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Les Sforza et les arts en Milanais 1450-1530

Gustave Clausse · 1909 · Scanned text

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Author
Gustave Clausse
Language
French
Published
1909
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■sxfÂ

THE J. PAUL GETTY MUSEUM LIBRARY

LES ARTS EN MILANAIS

Chapitre Premier François Sforza, Duc De Milan

1452-1466

Vers le milieu du w c siècle, il se passe, eu Italie, un fait considérable : les Sforza succèdent aux Visconli sur le trône ducal de Milan, et cette révolution, qui eut une immense influence sur les destinées du pays tout entier, marque, pour le Milanais, le début d’une brillante période artistique. Pendant plus d’un demi-siècle, Milan devint un foyer d’art très intense, pouvant rivaliser avec Florence elle-même, et c’est à la protection éclairée des Sforza qu’est dû ce merveilleux résultat.

La transmission du pouvoir des Visconti aux Sforza ne s’accomplit pas sans heurts et sans secousses.

Le duc de Milan, Philippe-Marie Visconti, atteint de dysenterie, le 7 août 1447, était mort le 13 du même mois, avant que personne ait pu soupçonner le danger qui le menaçait. Sombre, timide et lâche, cruel et métiant, ce prince vivait toujours enfermé dans son inexpugnable et mystérieux château de Milan.

D’abord comte de Pavie, il avait déployé une activité extraordinaire à la mort de son frère, le duc Jean- Marie, assassiné sur les marches de l’église San Gottardo ; il avait épousé Béatrix Tenda, la veuve de Faccino Cane, l’ancien chef de l’armée milanaise, s’attachant, par ce mariage, tout le parti militaire, et il s’était fait proclamer duc de Milan.

Mais bientôt, sentant son autorité affermie, et fatigué des vertus d'une femme de vingt ans plus âgée que lui, il lui lit trancher la tête sous un vain prétexte d’adultère. Grâce à deux habiles généraux, Carmagnola et Angelo de la Pergola, il avait reconquis tous les états de son père, lorsque les deux républiques de Florence et de Venise se liguèrent avec le duc Amédée de Savoie

FRANÇOIS SFORZA pour s’opposer à l’extension de sa puissance. Il détacha de la ligue le duc de Savoie, en épousant sa tille Marie, et opposa aux deux républiques un nouveau général, François Sforza.

C’était un personnage déjà considérable que ce Sforza. Fils du condottiere Muzio Attendolo, surnommé Sforza par Alberigo da Barbiano, le célèbre général napolitain à cause de sa valeur peu commune, il avait à la mort de son père, pris le commandement de ses troupes, et s’était mis au service du duc de Milan, Jean ( I aléas Visconti. Devenu libre à la mort de celui-ci, il aida le pape Eugène IV à rétablir son autorité sur tous les Etats ecclésiastiques, et reçut, en récompense, les titres de comte de la Marche et de gonfalonier de l’Église '.

1. D’après la légende, Muzio Alténdolo était petit-lils d'un autre Muzio Attendolo paysan de Cotignola en Romagne; ce paysan, invité par des soldats d'aventure à les suivre, s’en rapporta au sort pour se décider : il lança sa hache contre un chêne, si elle restait fixée sur l’arbre, il se ferait soldat, si elle retombait, il resterait paysan. La hache fendit le chêne, et il se fit soldat. Depuis, cette simple légende a été démentie par des historiens tels que Muratori, François Philelfe et Paul Jove qui, en présence de la fortune des Sforza, ont cru devoir leur trouver une origine beaucoup plus noble. Mais la légende a un cachet de vérité très acceptable. Ce paysan Attendolo vivait vers 1326, il eut plusieurs enfants parmi lesquels Giovanni qui épousa Elisa fille d’Ugolino Petracini d’après un document daté de 1332. Giovanni Attendolo eut aussi plusieurs enfants entre autres le célèbre condottiere Muzio surnommé Sforza; il était né en 1 369 et mourut en 1121. A sa mort, la reine Jeanne II de Naples, pour rappeler ses services, voulut que le nom de Sforza fût substitué à celui d'Attendolo, et porté par tous ses descendants. Muzio Attendolo avait pris pour insigne un cognassier (pomo cologno ) en souvenir de son pays d’origine Cotignola. L’empereur Robert en 1421 lui fit ajouter un lion rampant avec la devise « malheur à qui te touche » : comme cimier il avait adopté un Dragon ailé à face humaine

