Préface
Le grand poëte matérialiste Lucrèce savait une multitude de choses que nous ne savons plus. Il savait qu'il y a des dieux fortunés et tranquilles, relégués dans un ciel où ils ne font rien. Il savait qu'il existe des atomes dont il connaissait la forme, le concours et l'agencement pour constituer le monde (notons, en passant, que ses atomes n^ont rien de commun avec ceux de nos chimistes). Il savait que les animaux sont nés par une génération spontanée dont la terre fournissait les matériaux et qui les produisait tendres encore et à demi formés. Comment savait-il tout cela? C'est que tout cela lui semblait exphquer le mieux les choses telles qu'il croyait les connaître. Suivant une disposition d'esprit qui n^est pas particulière à son époque, ce qu'il expliquait lui semblait garanti, et il prenait sans difficulté une exphcation pour une démonstration.
Ma prétention n'est pas de modifier la manière de penser des esprits montés sur les hautes échasses de la transcendance. Elle est beaucoup plus modeste. C'est d^'exciter les intelhgences qui ont quelque penchant vers les doctrines positives à considérer, sans se laisser éblouir, les conceptions qui dépassent les limites de la connaissance humaine, et à n^accepter les grandes hypothèses que comme des thèmes qui exerceront la critique, si elles peuvent être utilement critiquées^ et qu'on écartera de notre raison, si elles appartiennent à un ultra-univers auquel nul n'a jamais abordé.
VI PRÉFACE.
Il y a cinquante ans que M. Comte a établi la théorie de l'hypothèse dans les sciences, et rien depuis lors n'est venu ébranler les principes qu'il a posés. Les hypothèses sont vérifiables ou invérifiables. Les vénfîables sont bonnes, soit que l'investigation qu'elles suscitent les déclare valables, soit qu^elle en montre Terreur. Les invérifiables sont des trompel'œil; car Tinvestigation qui s'y applique ne réussit ni à les affirfner, ni à les infirmer.
Le promoteur effectif de toutes les conceptions invérifiables qu'on donne comme certaines malgré l'invérification, réside en ce que nous nommons nos nécessités mentales, ou, selon le langage de l'école, les postulats de la raison. Arrivé à un certain point, notre esprit nous dit^ en vertu de sa nature logique, qu^il ne peut concevoir les choses que de telle ou telle façon. Très-bien; mais, emporté, s'il ne résiste, au-delà de ses limites, il déclare que cette façon qu'il a en lui est aussi dans les choses, et qu'elle lui suffit pour pénétrer dans ce qu'il ne connaît pas, c'est-à-dire l'immensité du temps avant et après lui, l'immensité de l'espace dont il n'aperçoit qu'un coin, l'immensité de la causalité dont il ne tient que quelques chaînons intermédiaires.
Ce qui devrait tout d'abord le mettre en garde contre lui-même et contre d'aussi exorbitantes prétentions, c'est que cette nécessité mentale sur laquelle il s'appuie varie de siècle en siècle. M. J. Stuart-Mill a montré qu'elle n'est pas la même pour tous les temps, citant le mémorable exemple de Newton (entendez bien^ Newton lui-même), qui ne pouvait concevoir l'action à distance d'un corps sur un autre ; action qui pour les intelhgences d'aujourd'hui ne fait pas difficulté. Le phénomène psychique de la variabihté des nécessités mentales est l'indice de la condition intime qui empêche l'esprit humain de donner à ses conclusions, quelles qu'elles soient, les caractères de la
PRÉFACE* YII
transcendance. Cette condition est que nous ignorons le rapport véritable entre cet esprit et l'universalité des choses.
L^esprit humain est un instrument de précision. Pour s'en servir, il faut le graduer et y marquer un point fixe. En expérience, ce point fixe est la somme de nos connaissances positives; c'est une variable qui n'est point arbitraire et qui suit le progrès du savoir. En métaphysique, ce point fixe est Tabsolu; c'est une constante, il est vrai, mais une imaginaire.
