il faut avant tout une pensée et une expression profonde; niais il (Hait plus propre encore à peindre des scènes qui n'avaient besoin que de mouvement et d'esprit, non d'émotion. En désertant les souvenirs de la Grèce pour les combats de la république ou de l'empire, il avait fait un premier pas dans sa voie; il lui en restait un second à faire pour entrer en pleine possession de lui-même. 11 n'avait pas le souille assez fort pour emboucher la trompette héroïque : il le sentit sans doute et continua à représenter l'histoire contemporaine, mais par fragments et par épisodes. Son talent grandit à mesure que son ambition se restreint.
Les tableaux sont relativement peu nombreux dans son œuvre. Comme si la peinture eût été trop lente pour l'infatigable activité de
2 6 cet improvisateur, et comme s'il eût compris que la couleur était le moindre de ses dons et qu'il pouvait aisément s'en passer, il multiplia de plus en plus ces vifs et sémillants dessins, que la gravure répandait aussitôt par milliers, et où il épanchait sans cesse les Ilots renaissants de sa verve. Sous la restauration, la lithographie devait le séduire aussi comme un moyen facile et rapide de populariser sa pensée : il fut un des praticiens les plus assidus de cet art nouveau, (les innombrables improvisations du spirituel crayon de Carie, qui remplissent neuf volumes in-folio du Cabinet des estampes, embrassent une grande variété de genres, dominée toutefois par le retour fréquent de certains sujets qui en forment comme le pivot. La même veine d'observation légère et railleuse y règne d'un bout à l'autre. On y retrouve toujours l'homme du monde, l'habitué des courses, des spectacles, des haras et des manèges, des chenils et des coulisses, le sportman et le dandy à la mode, digne de présider le Jockey -Club, si le Jockey-Club eût existé alors. Ce qu'il y a représenté le plus souvent après les batailles, ce sont les chasses, et après le cheval, c'est le chien, — à moins que ce ne soit le groom.
Les scènes militaires ne sont généralement que de petites compositions de deux ou trois personnages au plus: rencontres, combats singuliers, épisodes variés où l'auteur ne cherche qu'à nous montrer des soldats de tous grades, de tous pays , de tous costumes , sur des chevaux de toute race, dessinés dans toutes les attitudes et les expressions. Mais le cheval favori de Carie Vernet , c'est le cheval français , aux formes délicates, quelquefois un peu sèches, vif, élégant, nerveux, d'allure fringante, l'œil brillant, les naseaux ouverts. « Un seul de mes chevaux en mangerait six des siens, » disait Gros. Mais que ces petits chevaux, toujours en mouvement, ont à la fois d'intelligence et de feu! Et qu'il sait bien les encadrer dans un sobre paysage, touché d'une main adroite et légère! Il n'est pas non plus une variété canine qu'il n'ait étudiée sous toutes ses faces, depuis le lévrier jusqu'au bouledogue, depuis l'épagneul ou le griffon jusqu'au chien de berger, et dans toutes les occupations de leur vie privée: au chenil, à la ruche, au salon, à la chasse, sur les genoux d'une belle dame ou sous le bras d'un grand laquais. Regardez la collection de pauvres bêtes si burlesquement équipées, dans sa planche des Chiens savante: la levrette, en marquise précieuse, avec son éventail el ses grands falbalas; le hussard debout, son épée entre les jambes, d'un air piteux et fier à la fois; le bourgeois en perruque et à large redingote, carrémenl planté sur ses pattes de derrière; le maigre chevalier qui, bras tendus ei langue pendante, implore des yeux l'approbation du maître; cel autre, un duc et pair pour le moins, qu'une impérieuse nécessité vient d'accroupir à une borne, d'où, plumets en tète et pourpre sur le dos, il jette furtivement ;ï l;i ronde un regard inquiet, et tous ces caniches effarés, déplorables victimes de la science, qu'une mégère d'une physionomie farouche tire à pleines poignées de son cabas, ou que l'on voit dresser la tête avec angoisse du tond d'un panier que porte un âne débonnaire. Il est impossible de montrer sans efforl plus d'esprit, de malice et de verve. Carie Vernet semble même avoir eu un moment l'idée de peindre l'homme par les animaux, et peu s'en est fallu qu'il ne devançât Grandville1.
