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Les sens

Julius Bernstein · 1876 · Scanned text · Free in the US

90,788 words · about 6 h 21 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Julius Bernstein
Language
French
Published
1876
Length
90,788 words · about 6 h 21 min
Sections
10 reader sections
Text
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Rights
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Contents (10)

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Front matter

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Introduction

Il s’est développé dans le règne animal un certain nombre d'organes possédant la propriété de procurer, aux organismes individuels, la connaissance des phénomènes du monde extérieur : on les a nommés Organes des sens. Ils sont arrivés à leur plus haute perfection chez l’homme dont l’activité psychique a dépassé, dans la même mesure, celle de tous les autres organismes.

Tous les organes des sens sont dans une liaison directe et anatomiquement démontrable avec le système nerveux, par des troncs et des filaments nerveux. Il est impossible de concevoir que nous puissions sentir, voir, entendre, odorer ou goûter sans l'existence d’un système nerveux, même si les organes des sens étaient arrivés à leur développement le plus parfait. Un œil dont le nerf optique est détruit ne peut plus nous présenter une image du monde extérieur; une oreille dont le nerf acoustique est déchiré ne nous amène plus de son ; un bras dont le nerf est lésé, est tout à fait insensible. Un œil de cette nature peut ressembler parfaitement à un œil sain, il peut se laisser pénétrer par les rayons lumineux et former une image des objets sur sa paroi postérieure, et cependant cette image ne parviendra pas à notre perception parce que la liaison è INTRODUCTION avec le cerveau, cette station centrale du système nerveux, manque. Il en est de même de l'oreille sourde et du bras insensible. Les organes des sens ne sont par conséquent que des instruments de l'âme dont le siége est dans le cerveau et qui se sert de ces instruments, par l'entremise des nerfs, pour acquérir la connaissance des objets. Les forces actives du monde extérieur, la lumière, la chaleur, le son, le mouvement, l’affinité chimique, produisent dans les organes des sens une excCitation des nerfs sensitifs qui s’y rencontrent et ces nerfs transmettent, à travers toute leur longueur, l'impression reçue jusqu’au cerveau. Chaque organe des sens possède par conséquent un stimulus spécifique qui le met en état d’excitation. Les terminaisons du nerf optique dans l'œil ne peuvent être excitées que par des ondes lumineuses et non par des ondes sonores : les terminaisons du nerf acoustique dans l'oreille au contraire sont excitées par ces dernières. La pression mécanique et la chaleur produisent l'excitation spécifique des nerfs sensitifs de la peau et quelques substances chimiques produisent une excitation déterminée sur les nerfs du goût et de l'odorat.

La véritable perception sensuelle ne peut évidemment se produire que dans le cerveau. La perception de la lumière ne se fait point dans l'œil, car dans cet organe il ne se produit qu'une impression lumineuse sur le nerf optique étalé : la perception de la lumière ne peut pas non plus se produire dans le nerf optique, car celui-ci ne fait autre chose que propager au cerveau l’état d’excitation de l'œil. Ce n’est donc que dans le cerveau stimulé par l’irritation du nerf optique, que se produit un phénomène absolument mystérieux, la perception de la lumière; et comme on peut poursuivre le nerf optique jusqu’à son origine dans lé cerveau, on admet que le phénomène se passe dans le centre d’origine des nerfs optiques.

