Préface
Plusieurs années avant que j'eusse l'honneur de prendre comme chef la direction de la Bibliothèque Royale de Stockholm, mon attention avait été attirée par un manuscrit appartenant à cette bibliothèque et portant le titre suivant :
Av Nom de Dieu. Journal du Voyage du Pérou en Chine, et retour en France, repassant par te Pérou et Chily, dans le vaisseau le S1- Antoine, du port de 300 thonneaux, armé de UU canons, et i 50 hommes dEsquipage, et appartenant aux particuliers de France, commandé par Mr de Frondât.
Le voyage décrit dans le manuscrit avait commencé à Pisco, sur la côte du Pacifique de l'Amérique du Sud, le 22 mars 1708. De Pisco on s'était dirigé, à travers l'Océan, vers Canton, en Chine, d'où l'on refit la traversée en passant cette fois par la partie septentrionale de l'Océan Pacifique, en Californie. On longea ensuite la côte occidentale de l'Amérique jusqu'à la ville de Concepcion, au Chili, où la narration s'arrête à la date du 22 janvier 171 1. Le document ne nous renseigne point sur le voyage du navire de France au Pérou ni, comme le promet le titre, sur le retour des parages sud-américains en France.
Lorsque, poussé par mon très vif intérêt pour l'histoire de la géographie et des voyages d'exploration, je me mis à étudier ce manuscrit, je n'avais d'abord l'intention que d'y consacrer un court article de revue. Les recherches que je fis à cet effet dans la littérature imprimée de nos jours ne donnèrent pas un bien grand résultat : le capitaine Frondât et son voyage semblaient même entièrement oubliés dans leur patrie.
X PREFACE
J'eus plus desuccèsenm'adressantàla littérature du xvme siècle: les indications que j'en tirais suppléèrent d'abord aux lacunes de mon manuscrit : elles fournirent les principales dates pour la seconde partie du voyage et pour le retour en France du navire ; elles montrèrent en outre que cette expédition, loin d'avoir été négligée par les contemporains, avait joué un rôle dans les discussions relatives à un certain nombre de questions géographiques et cartographiques qui intéressaient vivement les savants du xvme siècle. Il ressortait enfin de ces indications que le voyage du navire le Saint- Antoine n'était point un fait isolé. Ce vaisseau était un des nombreux bâtiments qui, pendant les vingt premières années du xviii6 siècle, entretinrent la communication entre la France et les dépendances espagnoles des côtes du Pacifique. Certes, ces entreprises maritimes n'ont point enrichi la géographie de découvertes nouvelles de grande importance. Mais, à mesure que je pénétrais plus avant dans mon sujet, il devenait évident que le commerce français de la mer du Sud avait un autre intérêt, bien plus grand : je m'apercevais que ce commerce, aux points de vue économique, financier, voire politique, avait joué un rôle qui n'a pas encore été étudié et signalé et qui partant me paraît mériter d'être plus amplement élucidé.
Les notices éparses que je parvenais à réunir, donnaient cependant une image trop fragmentaire d'un sujet que je m'étais pris à embrasser d'un intérêt toujours grandissant. A moins de pouvoir compléter mes études par des recherches dans les archives françaises, j'estimais qu'il ne valait guère la peine de présenter les résultats de mon enquête, et j'avais presque abandonné l'idée d'une publication, lorsque, grâce à une subvention de l'Académie Suédoise des Sciences, j'eus l'occasion de passer une partie de l'été de 1896 à Paris. Le peu de temps que j'avais à ma disposition ne me permettait pas d'étendre mes recherches au-delà des documents gardés aux archives du Service hydrographique de la marine. Les journaux et les cartes que j'y trouvais m'ont fourni une riche contribution à l'histoire des voyages proprement dits ; me trouvant ainsi en possession de matériaux qui, au point de vue géographique, m'ont semblé assez satisfaisants, je n'hésilai plus à publier une étude. Mon ouvrage parut en 1900 en suédois, en un
PREFACE XI
volume intitulé : « De franska sjôfàrderna till Sôderhafvet i bôrjan qf ader tonde seklet » (Les navigations françaises à la mer du Sud au commencement du xvine siècle). Il fut publié par la Société Suédoise d'Anthropologie et de Géographie, et forma le tome XIII de sa revue Ymer.
