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Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle

Germain Bapst · 1909 · Scanned text

149,906 words · about 10 h 30 min to read

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Author
Germain Bapst
Language
French
Published
1909
Length
149,906 words · about 10 h 30 min
Sections
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Contents (13)

Continue:

Preface

Je dois une partie des renseignements et des pièces inédites publiés dans ce volume à la bienveillance de Mme la comtesse Délia Rocca, veuve du général Délia Rocca, chef d'état-major du roi Victor-Emmanuel en 1859, qui demeura l'ami des maréchaux Canrobert et Mac-Mahon jusqu'à son dernier jour; j'en dois aussi beaucoup à M. Chiala, sénateur du royaume d'Italie, l'un des premiers historiens de ce pays, qui combattit dans les rangs de l'armée sarde en 1859, et à M. Roberti, professeur à l'Académie de guerre de Turin. MM. Louis Thouvenel, de Courville, Gauthier-Villars et Amiot ont bien voulu aussi me communiquer de nombreuses pièces dont je les remercie vivement.

Quant aux acteurs encore en vie des événements racontés dans ce volume, je crois les avoir vus pour la plupart et les avoir interrogés. Presque tous, diplomates ou militaires, sont devenus généraux d'armée ou commandants de corps, amiraux ou ambassadeurs, et quelques-uns ministres. Ils m'ont donné le plus précieux concours, tant par la cornmunication de papiers que par des renseignements oraux; tous ils m'ont demandé de ne pas les nommer : je respecte leur désir; mais je veux que s ils ouvrent ce volume ils sachent combien je leur suis reconnaissant, et je veux aussi que le lecteur n'ignore pas que la plus grande partie de l'intérêt des lignes qui suivent leur est dû.

Paris, il mai 1904.

CHAPITRE PREMIER AMBASSADE EN SUÈDE ET EN DANEMARK LA FIANCÉE DE NAPOLÉON Ier

Attentat Bellemare. — La nouvelle de la prise de Malakoff. — Li paix ou la guerre — Dans la Baltique. — Dîner au Refonn-Club> — Amiral original. — La Suède. — Le roi Charles XV. — Les généraux Raragnay-d'Hillierset Niel à Stockholm. — Le roi Oscar. — Prise de Bomarsund. — Le coup de griffe à l'ours. — Négociations. — Le comte et la comtesse Bark. — Enthousiasme de la Suède à la nouvelle de nos succès. — ■ L'amiral Virgin à Paris. — Le général Canrobert est envoyé en Suède. — Sa conversation avec l'Empereur. — Tentatives d'alliance avec l'Espagne. — Voyage du général Canrobert à travers l'Allemagne. — Bernadotte. — Le Camarade de lit. — Mort au tyran. — Stockholm. — Le Palais-Royal, pages et trabans. — Le Roi et ses fils les rois Charles XV et Oscar II. — La reine Joséphine. — La fiancée de Napoléon. — Le général Canrobert lui fait une longue visite. — Ses toilettes. — Ses souvenirs, ses fantaisies. — Le portrait de Kléber. — Les poires de son jardin. — Son souvenir de Napoléon. — Ses fiançailles, ses lettres. — Son physique, son mariage. — Son salon. — Les amis de ses nièces. — Le Calife de Bagdad. — Elle devient reine de Suède. — Son désespoir de quitter Paris. — Sa vie à Stockholm, — Ses originalités et ses regrets de Paris. — Sa mort. — Le général Canrobert grand-croix de l'ordre des Séraphins. — Le Saini-Denis des rois de Suède. — Le costume de Charles XII. — Traité avec la Suède. — Plan de campagne contre la Russie. — Le général voyage à travers la Suède et le Danemark.

ni. 1

CANROBERT.