Aristote, le plus grand esprit scientifique de l'antiquité et un des plus grands de tous les temps, dit dans la Métaphysique, II, 2 : ce Les causes ne peuvent pas être infiniment cau- » sées par d'autres causes; et, nécessairement, il faut qu'il y » ait une cause première et dernière, de laquelle, comme effî- » ciente, toutes les autres procèdent, et à laquelle, commefinale, » toutes se réduisent. * On aperçoit là, en opération^ ce que j'ai nommé nécessité mentale ou postulat de la raison. Aristote ne sait pas plus que nous ne le savons par l'expérience qu'il y ait une cause première et dernière ; mais, pour lui, il est nécessaire que la série des causes se ferme en un terme qui les embrasse toutes. Et pourtant, quand on considère l'espace, le temps, les nombres, on ne peut mettre aucune borne à ces suites, c'està-dire qu a quelque terme que l'on s'arrête, il est toujours loisible d'ajouter une étendue, une durée, une unité de plus. Pourquoi n'appliquerait-on pas aux causes la même manière de procéder mentalement qu'au temps, à l'espace, au nombre; et de quel droit Aristote borne-t-il une série qui paraît aussi indéfinie que les autres?
Dans le fond, une cause première et dernière, c'est l'infini au point de vue de la causalité, comme l'infini en durée, en espace et en nombre. Mais M. J. Stuart-Mill nous avertit qu'il n'y a pas d'autre notion de l'infini que la possibilité d'ajouter sans cesse quelque chose à une série finie. Et il a raison. C'est
YJII PRÉFACE.
la notion positive de l'infini ; l'autre en est la notion métaphysique, qui, invérifiable, ne peut être dite ni fausse ni vraie.
Au même ordre de notions touche le dire répété de tous les côtés et sous toutes les formes : on ne peut nier des marques de dessein dans la constitution de la nature, et particulièrement dans » l'organisation des êtres vivants. Sans doute; et, en effet, qui voudrait nier que l'œil soit fait pour voir, la main pour prendre, et l'estomac pour digérer ? Ce sont des apparences très-spécieuses. Ce qu'elles recouvrent, le spiritualisme nous le dit ; et, s'emparant de ce seul côté des choses, il nous propose, sur l'ordonnance et le gouvernement du monde, des conclusions qui émanent directement de ses prémisses.
Mais on ne peut laisser ainsi mutiler la question^ et il faut prendre les faits dans leur intégralité. A côté des marques visibles de dessein sont des marques non moins visibles de contre-dessein. Il n'est pas moins facile d^'accumuler les exemples de celles-ci. A quoi servent (notez qu'ail s'agit de finalités), à quoi servent les plantes vénéneuses? A la rigueur, on dira que, chez les animaux venimeux, le venin est un moyen d'attaque et de défense ; mais les plantes vénéneuses ne se défendent pas plus, n'attaquent pas plus que les plantes inoffensives. Quelle fin a déterminé, chez les espèces ovines et bovines, la création du sang de rate qui, non-seulement tue le mouton et le bœuf infectés, mais qui est transmissibleà l'homme sous le nom de pustule maligne ? La nature fourmille de contre-desseins, et l'on n'a que l'embarras du choix. Un des plus manifestes est dans l'innombrable pullulation dés parasites tant végétaux qu'animaux. A quel dessein mettre dans l'œil de celui-ci un corpuscule animé qui l'empêche de voir, dans le foie de celui-là un helminthe qui le mène par la souffrance à la mort, dans le cerveau d'un troisième un pa-
PRÉFACE. IX
rasite qui le fait tourner, au grand ébahissement du spectateur? Est-ce pour se donner la satisfaction de ce spectacle que la puissance universelle engendre, dans l'encéphale d^'une pauvre bête, cet hôte malfaisant? Mais taisons-nous, car je ne veux ni blasphémer ni adorer ce qui nous est absolument inconnaissable.