Ceci nous amène à examiner en lui le peintre de mœurs et le caricaturiste. Par toutes les tendances de son talent, comme par ses goûts et sa manière de vivre, Carie était invinciblement destiné à ce genre, et il devait y exceller. Le manque de souffle et de puissance pittoresque, qui le condamnait à l'infériorité dans les grands sujets, n'était plus ici un obstacle, pourvu qu'il mît au service d'une observation mordante et perspicace cette dextérité de main qu'il avait montrée dès le début. La caricature, en France dumioins, doit être chose ailée : il faut qu'elle pique, mais en volant , comme l'abeille, et sans laisser l'aiguillon dans la plaie. Ce fut la révolution qui fit éclore le premier essaim de ces fines épigrammes. Carie était royaliste, sinon par conviction, du moins par tempérament. La Terreur l'avait fait cruellement souffrir dans ses habitudes d'homme du monde, dans ses travaux d'artiste et dans ses affections de famille : elle l'avait chassé de son logement du Louvre; elle avait tué sa sœur, femme de l'architecte Chalgrin. Quand le Directoire rendit, ou plutôt laissa reprendre quelque liberté à la France, il se vengea de la république à sa manière.
Le champ était vaste, et il n'avait que l'embarras du choix. Même en se bornant aux côtés les plus superficiels de la société du temps, ceux qui devaient de prime saut tenter le crayon ingénieux de l'artiste, quelle amusante bigarrure ! que de ridicules prétentieux! quelle fermentation d'extravagantes et sérieuses bouffonneries! Les démocrates de 1798 ressuscitaient, en les dépassant, les modes les plus insensées de la régence, ramassées dans la boue sanglante de la
1 Voir en particulier ses deux planches sur le Jour de l'an (1790 et 1821).
guillotine, et déshonorées par ces parvenus, comme un habit de grand seigneur par un laquais. Les incroyables se faisaient les héritiers des roués; les merveilleuses remplaçaient les duchesses; Mmo Angot, avec son éventail gigantesque et sa robe à longue queue, laissait bien loin derrière elle toutes les Célimènes de l'ancienne cour. L'anglomanie et surtout Vantiquomanie faisaient rage. Voici ce qui s'étalait alors triomphalement partout, dans les salons, les rues, les promenades: sur le corps, robes à la Diane, robes à la Flore, robes à la Vestale et à l'Omphale, tuniques à la Minerve; sur la tête, perruques blondes à l'Aspasie ou à la Caracalla, à la Vénus ou à la Sapho, en tire-bourres, en crochets sur l'œil, en filasse d'enfant, cerclée de plaques d'or, — perruques du matin, perruques de midi, perruques du soir, — le bonnet à la Délie et à la Nelson, le chapeau à la Primerose ou le turban aux cinq plumes bleues, surmonté d'une grosse fleur et d'un ananas doré, sans oublier le croissant de diamant sur le front; aux pieds, le cothurne avec le gland au milieu de la jambe, autour de laquelle s'enroulent les lanières gemmées; le bracelet au-dessus de la cheville, les anneaux d'or à l'orteil et aux doigts. Les fournisseurs deviennent les divinités du jour. Du plan, Rey, Dumas, les premiers artistes du monde pour la chevelure, font rire nos merveilleuses aux dépens de ces pauvres marquises, qui en étaient réduites aux talents secondaires d'un Léonard ou d'un Larceneur. Nancy et M"1C Raimbaut se partagent la royauté de la chlamyde grecque et de la chlamyde romaine. La Despaux emporte le glorieux surnom de Michel- Ange de la mode, et le cordonnier Coppe parcourt la ville du matin au soir dans son whisky bleu-barbeau, distribuant aux nymphes du jour ces chaussures éloquentes et poétiques qu'il ne fait payer que vingt écus. L'art de s'habiller devient peu à peu pour la femme l'art de se déshabiller. Dans la furie de beau plastique dont s'éprend la république nouvelle, à peine âgée de six ans et déjà pourrie de décadence et de corruption, les beautés du Directoire ressuscitent l'Olympe et promènent les nudités mythologiques par nos rues. La soie et la laine, condamnées pour leurs plis rebelles, font place aux transparences complaisantes du linon et de la gaze. On laisse entrevoir, sous le maillot rose et le fourreau diaphane, ce qu'on ne montre pas.
