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Avant-propos
Dans ce livre, j'ai essayé de dégager, avec le plus de netteté possible, le côté purement social des faits humains, abstraction faite de ce qui est en eux simplement vital ou physique. Mais, précisément, il s'est trouvé que le point de vue à la faveur duquel fai pu bien marquer cette différence, m'a montré entre les phénomènes sociaux et les phénomènes d'ordre naturel les analogies les plus nombreuses, les phos suivies, les moins forcées. Il y a de longues années déjà que fai énoncé et développé ça et là, dans la Revue philosophique, mon idée principale, — « clef qui ouvre presque toutes les serrures, » a eu l'obligeance de m' écrire un de nos pltis grands historiens philosophes ; — et, comme le plan de cet ouvrage était dès lors dans ma pensée, phisieurs des articles dont il s'agit ont pu sans peine entrer dans sa co?nposition sous forme de chapitres (l). Je n'ai fait que les rendre de la sorte, en
(i) Ce sont les chapitres prornipr, troisième, quatrième et cinquième, modifiés ou amplifiés. Le premier a été publié en septembre 1882, le troisième 671 18S^, le quatrième en octobre et novembre i883, le cinquième en 1888. — Je n'ai pas cru devoir reproduire ici bien d'autres articles sociologiques publiés dans le même recueil, mais destinés à une revision ultérieure.
Dans un ouvrage qui va paraître incessamment (La Philosophie pénale, Storck et Steintheil, éditeurs, 1890), j'ai développer application de mon point de vue au côté criminel et pénal des sociétés, comme je l'avais essayé déjà dans ma Criminalité comparée [Alcan, éditeur, (886).
VI AVANT-PROPOS.
les refondant, à leur destination première. Les sociologistes qui m'ont fait lliomieur, parfois, de remarquer ma manière de voir, pourront maintenant, s'ils le jugent à propos, la critiquer en connaissance de cause et %on d'après desfragments détachés. Je leur pardonnerai d'être sévères pour mois'ils sont bienveillants pour mon idée, ce qui n'aurait rien d'impossible. Elle peut, en effet, avoir a se plaindre de moi, comme la semence de la terre. Mais je souhaite, en ce cas, que, par suite de cette publication, elle tombe dans un esprit mieux préparé que le mien à la mettre en valeur.
J'ai donc tâché d'esquisser une sociûlog'ie pure. Autant vaut dire une sociologie générale Les lois de celle-ci, telle que je la comprends, s'appliquent cl toutes les sociétés actuelles, passées ou possibles, comme les lois de la physiologie générale à toutes les espèces vivantes, éteintes ou concevables. Il est bien plus aisé, je n'en disconviens pas, de poser et de prouver même ces principes, d'une simplicité égale à leur généralité, que de les suivre dans le dédale de leurs applications particulières ; mais il n'en est pas moins nécessaire de les formuler.
Par philosophie de l'histoire, aîi contraire, et par philosophie de la nature, on entendait jadis un système étroit d'explication historique ou d'interprétation scientifique, qui cherchait a rendre raison du groupe entier ou de la série entière des faits de l'histoire ou des phénomènes naturels, mais présentés de telle sorte que la possibilité de tout autre groupement et de tout autre succession fût exclue. De là Vavortement de ces tentatives. Le réel n'est explicable que rattaché a l'immensité du possible, c'est-à-dire du nécessaire sous condition, où il nage comme l'étoile dans l'espace infini. L'idée mhne de loi est la conception de ce firmament des faits.
Certes, tout est rigoureusement déterminé, et la réalité ne pouvait être différente, ses conditions primordiales et
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inconnues étant données. Mais pourq^iioi celles-ci et non d'autres ? Ily a de l'irrationnel à la hase du nécessaire. Aussi, dans le domaine physique et le domaine vivant, comme dans le monde social, le réalisé semble n'être qu,' un fragment du réalisahle. Voyez le caractère épars et morcelé des deux, avec leur disséminatio7i arbitraire de soleils et de nébuleuses; Vair bizarre des faunes et des flores; l'aspect mutilé et incohérent des sociétés qui se juxtaposent, pêle-mêle d'ébauches et de ruines. Sous ce rapport, comme à tant d'autres égards que je signalerai en passant, les trois grands comparti7nents de la réalité se ressemblent trop bien.