Inconnaissable est le mot approprié. Sors- tua mortalis, non est mortale quod optas ^ a dit le dieu au rnétaphysicien de la mythologie, qui voulut conduire le char du soleil. De fait, essa5^pz de construire, à l'aide des éléments objectifs, un type subjectif de puissance supérieure au monde, et vous ne réussirèz à rien concevoir qui nous satisfasse intellectuellement et moralement. Mais des gens attachés aux idées spirituahstes passent par-dessus l'objection, disant : il n'est pas besoin de prendre en considération les faits en totalité ; il suffit de s'attacher aux faits qui marquent le dessein^ et de laisser le reste s'arranger comme il pourra; étant certain qu'il est des marques de dessein, il est certain qu^une volonté intelligente y préside ; et cela nous suffit. Non, cela ne suffit pas ; car voyez Tinfirmité radicale de ces conceptions qui prétendent à la transcendance. L'adversaire peut, sans perdre son temps à vous réfuter, concéder que vous fassiez arbitrairement votre choix. Mais le même arbitraire qui vous est concédé est dans son droit ; il s^en sert pour se renfermer dans les marques de contre-dessein, et il en conclut une intelhgence aussi, mais une intelligence à rebours, une intelligence malfaisante, Ahrimane des zoroastriens et son dérivé Satan des juifs et des chrétiens. Les deux conclusions^ se valant, s'annullent.
Un autre métaphysicien note des desseins dans la nature, mais des desseins qui ne sont pas intelhgents. N'est-ce pas une contradiction dans les termes ? non, répond-il^ et il nous renvoie aux opérations instinctives, où les animaux réahsent des
X PRÉPAGE.
desseins dont ils n^ont pas rintelligence; dans l'instinct, dit-il, la nature nous donne un commentaire explicatif de son inintelligente réalisation de desseins. A merveille ; mais alors montrez-nous, dans la nature en général, cette substance, siège de tous les instincts animaux et condition de toutes leurs manifestations instinctives. Supposer que la nature est une espèce d'immense. invertébré sans substance nerveuse, est une hypothèse à laquelle on attribuera toutes les vertus, excepté celle d'être démontrée ou démontrable.
On pense bien que toutes ces conceptions métaphysiques n'ont aucun accès dans la science positive. L^'observation et le raisonnement ont transformé graduellement le dogme des causes finales en un principe fondamental : celui des conditions d'existence. Dans ce principe viennent se concilier les marques de dessein et les marques de contre-dessein. Quand les conditions favorables à un dessein se rencontrent, le dessein se produit; quand ce senties conditions favorables à un contre-dessein, le contre-dessein s^'opère avec la même régularité. Gela n^est point transcendant ; mais cela est positif, démontrable et démontré, il en résulte des aperçus infinis en théorie et en pratique.
Les grandes et assurées découvertes de la science ont donné lieu, comme cela devait être, à des conceptions mi-partie réelles et mi-partie fictives, mais qui, satisfaisant Tesprit comme exphcation, le trompent comme démonstration. Cet état mental, un jeune Russe, M, de Roberty, l'a quahfié trèsjustement du nom de néo-métaphysique (1). C'est un compromis entre les deux tendances ; le fonds est fourni par l'expérience^ mais les conclusions sont subjectives et soustraites à
(l) La Philosophie positive^ juillet-août 1874.
PRÉFACE. XI
la vérification. Dans ce genre^ on a assez de confiance en l'esprit humain pour croire que ce qui paraît l'obliger logiquement oblige réellement la nature.