La principale partie de cet ouvrage comprend la relation du voyage de Frondât au Pérou et du Pérou en Chine, son retour à travers la partie septentrionale de l'Océan Pacifique en Californie, son second séjour au Pérou et au Chili, et enfin son retour en France. En une série de digressions dans les domaines de la géographie et de la cartographie, j'ai exposé, comme une espèce de commentaire au récit du voyage, les connaissances qu'on possédait à cette époque des contrées visitées au cours de la navigation, ainsi que la façon dont s'était formée cette connaissance depuis les temps anciens, ce qui m'a semblé justifier la qualification d' « étude de géographie historique » que j'ai donnée à mon ouvrage. J'ai en outre rendu compte des autres voyages français à l'Océan Pacifique sur lesquels j'avais pu réunir des renseignements, et, autant que me le permettaient les sources dont je disposais, j'ai essayé de démontrer l'importance de ces expéditions et leurs résultais pour l'histoire économique et politique.
Mon ouvrage eut le bonheur de trouver un accueil fort bienveillant tant dans mon pays qu'à l'étranger : la Société de Géographie de Paris m'a fait l'honneur de nr attribuer le prix Jomard de l'année 1901. Cependant, presque tous les critiques ont exprimé le regret de voir mon étude publiée en suédois et l'espoir de la voir traduite en une autre langue qui la rendît plus accessible aux personnes qui s'y intéresseraient en dehors du pays de l'auteur. Je reçus aussi de façon privée des exhortations dans le même sens. Quelque plaisir que j'eusse eu à répondre à ces souhaits, il ne m'en paraissait pas moins évident qu'une simple traduction de mon livre aurait risqué de ne point satisfaire les exigences de la science moderne. Sous plusieurs rapports essentiels mon exposé était incomplet, et, en le présentant au grand public, j'aurais sans cloute encouru le reproche de n'avoir pas suffisamment mis à contribution le riche contenu des archives françaises. Mes autres occupations et les frais qu'aurait entraîné un séjour prolongé à
XII PREFACE
l'étranger semblaient d'abord m'interdire tout espoir de pouvoir entreprendre les études nécessaires ; mais, les difficultés économiques levées par l'intervention de quelques amis bienveillants, la question du temps fut résolue grâce à un congé assez long accordé par mon gouvernement. Je ne sais cependant si j'aurais osé profiter de l'occasion favorable qui se présentait, si j'avais pu prévoir l'étendue du travail où je m'engageais. Cinq mois de l'année iqo3 passés à Paris, coupés par quelques petits voyages à Saint-Malo et à Londres, se trouvèrent insuffisants pour explorer les sources abondantes des archives et des bibliothèques ; et malgré trois séjours ultérieurs assez longs à Paris, d'où j'ai rapporté des copies d'environ quatre mille documents, en entier ou en extraits, je ne me flatte point d'avoir épuisé tous les matériaux. J'ai surtout le regret de n'avoir pu étendre mes investigations aux archives d'Espagne. Les manuscrits espagnols du British Muséum à Londres que j'ai parcourus et la foule de documents espagnols trouvés à Paris dans les archives, particulièrement pour la période de 1701 à 1709, suppléeront, j'espère, à ce défaut, et empêcheront mon exposé de paraître fait d'un point de vue trop exclusivement français.
Le volume, longuement préparé, que je présente ici, mène l'histoire des relations de la France avec les côtes de l'Océan Pacifique jusqu'à l'année 17 13, c'est-à-dire à l'époque où la paix d'Utrecht sembla provoquer une interruption complète de ces rapports. Le voyage qui m'inspira l'idée de cet ouvrage n'est pas décrit ici : un volume suivant en rendra compte ainsi que des autres entreprises maritimes dont l'importance a également été d'ouvrir au commerce français avec l'Extrême-Orient une voie nouvelle à travers l'Océan Pacifique. A cet exposé se rattachera l'histoire du commerce français de la mer du Sud après la conclusion de la paix d'Utrecht : j'y montrerai comment, après un nouvel et bref épanouissement, ce commerce languit et finalement cessa.