Moins indécentes, les modes des hommes étaient plus ridicules encore. L'accoutrement des muscadins défie toute description et semble fait pour décourager la caricature elle-même. L'habit vertbouteille, carré, à vastes revers, entourant la taille comme un sac et se terminant en longues basques pointues ; le chapeau bas aux bords relevés en gondole, le lorgnon colossal, l'énorme cravate englobant le menton el donnant à la tête une vague ressemblance avec un potiron qui déborde une assiette ; la culotte tordue, tombant sur le mollet au milieu d'un flot de rubans, et combinée avec l'habit de façon à produire cet aspect délicieux d'un bossu compliqué d'un bancroche qui était alors le terme suprême du bon goût; les oreilles de chien, les catogans, les cadenettes ; aux pieds, la botte évasée ou l'escarpin recouvrant à peine l'orteil, le gourdin noueux à la main; et, pour compléter le tout, ces petits airs précieux et ce zézayement enfantin dont le roucoulement des pigeons ne peut donner qu'une idée imparfaite: tel était, sommairement esquissé, l'ensemble de ce travestissement vraiment incroyable, où l'on vit, pendant près de dix années, le grotesque érigé en système1.
La chanson, le vaudeville, le dessin et le pamphlet s'abattaient chaque jour par centaines sur cette inépuisable proie. Mais, parmi tanl d'épigrammes, celles qui eurent le plus de retentissement, sinon le plus d'efficacité, furent les caricatures de Carie Vernet. Ses Incroyables el ses Merveilleuses rallièrent tous les applaudissements au Salon de 17'.)7, sans corriger personne. Muscadins et muscadines s'y reconnurent en riant, et restèrent comme ils étaient. Ils savaient, du reste, que la raillerie1 de l'artiste tombait sur lui aussi bien que sur eux. Carie comptait au premier rang de ces incroyables qu'il persiflait si bien, et on le vit pousser la condescendance pour toutes les folies du jour, non seulement jusqu'à en porter le costume, que portait tout le monde, mais jusqu'à concourir avec la fine fleur des merveilleux pour la course à pied au Champ-de-Mars, et à en recevoir le prix de la main de la Réveillèrc-Lépeaux, le grand prêtre des théophilanthropes !
Ce qui frappe dans celle œuvre, c'est la vérité, la mesure, la justesse de l'observation unies à la verve la plus mordante. La caricature de Carie n'est pas une charge: elle raille sans dénaturer, sans même exagérer, en accentuant seulement le ridicule des personnages par le geste et la tournure, par les habiles nuances du contraste et tout le relief d'une exécution spirituelle et malicieuse.
1 Voir E. et J. île Concourt , Histoire de la société française sous le Directoire, ch. xm.
LA DYNASTIE DES V EH NET
C'est presque un tableau d'histoire eu même temps qu'une caricature.
A partir de ce moment, sauf quelques retours passagers en arrière, il comprit qu'il était fait pour la vie réelle et les événements modernes, non pour se traîner péniblement sur les traces de David. L'empire ne laissa guère de trêve à sa brosse de peintre militaire; mais, sous la restauration, le peintre des travers de la mode, des mœurs et des types populaires, reprit définitivement le dessus. Comme il s'était vengé de la république sur les beaux du Directoire, il aida la France à prendre sa revanche contre l'invasion en livrant an ridicule, dans une série de piquants dessins, « nos bons amis les ennemis. » Il ne dédaigne pas les Cosaques, mais c'est surtout aux Anglais qu'il revient sans cesse avec volupté. Tantôt, sous l'innocent prétexte de poursuivre sa grande collection de costumes militaires, il nous montre les officiers de Wellington : ceux-ci raides comme des piquets, longs et minces comme des peupliers, imberbes et gauches comme de jeunes pensionnaires, juchés sur des jambes qui n'en finissent pas; ceux-là trapus, bouffis et cramoisis, sanglés dans un ceinturon que déborde leur ventre apoplectique. Tantôt il suit les Anglais à Paris dans leur promenade à travers la ville, et jette sur le papier le plus ébouriffant assemblage de soldats et de cockneys, de lords et de ladies, de babies et de gouvernantes, rogues et dignes, composés, compassés jusqu'en leur bouffonne désinvolture, et lorgnant avec importance les beautés de leur conquête, qui se venge d'eux en riant de leur laideur. Comme la chanson de Déranger, la caricature 'patriotique de Carie Vernet consola les Français des traités de Vienne et de la bataille de Waterloo. Malheureusement son épigramme ne s'élève pas jusqu'à la satire : ce n'est guère que l'espièglerie d'un écolier contre son pédagogue.