— Il arrive à Copenhague. — Le roi Frédéric VII. — Le roi Cambrinus on le dieu Thor. — Le futur Christian IX et les futures impératrice Dagmar et reine Alexandra — Emma Rasmussen. — Consommation de mouchoirs. — Crocodiles empaillés. — Le général Canrobert prend congé de Frédéric Vil et se rend à bord du vaisseau amiral français à Kiel. — L'amiral Penaud. — Une voie d'eau. — L'amiral anglais Saunders-Dundas. — Conseil tenu par l'amiral et le général Canrobert. — Les premières torpilles. — M. Nobel, leur inventeur, et son fils, le créateur des prix en faveur de la paix. — Eclatement de torpilles au nez des amiraux anglais. — Kalmouks et Samoyèdes. — Retour du général Canrobert à Paris. — Il rend compte de sa mission à l'Empereur, qui lui parle de l'invention des canons rayés. — Préparatifs gigantesques. — Victor-Emmanuel à Paris. — Mort de M. Mole.

Le soir même de la prise de Malakoff, des bruits de victoire couraient à Paris. On interprétait favorablement les dernières dépêches venues de Grimée, particulièrement celle où le prince Gortschakoff déclarait être accablé sous un bombardement infernal, et l'on supposait qu'elle avait été écrite pour préparer l'opinion à la chute de Sébastopol. La Rente montait subitement à la petite Bourse, et sur les boulevards chacun s'abordait joyeux, affirmant, sans rien savoir de précis, qu'on avait reçu de bonnes nouvelles. Aux Tuileries, la Cour se préparait à se rendre au Théâtre-Italien, où la Ristori devait jouer Marie Stuart, de Schiller. La première voiture des dames de l'Impératrice s'arrêtait sous la vérandah du théâtre quand un individu bien mis s'avança contre la portière du landau qu'ouvrait le valet de pied Ghapuis et tira deux coups de pistolet à travers la glace, visant la personne assise à droite et au fond. Tout le monde se précipita pour arrêter le meurtrier que les agents emmenèrent, tandis que d'autres personnes faisaient descendre la princesse

LA PRISE DE SEBASTOPOL. 3

d'Essling et la comtesse de Lezay-Marnésia qui n'avaient point été atteintes.

L'assassin était un clerc d'huissier du nom de Bellemare, déjà condamné pour escroquerie, que l'Empereur avait gracié peu de temps auparavant. Gomme il avait tiré sur la voiture qui précédait celle de l'Empereur, le bruit de l'attentat parcourut vite la capitale et les souverains furent accueillis quelques instants après, à leur entrée au théâtre, avec un enthousiasme profond.

Le lendemain, l'on reçut la première dépêche du général Pélissier, datée du Mamelon-Vert (redoute Brancion), sept heures du soir; elle fut publiée au Moniteur le surlendemain, 10 septembre, et affichée partout. Dans ce premier télégramme, le général parlait de la prise de Malakoff, mais n'annonçait pas encore l'abandon de Sébastopol par les Russes. Lorsque le même jour, mais assez tard dans la soirée, arriva la seconde dépêche confirmant l'immensité du succès, et que le canon des Invalides fit connaître, le 1 1 septembre, au monde entier, la destruction de Sébastopol, l'allégresse fut à son comble. On chanta un Te Deum solennel à Notre-Dame et le soir, à l'Opéra- Gomique, on représenta une actualité d'Adolphe Adam et Michel Garré, sorte d'apothéose dans laquelle un Anglais, un Turc, un Piémontais et un Français, tenant chacun un drapeau, entonnaient le refrain suivant :

Sébastopol est à nous !

Grande journée à jamais féconde, Tu fais notre orgueil, fais la paix du monde !

D'un autre côté arrivèrent sous des formes diverses les félicitations des cours étrangères. A Berlin, M. de

U CANRORERÏ.

Manteuffel vint complimenter M. le marquis de Moustiers, notre ambassadeur, mais s'abstint de toute démarche auprès de lord Lofftus, l'ambassadeur anglais. A Paris, l'ambassadeur d'Autriche, M. Hùbner. fit attendre quelques jours ses compliments, et à Vienne le comte Buol, ministre des affaires étrangères, en les envoyant à M. de Bourquenay le pria de ne pas parler de la démarche courtoise, mais sans caractère officiel, qu'il faisait personnellement.