L’œil n’est donc qu'un instrument d'optique, recueillant les rayons lumineux; le nerf optique n’est autre chose qu’un appareil conducteur propageant au cerveau la nouvelle d’une excitation. On a observé pendant les opérations chirurgicales que, lorsque le nerf optique est tiraillé, comprimé ou tranché, l'opéré perçoit, au moment de la lésion, un fort éclair lumineux. Cette lumière n’a point son origine dans la réalité puisqu'elle n’est perçue que par les personnes opérées. Cette perception doit son origine uniquement à l’irritation mécanique du nerf optique, irritation qui est propagée jusqu’au centre des nerfs optiques et y fait naître le phénomène de la perception lumineuse, comme si l'excitation était partie de l’œil même. La perception de la lumière se produit dans ces cas sans lumière objective extérieure, et elle naît toujours lorsque le nerf optique est irrité d’une facon ou d’une autre par des influences capables d’exciter aussi les autres nerfs, tels qu'électricité, chaleur, ou substances chimiques. Dans ces cas jamais la lumière objective, c'est-à-dire les ondes lumineuses de l’éther, ne joue un rôle quelconque. De ce fait nous tirons la preuve irréfutable que, dans la vision habituelle par le nerf optique, ce n’est point une portion quelconque de la lumière qui est transportée au cerveau, mais que c’est au contraire un état d’excitation particulière au nerf. Cet état d'excitation est produit dans l'œil par la lumière, mais il peut être éveillé tout aussi bien dans le tronc nerveux par une pression, par l'électricité, par la chaleur ou par des moyens chimiques. Quel que soit celui de ces excitants qui ait agi, l'effet produit sur le nerf optique est toujours le même, et le résultat final sur le centre des nerfs optiques se traduit toujours par une perception lumineuse. Les mêmes phénomènes doivent se passer dans les autres organes des sens et dans leurs nerfs. Un son n’est transporté que jusqu'aux extrémités du nerf acoustique, mais il n’est point conduit par le nerf jusqu’au cerveau. Le nerf irrité à ses extrémités propage jusqu'au cerveau et fait naître, dans le centre des nerfs acoustiques, la perception du son.

À INTRODUCTION

La perception du son peut donc aussi se produire sans qu’une onde sonore pénètre dans l'oreille, lorsque le nerf acoustique est irrité d’une façon quelconque soit par une pression, soit par un tiraillement, par l'électricité, etc. 11 se produit alors toujours dans le nerf l’état d’excitation qui setraduit, dans le centre des nerfs acoustiques, par la perception du son.

Il est de toute évidence que nous sommes obligés d’appliquer ces considérations aux autres Organes des sens qui servent au goût, à l'odorat ou au tact. Les nerfs des sens n'ont d'autre tâche que de propager l'excitation nerveuse née à leur extrémité dans les organes des sens, jusqu à leurs centres sensitifs dans le cerveau. Cette excitation n’est point du tout comparable à l'excitation primitive : ce n'est point de la lumière ou du son, ni une pression, ni de la chaleur, ni la diffusion d'un liquide dégustable ou d’un gaz odorant. Elle est au contraire un phénomène de nature particulière, et l'on admet avec raison qu'elle est identiquement la même dans tous les nerfs du corps parce qu’elle nous montre partoul, dans les nerfs musculaires comme dans les nerfs sensitifs, les mêmes phénomènes et qu’elle est soumise à des lois identiques. Le nerf garde aussi peu la trace de l'irritation que la trace de la sensation. Lorsque l’on a coupé un nerf sensitif en un point quelconque, on peut irriter, aussi fortement que l’on voudra, la portion détachée, la sensation fera toujours défaut. Le tronçon central restera au contraire sensible dans toute son étendue.

Le phénomène de la perception ne peut se produire que dans les centres sensitifs et nulle part ailleurs. C’est l’état d’excitation d’un centre sensitif qui constitue la modification matérielle correspondante à la perception d'une sensation. Il est même inutile que le nerf sensitif correspondant produise cette excitation, car nous éprouvons des sensations évidentes dans les. rêves, sans que des excitations sensitives agissent sur le nerf, et ces sensations Sont le produit d'une cause excitante interne.

agissant sur les centres sensitifs. Des excitations anormales ou morbides, comme on les rencontre dans les affections cérébrales, une composition anormale du sang dans les maladies fébriles, peuvent aussi faire naître de ces sensations subjectives que l’on désigne alors par le nom de délire ou d'hallucinations.

I1 devient évident, d’après ces considérations, que nous nc percevons point les objets extérieurs eux-mêmes, mais uniquement les modifications particulières qui se font dans les centres sensitifs.

Mais comment se fait-il que, malgré cela, nous transportions nos sensations internes dans le monde extérieur ? Comment se fait-il que tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons, tout ce que nous ressentons est rapporté, par nous, à l'extérieur. Ce fait, qui, de prime abord, paraît si simple et si naturel à l'intelligence saine, a cependant besoin de quelque examen.