A côté de ces sujets, qu'on pourrait appeler politiques si ce n'était là un bien gros mot, se rangent les petites scènes de moeurs, les tableaux de la rue où il a croqué au passage la physionomie familière de la grande ville. Voici, par exemple, la Route de Poissy et cette épique Patache de Saint- Cloud. Voici la grande série des cris de Paris: le marchand de billets de loterie; le marchand de journaux, assis sur une borne avec sa lanterne étoilée au bout d'une longue perche; la marchande de saucissons, avec son éventaire surmonté d'une poêle fumante; le fondeur de cuillers d'étain, le savetier ambulant, le récureur de puits, le marchand d'encre avec son âne, le tondeur de chiens; le débitant de vulnéraire suisse, habillé comme un général en chef ou un préfet en tournée; le Savoyard faisant danser, an son de la llfile et du tambourin, sa paire de marionnettes mises en branle par une corde attachée à son genou ; l'Auvergnat jetant une planche sur les ruisseaux en temps de pluie, à l'usage des freluquets et des belles dames : — toute cette foule d'industriels et d'artistes nomades, joie du badaud parisien, dont les derniers sont traqués aujourd'hui par les progrès implacables de la civilisation, de l'administration, de la police et des embellissements de Paris. Tout cela est léger, facile, alerte, d'une vérité et d'un naturel qui n'excluent pas l'originalité. Carie ne fait guère» qu'égratigner l'épiderme, mais d'un trait juste et finement aiguisé.
Parfois il se contente à trop peu de frais, et son crayon s'amuse à des enfantillages dont la vive allure ne peut racheter l'insignifiance ou la futilité. On sourit d'une fantaisie amusante, comme le Gastronome sans argent, ce famélique Brillât-Savarin dont l'appétit platonique, nourri de diète et de convoitises rentrées, semble avoir indéfiniment allongé le corps, et qui se tient en contemplation devant l'étalage de Croquet, le chapeau sous le bras, les mains jointes et la bouche ouverte dans une extase de béatitude sensuelle, à coté de son chien debout sur ses pattes de derrière, sous l'impression du môme recueillement que son maître. Mais devant les Amateurs d'éclipsé et le Jour de barbe d'un charbonnier , où le comique s'exagère jusqu'à la grimace; mieux encore, ou plutôt pis, devant ces plaisanteries de mauvais goût faites pour illustrer les farces de Clairville, il est malaisé, môme en riant, de ne pas hausser un peu les épaules. On se rappelle alors que Carie Vernet resta toujours un gamin de Paris civilisé, qui vendait des calembours à son père à raison de six francs la pièce, cultivait avec ferveur le coq-à-l'àne et l'esprit d'atelier, et n'eût pas hésité à donner son meilleur tableau pour son plus mauvais jeu de mots.
Carie Vernet passa ainsi, aimé, recherché, fêté, heureux comme un Vernet, c'est-à-dire beaucoup plus qu'un roi. Les infirmités ordinaires de la vieillesse n'eurent aucune prise sur ce corps vigoureux, ni sur cet esprit nerveux et souple. Le juvénile octogénaire partageait son temps entre ses occupations d'homme du monde, d'élégant cavalier, de causeur amusant et d'artiste. A soixante-dix-neuf ans il faisait encore son excursion quotidienne à cheval au bois de Boulogne. Huit jours avant la lin, il passait sa dernière soirée dans ce café de Foy, qu'il avait si longtemps égayé de sa verve, et où, par un jour de belle humeur, il avait peint au plafond l'hirondelle que tant de provinciaux sont venus admirer pendant quarante ans. Aucun honneur ne lui manqua, pas plus qu'aux deux autres Yernet. Entré à l'Académie du vivant de son père, il vit son fils Horace s'y asseoir à ses côtés. La mort même ne fit rien perdre de sa bonne grâce à ce vieil adolescent, qui n'avait compris bien profondément ni l'art ni la vie, et qui traversa l'un et l'autre en riant.
H Oit ACE VERNET
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