Sforza, aussi fin politique qu’il était habile général, chercha, dans une alliance matrimoniale importante, la consécration de son pouvoir, et, soit par crainte, soit par persuasion, obtint de Philippe-Marie duc de Milan, la main de Blanche-Marie, fille naturelle qu’il avait eue d’Agnès de Maiano, sa maîtresse. Le .mariage eut lieu le 2i- octobre 1442 ; mais cette nouvelle situation, môme lorsqu’elle se fut affermie par la naissance d’un tils, ne modifia pas sensiblement la politique du gendre et du beau-père : Yisconti craignant de voir Sforza prendre une situation prépondérante dans ses états, préféra confier le commandement de ses armées à François Piccinino, autre général renommé, et Sforza, pour maintenir sa situation personnelle, lit alliance avec Venise et les Florentins, ennemis du duc de Milan.

François Sforza éprouva tout d’abord d’épouvantables revers; tous ses châteaux furent pris, et 1 nirnôme en était réduit à fuir avec sa femme et ses enfants devant les troupes de son rival. Les Républiques, pour ne pas le laisser complètement écrasé, reconstituèrent une armée redoutable avec laquelle il fit, à travers les états de Philippe-Marie, une marche tellement triomphante, qu’il en vint à craindre, à son tour, pour le trône de son beau-père. Il lui proposa alors d’abandonner ses alliés et de venir se mettre à sa disposition.

I en ai 1 1 dans ses griffes une bague d’or dans laquelle était enchâssé un diamant. (Lilta: Famiglia Attendolo di Colignola.)

FRANÇOIS SFORZA

1 1

Philippe-Marie, toujours méfiant, hésitait encore à accepter cette offre, lorsque de nouveaux succès des Vénitiens le forcèrent à se décider; mais, au moment où Sforza arrivait à son secours, un message de Lionel d'Este apprenait au général la mort du duc de Milan.

Philippe-Marie ne laissait pas d’héritiers directs; aussi, à peine cette mort eut-elle été connue, que surgirent cinq compétiteurs à la possession de son beau duché : L’Empereur, comme suzerain d’un fief relevant de l’empire germanique; le roi de Naples, Alphonse V d’Aragon, eu vertu d’un testament supposé ; le duc de Savoie, représentant les droits de sa tille Marie; la République de Venise, par ses complètes, et le duc Charles d’Orléans, fils de Valentine de Milan, par conséquent petit-fils du duc Jean Galeas Visconti.

Le Conseil des Régents choisit le plus puissant et le plus redoutable des concurrents, le roi de Naples. La citadelle fut livrée à son représentant, et les drapeaux aragonais, flottant en liant des tours du Castello, apprirent aux Milanais quel devait être désormais leur maître. Le peuple de Milan ne ratifia pas ce choix, et, pour mettre d'accord tous ces prétendants, se déclara en république. Ainsi fut fondée la République Ambroisienne.

Alors commence une anarchie épouvantable; Ravie, la première, se déclare indépendante; les autres villes importantes suivent son exemple, et bientôt ce vaste territoire, qui formait peu de temps auparavant le superbe duché de Milan, se disloque de tous côtés en une décomposition presque complète.

L’essai de liberté tenté par la République Ambroisienne n’avait donné (pie de bien tristes résultats à l’intérieur; au dehors, les affaires n’étaient pas plus brillantes ; les Vénitiens étaient partout victorieux et les autres puissances devenaient menaçantes. Pour porter remède à cet état désastreux, les républicains ne crurent pouvoir mieux faire que d’implorer le secours de Sforza, en lui offrant, pour prix de ses services, un droit de souveraineté sur les deux premières villes qui tomberaient en son pouvoir.

Pavie, où habitait Agnès de Maiano, lui ouvrit ses portes, et Sforza vint en grande pompe dans la cathédrale de San Siro, se faire proclamer comte de Pavie. Plaisance, au contraire, résista, et ne subit la loi du vainqueur qu’après un siège terrible de soixante jours.