Parmi les hypothèses qui se sont abattues sur l'intelligence moderne à propos des découvertes modernes, par exemple à propos de la conservation de la [matière et de ses forces, je citerai au premier rang le monisme, parce qu'ail a pour partisans des hommes d'un grand savoir. Dans ce système, on va delà base fixe des phénomènes particuhers et élémentaires à la vie végétale et animale et à la vie générale du globe terrestre ; de celle-ci à la vie de notre système solaire, et toujours ainsi, jusqu'à ce que Ton ait embrassé tout l'être dans une seule idée ; cette idée est Tunivers. Ne vous laissez pas séduire, ô lecteur, par cette apparence d'un enchaînement grandiose; c'est de la logique et rien de plus. On va des faits particuliers et des forces élémentaires (sauf l'hiatus dangereux de la génération spontanée et de la production des espèces) à la vie végétale et animale. De là on va à la vie générale du globe terrestre (ici nous commençons fortement à broncher, est-il sûr que le globe terrestre ait une vie comparable à la vie végétale et animale?). De la vie du globe terrestre on va à celle de notre système solaire (ici nous bronchons bien davantage ; car nous ignorons comment se comportent les planètes nos soeurs et surtout les innombrables étoiles). Mais, où nous bronchons tout-à-fait, c'est à ce formidable toujours ainsi, qui nous conduit à l'être et à l'univers. Toujours ainsi ne nous mène à rien de pareil ; l'être n'est pas au bout, ni l'univers non plus ; et cette répétition symétrique de la terre dans le système solaire, du système solaire dans le système stellaire, et du système stellaire dans l'ultra-univers ou inconnaissable, n'est pas autre chose que de la néo-métaphysique.
XII PRÉFACE.
M. Hseckel divise les naturalistes contemporains en deux groupes contraires, qui se confondent avec les deux camps de la philosophie, en guerre^ on le sait, depuis plus de deux mille ans : celui des dualistes, qui cherchent les causes de l'inteUigence et de l'organisation dans les idées platoniciennes ou dans les causes finales^ et celui des monistes ou panthéistes^ c'est-à-dire de ceux qui n^'admettent point de différence fondamentale entre la nature organique et la nature inorganique, mais considèrent toute matière comme animée, toute vie comme liée à la matière; si bien qu'ils appellent causes efficientes, les caases de tout développement organique et de toute vie intellectuelle.
J'en suis fâché pour M. Haeckel, mais son énumération est incomplète. En dehors des idées platoniciennes ou causes finales et des systèmes panthéistiques ou monistes, il y a les naturahstes de Técole positive qui ne veulent ni des unes ni des autres, et qui, sans la moindre révérence, traitent de métaphysique la finalité et le monisme.
Le transformisme ou évolution est une hypothèse. Prise comme un fait, elle nous égarerait, nous portant à croire que nous savons ce que nous ne savons pas; mais, acceptée sous bénéfice d'inventaire, elle offre un thème d'investigations qui peuvent être fructueuses entre les mains aussi bien de ceux qui la combattent, que de ceux qui la soutiennent.
Il ne faut pas tenir le même langage^ quand on applique la doctrine de l'évolution à Funivers. C'est alors non-seulement une hypothèse, mais encore une mauvaise hypothèse ; car elle est invérifiable. L'évolution est un fait essentiellement biologique. On observe comment d'un ovule un végétal ou un animal se développe ; c'est de l'évolution. On observe comment la série organisée, tant vivante que fossile, se partageen degrés séparés d'un côté par le temps, de l'autre, par la
PRÉFACE. XIIT
complication des fonctions; cela est encore de révolution. Enfin, le même point de vue s'applique sans violence aux sociétés humaines, dont la base est toute biologique. Mais, si l'on sort du domaine biologique pour entrer dans le domaine cosmologique, si l'on considère l'incandescence de la terre et du soleil, puis leur refroidissement, comme des cas d^évolution, alors on détourne un mot de son sens véritable, pour lui en attribuer un qui n'*est qu'une vue de l'esprit. Nous ne savons pour quelle fin les astres se sont allumés, ni pour quelle fin ils se refroidissent ; et nous ne gagnons rien à baptiser du nom d'évolution notre ignorance.