Cependant, la prise de Sébastopol avait produit un effet énorme et dans toute l'Europe l'on n'attendait plus que la paix. Depuis le comte Buoljusqu'au ministre du plus petit principicule de la Confédération germanique, tous les hommes d'État d'Allemagne se croyaient appelés au rôle de médiateur et le comte Buol s'écriait, à l'arrivée de la dépêche : « Nous avons les principautés danubiennes dans notre poche. »

, L'Empereur ne marchanda pas ses félicitations à l'armée. Il envoya au général Pélissier cette dépêche : « Honneur à tous, honneur à votre brave armée » , et il le nomma maréchal de France. Quant à Canrobert, il aurait refusé, s'il faut en croire l'Indépendance belge, de recevoir le bâton de maréchal en même temps que le vainqueur de Sébastopol. Il jugeait que, malgré toute sa popularité et ses services, il n'eût pas été à son avantage d'être nommé le même jour que son successeur auquel il avait passé la main pour accomplir l'œuvre qu'il n'avait fait que préparer.

Cependant la prise de Sébastopol n'avait pas suspendu les hostilités et, quoiqu'on parlât beaucoup de paix, les divers adversaires en présence, sauf les Français, n'étaient pas encore disposés à la conclure. Les

SIR CHARLES NAPIER. 5

Anglais en effet ne voulaient pas rester sur l'insuccès de l'assaut du Redan; les Piémontais désiraient tenir un morceau qu'ils n'avaient point encore ; et quant à l'empereur Alexandre, on lui prêtait ce mot : « Qu'il ne reste pas une tuile des toits de Saint-Pétersbourg plutôt que perdre un pied de terrain en Grimée.

Mais ce n'était pas tout que de continuer la guerre ; la Grimée paraissant être un champ d'activité épuisé, il fallait trouver un endroit où l'on pourrait porter de nouveaux coups à la presque invulnérable Russie.

Soulever la Pologne? Napoléon III y avait songé, mais l'Angleterre s'y était opposée; alors était venue l'idée d'une attaque sur Gronstadt et sur Saint-Pétersbourg que l'on organiserait pour le printemps, si d'ici là la paix n'était pas conclue.

Déjà au commencement des hostilités, en 1854, avant le débarquement en Grimée, une flotte anglaise, la plus considérable qui fût encore partie des ports de la Grande-Bretagne, avait été envoyée pour détruire Gronstadt. Elle était commandée par le plus populaire des amiraux anglais, l'amiral sir Charles Napier, le type accompli du loup de mer, bon enfant, gros, rouge de figure, jurant, sacrant et buvant sec. Avant de partir, dans un dîner opulent qu'on lui offrait au Reform club, il avait, au dessert, entre deux coupes de Champagne, déclaré, au milieu du plus vif enthousiasme, qu' « avant deux mois il serait au ciel ou à Gronstadt » .

C'était, au demeurant, un singulier personnage que sir Charles Napier : lorsque les généraux français virent arriver à bord de la Reine Hortense un gros petit bonhomme, au ventre rebondi, planté sur de toutes petites jambes, vêtu, comme un marchand anglais au temps de la Révolution, d'un habit trop étroit, coiffé d'un chapeau à haute forme aux poils brossés à rebours et enrubanné d'un large galon d'or à la façon d'un valet de pied de grande maison, ils eurent peine à reconnaître en ce personnage un peu ridicule l'amiral que l'opinion publique anglaise considérait comme le premier marin du monde.

Sa conversation les surprit encore davantage; toutes ses idées ne semblaient avoir que deux mobiles : « Que dirait le Times? » ou : « Combien ça coûterait-il de guinées? » Un jour, comme le colonel Jourjon lui parlait d'une attaque de vive force : « Mais (ici, une foule de jurons) c'est trois millions que j'ai sous les pieds, et vous voulez que je les risque? — J'estime ma peau beaucoup plus, répondit le colonel, et cependant je l'expose sans discuter. »

Dès la première reconnaissance l'amiral Napier avait constaté que Gronstadt, défendu par des bas-fonds, était hors de portée du canon des gros navires de la flotte, et il avait dû s'en tenir au blocus des côtes de la Baltique et du golfe de Finlande; ce qui, malgré toutes ses précautions, avait soulevé la colère du Times et des autres journaux anglais contre lui.