Sforza, maître des deux principales villes du duché, en dehors de la capitale, s’attaque alors aux Vénitiens, brûle leur flotte à Castel-Maggiore, et, par un coup de fortune inespéré, fait presque toute leur armée prisonnière à Caravagio. Les Vénitiens, battus et humiliés, ont alors recours à un procédé digne de leur politique aussi habile que tortueuse : ils font proposer à Sforza d’abandonner les Milanais, de passer an service de Venise, et lui offrent, en échange, de lui assurer la possession du duché de Milan. Sforza, dont l'ambition

FRANÇOIS SFORZA grandissait avec le succès, peu scrupuleux comme tout véritable condottiere, sur les moyens à prendre, et sentant bien qu’il ne pourrait arriver à ses tins sans le concours d’un puissant allié, accepte la proposition, et s’apprête à combattre ceux qu’il servait encore la veille. Les Milanais, irrités de cette abominable trahison, se préparent à la guerre ; elle fut malheureuse, et bientôt, réduits à s’enfermer dans leurs murs, à lutter contre les désordres et les émeutes (pie suscitait le manque de vivres, à faire face à tous les partis, et ne sachant auquel s’adresser, les pauvres habitants de Milan en arrivèrent à considérer leur gouvernement républicain comme incapable et néfaste. Alors un homme, Gaspard Vimercati, osa faire dans le conseil des « Capitanei et (lefensores libertatis », une proposition qui, la veille encore, eût entraîné sa mort. Il s’écria, en plein conseil des Régents, que la seule chose à faire était de se donner à celui qui pourrait le mieux les protéger, et (pie celui-là était le général François Sforza, dont les troupes assiégeaient leurs murailles. La multitude, lasse des maux dont elle souffrait, acclama avec enthousiasme cette proposition, et Vimercati fut chargé d’aller porter à Sforza les vœux du peuple milanais.

François Sforza, comte de Pavie, s’avança à la tête de ses gens d’armes vers la Porta Nuova, la foule vint au-devant de lui ; pressé, presque porté par la populace, il fit son entrée dans la capitale de ses nouveaux états le 28 février 1450 et alla clans l’église de Santa Maria délia Scala rendre grâce à Dieu.

Les droits de Sforza à la succession de son beau-père étaient assez précaires sans doute, mais appuyés par une puissante armée ils pouvaient prendre une valeur sérieuse. Comme nous l’avons vu, François avait épousé en 1442, Blanche-Marie, tille naturelle du duc Philippe- Marie Yisconti, et cette princesse douce et vertueuse avait su s’attirer l’estime et l’affection de tout le monde. Or, à une époque où les bâtards jouissaient d’une considération presque égale à celle que l'on avait pour les enfants légitimes, où l’on voyait dans plusieurs familles régnantes un bâtard désigné ou choisi pour succéder à un prince comme ayant à un plus haut degré les qualités et les aptitudes nécessaires pour bien gouverner, il n’est pas étonnant que Blanche-Marie ait bénéficié de ces sentiments et qu’elle fut considérée par bien des gens comme la véritable héritière du dernier duc régnant. Aussi peut-on dire que François Sforza et sa femme prenaient possession du troue ducal de Milan avec l’assentiment universel et à la satisfaction générale.

Grâce à toutes ces circonstances et à la sagesse de sa politique, François Sforza put affermir son pouvoir, si bien qu’à sa mort la transmission du duché à son lils Galeas Marie se fit sans aucune difficulté.

Ce grand batailleur, ce général si souvent victorieux, une fois son rêve réalisé, ne songe plus qu’à vivre en paix avec tout le monde. Il fait demander à son fidèle

PI. III h J:

FRANÇOIS SFORZA, Duc de Milan.