Dans l'ouvrage présent ce ne sera plus le point de vue géographique-historique qui dominera. Ce qu'ici je me propose d'exposer, c'est l'importance pour le commerce français de ces navigations à la mer du Sud du commencement du xvm° siècle, et le rôle qu'elles jouèrent pour les finances tant de France que d'Espagne .
PREFACE XIII
Je rendrai compte des négociations interminables qu'elles provoquèrent entre les deux pays, et je chercherai à démontrer comment l'objet de ces négociations, le commerce français de la mer du Sud, en vint à être une question d'intérêt mondial grâce à son influence sur la guerre de la succession d'Espagne et la paix qui la termine. Si, sous ces rapports, on estimait que ma contribution à l'histoire de l'époque méritait quelque attention, j'aurais atteint mon but et je pourrais espérer que quelqu'un de mieux préparé que moi et plus capable de discerner sous cet amas écrasant de détails les motifs conducteurs, reprît le sujet et l'élucidât d une façon nette et complète.
Mon travail m'a fait contracter des dettes de gratitude que je ne pourrai jamais acquitter, à peine puis-je les énumérer. En premier lieu je me fais un devoir de témoigner ma gratitude pour l'accueil que j'ai toujours reçu en France. Si j'avais appréhendé que mon choix d'un sujet qui intéresse principalement l'histoire de France ne fût considéré comme un empiétement sur un domaine réservé aux recherches de la science française, ma crainte s'est dès le début montrée mal fondée. Loin d'opposer de la mauvaise volonté ni même de l'indifférence à l'étranger inconnu, les autorités comme les personnes privées ont toujours à mon égard fait preuve de la plus grande prévenance : les collections des bibliothèques et des archives ont été mises à mon entière disposition ; partout où j'ai demandé des renseignements et des conseils, on m'en a donné sans restrictions, et j'ai pu constater que la sympathie en laquelle la France de Louis XIY tenait ma patrie, lorsque, loin de la scène des événements que je retracerai, la Suède livra le combat qui clôt sa brève épopée, a survécu, reportée jusqu'au plus modeste de ses fils.
En adressant mes remerciements aux personnes privées, je tiens à nommer d'abord mon ami, M. Gabriel Marcel, conservateur adjoint à la Bibliothèque Nationale. C'est toujours à lui que j'ai eu recours pour des services et des conseils, c'est son amitié qui m'a réconforté lorsque le travail m'a paru accablant et que j'ai douté de mon pouvoir de le mener à bout : je puis dire, en vérité, que sans son encouragement mon livre n'aurait jamais été écrit.
XIV PREFACE
Ma gratitude va ensuite à M. Léon Vignols, de Rennes. Nous fîmes connaissance lorsque j'eus appris qu'il s'occupait du même sujet que moi et avait l'intention de publier un livre. Mais nous ne sommes pas devenus concurrents : M. Vignols, qui avait renoncé à son projet, mit à ma disposition toutes ses collections avec une libéralité qui dans ces conditions n'a guère d'analogue. Grâce à ses copies des archives de Bretagne, je n'ai pas eu à trop regretter que la brièveté du temps m'ait empêché de faire plus ample connaissance avec ces archives.