Un chapitre de ce livre, celui qui est intitulé les lois log"iques de l'imitation, n'y est placé que comme pierre d'attente d'un ouvrage ultérieur, destiné à compléter celui-ci. Si f avais donné au sujet tous les développements qu'il comporte, ce volume n'aurait pas suffi.
Les idées que j'émets pourraient fournir, je crois, des solutions nouvelles aux questions politiques ou autres qui nous divisent maintenant. Je n'ai pas cru devoir les déduire, et la classe de lecteurs à laquelle je m'adresse ne me reprochera pas d'avoir négligé cet attrait d'actualité. Je ne l'aurais pu, d'ailleurs, sans sortir des limites de mon travail.
— Encore un mot, pour justifier ma dédicace. Je ne suis ni l'élève, ni le disciple même de Cournot. Je ne l'ai jamais vu ni connu. Mais je tiens pour une chance heureuse de ma vie de l'avoir beaucoup lu au sortir du collège; f ai souvent pensé qu'il lui a mancpué uniquement d'être né anglais ou allemand et d'avoir été traduit dans im français fourmillant de solécismes pour être illustre parmi nous; surtout, je n'oublierai jamais que, dans une période néfaste de ma jeunesse, malade des yeux, devenu par force unius libri, je lui dois de n'être pas tout à fait mort de faim mentale. Mais on se moquerait de moi, a
VIII AVANT-PROPOS.
coup sitr, si je ne me hâtais cV ajouter qua ce sentiment démodé de gratitude intellectuelle auquel j'obéis, s'en joint un autre, beaucoup moins désintéressé . Simon livre, — éventicalité qu'un pJiilosophe en France doit toîùjours prévoir, même après n'avoir eu, encore qiC'a se louer de la bienveillance du public, — était mal accueilli, ma dédicace m'oj'rirait a propos un sujet de consolation. En songeant, alors, que Cournot, ce Sainte-Beuve de la critique philo sopMque, cet esprit aussi original que judicieux, aitssi encyclopédique et compréhensifque pénétrant, ce géomètre profond, ce logicien hors ligne, cet économiste hors cadres, précurseur méconnu des économistes nouveaux, et, pour tout dire, cet Auguste Comte épuré, condensé, affiné, a toute sa vie pensé dans l'ombre et n'est pas même très connu depuis sa mort, comment oserais-je un jour me plaindre de n'avoir pas eu plus de succès?
Chapitre Premier La Repetition Universelle
Y a t-il lieu à une science, ou seulement à une histoire et tout au plus à une philosophie des faits sociaux? La question est toujours pendante, bien que, à vrai dire, ces faits, si l'on y reg-arde de près et sous un certain ang-le, soient susceptibles tout comme les autres de se résoudre en séries de petits faits similaires et en formules nommées lois qui résument ces séries. Pourquoi donc la science sociale est-elle encore à naître ou à peine née au milieu de toutes ses sœurs adultes et vig-oureuses? La principale raison, à mon avis, c'est qu'on a ici lâché la proie pour l'ombre, les réalités pour les mots. On a cru ne pouvoir donner à la sociologie une tournure scientifique qu'en lui donnant un air biologique, ou, mieux encore, un air mécanique. C'était chercher à éclaircir le connu par l'inconnu, c'était transformer un système solaire en nébuleuse non résoluble pour le mieux comprendre.
d. LES LOIS DE LIMITATION.