Médaillon en marbre — auteur inconnu. Musée National du Bargello, à Florence.

s

FRANÇOIS SFORZ Y et ancien ami Cosme de Médicis de l’aider de son crédit, et celui-ci, non seulement ouvre largement sa bourse, mais fait partir des ambassadeurs pour le féliciter au nom des Florentins et le reconnaître comme duc de Milan. Cette députation fut bientôt suivie de celles de tous les états d’Italie. En reconnaissance de ce signalé service, François Sforza avait donné à Cosme de Médicis un palais pour y installer sa banque et venir y habiter lorsqu’il séjournerait à Milan, ainsi qu’une petite maison au florentin Pigello Portinari qui dirigeait à Milan la maison de banque des Médicis.

L’empereur et le roi de France, bien (pie contestant les droits de Sforza, ne semblaient pas disposés à prendre les armes; l’armée vénitienne avait repassé l’Adda et ne commettait plus aucun acte d’hostilité ; ce nouveau règne commençait donc sons d’heureux auspices, lorsque la peste s’abattit de nouveau sur la Lombardie. Elle se manifesta d’abord à Milan à la suite de la famine et du siège et se répandit rapidement de ville en ville.

Appauvris par la guerre, épuisés par la peste, tous les états italiens signèrent un traité de paix général à Lodi, le 9 avril 1454; on régla tous les intérêts en litige et la paisible possession du duché de Milan fut assurée à Sforza. De plus, le roi de Naples, Ferdinand I" d’Aragon, ayant récemment enlevé au prince de Tarente le duché de Ha ri , le donna au duc de Milan comme récompense de ses anciens services, témoi-

IG gnant ainsi du désir de vivre avec lui en bonne intelli-

o

gence.

Ce temps de calme fut de tous côtés mis à profit; à Milan les arts prirent un vigoureux essor.

Trois monuments réclamaient tout d’abord la sollicitude de Sforza : la Cathédrale de Milan, la Chartreuse de Paviç et le Castello de la Porta-Giovia ; ils ont une telle importance par eux-mêmes et par la renommée des artistes qui y ont travaillé qu’il nous paraît nécessaire de parler de chacun d’eux avec quelques détails.

Le castello di Porta Giovia à Milan.

CA STE LL 0 DI PORTA GIOVIA

Après la mort de Philippe-Marie Visconti et la constitution de la République Ambroisienne, la populace, pour fêter sa délivrance se rue sur le Castello, le pille, veut le démolir et apporte à cette œuvre libératrice un tel entrain que, pour mettre un frein à cet excès d’enthousiasme et essayer de régulariser ce genre de travail, le conseil « Degli illustri capitanei e defensori délia liberta di Milano » est obligé de décréter, par ordonnance, la destruction méthodique de ce château ; chacun pouvait, aux termes du décret, emporter les dépouilles de l'habitation du tyran sans risques et sans rien payer. Dès lors les choses allèrent bien plus mal encore, et cette ordonnance régularisatrice donna lien à de tels désordres qu’il fallut bientôt la rapporter. Mais il ne restait déjà plus rien ou pas grand’chose de l’ancienne demeure des Visconti.

C’est une curieuse et assez sombre histoire que celle de cette célèbre forteresse, et cependant, à l’époque de sa destruction sa construction ne remontait pas bien haut dans les annales de la ville de Milan.

A la mort de Matteo ou Mathieu II Visconti, en 1355, les états qui composaient le Milanais se trouvèrent partagés entre ses deux frères Galeas et Bernabo. Milan, la capitale, ne pouvant appartenir ni à l’un ni à l’autre des deux princes fut divisée en parties à peu près équivalentes ; Bernabo ayant eu la partie orientale de la ville construisait aussitôt une sorte de place fortifiée auprès de la « Porta-Nuova » et quelques années plus tard, en 1358, il faisait élever un vaste château fort sur les terrains occupés aujourd’hui par l’Ospedale Maggiore.

Galeas, à qui était échue la partie occidentale de Milan, construisit également une petite forteresse adossée aux murs de la cité près de la « Porta Vercellina »; mais ne se sentant pas en sûreté, ainsi enfermé dans l’enceinte d’une ville, en face d'un frère dont il pouvait tout redouter, il se décida à élever un autre château fort appuyé à la muraille d’Azzo Visconti, en dehors de la « Porta Giovia ». Cette citadelle mise en communication d’un côté avec la ville, et de l’autre avec la campagne pouvait ainsi parer à tout événement.