Parmi ceux qui se sont intéressés à mon travail, je tiens à citer M. Gabriel Monod, de l'Institut, et M. E.-T. Hamy, de l'Institut, qui, tous les deux, m'ont procuré l'occasion inestimable de publier dans des revues scientifiques les prémices de mes recherches. M. Henri Froidevaux, l'éminent connaisseur de l'histoire coloniale de la France, a bien voulu prendre la peine de parcourir une grande partie de mon travail et porter un jugement que personne n'était plus compétent pour formuler. Le même service m'a été rendu par M. Philippe Sagnac, professeur à l'Université de Lille, dont j'apprécie à juste titre les travaux sur l'histoire économique de France et qui m'a fourni dans ces travaux tant d'indications précieuses. M. Charles de La Roncière, bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale, m'a non seulement guidé dans le département des manuscrits de cette bibliothèque, mais secouru d'une foule de renseignements puisés dans la riche expérience qu'il a acquise comme historien de la marine française.
Je voudrais encore remercier les employés des bibliothèques et des archives dont parfois pendant des mois j'ai journellement requis les services. Je tiens à nommer tout particulièrement MM. les archivistes aux Archives Nationales Léon Gauthier, Léon Le Grand, Jules Viard et Lucien Broche, actuellement archiviste de l'Aisne ; aux Archives du Ministère des affaires étrangères, M. Louis Farges, qui m'a témoigné une amabilité toute spéciale, et M. Georges Espinasse ; aux Archives du Ministère des Colonies, M. Tantet ; au Service hydrographique de la marine, M. Buteux ; aux Archives du Porlde Saint-Servan, M. Rognon de Mestadier, administrateur de la marine de cette ville.
Parmi mes compatriotes, j'ai aussi trouvé de l'intérêt pour mon
PREFACE XV
travail et des encouragements. Mes remerciements s'adressent en premier lieu à trois personnes qui ne sont plus : d'abord à mon maître et ami regretté Adolf Nordenskiôld, également célèbre par ses expéditions arctiques et par ses travaux excellents sur l'histoire de la géographie, ouvrages pour lesquels j'ai eu l'honneur d'être son collaborateur ; à M. Cari von Friesen, ministre de l'instruction publique, qui, en me communiquant l'avis de ma nomination comme chef à la Bibliothèque Royale, m'avertit par la même occasion de la prolongation du congé qui me permit d'exécuter en i go3 les principaux travaux préparatoires de cet ouvrage ; à M. Henrik Akerman, qui, comme envoyé de Suède à Paris, non seulement me procura l'accès des collections françaises, mais y fît même personnellement des recherches pour mon compte.
Le gouvernement de mon pays a droit à ma reconnaissance pour une subvention qui m'a défrayé d'une partie des dépenses de la publication de cet ouvrage. Envers les personnes privées dont les libéralités ont rendu possibles mes recherches, ma gratitude n'est pas moins vive, bien qu'il ne me soit point permis de les nommer. Je ne crois cependant pas être indiscret en inscrivant ici le nom de deux personnes dont les démarches m'ont valu ces subventions privées : mes amis le professeur A. -G. Nathorst et M. Axel Lagrelius, directeur du Service lithographique de l'État-Major. M. Lagrelius m'a fourni les illustrations qui ornent mon ouvrage, et m'a en outre rendu des services si grands que j'ai tout lieu de le compter aussi au nombre de ceux dont l'aide seule m'a mis en état d'exécuter mon travail.
Je déplore de ne pas être assez maître de la langue française pour pouvoir moi-même présenter mon ouvrage sous sa forme présente. Mais j'ai eu l'heureuse chance de rencontrer en ma compatriote Mademoiselle Thekla Hammar une collaboratrice qui possède à fond la langue française. Je ne saurais la remercier assez de l'intérêt que pendant notre travail commun elle a montré pour sa tâche, de l'intelligence avec laquelle elle s'est mise au courant d'un sujet qui au commencement lui était complètement étranger, et de la façon habile dont elle a su exprimer ma pensée. Par son intermédiaire j'ai pu, dans les cas où la transposition en français présentait des difficultés, compter sur les conseils de MM. André
XVI PREFACE
Bellessort et Lucien Maury, écrivains distingués, dont les conseils ont été d'autant plus précieux que de longs séjours dans ma patrie leur ont rendu familières la langue et la littérature suédoises. Enfin M. Camille Maury s'est chargé de la correction de mes épreuves, en leur donnant une retouche finale. S'il n'en est pas moins visible que ce travail n'est point sorti d'une plume française, les défauts ne sont pas imputables aux personnes qui m'ont aidé : il faut les mettre au compte de l'auteur qui a répugné à voir sa pensée revêtir une forme trop différente de celle qu'il lui avait donnée dans sa propre langue.