Lorsque l'escadre française de la mer du Nord, sous les ordres de l'amiral Parseval-Deschênes, vint le rejoindre ses croisières sillonnaient les parages de la Suède.

Les deux amiraux, après un nouvel examen en commun, se convainquirent que l'attaque des îles d'Aland défendue par la forteresse de Bomarsund, était la seule opération susceptible de succès ; aussi les gouvernements alliés les autorisèrent-ils à la tenter.

SYMPATHIES SUÉDOISES. 7

On allait manœuvrer dans les eaux suédoises et chercher à s'emparer d'un archipel qui, naguère avec la Finlande, avait fait partie de la Suède et qui, maintenant, entre les mains des Russes demeurait une menace perpétuelle aux portes de Stockholm.

A peine ce projet d'expédition fut-il connu qu'un mouvement violent se manifesta en Suède.

La presse et l'opposition parlementaire témoignèrent bruyamment leur sympathie aux alliés. Le prince royal — qui régna depuis sous le nom de Charles XV — se signalait entre tous par l'ardeur de ses sentiments : non content d'exprimer des vœux qu'il formait pour le succès de nos armes, il chargeait un certain M. Blanchard de faire secrètement des avances au gouvernement français.

« La masse de la nation Scandinave, disait M. Blanchard, voit dans les circonstances présentes une occasion unique de s'affranchir du joug moscovite et de recouvrer les provinces que la Russie lui a ravies. Ce sentiment a pénétré dans le cœur du roi Oscar, mais la réflexion modère les désirs de Sa Majesté Suédoise qui calcule ses ressources et pèse les conséquences d'une rupture avec son puissant voisin. Le Roi se préoccupe aussi des avantages dont les alliés rémunéreraient son concours. La Suède peut facilement fournir un contingent de soixante mille hommes, mais elle est plus riche en fer qu'en or, et l'entretien d'une armée sur le pied de guerre exigerait un subside d'un million par mois; en outre, le gouvernement suédois désirerait la promesse de la récupération de la Finlande dont la possession à l'avenir lui serait garantie par l'Angleterre et la France. Enfin elle voudrait avoir l'engagement que les négociations relatives à la paix ne s'ouvriraient pas sans qu'elle y participât, quels qu'aient été les résultats de la guerre. »

Ces ouvertures ne déplaisaient point à Napoléon III, et M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, donnait au général Baraguay-d'Hilliers, commandant de l'expédition delà Baltique, les instructions suivantes :

a L'Empereur est disposé à s'allier à la cour de Stockholm, et si le moment des négociations en règle n'est pas encore venu, il vous autorise à stimuler le roi Oscar. Vous lui direz que le corps que vous commandez n'est que l'avant-garde d'une armée plus considérable ; vous rappellerez que les îles d'Aland n'ont été que depuis peu d'années seulement distraites de la Suède et que l'Empereur désire, aussitôt qu'elles seront prises, les remettre entre les mains de ses anciens propriétaires. Vous pourrez ajouter que la coopération de la flotte suédoise, grâce à ses nombreux navires sans cale, nous permettrait de retirer de la campagne des fruits que nous lui offririons volontiers. Vous parlerez, général, sur le ton de la franchise militaire; vous présenterez ces communications comme l'écho de vos entretiens personnels avec l'Empereur et vous les graduerez suivant la bienveillance des dispositions que vous rencontrerez. »

Muni de ces instructions, le général Baraguay-d'Hilliers se rendit directement à Stockholm, en compagnie du général Niel, et demanda à être reçu par le Roi.