En matière sociale, on a sous la main, par un privilég'e exceptionnel, les causes véritables, les actes individuels dont les faits sont faits, ce qui est absolument soustrait à nos reg"ards en toute autre matière. On est donc dispensé, ce semble, d'avoir recours pour l'explication des phénomènes de la société à ces causes, dites g-énérales, que les physiciens et les naturalistes sont bien oblig-és de créer sous le nom de forces, d'énerg-ies, de conditions d'existence et autres palliatifs verbaux de leur ig-norance du fond clair des choses. Mais les actes humains considérés comme les seuls facteurs de l'histoire ! Cela est trop simple. On s'est imposé l'oblig-ation de forg^er d'autres causes sur le type de ces fictions utiles qui ont ailleurs cours forcé, et l'on s'est félicité d'avoir pu prêter ainsi parfois aux faits humains vus de très haut, perdus de vue à vrai dire, une couleur tout à fait impersonnelle. Gardons-nous de cet idéalisme vag-ue ; g-ardons-nous aussi bien de l'individualisme banal qui consiste à expliquer les transformations sociales par le caprice de quelques g-rands hommes. Disons plutôt, par l'apparition, accidentelle dans une certaine mesure, quant à son lieu et à son moment, de quelques g"randes idées, ou plutôt d'un nombre considérable d'idées petites ou g-randes, faciles ou difficiles, le plus souvent inaperçues à leur naissance, rarement g-lorieuses, en g-énéral anonymes, mais d'idées neuves toujours, et qu'à raison de cette nouveauté je me permettrai de baptiser collectivement inventions ou découveries. Par ces deux termes j'entends une innovation quelconque ou un perfectionnement, si faible soit-il, apporté à une innovation antérieure, en tout ordre de phénomènes sociaux, lang^ag-e, religion, politique, droit, industrie, art. Au moment où cette nouveauté, petite ou g"rande, est conçue ou résolue par un homme, rien n'est changé çn^a^parence dans l'état social, de même que rien n'est chang'é dans l'aspect physique d'un org-anisme où
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un microbe soit funeste, soit bienfaisant, est entré, et les chang'ements g-raduels qu'apporte l'introduction de cet élément nouveau dans le corps social semblent faire suite, sans discontinuité visible, aux cliang-ements antérieurs dans le courant desquels ils s'insèrent. De là, une illusion trompeuse, qui porte les historiens philosophes à affirmer la continuité réelle et fondamentale des métamorphoses historiques. Leurs vraies causes pourtant se résolvent en une chaîne d'idées très nombreuses à la vérité, mais distinctes et discontinues, bien que réunies entre elles par les actes d'imitation, beaucoup plus nombreux encore, qui les ont pour modèles. Il faut partir de là, c'est-à-dire d'initiatives rénovatrices, qui, apportant au monde à la fois des besoins nouveaux et de nouvelles satisfactions, s'y propag-ent ensuite ou tendent à s'y propag-er par imitation forcée ou spontanée, élective ou inconsciente, plus ou moins rapidement, mais d'un pas rég"ulier, à la façon d'une onde lumineuse ou d'une famille de termites. La rég-ularité dont je parle n'est g'uère apparente dans les faits sociaux, mais on l'y découvrira si on les décompose en autant d'éléments qu'il y a en eux, dans le plus simple d'entr'eux, d'inventions distinctes combinées, d'éclairs de g'énie accumulés et devenus de banales lumières : analyse,, il est vrai, fort difficile. Tout n'est socialement qu'inventions et imitations, et celles-ci sont les fleuves dont celles-là sont les montag-nes ; rien de moins subtil, à coup sûr, que cette vue; mais, en la suivant hardiment, sans réserve, en la déployant depuis le plus mince détail jusqu'au plus complet ensemble des faits, peut-être remarquera-t-on combien elle est propre à mettre en relief tout le pittoresque et, à côté, toute la simplicité de l'histoire, à y révéler des perspectives ou aussi bizarres qu'un paysag-e de rochers ou aussi rég^ulières qu'une allée de parc. — C'est de l'idéalisme encore si l'on veut, mais de l'idéalisme qui consiste à expliquer l'histoire par les idées de ses acteurs et non par celles de l'historien.
Tout d'abord, et c'est là la thèse spéciale du présent chapitre, de ce point de vue on voit l'objet de la science sociale présenter une analog"ie remarquable avec les autres domaines de la science g"énérale et se réincorporer ainsi, pour ainsi dire, au reste de l'univers dans le sein duquel il faisait l'effet d'un corps étrangler.