Il me reste encore à remercier mon éditeur, M. Honoré Champion, de l'amabilité qu'il m'a témoignée à tous les égards.
E. W. DAHLGREN.
Stockholm, leT Décembre 1908.
Livre Premier Causes Générales Du Développement
DU
COMMERCE FRANÇAIS DANS LA MER DU SUD
A
LE MILIEU. LES PRÉCURSEURS
La Casa de la Contratacion.
Chapitre Premier
Introduction. — Les lois des Indes. — L'administration des colonies espagnoles. — Le Conseil des Indes. — Les vice -rois et leurs subordonnes. — Les communications entre l'Espagne et l'Amérique. — La Casa de la Contratacion. — Le Consulat de Se ville. — La navigation des Indes. — Les flottes et les galions. — La foire de Portobcllo. — Avisos, Azogucs et Navios de registre. — Revenu que les rois d'Espagne ont tiré des Indes. — Les impôts. — L'or et l'argent; le quinto. — Quantité de métaux précieux produite dans l'Amérique espagnole.
Sur la pierre tombale de la cathédrale de Séville qui couvre les restes de Ferdinand, fils de Christophe Colomb, on lit cette célèbre inscription :
A Castilla y a Léon Nucvo mundo diô Colon.
Le cadeau d'un nouveau monde, sanctionné par un jugement papal, n'avait guère, du vivant du grand explorateur, rapporté autre chose que de vagues espérances à la double couronne d'Espagne, nouvellement réunie sur la tête de leurs Majestés Catholiques. Colomb avait fait miroiter de l'or devant les imaginations pour soutenir le courage de ses compagnons et pour exciter ses protecteurs à de nouvelles mises à ce jeu de hasard auquel il les avait engagés ; l'or, avec la vive imagination du méridional, il croyait le trouver dans chaque pierre de cette terre nouvelle que foulait son pied. Mais le métal précieux tardait à apparaître. Quelques lamelles d'or, portées comme ornements par les indigènes sauvages, des grains d'or péniblement extraits des sables, tel fut le maigre butin des premiers conquistadores, et encore ces pauvres sources tarirent-elles bientôt : en peu d'années les îles et les côtes des Indes Occidentales furent pour l'Espagne une possession presque sans valeur.
Cependant la soif de l'or poussa les aventuriers espagnols toujours plus avant, vers des buts inconnus. Leurs espérances les plus hardies semblent s'être réalisées, après que Cortez au Mexique et Pizarro au Pérou furent entrés en rapports avec des tribus de haute culture qui savaient apprécier et, bien qu'avec des méthodes imparfaites, utiliser les richesses que possédaient ces pays. Le trésor de Montczinna. la rançon qu'on extorqua d'Atahualpa, roi des Incas, le butin gagné à la prise de Cuzco, capitale du Pérou, voilà les premières sommes de quelque importance qui d'Amérique furent expédiées en Europe. Encore plus grand fui le bénéfice après que les Espagnols eux-mêmes eurent commencé d'exploiler les mines du Mexique et du Pérou. La découverte de Potosi (i545) ouvrit à l'Espagne la plus riche des mines d'argent du monde.
Le don d'un monde nouveau fait par le premier explorateur étaitdevcnu une réalité : les royaumes de Castille et de Léon étaient entrés en possession d'un bien qui provoquait la jalousie de toutes les autres nations.
A mesure que grandissait la valeur des nouvelles colonies, la nécessité se fît pressante de régler leurs rapports avec la métropole, d'assurer leur défense et enfin de leur donner un gouvernement. Une administration fut établie pour les possessions espagnoles, plus complète et en ses détails plus logiquemenl étudiée, qu'aucun autre système de ce genre appliqué par les
INTRODUCTION O
nations européennes à cette première période de leur expansion coloniale.