A l'heure convenue, les deux généraux arrivaient au château royal. Tout d'abord le Roi prit la parole :

- — Je veux m'exprimer avec une entière franchise,

LE ROI OSCAR. 9

dit-il : ce n'est pas moi qui ai cherché à entrer dans votre alliance; on m'en a fait la proposition et je ne puis l'accepter avant d'être certain que l'Allemagne marchera avec vous. Je n'obtiendrai le concours des États de mes deux royaumes qu'en leur présentant la guerre comme une coopération à une coalition européenne constituée avec le but déterminé de refouler la Russie et de la mettre dans l'impossibilité de recommencer à écraser ses voisins du Nord. Tant que les Russes conserveront Saint-Pétersbourg, il leur sera facile, dès que vous ne serez plus là, de fondre sur la Finlande... Je puis mettre en campagne soixante mille hommes. Il me faut deux mois pour les réunir et l'aide des marines alliées pour les transporter en Finlande. J'ai demandé un subside de dix millions, j'aurai besoin en outre de plusieurs autres millions. Dans le cas d'une coalition européenne, mais dans ce cas seulement, la Suède fournissant soixante mille hommes et la France autant, nous porterions nos efforts contre Saint-Pétersbourg. Si je demande autant de forces, c'est que la Russie est capable de nous opposer cent cinquante mille hommes de ses meilleures troupes. Certainement la Suède aurait un rôle important à jouer; mais comme elle est plus rapprochée de Saint- Pétersbourg que les autres puissances, elle est aussi plus exposée que celles-ci aux ressentiments du tsar. Ce n'est pas moi qui ai proposé la conquête de la Finlande, et comme je dois avant tout me préoccuper des intérêts de mes peuples, je ne peux pas perdre de vue que, tant que la Russie restera aussi puissante à Saint- Pétersbourg, la conservation de la Finlande après l'avoir conquise, même avec votre concours, me sera impossible... Avec cent vingt mille hommes on peut faire une campagne heureuse en Finlande ; mais il faut pour cela que la Russie ait été battue ailleurs. En un mot, la guerre dans le nord ne peut être que la suite d'une campagne menée victorieusement au sud. Dans tous les cas, mes vœux seront pour vous.

— Si telles sont les intentions du Roi, objecta le général Niel, Votre Majesté ne craint-elle point qu'elles aient été mal transmises à l'Empereur?

— On a confondu mes désirs et mes sympathies avec mes projets.

Puis, en manière d'excuse, il ajouta :

— J'avais cru d'abord que les événements marcheraient plus rapidement ; ce n'est pas moi au reste qui ai cherché à faire l'alliance. Mais je ne puis me contenter de promesses et de plans de campagne : il me faut un traité formel et des faits accomplis.

De tout ceci il résultait que le Roi avait connu les ouvertures faites par son fils et qu'il se réservait l'occasion d'en profiter si les alliés venaient, par quelque éclatante victoire, à triompher de l'armée russe.

Aussitôt après avoir vu le Roi, les généraux se rendirent chez le prince royal avec qui ils passèrent la soirée. Le prince fut aussi ardent dans ses paroles que son père avait été réservé.

— Allez de l'avant et nous vous suivrons, répéta-t-il aux généraux français.

Pour lui tout était facile. Le général Niel lui ayant parlé des difficultés de l'attaque de Sveaborg, le prince lui répondit :

— Mais c'est très simple... Vous oubliez que je suppose que l'on a commencé par s'emparer de la Finlande.

LE « COUP DE GRIFFE A L'OURS ». 11

— Ah! monseigneur, répondit le général, il ne s'agit que de s'entendre !

Il résultait clairement que pour le moment rien n'était encore à faire avec la Suède. Cependant l'arrivée des flottes alliées et d'un corps français fut saluée avec enthousiasme à Stockholm : à peine la nouvelle du débarquement de nos soldats aux îles d'Aland y fut-elle connue que des bateaux remplis de touristes se dirigèrent de Stockholm sur ces parages. Le premier de ces navires, transportant sept à huit cents flâneurs, vint échouer sur un rocher et menaçait de couler lorsque, à ses signaux de détresse, arriva une frégate française qui le tira de ce mauvais pas.