En tout champ d'études, les constatations pures et simples excèdent prodig-ieusement les explications. Et partout ce qui est simplement constaté, ce sont les données premières, accidentelles et bizarres, prémisses et sources d'où découle tout ce qui est expliqué. 11 y a ou il y a eu telles nébuleuses, tels g-lobes célestes, de telle masse, de tel volume, à telle distance; il y a telles substances chimiques; il y a tels types de vibrations éthérées, appelés lumière, électricité, mag"nétisme; il y a tels types organiques principaux, et d'abord il y a des animaux, et il y a des plantes; il y a telles chaînes de montagnes, appelées les Alpes ou les Andes, etc. Quand ils nous apprennent ces faits capitaux d'où se déduit tout le reste, l'astronome, le chimiste, le physicien, le naturaliste, le g"éog"raphe font-ils œuvre de savants proprement dits? Non, ils font un simple co7istat et ne diffèrent en rien du chroniqueur qui relate l'expédition d'Alexandre ou la découverte de l'imprimerie. S'il y a une différence, nous le verrons, elle est toute à l'avantag-e de l'historien. Que savons-nous donc au sens savant du mot? On répondra sans doute : les causes et les fins; et, quand nous sommes parvenus à voir que deux faits différents sont produits l'un par l'autre ou collaborent à un même but, nous appelons cela les avoir expHqués. Pourtant, supposons un monde où rien ne se ressemble ni ne se répète, hypothèse étrang-e, mais intellig^ible à la rig-ueur; un monde tout d'imprévu et de nouveauté, où, sans
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nulle mémoire en quelque sorte, l'imag'ination créatrice se donne carrière, où les mouvements des astres soient sans période, les agitations de l'étlier sans rythme vibratoire, les g'énérations successives sans caractères communs et sans type héréditaire. Rien n'empêche de supposer malg-ré cela que chaque apparition dans cette fantasmagorie soit produite et déterminée même par une autre, qu'elle travaille même à en amener une autre. Il pourrait y avoir des causes et des fins encore. Mais y aurait-il lieu à une science quelconque dans ce mondelà? Non; et pourquoi? Parce que, encore une fois, il n'y aurait ni similitudes ni répétitions.
C'est là l'essentiel. Connaître les causes, cela permet de prévoir parfois; mais connaître les ressemblances, cela permet de nombrer et de mesurer toujours, et la science, avant tout, vit de nombre et démesure. Du reste, essentiel ne signifie pas suffisant. Une fois son champ de similitudes et de répétitions propres trouvé, une science nouvelle doit les comparer entre elles et observer le lien de solidarité qui unit leurs variations concomitantes. Mais, à vrai dire, l'esprit ne comprend bien, n'admet à titre définitif le lien de cause à etfet, qu'autant que l'effet ressemble à la cause, répète la cause, quand, par exemple, une ondulation sonore engendre une autre ondulation sonore, ou une cellule une autre cellule pareille. Rien de plus mystérieux, dira-t-on, que ces reproductions-là. C'est vrai; mais, ce mystère accepté, rien de plus clair que de telles séries. Et chaque fois que ■produire ne signifie point se rejwoclulre, tout devient ténèbres pour nous. (1)
Quand les chosQà semblables sont les parties d'un même
(1) << l.a connaissance scientifiqne ne doit y)as nécessairement partir (les plus petites choses hypothétiques et inconnues. Klle trouve son conimencement partout où la matière a formé des unités d'ordre semhiahle, qui peuvent se comparer entre gWhs et se mesurer les tout OU jug'ées telles, comme les molécules d'un même volume d'hydrog-ène, ou les cellules lig-neuses d'un même arbre, ou les soldats d'un même régiment, la similitude prend le nom de quantité et non simplement de g-roupe. Quand, autrement dit, les choses qid se réj^ctent demeurent annexées les unes aux autres en se multipliant, comme les vibrations calorifiques ou électriques, qui, en s' accumulant dans l'intérieur d'un corps, réchauffent ou l'électrisent de plus en plus, ou comme les formations de cellules similaires qui se multiplient dans le corps d'un enfant en train de g^randir, ou comme les adhésions à une même religion par la conversion des infidèles, la répétition alors s'appelle accroissement et non simplement série. En tout ceci, je ne vois rien qui singularise l'objet de la science sociale.
Intérieures ou extérieures, d'ailleurs, quantités ou groupes, accroissements ou séries, les similitudes, les répétitions phénoménales sont les thèmes nécessaires des différences et des variations universelles, les canevas de ces broderies, les mesures de cette musique. Le monde fantasmagorique que je supposais tout à l'heure serait, au fond, le moins richement différencié des mondes possibles. Combien dans nos sociétés le travail, accumulation d'actions calquées les unes sur les autres, n'est-il pas plus rénovateur que les révolutions! Et qu'y a-t-il de plus monotone que la vie émancipée du sauvage comparée à la vie assujettie de l'homme civilisé? Sans l'hérédité, y aurait-il un progrès organique possible? Sans la périodicité des mouvements célestes, sans le rythme ondulatoire des mouvements terrestres, l'exuunes par les aiitros: partout où ces unités se réunissent en unités composées d'ordre plus élevé, fournissant elles-mêmes la mesure de comparaison de ces dernières. » (Von Nœgeli, Discours au congrès des nataral. allem. en 1877.)