Le principe directeur de ce système fut d'assurer à l'Espagne seule tout le profit des colonies, ou plutôt à la Gastille et au Léon, car, dit la reine Isabelle la Catholique en son testament, « les îles et la terre ferme de la mer Océan furent découvertes et conquises aux frais de mes dits royaumes et par les habitants d'iceux. n
On a souvent cité la politique coloniale de l'Espagne comme un exemple repoussant de particularisme national, d'exclusivisme étroit et d'inflexible prohibitisme. Si nous en considérons les résultats, ces reproches sont sans contredit justifiés, mais l'équité demande qu'on reconnaisse que les autres nations colonisatrices se sont également efforcées, avec non moins de jalousie, de sauvegarder et d'enclore leurs possessions transmarines au moyen de frontières infranchissables. Le système espagnol, dans sa forme définitive, fut de son temps bien plutôt regardé avec admiration, et s'il ne fut pas plus généralement imité, c'est un fait qu'il ne faut guère attribuer à l'intelligence des imperfections de ce système.
Celles-ci provenaient essentiellement de la méthode de centralisation qu'on voulait réaliser : on entendait gouverner les dépendances éloignées de la même façon que les provinces espagnoles, et on ne laissait point de marge à l'autonomie des colonies et à l'activité spontanée des colons. Mais la cause principale de la déchéance du système était que toute cette construction si grande et si compliquée qu'on avait travaillé à élever, n'était point proportionnée aux forces économiques du peuple espagnol ni à la puissance politique de la monarchie. Dans la concurrence pacifique, l'Espagne tirait la courte paille, et lorsque, dans la lutte autour des droits litigieux, on faisait appel aux armes, elle se voyait forcée de se soumettre aux exigences d'ennemis victorieux.
A peine le bruit de la nouvelle découverte se fut-il répandu en Europe, que des rivaux firent leur apparition sur cette scène que l'Espagne avait pensé se réserver. Dès avant la fin du xv° siècle, des navires anglais, français et portugais traversèrent secrètement
6 RÉGLEMENTATION DU COMMERCE DES INDES
l'Atlantique pour prendre leur part des trésors du Nouveau Monde (i). La rivalité des nations européennes autour de ces trésors joue dans l'histoire des siècles suivants un rôle toujours plus actif. Nous n'avons pas ici à suivre ce développement dans sa répercussion sur les événements mondiaux, sur la guerre et la paix et, surtout, sur l'expansion coloniale. Ce n'est qu une phase de cette lutte que nous voulons présenter en décrivant le commerce français de la mer du Sud. Nous rappellerons dès maintenant qu'il ne s'agissait pas d'une lutte armée, lorsque la France se présentait comme la première concurrente, mais qu'à celte époque l'Espagne et la France étaient unies en une alliance des plus intimes. Il n'en existait pas moins entre elles une grave opposition d'intérêts.
Avant de commencer à traiter notre véritable sujet, nous étudierons rapidement quels étaient ces intérêts. Il nous faudra à cette fin exposer la façon dont était organisé le commerce de l'Espagne avec l'Amérique et les voies que suivait ce commerce, les influences perturbatrices qui, vers la fin du xvn" siècle, menaçaient de renverser celte organisation el, enfin, les circonstances qui engagèrent la Fiance à y intervenir.
Depuis l'époque de Ferdinand et d'Isabelle, les rois d'Espagne n'avaient cessé de prodiguer des lois et des règlements relatifs à l'administration des colonies américaines. Ces dispositions se complétaient et se modifiaient, répétaient et ratifiaient parfois des prescriptions antérieures, ou encore les abrogeaient complètement ; si bien que peu à peu l'ensemble des lois en vint à former un immense chaos, où l'on ne pouvait se retrouver qu'avec une peine extrême (2). Aussi la nécessité d'une codification s'élait-clle imposée de bonne heure ; après de longs travaux préparatoires, cette codification fut enfin achevée en 1680.