Nous pouvons brièvement répondre à la question proposée que, depuis notre naissance, nous apprenons par expérience à interpréter nos sensations et que par des milliers d'expériences variées que nous entreprenons dans la vie ordinaire, au moyen de l'œil, de l'oreille ou des membres, nous sommes arrivés à concevoir que l'objet de notre sensation, c’est-à-dire la cause finale de nos sensations, se trouve au dehors de nous. L’enfant nouveau-né a certainement des sensations. La lumière qui pénètre dans son œil, agit sans conteste sur le cerveau, car la pupille se contracte sous son influence et ce phénomène ne peut se produire sans la participation du centre optique du cerveau. Mais cette perception n’est qu'interne, absolument comme la sensation de la faim ou de la réplétion, elle n'est certainement point encore transportée à l'extérieur. On observe cependant que l'enfant commence peu à peu à viser les objets par des mouvements'de la tête et des yeux, c'est-à-dire, qu’il s'efforce de mettre l'œil dans une position telle que l’image de l'objet tombe sur le point de la vision la plus distincte au centre de la rétine. 11 n’est cependant pas encore nécessaire d'admettre, à cette période du développement, un transfert à l'extérieur de l’image observée. L'action de viser les objets ne se produit pas non plus tout d'un coup, mais elle se développe peu à peu par une tendance inconstante de remuer les yeux occasionnée peut-être par l'excitation de la lumière. Lorsque dans ces cas le point de la vision distincte tombe par hasard sur un objet dont la clarté, la couleur ou le mouvement excite l’attention, l'enfant, lorsque ces faits se seront renouvelés, apprendra graduellement par l'expérience, à exécuter volontairement les mouvements nécessaires. |

Mais le sens du toucher s'exerce en même temps que le sens de la vue. Les sensations tactiles ne sont pas non plus, au début, transportées sur les objets situés à l'extérieur et sont probablement ressenties comme sensations internes et comme obstacles au mouvement. Mais parmi les premiers objets que l'on apercoit se trouve la main, l'organe tactile le plus important, et comme elle possède la propriété d'exécuter un grand nombre de mouvements dans l’espace, l'œil verra bientôt la main se mouvoir et palper et, par conséquent, plusieurs sensa-

tions produites par ces exercices arriveront dans le même moment à la perception. Pendant que la main touche un objet, l'œil ne voit pas seulement l’objet mais en même temps la main, et pendant que Ja main fait un mouvement il perçoit en même temps le sentiment interne de la motion musculaire, la sensation tactile naissante et, par le moyen de l'œil, le mouvement visible de la main et celui de l’objet.

C’est cette simultanéité de la sensation optique et de la sensation tactile, qui nous amène graduellement la conviction que l’objet perçu par les deux sens se trouve dans le monde extérieur. Il faut sans doute pour arriver à ce degré de connaissance une conclusion logique dont l’origine reste encore pour nous une énigme de la vie intellectuelle, mais qui s’exécute à notre insu et ne se développe que graduellement. Cette conclusion consiste à admettre que, si deux sensations, la sensation tactile et la sensation visuelle, se font toujours simultanément, elles doivent avoir une seule et même cause et que par conséquent l’objet vu et touché est un seul et même objet.

Cependant cette conclusion logique ne suffit pas encore pour arriver à transférer les objets à l'extérieur. Elle est suivie d’une seconde conclusion, qui peut sans doute nous paraître très-scientifique, mais qui ne l'est point en réalité puisqu'elle s'exécute à notre insu.

Les deux sensations simultanées du toucher et de la vision sont deux sensations de nature diverse et qui se forment dans deux centres sensitifs différents du cerveau. Si donc la cause de nos sensations se trouvait à l'intérieur des organes percevants il faudrait qu’elle existât en même temps dans les organes de la vision et dans ceux du toucher et qu’elle fût pour les deux de nature différente. Elle devrait donc paraître double. Mais d’après notre première conclusion elle est simple et non double, elle n’est donc pas interne, il faut qu’elle soit externe.

L'action simultanée du toucher et de la vision est en effet pour l'intelligence humaine une source considérable de connaissances dans le domaine du monde extérieur. Nous ne voulons cependant point soutenir que le toucher seul, sans l’aide de l’œil, ne puisse nous amener des connaissances. On peut même penser que le toucher seul, sans l’aide de la vue et de la fixation, nous mène à distinguer notre corps du monde extérieur. Car le toucher de notre propre corps par la main amène toujours une double sensation tactile, la première par la main, la seconde par la partie touchée de la peau, tandis que le toucher d’un corps étranger ne produit qu'une seule et unique sensation tactile par le moyen de l'organe du toucher. C'est sur cette base logique que se construit notre conception du monde extérieur, quoiqu'il nous soit difficile de ramener cet acte de notre intelligence à des conclusions logiques simples.