CASTELLO DI PORTA GIOVIA

La « Porta Giovia » tirait son nom d’un ancien camp romain établi autrefois en cet endroit et appelé « castrum portæ Jovis ». La nouvelle citadelle fut alors désignée sous le nom de Castello di Porta Giovia, construction toute militaire du reste car Galeas habitait habituellement le château de Pavie.

Galeas II étant mort en 1378, il ne suffit plus à son fils Jean Galeas qui lui succédait, de gouverner une moitié des états de son grand-oncle, il voulut réunir un jour sous sa domination le Milanais tout entier. Devenu veuf d’Isabelle de France, la fille du roi Jean II, il avait épousé, pour arriver à ce but, Catherine Visconti, une des filles de Bernabo,mais dans son impatience et n'espérant rien d’une succession naturelle, il s’arrêta à un moyen plus radical. Il fit surprendre son beau-père et ses deux fils, les enferma au Castello, s’empara à main armée du reste de la cité et lit transporter Bernabo au château de Trezzo où, par un hasard auquel le poison ne fut sans doute pas étranger, Bernabo mourut peu de temps après.

Jean Galeas se trouvant seul maître de la ville de Milan renforça et étendit le Castello delà Porta Giovia de façon à en faire une citadelle capable de loger une nombreuse garnison ; bientôt même, il adopta le Castello comme demeure habituelle et fit aménager un vaste jardin du côté de la campagne. C’est au Castello que naquit son second fils Philippe- Marie.

Jean Galeas, le premier due de Milan, mort en 1402, lai ssait pour lui succéder un enfant de quatorze ans sous la tutelle de sa mère. Les survivants de la famille de Bernabo, encore fort nombreux, car il avait eu cinq fils et dix tilles légitimes et de plus treize bâtards, crurent pouvoir profiter de cette circonstance pour reconquérir leur héritage et tout d’abord cherchèrent à s’emparer du Castello. Jacques de Verne, le gouverneur, repoussa leurs attaques, les chargea à son tour, fit plusieurs d’entre eux prisonniers et leur fit trancher la tête dans la première cour du château auprès delà chapelle de San Donato. Cet insuccès et ces supplices ne découragèrent pas les deux seuls héritiers restant de Bernabo, Hector et Giancarlo. Ils crurent trouver l’occasion favorable après la mort de Jean-Marie Visconti, assassiné en 1412 sur les marches de l’église de San Gottardo et vinrent encore assiéger le Castello, la forteresse put résister â leurs attaques et le gouverneur, ayant fait entrer par la campagne les soldats de Faccino Cane, dispersa bientôt les assaillants.

Philippe-Marie, devenu duc de Milan après la mort de son frère, habita le Castello, à peu d’exception près, pendant les trente-cinq années de son règne. Invisible à ses sujets derrière ces épaisses murailles, tyran triste et méfiant, il faisait fouiller tous ceux qui approchaient de lui et punissait d’une amende toute personne qui s’arrêtait sous les fenêtres de sa demeure. Sur sa demande, le grand architecte florentin Brunelleschi vint

CASTELLO DI PORTA GIOVIA à Milan vers 1423 pour augmenter les défenses du château, et quelques années plus tard Brunelleschi était de nouveau rappelé par Philippe-Marie pour aménager dans la partie du château appelée la Rochetta l’habitation particulière de Marie Allobrogia tille du duc de Savoie Amédée VIII, qu’il venait d’épouser. C’est dans une des sali es du Gastello qu’en 1432 eurent lieu les fiançailles de Blanche-Marie Visconti alors âgée de huit ans avec le condottiere François Sforza.

François Sforza après avoir été proclamé duc de Milan eut l’habileté de se faire demander par les Milanais eux-mêmes de reconstruire le Gastello. 11 appela aussitôt un architecte de Milan nommé Giovanni Solari, qui depuis vingt ans travaillait à la Chartreuse de Pavie, et affecta à cette reconstruction un premier crédit de 36000 ducats. Le nouveau château fut ■réédifié sur les anciennes fondations que les démolisseurs n’avaient pas pu détruire et Giovanni avant de mourir de la peste put élever la grosse tour appelée « La Châtelaine ». Un architecte florentin, Antonio Averlino, plus connu sous le nom de Filarete, à peine arrivé à Milan succéda à Solari déjà vieux; il construisit la tour centrale et lui imprima un caractère architectural tout nouveau en la revêtant d’une belle décoration de terre cuite moulée. Cependant ce florentin, adepte des idées de la Renaissance classique, eut souvent maille à partir avec les autres architectes milanais ses confrères, défenseurs des vieilles traditions lombardes; ce désacord motiva sa retraite malgré la protection que lui accordait Sforza.