On a dit que le positivisme s'est fondu dans le transformisme ou darwinisme. Gela est faux, du moins quant au positivisme français. Auguste Comte a jugé, il y a quarante ans, cette doctrine, qui appartient à Lamarck, et dont les traits essentiels n'ont pas été changés par Darwin. Il en montra la portée et les restrictions ; et depuis lors, malgré le rajeunissement que lui ont donné la sélection et le combat pour la vie, aucun fait décisif n'est venu faire brèche au jugement de M. Comte. Le transformisme est, comme toutes les questions biologiques, incorporable à la philosophie positive, si la biologie le sanctionne, mais laissé en dehors du domaine philosophique tant que cette sanction fera défaut.
Je viens de parler du positivisme français ; c'est qu'yen effet il y a un positivisme anglais. Je ne conteste en aucune façon le caractère positif à la philosophie de l'autre côté du détroit. Elle ne se fonde que sur l'expérience, et ne reconnaît que le relatif ; ce sont là deux quaUtés qui la classent dans la catégorie positive.
" Il y a pourtant une différence, et elle est grande. La philosophie positive anglaise part de l'étude de l'entendement ou psychologie ; la philosophie positive française, de la connais-
XTV PBÉFAGE.
sance objective du monde, tant inorganique qu'organique. Le mode de développement anglais s'explique par le milieu anglais. Quand les doctrines de M. Comte pénétrèrent en Angleterre, elles y firent une forte impression , mais elles y trouvèrent une psychologie habile et puissante. De là naquit la transaction. Une visible empreinte de positivisme se marqua sur la philosophie anglaise, mais la psychologie en resta le fondement.
La question débattue entre la philosophie anglaise et celle de M. Comte est fort considérable. Je ne pense pas qu'il s'en soit agitée de plus importante depuis la grande querelle du nominahsme et du réahsme qui occupa le moyen âge.
Il n'est pas hors de propos de noter que^ si la philosophie anglaise et la philosophie française sont positives, la philosophie allemande reste métaphysique.
Dans ce litige, on sait quelle est ma position : je suis disciple de M. Comte. A la doctrine anglaise manque une hiérarchie des sciences ; c'est, à mon avis, le très-grand avantage de la philosophie à base objective. Mais je confesse que le débat n^est pas fermé. Il faut laisser au temps le soin d'apporter les faits et les raisonnements qui assureront l'ascendant de l'une ou de l'autre sur la raison publique. ^Je me persuade que plus la psychologie tendra à rentrer dans la biologie, plus la philosophie à base objective prendra de la force.
Dans nos livres et dans nos revues, je vois à chaque instant des écrivains qui accueillent avec louanges telle ou telle proposition de la philosophie anglaise, mais qui ne disent jamais un mot de M. Comte, sans qui cette proposition ne serait pas venue au jour. Les philosophes anglais ne nient aucunement l'influence que M. Comte a exercée sur eux. Ce sont nos gens d'ici qui ignorent l'histoire et la fihation des idées positives.
PRÉFACE. ., ■ XV
La notion de rinconnaissablG;, introduite par la philosophie positive comme élément de spéculation, est de premier ordre, à cause de sa réalité et de sa portée. Elle est niée par les métaphysiciens, qui s^établissent dans l'inconnaissable comme dans leur demeure propre. Mais tenons-la toujours soigneusement devant nos yeux. Elle nous récompensera par plus de sagesse dans la pensée^ et plus de sagesse dans la conduite.
^ Juillet 1876.
I
DELL .
[En 1844, le journal le National publia dans ses numéros des 22, 25, 26 et 29 novembie, et des 3 et 4 décembre, le travail que je reproduis ici. Des disciples de la philosophie positive le firent réimprimer en Hollande [l). Moi-même je le mis en tête du petit volume intitulé : Conservation, réTohition et positivisme, qui parut en 1852. Depuis plusieurs années, le grand livre de M. Comte avait trouvé hors de France des appréciateurs publics ; mais, au moment où mes articles parurent dans le Natioiial, il n'en avait pas encore trouvé en Frani e. Ces articles ne, passèrent pas tout-à-fait inaperçus ; d'ab(»rd ils eurent l'avantage de causer à M. Comte une satisfaction bien méritée de cet homme qui sacrifiait tout à son idée et à ses travaux ; puis ils contribuèrent, dans une mesure que je n'exagère pas, mais qui fut pourtant réelle, a offrir un point de réunion aux esprits qui, curieux de science et de philosophie, cherchaient à les allier, sans pouvoir y réussir.]