Lorsqu'une fois on est arrivé à concevoir que l’objet touché appartient au monde extérieur, l'éducation de la vue se fait promptement. La coïncidence simultanée d’une sensation tactile et d’une sensation visuelle, un mouvement aperçu en même temps par l'œil et senti par la main qui palpe, la naissance de l'impression tactile au moment même où l'œil s'aperçoit du contact de la main et de l'objet, tous ces faits nous mènent à la certitude que la cause des deux sensations est la même et que si nous projetons au dehors la sensation tactile, il faut entreprendre la même opération pour la sensation visuelle.

Nous devons distinguer les impressions recues par les sens d'autres impressions ressenties par le corps et que l’on désigne sous le nom de sensations générales. Parmi celles-ci on distingue surtout la sensation de douleur qui est répandue sur presque tout le corps. La différence caractéristique entre ces sensations générales et les sensations produites par les organes des sens, consiste en ce que nous recevons par ces dernières connaissance des objets et des modifications du monde extérieur et que nous transportons les perceptions qu’elles produisent dans les objets extérieurs eux-mêmes, tandis que nous ne percevons, par la sensibilité générale, que des modifications de notre propre corps

La limite entre la sensation tactile et la sensation de douleur peut être rendue évidente par l'exemple suivant proposé par Ernest Henri Weber. Lorsque nous appliquons le tranchant d’un couteau aiguisé sur la peau, nous sentons le tranchant par le moyen du sens du toucher, nous avons une impression sensible que nous rapportons à l’objet cause de cette impression. Mais si, au moyen de ce couteau, nous faisons une incision dans la peau nous ressentons de la douleur, sensation que nous ne rapportons plus au couteau tranchant, mais que nous sentons être en nous et qui nous donne Connaissance d’un changement dans l'état de notre propre corps. Nous ne sommes pas en état de reconnaître, par cette sensation douloureuse, l'instrument qui l’a produit ni sa nature.

Les sensations au moyen des organes des sens nous paraissent être par conséquent d’un ordre plus élevé et plus parfait que les sensations générales. La sensibilité générale du corps est, il est vrai, le terrain commun d’où naît aussi la sensibilité par les sens, mais cette dernière s'élève à une perfection beaucoup plus grande, puisque, par le moyen d'organes de structure très-délicate situés à la périphérie du corps, elle est excitée par les forces du monde extérieur et que l'intelligence est ainsi mise en rapport immédiat avec le monde.

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LES SENS

Chapitre Premier

QUALITÉS DU SENS DU TOUCHER, — SENS DU TACT ET ORGANES DU TACT, — SENS LUCALISATEUR DE LA PEAU.

Nous savons par expérience que chaque point de notre peau possède une certaine sensibilité et que certaines parties du tégument sont plus ou moins sensibles. Cette propriété est communiquée à la peau par une grande quantité de nerfs qui prennent leur origine dans le cerveau ou dans la moelle épinière et qui s’étalent et se ramifient dans le corps. Ces nerfs ont seuls la propriété de communiquer au corps de la sensibilité, car dès qu’un de ces nerfs est lésé ou malade, la partie du corps qu’il pourvoit devient par cela même insensible.