A cette époque, l’amour de l’antiquité, on pourrait presque dire la rage de l’antiquité florissait dans toutes les universités sous l’impulsion des humanistes et des savants fraîchement débarqués de Constantinople. Même à Milan, le duc Philippe-Marie, qui cependant ne se piquait guère de littérature, avait pris pour secrétaire le célèbre Pierre Candide Decembrio1. Tout le monde voulait être latin ou grec, personne n’était plus italien. Antonio Averlino imagina de se faire appeler Filarete (Philarete, en grec, ami de la vertu) nom qu’il rendit célèbre. Après avoir été le disciple de Ghiberti en sculpture, l’élève de Brunelleschi en architecture, il vint à Milan, travailla au Castello et devint l’architecte favori de Sforza.

La guerre de Venise fit éprouver quelques ralentissements aux travaux du Castello, mais ils furent, après la paix de Lodi, repris en 1454 avec une nouvelle ardeur par l’architecte Bartolomeo Gadio de Crémone qui en conserva la direction pendant vingt-cinq années avec le titre de « Commisarius supra laborerio Castelli ». L’aspect rébarbatif de l’ancienne forteresse fut complè-

1. Pierre Candide Decembrio né en 1399, qui fut placé pendant quelque temps à la tète de la République Ambroisienne, mourut en 1477 trente ans après son maitre. On lui érigea un monument funèbre dans la basilique de Saint-Ambroise. Le médailleur Pisanello l’a représenté avec la devise :

CANDI D VS STVDIORVM HVMAN1TATIS DIX VS.

Au revers on lit : opvs pisam pictoris.

CASTELLO DI PORTA GIOVIA tement transformé en vue de faire de ce château la résidence ducale; au jardin on annexa même un vaste parc pris sur la campagne et l’on y créa une chasse en faisant venir de Suisse des perdrix, des lièvres et même des bouquetins et des chèvres. François Sforza dépensa un million de ducats pour les travaux du Castello dont il voulait faire un véritable palais; il avait fait placer au-dessus de la porte d’entrée l’inscription suivante : « lll Princeps eodem anno MCCCCL idibus junii hora XX arcem liane racidibus excisant instauvari amplificareque ccpit. » Il laissa après sa mort tout le gros œuvre terminé et les salles voûtées, mais il n’y vint jamais habiter. Il était réservé à son successeur, au fastueux Galeas-Marie d’y installer la cour.

Pour parer à toutes ces dépenses, Sforza faisait prélever un impôt particulier sur chaque genre de commerce et d’industrie exercés dans la ville : les marchands de vin payaient en deux mois 4000 lires, les entrées aux portes produisirent en cinq mois 20 000 lires. Les autres villes du duché furent également imposées.

Le Castello se composait alors d’une enceinte rectangulaire de bâtiments formant deux parties bien distinctes : l'une appelée Lu Rochetta et l’autre faisant suite à la première mais plus grande désignée sous le nom de Corte Ducale ; ces deux parties étaient séparées par un mur, la Rochetta devait servir â l’habitation du prince, la Carte Ducale au logement des troupes. Aux deux extrémités de la façade regardant du côté de la campagne s’élevaient deux grosses tours, et toutes les murailles sur les quatre façades, surmontées de mâchicoulis et de créneaux, étaient percées de deux étages de fenêtres ogivales. A l’intérieur, les bâtiments donnaient, sur deux cours dont les rez-de-chaussée étaient ouverts par des portiques. En avant du château, du côté delà ville, s’étendait un vaste terre-plein servant aux exercices militaires. Le tout était entouré d’un large fossé, plein d’eau, alimenté par la rivière d’Olone canalisée. Plus tard, Ludovic le More fît enclore un autre vaste terrain. Ce nouveau parc était en partie cultivé, car il résulte d’un document conservé aux archives d’Etat â Milan qu’en une seule année il produisit pour plus de 1 000 1 ires de froment; le rendement général de ce parc était de 4000 lires'.