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De la question philosophique telle qu'elle peut être posée de notre temps.
Les idées philosophiques remplissent un office indispensable dans révolution de l'humanité. Ceux qui le nient ne considèrent pas suffisamment les conditions qui ont présidé aux phases successives de cette évolution. Laissant donc de côté, comme absolument dénuée de fondement, cette négation préjudicielle, il reste à noter, à l'égard des idées philosophi-
[\) Analyse raisonnée du cours de philosophie positive de M. Auguste Comte, par M. E. Littré, Utrecht, 1845.
ques, un état des esprits singulier et spécial à notre époque : les uns, tenant plus aux notions positives qu'aux notions gé- - • nérales, et ne trouvant dans aucune des philosophies actuelles un point stable, abandonnent,^ de désespoir, un terrain qui leur semble toujours mouvant', et se jettent dans les études particulières : les autres, plus attachés aux notions générales qu'aux notions positives, font bon marché des difficultés inhérentes aux philosophies actuelles, et tiennent pour suffisant le secours qu'elles leur fournissent. C'est assez de ce seul énoncé d'une situation réelle pour indiquer une lacune dans le système de nos connaissances : les études positives ne sont pas assez générales ; les études générales ne sont pas assez positives.
n ne faut que prêter un moment l'oreille aux échos de la société européenne, pour percevoir les discordances qui y éclatent de toutes parts. Les religions (elles sont à un certain point de vue une philosophie véritable, car elles donnent une conception générale de l'ensemble des choses), les religions n'ont point de symbole qui puisse' raUier tous les esprits. Le cathohcisme, le protestantisme et ses sectes innombrables, le mosaïsme, comptent des hommes très-éclairés, inhabiles cependant à se convaincre réciproquement; et chacune de ces communions a des limites qu'elle s'efforce en vain de franchir. Il en est de même pour la philosophie proprement dite. En France, l'école éclectiqae a pris un accroissement considérable : mais la doctrîaae de Gondillac n'est nullement éteinte, non plus qu'aucune de celles qu'a enfantées le xviir siècle, et, tout récemment, des hommes éminents ont essayé d'autres voies métaphysiques. En Allemagne, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, pour ne nommer que les plus célèbres, se partagent le domaine de la pensée. En Angleterre, ce qu'il y a de philosophie se rattache essentiellement à l'école écossaise, à Locke, à la psychologie expérimentale. En Italie, la métaphysique a aussi des représentants qui ne sont pas sans renom et qu\ jettent une diversité de plus au miheu de toutes ces diversités. Tel est donc l'état des choses : rehgions contre rehgions, philosophies contre philosophies, et, d'un ^latre côté, reli-
DE liA PHILOSOPHIE POSITIVE gions et philosophies souvent aux prises les unes avec les autres.
Ce n'est pas tout. Depuis longtemps les écoles théologiques . et métaphysiques ont renoncé à placer dans leur domaine les sciences physiques et naturelles. Celles-ci se développent d'une façon tout indépendante et à Taide de procédés opposés ; elles ne traitent que les questions relatives et s'abstiennent des questions absolues ; elles s'occupent, non de l'essence, mais des propriétés des choses. De là le caractère positif qui leur est inhérent ; de là Tascendant qu'elles prennent sur les esprits, et la continuité non interrompue de leurs progrès. Mais cela est justement le contraire des méthodes théologiques et métaphysiques; une -incompatibihté radicale existe entre ces deux manières de procéder, qui, de jour en jour, deviennent plus étrangères l'une à l'autre.