La peau peut donc être considérée comme un organe de sens enveloppant tout le corps et destiné à rendre sensibles aux influences extérieures tous les points de notre périphérie. Ces influences de nature diverse excitent en nous des actions sensitives spéciales et sont en même temps en union indissoluble avec certains phénomènes intellectuels. Il est vraiment curieux d'examiner la variété d’impressions que nous pouvons recevoir par la seule entremise de la peau et l’on ne peut douter que, si nous ne possédions ni œil ni oreille, cet organe sensitif suffirait à lui seul pour construire autour de nous un monde dont l'horizon serait sans doute très-rétréci. En effet, les objets à portée immédiate de notre atteinte ou en contact direct avec notre corps seraient les seuls qui s'offriraient à notre connaissance et qui trahiraient leurs propriétés ou leur structure par une impression quelconque sur la peau : par contre un grand nombre d'objets et de phénomènes de la nature resteraient un mystère pour nous. Nous pourrions reconnaître la forme et la structure d’un corps, en le palpant avec les mains, avec autant de certitude qu’au moyen de l'œil, surtout si nous considérons que notre attention intellectuelle se concentrerait avec plus de force sur le sens du toucher, comme cela arrive chez les aveugles. Nous ne pouvons rester dans l'incertitude sur la grandeur et les dimensions d’un objet, du moment où nous pouvons le toucher et le comparer à la grandeur de notre main ou de notre corps, et nous pourrons de même juger en toute sûreté des qualités de sa surface, lisse ou rugueuse, droite ou courbe. En un mot les objets naturels, en tant qu’ils diffèrent entre eux par la forme, se révèleraient au sens du toucher avec assez de netteté pour donner une impulsion à notre activité vitale. 11 est même possible que notre intelligence pourrait puiser, dans ces perceptions, la matière de pensées abstraites, qu’elle pourrait s'élever à l'idée d’une ligne, d’un angle, d’un triangle, etc., d’où il résulterait que les mathématiques constituent une science indépendante de la vue quoique en réalité elle ait pris naissance dans des observations visuelles.

Mais l’activité sensuelle de notre peau nous apprendrait encore bien plus sur la nature des corps que sur leur forme. Au moyen des organes mobiles de notre corps, nous sommes à même de juger de la pesanteur des corps, en estimant la force que nous employons à les soulever. Mais tout objet exerce en même temps par sa pesanteur une pression sur la peau, pression que nous ressentons et qui nous donne aussi une idée de sa pesanteur. Toute autre force peut exercer, comme la pesan-

QUALITÉS DU SENS DU TOUCHER 13 teur, une pression eur la peau et nous possédons toujours la faculté d'estimer la force de la pression qui s'exerce sur la peau. Un poids posé sur notre main et une poignée de main amicale different très-peu entre eux quant à leurs propriétés physiques, quels que soient du reste leurs effets psychologiques, et dans les deux cas nous mesurons, par la pression ressentie, la force qui la produit.

Mais les facultés perceptrices de la peau ne sont point épuisées par les propriétés que nous venons de citer; elle possède encore une autre aptitude qui lui est tout à fait spéciale et qui ne peut être remplacée par aucun autre organe du corps. Tandis que nous pouvons bien mieux juger par l’œil que par le tact de la forme des corps et que nous employons ce dernier sens pour compléter simplement les connaissances acquises par l’œil, tandis que nous estimons la force qui produit une pression, principalement par l’activité de nos muscles, la sensibilité pour la chaleur et le froid est spéciale à la peau et n'est partagée par aucun autre organe du corps. L’œæil peut cependant, au moyen de certains caractères acquis par l'expérience, nous avertir fréquemment de la chaleur d’un corps, lorsque nous apercevons par exemple ce corps incandescent ou à l'état de vaporisation, mais l'œil ne possède point la propriété de percevoir la chaleur. Cette propriété appartient uniquement à la peau : et il est d’une très-grande importance pour l’économie animale que cette propriété soit étendue à toute la surface du corps car la peau l'entoure comme d’une muraille protectrice contre un ennemi fâcheux, le froid, qui l’anéantirait s’il pouvait le pénétrer sans obstacle. Mais l'approche de cet ennemi nous est annoncée par une sensation générale, le frisson interne, qui est produit par le refroidissement de la peau et qui nous avertit de le repousser. Cette propriété de la peau nous avertit avec autant de sûreté de l’approche de la chaleur qui pourrait devenir aussi nuisible au corps que le froid. La peau possède donc divers modes de sensibilité. De même que l'œil sait distinguer, parmi les sensations visuelles, celles qui se rapportent à la forme du corps de celles qui se rapportent à la couleur, de même la sensibilité tactile de la peau peut distinguer diverses propriétés des Corps touchés, comme la forme, la dureté, l’état solide, mou ou fluide et enfin la température.