Nous pourrons suivre les embellissements apportés au Castellopar les successeurs de François Sforza. Mais â partir de l’annexion définitive du duché de Milan à l’Empire sous Charles-Quint, le Castello que n’habitait plus le prince fut considéré comme une véritable place militaire, renforcée à l’extérieur de six bastions et complètement isolé de la ville par un large fossé; des troupes y furent perpétuellement casernées car la possession du château de Milan était considérée comme devant entraîner celle de la Lombardie tout entière.

1. Mongieri, Archivio Storico Lombardo, sept. 1884. F asc. III. annoXI.

CASTELLO DI PORTA GIOVIA

Les nombreux sièges subis par la forteresse et sa continuelle habitation par des soldats grossiers et négligents avait singulièrement modifié l’aspect intérieur du Castello lorsque, en 1796, la République Cisalpine renouvelant les errements de la République Ambroisienne décréta la démolition du Castello; les modernes Milanais apportèrent à cette œuvre patriotique moins d’ardeur que leurs ancêtres et ce fut Napoléon qui fit procéder méthodiquement à la suppression de toutes les fortifications de Milan; quelques parties du Castello furent néanmoins conservées pour servir de caserne. Quant au grand parc, il est devenu Lun des quartiers les plus industriels de Milan.

Dès 1886, le nouveau gouvernement italien songea à rétablir dans son ancienne splendeur le Castello, l’une des gloires artistiques de la Lombardie; en 1893, le château tout délabré était évacué par les troupes et remis à la ville.

Aujourd’hui l’antique Castello di Porta Giovia complètement restauré par les soins de l’éminent architecte, le commandeur Luca Beltrarni, sénateur de Milan, se présente exactement tel qu’il était à l’époque brillante de Ludovic le More, avec ses chemins de ronde, ses hautes tours crénelées, ses élégants portiques et ses salles somptueusement décorées. C’est le plus magnifique spécimen qu’il soit possible de voir

1. Voy. Luca Bellrami, Guida Storica del Castello di Milano. Milan, Ulrico Hœpli, 1894.

d’une architecture toute militaire où viennent se juxtaposer les fortes défenses du moyen âge et les délicats aménagements de la Renaissance. L'ancienne Cortc Ducale a été transformée en un Musée artistique et archéologique du plus haut intérêt ; dans la Rochetta sont installées des collections modernes et des archives.

Un des premiers soins de François Sforza, après sa prise de possession dn pouvoir fut de faire reprendre les travaux de la cathédrale interrompus sous le gouvernement de la République Ambroisienne ; il estimait de bonne politique d’occuper ainsi l’activité de ses nouveaux sujets et de donner un but vraiment national à leurs aspirations.

L’histoire de la construction de cette immense église est assez difficile à faire, car pendant une durée de cinq siècles, de nombreux événements sont venus en interrompre ou en ralentir la marche, et le nombre des architectes et des artistes en tous genres qui y ont pris part est véritablement incalculable. Nous allons néanmoins essayer d’en analyser brièvement les principales phases.

Il y avait autrefois à Milan une église dédiée à la Sainte Vierge sous le vocable de Sainte-Marie-Majeure que saint Ambroise, le grand archevêque, appelait « Basilica intramurana nova ». Pendant qu’on procédait, d’après l’ordre de Frédéric Barberousse, à la destruction de la ville, une tour en s’écroulant vint effondrer l’église. Depuis il avait été souvent question de reconstruire dans de plus grandes proportions la vieille basilique de Sainte-Marie-Majeure, mais aucun seigneur de Milan n’arvait trouvé ni le temps ni l’argent nécessaire à l’exécution d’un tel projet. Jean Galeas Visconti voulut enfin le réaliser.