Les îles d'Aland étant tombées en notre pouvoir par suite de la capitulation de Bomarsund, le général Baraguay-d'Hilliers et le général sir Harry Jones s'enquirent des intentions de leur gouvernement à leur égard.

Napoléon III, alors à Biarritz, télégraphia en ces termes au maréchal Vaillant, ministre de la guerre, à Paris :

« Il faut compromettre la Suède; tâchez que ma commande de pelisses ne soit pas inutile. »

Et le jovial ministre traduisit en ces termes la pensée impériale aux généraux :

« Tâchez que la Suède donne un coup de griffe à l'ours. »

Notre ministre des affaires étrangères, chargé également d'envoyer à notre représentant à Stockholm les mêmes instructions, le faisait plus explicitement :

« Il faut mettre le roi Oscar en demeure de garder notre prise. Compromettre la Suède est le seul but de l'expédition. ».

12 CANIIOBEKT.

Ainsi renseigné, le général Baraguay-d'Hilliers envoya son aide de camp favori, le capitaine Mélin, offrir au roi notre conquête, avec l'assurance que, s'il consentait à la garder, le corps expéditionnaire hivernerait en Suède et serait suivi au printemps de toute une armée.

Le Roi refusa :

— Ce serait de suite une déclaration de guerre de la Russie à la Suède; mais, ajoutait-il, j'espère que les événements marcheront de telle façon que, lorsqu'au mois de novembre vous serez sur le point d'évacuer les îles, les conditions que j'ai posées se seront effectuées : alors rien n'empêchera plus la conclusion de mon alliance.

Devant ce refus nos troupes, après avoir détruit les forteresses par la mine, furent ramenées en France sur les bâtiments anglais, et jusqu'au printemps de 1855 tout demeura calme dans le Nord.

Au printemps, les flottes alliées — une escadre anglaise et une division française — y reparurent, et leur présence excita de nouveau les sentiments patriotiques des Suédois. Les manifestations de l'opinion furent même si vives que le gouvernement se décida à demander aux États le vote d'une augmentation du budget de la guerre.

A la nouvelle de ces dispositions belliqueuses, Napoléon III chercha à reprendre des négociations avec le roi Oscar. Parmi les étrangers qui étaient à ce moment même accueillis et choyés aux Tuileries, se trouvait un officier suédois, sportsman célèbre par son élégance et le luxe de ses écuries, le comte Bark. S'il est aujourd'hui oublié, le souvenir de sa femme, née Napoline

LE COMTE ET LA COMTESSE BARK. 13

Marc, demeure, grâce au pinceau d'Henri Regnault, vivace chez les amateurs de peinture. En effet, au Musée du Louvre, dans la salle des États, à côté de l'immense toile de Y Entrée des Croisés à Constaniinople, de Delacroix, on admire le portrait d'une dame espagnole, mantille noire sur la tête, un éventail à la main, minaudant dans sa jupe courte et souriant à un rayon de soleil d'Andalousie qui l'embrasse. Cette toile reproduite si souvent par la gravure au point de devenir populaire est le portrait de la comtesse Bark. Le comte Bark avait été de l'intimité du prince Louis-Napoléon lors de son exil à Londres, et quand, en 1848, aussitôt après la révolution de Février, le prince était venu à Paris, le comte Bark lui avait procuré un passeport sous un nom supposé, ce qui lui avait permis de ne pas être arrêté à la frontière. Napoléon III, on le sait, n'oubliait jamais un service rendu; aussi le comte Bark était-il toujours accueilli en ami aux Tuileries. L'Empereur profita de sa présence pour lui confier la mission de le renseigner sur l'état de l'opinion publique en Suède et sur le changement que les événements avaient pu amener dans les dispositions du Roi.

A. peine de retour dans son pays, le comte Bark répondait que l'opinion demeurait surexcitée; que le roi, en ne laissant rien paraître, partageait les sentiments de son peuple et que le moment semblait opportun pour agir.