La propriété que possède la peau de reconnaître la forme des corps est désignée sous le nom de sens du tact. La propriété que possède la peau d'estimer la force de pression qu’un corps exerce sur elle est désignée sous le nom de sens de la pression. Enfin la propriété que possède la peau de ressentir la chaleur ou le froid s'appelle sens de la température. Notre aptitude à découvrir jusqu'à un certain point les propriétés des corps par le toucher seul, se compose de la réunion de ces trois espèces de sensations. La sensibilité cutanée se décompose en ces trois variétés qui se réunissent ordinairement en une perception simultanée : mais il est nécessaire, pour les recherches scientifiques, de les séparer artificiellement, à peu près comme l’on décompose la lumière blanche en ses parties constitutives au moyen d'un prisme, afin de pouvoir les examiner isolément.

Outre ces sensations spécifiques, la peau possède encore une sensation générale qui ne manque pas du reste aux organes internes du corps, c’est-à-dire la sensation de douleur. Cette sensation se produit dès que la cause d’irritation appliquée à la peau dépasse certaine puissance el quelle que soit la nature de la cause, pression, chaleur, froid, action chimique de substances caustiques. Mais nous ne devons pas compler la douleur parmi les sensations proprement dites puisque nous ne pouvons, par son entremise, acquérir de notions sur la nature des corps externes. Nous pouvons sans doute distinguer le plus souvent si la douleur cutanée est produite par la combustion, ou par la cautérisation au moyen d'un acide ou par l'application d'un instrument tranchant, mais cette distinction ne se fait qu’à l’aide des sensations spéciales qui se perçoivent en même temps et qui sont les sensations de pression, de tact et de température. Si nous faisons abstraction de ces dernières, la sensation de douleur possède, dans tous les cas possibles, le même caractère, ce qui devient évident lorsque la douleur persiste quoique la cause productrice soit éloignée. Un froid

QUALITÉS DU SENS DU TOUCHER 15 excessif, par exemple l’attouchement d'acide carbonique congelé, produit absolument la même douleur qu’une brûlure.

Nous comprenons sous le nom de palpation une opération assez compliquée. Nous nous servons pour palper des organes les plus convenables, des mains dont les extrémités digitales sont douées de la plus exquise sensibilité tactile. Mais notre action ne consiste point seulement à toucher le corps, les mouvements des mains jouent un très-grand rôle dans la palpation, car nous faisons voyager ces organes si sensibles sur toute l’étendue de l’objet que nous palpons. Ce procédé, que nous pourrions appeler plus justement palpation active, consiste par conséquent en une combinaison de mouvements et de sensations, au moyen de laquelle nous mettons successivement divers points de l’objet en contact avec les parties sensibles de la peau. Notre intelligence combine alors ces divers points explorés en un seul tout, d'où résultent des lignes, des surfaces, en un mot toute la superficie d’un corps. dont les parties isolées se réunissent en une image commune.

Dans la vie ordinaire le toucher sert seulement d’auxiliaire à l'œil; c’est pour ce motif que nous ne le perfectionnons que très-peu : et nous nous apercevons souvent, dans l'obscurité, de son peu d'utilité pour la reconnaissance des objets. Mais ce sens peut être considérablement perfectionné par l'exercice : nous pouvons nous en assurer par l'exemple des aveugles que la nécessité pousse à ce perfectionnement; nous pouvons encore nous en assurer par la finesse tactile de la langue, habituée à tâtonner dans l'obscurité, et qui est si bien au fait de ce qui se passe dans la cavité buccale, qu’elle en reconnaît exactement tous les replis, les recoins les plus minimes et chaque dent en particulier.

La sensation que l’on éprouve par l’attouchement de la peau est de nature beaucoup plus simple. Si, sans mouvement de notre part, une autre personne touche avec une certaine force un point quelconque de notre peau au moyen d'un crayon ou d’une, tête d’épingle, nous pouvons, les yeux fermés, indiquer avec plus ou moins d’exactitude le point touché. Cette faculté est parfaite à la main et elle l’est d'autant plus que nous approchons davantage de l'extrémité des doigts. Nous distinguons parfaitement l'attouchement de l’une ou de l'autre des trois phalanges et nous pouvons indiquer avec assez de précision l’intervalle entre le point touché et l'extrémité du doigt. Cette sensation est aussi très-marquée à la figure et au front et elle est très-délicate aux lèvres et à la langue. L'expérience nous apprend qu'il n’est aucun point de la surface cutanée qui soit insensible à un attouchement exécuté avec une pression plus ou moins forte. Mais la détermination de l'endroit touché est beaucoup moins exacte aux bras, aux jambes et aux autres parties de la peau, qu’aux mains et à la figure.