Ce n'est pas tout encore. Les sciences physiques et naturelles, dont la méthode est si puissante, n'ont, elles, aucune efficacité philosophique. L'unité leur manque; elles ne forment pas un tout, un ensemble lié par une doctrine commune ; et surtout elles laissent en dehors le phénomène complexe et immense des sociétés humaines. On aurait beau combiner sans fin toutes les notions sur l'espace et le mouvement, sur le système céleste, sur les agents physiques, sur les compositions chimiques, sur l'anatomie et la physiologie, on n'^en ferait sortir aucune solution touchant ce sujet, le plas comphqué^ le plus difficile, le plus important de tous. Plus on reconnaît nettement la portée des sciences, plus oh s'aperçoit que, telles qu'elles sont, il leur est interdit d'aborder un pareril problème.
Voilà donc aujourd'hui le tableau réel des spéculations les plus hautes : idées générales qui, valables sur le terrain social, cessent de l'être sur le terrain scientifique ; idées générales qui, elles-mêmes^ sont livrées à des divisions sans terme ; enfin, sciences particulières dont l'impuissance à former une philosophie^ dans l'état actuel, est nianifeste à tous les yeux. Les faits sociaux se partagent, ou, en d'autres termes, le gouvernement spirituel des sociétés sé diapuie' entre les religions i DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE
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et les métapliysiques. A côté s'élève une série de notions spéculatives dues aux mathématiques, à l'astronomie, à la physique, à la chimie, à la biologie. Ces sciences, sans s'inquiéter des solutions théologiques et métaphysiques, font prévaloir irrésistiblement les démonstrations qu'elles apportent. Ainsi, le domaine spéculatif se trouve partagé en deux compartimenls profondément isolés, l'un appartenant aux religions et à la métaphysique, l'autre aux sciences positives. D'une part, les notions religieuses et métaphysiques, qui renferment les idées les plus générales, n'ont plus l'antique force de convergence qui leur avait donné l'empire sur les esprits ; et, d'autre part, les sciences particulières, qui, elles, conquièrent forcément l'assentiment et amènent la convergence mentale, ne sont pas capables d'arriver, par elles et sans philosophie, à une généralité compréhensive.
Êntrons un peu plus avant dans l'examen de la situation historique des deux méthodes entre lesquelles le domaine spéculatif est divisé. Les divergences dont l'Europe moderne est le théâtre ne sont pas fortuites ; car elles ont pour cause la rupture de l'unité catholique sous les efforts du protestantisme et de la philosophie critique ; tout le sol moderne est semé des débris de ce naufrage. Ce n'est pas non plus par hasard que les doctrines générales de notre temps laissent en dehors de leur influence le domaine des sciences positives. Celles-ci se sont émancipées progressivement et l'une après l'autre de la tutelle primitive et se sont soustraites à une direction incompatible avec leur propre méthode. Le même flot qui a amené successivement les théocraties antiques, le polythéisme gréco -romain, le catholicism^e, et, à partir du xy\^ siècle, Tère de révolution, le même flot a successivement aussi amené les sciences avec leur méthode expérimentale, inductive et déductive. Dans leur croissance continue, elles ont envahi toutes les notions du savoir humain, toutes, excepté celles qui touchent aux questions sociales, et elles les ont envahies par l'emploi de leur mode de démonstration, si déterminant pour les esprits. Là, sans doute, est le secret de leur force ; mais, ' incomplètes comme elles sont, à côté est le secret de leur impuissance philosophique. Le fait est que les intelligences* modernes appartiennent à un double régime mental. L^un tient, il est vrai, la sommité des choses ; mais il est livré à des dissidences irrémédiables, car elles sont nées de sa propre dissolution; l'autre n'est pas arrivé au point culminant; mais, par la nature même de sa méthode, il ne comporte aucune dissidence fondamentale. Tous deux ont un vide ; mais le vide de l'un est une lacune, car ce sont les sciences qui lui ont échappé ; le vide de Tautre est un blanc que Ton n*a pas encore essayé de remplir. Des deux parts, insuffisance : l'un n'ayant pas d'efficacité scientifique, l'autre n'ayant pas d'efficacité sociale ; mais l'insuffisance de Tun est un fait sur lequel le passé a prononcé ; Tinsuffisance de l'autre est un fait encore réservé et sur lequel il faut que l'avenir prononce.