Les rapports de nos agents confirmaient, du reste, les avis du comte Bark :

Les sentiments belliqueux de la nation s'étaient encore accrus tout dernièrement, au moins dans la partie instruite de la population, par un fait d'ordre particulier. L'historien suédois Schinkel venait de publier le volume de son Histoire de Suède où il traitait de l'alliance de Bernadotte et d'Alexandre Ier. Dans des pages vibrantes de patriotisme, l'historien racontait l'entrevue d'Abo, et il reproduisait la promesse faite par Bernadotte à Alexandre Ier et renouvelée depuis à Nicolas Ier:

« Je suis dévoué entièrement et sans retour à Votre Majesté. La Suède ne cessera d'être votre plus fidèle alliée, ses armées vous appartiendront toujours. J'élèverai mon fils dans ces sentiments. »

A la lecture de ce passage reproduit par toute la presse et répété de bouche en bouche, ce n'avait été qu'un cri dans toute la Suède. Le pacte d'Abo est-il encore en vigueur? Et le fils de Bernadotte se considère-t-il lié par le serment de son père ?

Les ministres avaient beau affirmer que depuis longtemps le traité était caduc, les journaux de l'opposition revenaient toujours à la charge et durant l'année 1855 les municipalités, les corporations et les associations d'étudiants envoyèrent continuellement des adresses à Paris.

L'enthousiasme augmenta encore à la nouvelle de la chute de Sébastopol. On illumina et Ton pavoisa à Stockholm et dans les grandes villes. A Upsal, les étudiants se réunirent le soir au nombre de plusieurs milliers et, après avoir parcouru la ville à la lueur des torches et des lampions, vinrent se former en cortège pour se rendre sur la grande place devant la statue de Charles XII où, après avoir allumé un feu de joie, ils entonnèrent en chœur le chant national dont la foule répétait le refrain :

L'AMIRAL VIRGIN A PARIS. 15

Roi Charles, jeune héros!...

Arrière, Moscovites ! En avant, enfants bleus!

Le gouvernement commençait aussi à se départir de son recueillement; il envoyait en Grimée une mission militaire sous la direction du colonel du génie Kean ; puis il chargeait le chirurgien général Heiberg et plusieurs officiers et médecins de se rendre à Paris pour y étudier le service des ambulances et des hôpitaux; il faisait aussi demander le dessin de nos voitures du train et de nos caissons; enfin il commandait à l'usine Dotti, à Berlin, plusieurs milliers de havresacs et de casques.

Inutile de dire que Napoléon III satisfit immédiatement aux demandes suédoises et que les deux missions furent admirablement reçues à Paris et à Sébastopol.

En même temps, les relations personnelles de l'Empereur et du Roi prenaient un caractère d'amabilité particulière.

M. deNieuwerkerke, surintendant général des beauxarts, ayant demandé au ministre du roi Oscar à Paris un portrait de ce souverain, le baron Knut Bonde, grand chambellan et le familier le plus intime du Roi, fut envoyé pour apporter le tableau. Cette première amabilité fut immédiatement suivie d'une seconde. Le baron Bonde était encore à Paris que l'on y annonçait l'arrivée de l'amiral Virgin qui venait remettre à Napoléon les insignes de chevalier de l'ordre des Séraphins. L'amiral apportait en plus deux lettres autographes du Roi et du prince royal ; un état de situation de l'armée, de la marine et des arsenaux de la Suède et de la Norvège, et le plan des chaloupes canonnières

16 CANUOBEttt.

sans cale en usage dans les bas-fonds de la Finlande et de la Baltique.

Pour répondre à l'envoi de Tordre des Séraphins, Napoléon III décida de faire remettre au roi de Suède et à ses fds la grand'croix de la Légion d'honneur et chargea de cette mission le général Ganrobert que la guerre avait particulièrement mis en vue.