A quel mobile obéissait le duc de Milan? Était-ce l’ambition, le remords ou le besoin d’occuper les turbulents Milanais qui le faisait agir? On ne saurait le dire. Mais il est probable que Jean Galeas, enorgueilli parses conquêtes qui lui don liaient presque un royaume, jaloux de doter sa capitale d’un monument qui puisse lutter de grandeur avec les églises de Florence et de Padoue et dépasser en même temps par sa magnificence tout ce qui se construisait ou s’était construit de plus splendide dans les villes allemandes, saisit avec empressement l’occasion de satisfaire, en même temps, son orgueil et le patriotisme de ses sujets.

On est absolument fixé sur la date de la fondation de l’édifice. Un jour, en faisant des excavations, la pioche d’un ouvrier se heurta à une dalle de marbre sur laquelle était gravée l’inscription suivante :

EL P R 1 N c i P i o DIL DO MO DI M I L A N O F V N EL AN N Ü 4 386

On retrouva également de grosses briques portant cette même date 1386. Et si l’on consulte les anciennes chroniques conservées dans les archives du Dôme, on lit dans l’une : Anno Doinini 1386 die quinto decimo martii, templum majus Mediolani in honorent Mariœ Virginis ; et dans une autre : Die XV martii inceptum fecit ædificare templum majus Mediolani, et dictas cornes (Jean Galeas) posait primant lapident in fundamentis et omîtes cives et uuiversus populus portait ont lapides in fundamentis. Voici donc ce qui est certain : la première pierre de la cathédrale fut posée en grande cérémonie par Jean Galeas Visconti, comte de Vertu, le 15 mars 1 386, et le peuple entier concourait à cette fondation en apportant des matériaux. Quel fut maintenant le premier architecte de l’édifice, l’auteur du plan d’ensemble primitif? Il est bien difficile de le dire. Jean Galeas représentant du parti gibelin en Italie, vicaire de l’empereur, devait naturellement s’adresser à des architectes allemands, et c’est probablement ce qu’il lit. Ils lui proposèrent d’élever une église de style gothique à peu près semblable à la cathédrale de Cologne construite un siècle auparavant mais inachevée, ce plan fut adopté et les travaux commencèrent.

Hans de Fribourg, ou Ulrich de Fiissingen furent-ils les auteurs de ce plan ! Ce sont deux noms que l’on a souvent mis en avant, mais sans preuves. En même temps que Jean Galeas faisait appel aux architectes étrangers, il ne négligeait pas de s’adresser aux architectes milanais : Marco da Campione, Simone da Orsenigo, Ambrogio Pongione, Jacobus da Campione, Leno da Campione, Bonino da Campione, Matteo da Campione, sont les premiers inscrits dans les archives du Dôme comme ayant pris part à sa construction.

Cette terre de Campione, d’où sont partis tant d’artistes qui ontpour ainsidire envahi les chantiers delà cathédrale, était située entre Corne et Lugano, su rie versant d’une montagne dont les pentes s’abaissent jusqu’aux rives du lac Majeur ; elle dépendait du diocèse de Milan et ses habitants avaient de tout tempsété occupés à tailler la pierre ou le marbre que fournissaient les carrières voisines. Devenus architectes ou sculpteurs, ils se répandent partout : en 1244, un Enrico da Campione travaille à la cathédrale de Modène ; un autre Enrico, petit-fils du précédent, sculpte en 13221e maître autel de cette même cathédrale; Hugo da Campione reconstruit à Bergame l’église de Bellamo et sculpte le monument du cardinal Lungi à l’église de Saint-Dominique ; le magnifique 1 >a pti stère de la cafli éd raie est l’œuvre de son lils Giovanni et à eux deux ils construisent réalise de Saint-Augustin. Cette véritable tribu d’arlistes avait accaparé tous les travaux ; c’est à eux que l’on doit à Milan la Salle de Justice, la Loggia degliOsii, habitation du podestat ; à Monza la façade de l’église Saint-Jean et le baptistère ; à Pavie le tombeau de Saint- Augustin, etc. L’habileté professionnelle de Matteo da Campione inspirait une telle confiance qu’il fut mis à la tête d’une commission de censure établie en vue de résoudre les difficultés qui avaient déjà surgi et qui ne pouvaient pas manquer de surgir encore pendant le cours des travaux de la cathédrale.

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