Cette faculté de déterminer l'endroit de l’attouchement se nomme sens localisateur de la peau : elle est un des facteurs du sens du toucher. La sensation d’un attouchement ne suffit pas par elle-mème pour éclairer ce phénomène , mais l'action sensuelle consiste en outre dans la localisation de l’attouchement ressenti. Cette dernière faculté est une action psychique d’un ordre plus élevé, qui se passe évidemment dans le cerveau et qui ne peut s'expliquer qu’en admettant qu'il existe pour ainsi dire dans notre intelligence une image de la surface de notre corps, image qui nous permet de rechercher et de trouver avec plus ou moins de sûreté le point de l’attouchement. Mais comment peut-on se représenter la relation qui existe entre la surface du corps et l'intelligence, c’est-à-dire avec le cerveau qui en est le siége ? La physiologie des nerfs nous fournira des éclaircissements suffisants sur cette question.

Une grande partie des nerfs de la sensibilité prend son origine dans le cerveau ou dans la moëlle épinière. Ces nerfs sont tous composés d’une grande masse de fibres qui se séparent au voisinage de la peau et se terminent dans cet organe d'une facon tout à fait spéciale.

La peau elle-même est composée de trois couches (fig. 1) 1: sur le tissu cellulaire sous-cutané (d f), qui est souvent très-riche en graisse, s'étale la première couche ou derme (de c à b) COMposée d'un tissu assez compacte qui se change en cuir par le

4. Kôlliker. Gewebelehre.

ORGANES DU TACT 17 tannage. Ce derme montre à sa surface une plus ou moins grande quantité de saillies cylindriques ou coniques (e) que l'on a nommées papilles sensitives. Sur le derme s'étale la couche muqueuse composée d’un très-grand nombre de petites cellules microscopiques qui remplissent exactement les creux qui se rencontrent entre les papilles du derme. La couche la plus superficielle, couche cornée ou épiderme (a), est consti-

Fig. 1.

tuée par une membrane continue et dense formée aussi de cellules soudées mais remplies de substance cornée solide.

Les vaisseaux sanguins et les nerfs ne pénètrent que jusqu'à la superficie du derme et dans ses papilles; la couche muqueuse et l’épiderme sont complétement privées de vaisseaux et de nerfs. On voit en outre sur la figure les glandes sudoripares (g) dont les canaux (h) traversent la peau jusqu'à la superficie. Après leur dissociation les fibres isolées des nerfs cutanés pénètrent dans le derme et l’on remarque qu'elles se terminent d’une facon toute spéciale dans les papilles. Un BERNSTEIN. 2 grand nombre de ces papilles contiennent un petit corpuscule ovoide b (fig. 2); une fibrille nerveuse s'approche de ce corpuscule, l'entoure de quelques tours de spire et s’y perd. On les a nommés corpuscules tactiles ct l'on ne peut douter qu’ils ne servent d'organes au sens du toucher. On ne les rencontre pas en effet en nombre égal à toutes les régions de la peau, mais ils sont beaucoup plus nombreux aux endroits où le sens du toucher est le plus délicat et plus disséminés là où le toucher est plus obtus. Ils sont extraordinairement serrés à l'extrémité des doigts où, sur une ligne carrée, on en rencontre une centaine environ. Ils sont aussi assez abondants à la paume de la main, tandis qu'ils sont beaucoup plus rares sur le dos de cet organe. À la paume de la main les papilles, dont toutes ne contiennent point de corpuscules, sont aussi trèsnombreuses et rangées en séries régulières : de là résulte l'aspect strié que l’on y remarque. On a encore remarqué d’autres modes de terminaison des nerfs cutanés, analogues à ceux qui s’observent dans les corpuscules tactiles : par exeriple dans des vésicules allongées {corpuscules de Pacini) munies d’une cavité où le nerf vient se terminer. En résumé, on rencontre sur toute la surface Cutanée des organes terminaux de nature spéciale destinés aux nerfs du toucher, et si nous voulons aña= lyser physiologiquement le phénomène de cette sensation, il faut que nous partions de l’excitation produite à l'extrémité d'un nerf sensible én un point déterminé de la peau et que nous suivions le parcours de cette excitation jusqu’au cerveau.

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