En l'informant de la mission qu'il lui confiait, l'Empereur mit lui-même son aide de camp au courant des événements que nous venons d'exposer, puis il s'ouvrit de ses projets. L'irrésolution du roi Oscar venait surtout de la crainte où il était de voir les Russes s'emparer de territoires convoités par eux depuis longtemps, principalement de la baie de Varanger, dans la mer Glaciale, position aussi riche au point de vue de la pêche qu'importante au point de vue stratégique ; car de cet endroit où la mer, abritée des vents du Nord, reste libre toute l'année, la marine russe aurait un débouché sur l'Atlantique.

« Le roi Oscar, dit Napoléon III au général Canrobert, est resté et demeure encore sous le sentiment de terreur que lui a produit l'autocrate, et par moments même il en arrive à demander la reconstitution du royaume de Pologne pour repousser au loin dans le nord la puissance moscovite. Cependant il consent à signer un traité par lequel la France et l'Angleterre lui garantissent, sans limitation de temps, l'intégralité des royaumes de Suède et Norvège.

« Ce traité prédispose la Suède à se joindre à nous. Que l'Autriche se déclare en notre faveur, et la Suède suivra immédiatement son exemple; mais, à défaut de l'Autriche, il est un autre pays dont nous cherchons

CANRORERT ET L'EMPEREUR. 17

depuis longtemps l'amitié et qui pourrait joindre ses troupes aux nôtres : c'est l'Espagne.

« La reine Isabelle n'a pas eu à se louer de la conduite du tsar Nicolas à son égard. Dans un accès de colère que lui causait la nouvelle de la proclamation d'un gouvernement constitutionnel en Espagne, le tsar a jeté son collier de la Toison d'or dans les fosses du palais, et c'était un joyau célèbre qu'avait porté Charles-Quint !

« Le ministère, ou du moins les maréchaux Narvaez et O'Donnel voudraient rendre à leur patrie son ancienne splendeur et en cherchent le moyen. Grâce à eux les pourparlers se poursuivent entre Londres, Paris et Madrid depuis un an et ils paraissent maintenant devoir aboutir incessamment.

« Nous sommes d'accord sur les bases du traité à signer. Le contingent espagnol sera de vingt mille hommes sous les ordres du général Zavala. Nous donnons les garanties demandées, particulièrement celles relatives à Cuba, dont la possession est sans cesse menacée par des expéditions de flibustiers organisées par de grandes maisons de banque ou de commerce des États-Unis : l'Angleterre fournira les bâtiments nécessaires pour le transport des troupes, et mon gouvernement a déjà promis de s'occuper du relèvement des finances de l'État, de la création des chemins de fer et de la surveillance des carlistes sur la frontière. Cette année les Pereire ont envoyé, à ma demande, MM. Bixio et Duclerc créer le chemin de fer du Nord de l'Espagne et le Crédit mobilier espagnol. Enfin j'ai prescrit l'établissement d'un cordon militaire le long des Pyrénées pour surveiller les carlistes m 2 qui menacent de s'agiter et font des démarches auprès du roi Bomba et du prince Gortschakoff, à Vienne, pour obtenir quelque argent et des fusils.

« La situation en est là. Aboutira-t-elle ? Le duc de la Victoire, Espartero, chef du Cabinet, paraît peu soucieux de voir se réaliser cette alliance qui profiterait à ses adversaires, les maréchaux Narvaez etO'Donnel; et les carlistes, par un soulèvement fortuit, obligeront peut-être les troupes espagnoles à une immobilisation sur l'Èbre.

« L'Empereur ajouta qu'il me chargeait en outre d'aller en Danemark m'entendre avec les amiraux des flottes alliées sur la campagne future, et remettre au roi Frédéric VII le grand cordon de la Légion d'honneur : dans cette dernière partie de ma mission je devais m'arranger de façon à laisser supposer la conclusion d'un traité avec le Danemark; puis l'Empereur changeant alors de ton et, souriant, termina ainsi : « Vous ne manquerez pas d'être insinuant, aimable et « galant; d'abord avec la Reine, qui est ma cousine « germaine; mais aussi avec la Reine douairière, la « veuve de Bernadotte, la reine Désirée, qui fut la « fiancée de mon oncle Napoléon Ier.

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