(1) Voir : Henry Barrisse, The Discovery of North America, Paris et Londres, 189a, p. ia5-i3i.
(2) Diego Barros Arana, Historio jeneral de Chile, t. V, Santiago, i885, p. 3^3 .
LE CONSEIL DES INDES 7
C'est la célèbre Recopilaciôn de las leyes de Indlas, ratifiée par le roi Charles II, le 18 mai de cette année, et imprimée l'année suivante (1681).
Le principe fondamental sur lequel se basaient ces lois, c'est que le roi d'Espagne et non la nation espagnole, était l'unique et absolu propriétaire de toute l'Amérique, de son sol et de ses habitants, de ses mines et de ses mers, en vertu de la donation que le pape Alexandre YI en avait faite aux rois catholiques et à leurs successeurs (i).
Le roi exerçait son droit de décision dans le Conseil d'État, el Despacho, mais préalablement il demandait l'avis de quantité de Conseils, dont le principal, pour les affaires purement espagnoles et pour les questions de la monarchie en général, était le Conseil de Castille. Une fonction analogue pour toutes les affaires qui concernaient l'Amérique incombait au Conseil des Indes (el Consejo real y supremo de las Indlas). Tout d'abord, les Conseils ne possédaient qu'une compétence consultative, mais le développement historique avait augmenté leur pouvoir ; le roi n'était plus absolu que de nom : « le Conseil d'État n'était qu'une ombre » ; toutes les questions se décidaient en réalité dans les Conseils consultatifs, 0 où elles se traitaient par écrit et avec une sage lenteur (2) », — forme de gouvernement dont les conséquences étaient particulièrement graves pour les colonies éloignées, dont les affaires, jusque dans les plus infîmes détails, devaient attendre la décision de la métropole.
Le Conseil des Indes, d'abord établi en ibi[\, avait reçu son organisation définitive en ib[\i. Il se composait d'un président et de huit conseillers lettrés, dont le nombre augmenta par la suite, et d'une foule de fonctionnaires supérieurs et inférieurs ; parmi ceux-ci étaient deux secrétaires, un pour chacune des deux
(1) Barros Arana, ibid., p. 345.
(2) G. Desdcviscs du Dézert, L'Espagne de l'ancien régime. Les Institutions, Paris, 1899, p. 5g. Ce que cet auteur dit sur le Conseil des Indes (ibid., p. 95-102) n'est applicable que partiellement à l'époque dont nous nous occupons, car il étudie principalement L'état des choses tel qu'il se présente à la fin du xviii" siècle, lorsque les réformes tentées par les rois de la maison de Bourbon avaient, sur bien des points, transformé l'administration espagnole. L'abbé de Vayrac dans son exposé du Conseil des Indes (Etui présent de l'Espagne, t. III, Paris, 1718, p. 335-35a) ne traite guère que la partie formelle de son organisation et de ses fonctions.
8 RÉGLEMENTATION DU COMMERCE DES INDES
grandes vice-royautés en lesquelles était partagée l'Amérique espagnole. La compétence du Conseil s'étendait à toutes les branches du gouvernement, aux affaires ecclésiastiques, civiles et militaires. Il fonctionnait aussi comme tribunal de dernier ressort, examinait toutes les lois avant qu'elles fussent soumises au roi, publiait les résolutions royales et en surveillait l'exécution. Tous les hauts fonctionnaires des colonies et une grande partie des fonctionnaires subalternes étaient nommés sur la proposition du Conseil, et celui-ci correspondait directement, non seulement avec les vice-rois, mais avec tous les fonctionnaires subordonnés, voire avec des personnes privées.
Certes, il est dit que la conversion des Indiens devait être le principal souci du Conseil (i), mais, comme il était également dit que la condition nécessaire pour la propagation de l'évangile et pour l'exaltation de la sainte foi catholique était le maintien de communications réglées avec la métropole, le Conseil devait s'employer de toutes les manières à entretenir ces rapports, qui, en outre, assureraient de grands profits, tant au commerce des particuliers, qu'aux finances du roi (2).