Les choses sont placées entre une philosophie tant théo)-ogique que métaphysique, laquelle n'a pas conservé ses positions, et une philosophie rudimentaire qui n'a encore que des éléments et point de doctrine. Les sciences ont assujéti à leur méthode et à leurs théories l'espace et le mouvement, le système céleste, les actions physiques des corps, les combinaisons élémentaires des substances et les phénomènes des êtres animés. Que leur reste-t-il à faire pour qu'elles embrassent tout? à entrer dans le domaine des faits sociaux, sur le seuil duquel nous les voyons aujourd'hui parvenues. Eh bien 1 supposons, par la pensée, cette grande opération términée, supposons la méthode positive étendue jusque-là. Alors l'incapacité provisoire qui frappait les sciences disparaît ; la digue qui les arrêtait se rompt ; elles s'emparent du domaine spéculatif entier; et, tenant déjà tout ce qui est su du monde inorganique et de la vie, cette adjonction les complète définitivement. Un tel complément est la préparation indispensable, mais suffisante, pour l'élaboration de la doctrine générale A ce point, il peut émaner des sciences une philosophie qui sera positive comme elles.
La philosophie positive est expérimentale; car elle provient des sciences, qui n'ont d'autre guide que l'expérience aidée rda l'induction et de la déduction. Elle se compose de notions relatives, non absolues ; car elle ne peut élaborer que les questions apportées par les affluents qui l'ont formée. Enfin elle est une philosophie, car elle opère sur Tensemble des phénomènes ; ensemble qui est complet, du moment qu'aux sciences déjà existantes on ajoute la science sociale. Opérer sur cet ensemble est l'œuvre philosophique ; trouver la science sociale est le préliminaire. - ^
On s'étonnera sans doute, au point de vue où Ton est communément placé, que ce préliminaire soit nécessaire; mais c'est la diversité de la méthode qui impose cette nécessité. Une philosophie qui n'emprunte aucune donnée à une intervention surnaturelle, ou aux notions métaphysiques, ne peut exister qu'à la condition de posséder devant elle, et comme matériaux, toutes les sciences particuhères. Une philosophie qui ne découle pas de principes posés a 'priori, et qui se forme par une induction générale, a besoin que toutes les sources d'induction aient été découvertes. Tant qu'un ordre de faits reste, qui n'a pas été abordé par la méthode positive, la philosophie positive est impossible. Une telle conception est donc nécessairement fille du temps. Il a fallu qu'elle trouvât les différentes sciences déjà constituées ; il a fallu qu'elle n'eût plus qu'un degré à franchir ; il a fallu qu'elle pût être un simple prolongement d'un système resté jusque-là rudimentaire et incomplet.
Faire de l'histoire une science et créer une philosophie positive, sont deux idées consécutives, mais connexes, et qui, au point où est arrivée l'humanité, ne peuvent être séparées. Faire de Fhistoire une science (l'histoire n'est que la société considérée dans le temps), c'est d'une part reconnaître que les phénomènes sociaux se suivent dans une succession qui n'est lii arbitraire ni fortuite, et d'autre part déterminer la loi de cette succession. Tant que ce résultat n'est pas obtenu, ou bien les faits, à l'état de simples matériaux, ne sont qu'un objet d'érudition, ou bien ils se prêtent à toutes les explications, quelque vagues qu'elles soient; et c'est là double condition dans laquelle l'histoire est encore aujourd'hui. Gréer une philosophie positive, c'est coordonner la totalité du savoir humain^ de manière à en tenir à la fois tous les fils, remédiant ainsi à la double insuffisance qui, dans l'état actuel, frappe d'une incapacité égale, mais inverse, la méthode positive et la méthode rivale.
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