Cette addition indique déjà que le but principal que devait poursuivre l'administration coloniale était le développement des intérêts économiques, et cela se trouve confirmé dans le reste du contenu des lois des Indes. Comme nous nous bornerons entièrement à ces intérêts, nous signalerons seulement que l'activité si diverse du Conseil des Indes embrassait le commerce et la navigation, les monnaies et la levée des impôts, et enfin, lâche d'une importance considérable, l'exploitation des mines et l'utilisation de leurs produits.
L'autorité locale des colonies était exercée en dernier ressort par les deux vice-rois, dont l'un, résidant à Mexico, avait sous sa domination la Nouvelle Espagne, le Guatemala, la Nouvellc- Galicic, les îles des Indes Occidentales et les Philippines ; l'autre, siégeant à Lima, gouvernait le Pérou, le Chili, la Ïierra-Firinc, la Nouvelle-Grenade et le territoire de La Plata, c'est-à-dire tout le continent sud-américain, à l'exception du Brésil portugais et de la
(1) Recopilaciôn, lib. II, tit. 2, ley VIII (a) Ibid., ley XXVIII.
LES VICE-ROIS 9
Guyane, où les Hollandais, les Français et les Anglais avaient de bonne heure fondé des colonies (i).
Les vice-rois avaient, d'après la teneur des lois, l'autorité la plus vaste, embrassant toutes les branches de l'administration des colonies, mais en réalite leur situation était analogue à celle du monarque, qui n'était que nominalement absolu. Ce fait provenait du système d'espionnage jaloux dont ils étaient l'objet de la part du gouvernement central. À leurs côtés on avait placé une audiencia royale, espèce de tribunal, mais dont les membres, outre leur qualité de juges, avaient celle de conseillers des vice-rois dans les questions politiques et administratives, et qui, grâce à leur droit de correspondre directement avec le Conseil des h ides, exerçaient une influence considérable. Presque indépendants des vice-rois, certains domaines étaient administrés par des capitaines-généraux ; ceux-ci tenaient leurs mandats directement des autorités de la métropole et correspondaient axec elles. Défense expresse était même faite au vice-roi de Lima de s'ingérer dans l'activité de son subordonné, le capitaine-général du Chili, à moins toutefois qu'il ne s'agît de questions de la dernière importance (2). Comme d'autre part la brièveté de leurs fonctions — six ans au plus — diminuait leur autorité, on peut dire des plus indépendants d'entre eux qu'ils régnaient plutôt en dépit qu'en vertu des lois, et que leur activité, en bien comme en mal, résultait de l'impossibilité pour la lointaine métropole de régler et de contrôler leurs actes.
Des vice-rois dépendaient les capitaines-généraux qui, dans les grandes provinces, étaient aussi présidents, chacun de son audiencia ; l'administration inférieure était exercée par des gobernadores, corregidores et alcaldes majores, dont les fonctions dans les districts ou les villes qui leur étaient confiés étaient en principe fixées d'après le même modèle que celles des vice-rois. Les assesseurs de l'audicncia, appelés oidores, avaient, outre d'autres charges, celle de visiter tous les trois ans le district qui relevait de leur audiencia, afin de se rendre compte de l'état et
(1) Ce n'est qu'au \\mc siècle que cet immense territoire fut divisé par l'établissement de vice-royautés indépendantes à Santa Fé de Bogota (1739) et à Buenos-Aires
(2) Recopilaciôn, lib. III, tit. 3, le\ XXX.
IO REGLEMENTATION DU COMMERCE DES INDES
des besoins de la population et de contrôler l'activité des fonctionnaires (i). En outre, avec l'assentiment du roi, des inspections extraordinaires pouvaient être ordonnées tant par le Conseil des Indes que par les audiencias (2). Les jueces visitadores, envoyés à cet effet, avaient une très vaste autorité. Il n'est pas jusqu-'aux vice-rois eux-mêmes qui ne fussent soumis à leur enquête.
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