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bérante variété des àg-es g'éolog-iqiies et des créations vivantes aurait-elle éclaté?
Les répétitions sont donc pour les variations. Si l'on admettait le contraire, la nécessité de la mort — problème jug-é presque insoluble par M. Delbœuf dans son livre sur la matière brute et la matière vivante, — ne se comprendrait pas, car, pourquoi la toupie vivante, une fois lancée, ne tournerait-elle pas éternellement? Mais, si les répétitions n'ont qu'une raison d'être, celle de montrer sous toutes ses faces une orig-inalité unique qui cherche à se faire jour, dans cette hypothèse la mort doit fatalement survenir avec l'épuisement des modulations exprimées. — Remarquons en passant, à ce propos, que le rapport de l'universel au particulieTV^liliment de toute la controverse philosophique du moyen-àg"e sur le nominalisme et le réalisme, est précisément celui de la répétition à la variation. Le nominalisme est la doctrine d'après laquelle les individus sont les seules réalités qui comptent; et par individus il faut entendre les êtres envisag-és par leur côté différentiel. Le réalisme, à l'inverse, ne considère comme dig-nes d'attention et du nom de réalité, dans un individu donné, que les caractères par lesquels il ressemble à d'autres individus et tend à se reproduire dans d'autres individus semblables. L'intérêt de ce g'enre de spéculation apparaît quand on song'e que le libéralisme individualiste en politique, est une espèce particulière de nominalisme, et que le socialisme est une espèce particulière de réalisme.
Toute répétition, sociale, org-a nique ou physique, n'importe, c'est-à-dire imUatlve, héréditaire ou vibratoire (pour nous attacher uniquement aux formes les plus frappantes et les plus typiques- de la Répétition universelle), procède d'une innovation, comme toute lumière procède d'un foyer; et ainsi le normal, en tout ordre de reconnaissance, paraît dériver de l'accidentel.
Car, autant la propag'ation d'une force attractive ou d'une vibration lumineuse à partir d'un astre, ou celle d'une race animale à partir d'un premier couple, ou celle d'une idée, d'un besoin, d'un rite relig"ieux, dans toute une nation, à partir d'un savant, d'un inventeur, d'un missionnaire, sont à nos yeux des phénomènes naturels et régulièrement ordonnés, autant l'ordre en partie informulable dans lequel ont apparu ou se sont juxtaposés les foyers de tous ces rayonnements, par exemple, les diverses industries, relig"ions, institutions sociales, les divers types organiques, les diverses substances chimiques ou masses célestes, nous surprend toujours par son étrangeté. Toutes ces belles uniformités ou ces belles séries, — l'hydrogène identique à lui-même dans l'infinie multitude de ses atomes dispersés parmi tous les astres du ciel, ou l'expansion de la lumière d'une étoile dans l'immensité de l'espace; le protoplasme identique à lui-même d'un bout à l'autre de l'échelle vivante, ou la suite invariable d'incalculables générations d'espèces marines depuis les temps géologiques; les racines verbales des langues indo-européennes identiques dans presque toute l'humanité civihsée, ou la transmission remarquablement fidèle des mots, de la langue coplite des anciens Egyptiens à nous, etc., — toutes ces foules innombrables de choses semblables et semblablement liées, dont nous admirons la coexistence ou la succession également harmonieuses, se rattachent à des accidents physiques, biologiques, sociaux dont le lien nous déroute.
Encore ici, l'analogie se poursuit entre les faits sociaux et les autres phénomènes de la nature. Si cependant les premiers, considérés à travers les historiens et même les sociologistes, nous font l'objet d'un chaos, tandis que les autres, envisagés à travers les physiciens, les chimistes, les physiologistes, laissent l'impression de mondes fort bien rangés, il n'y a pas à en être surpris. Ces derniers savants ne nous montrent l'objet de leur science que par le côté des similitudes et des répétitions qui lui sont propres, relég-uant dans une ombre prudente le côté des liétérog-énéités et des transformations (ou transsubstantiations) correspondantes. Les historiens et les sociolog-istes, à l'inverse, jettent un voile sur la face monotone et rég-lée des faits sociaux, sur les faits sociaux en tant qu'ils se ressemblent et se répètent, et ne présentent à nos yeux que leur aspect accidenté et intéressant, renouvelé et diversifié à l'infini. S'il s'ag-it des Gallo-Romains, l'historien même philosophe n'aura point l'idée, immédiatement après la conquête de César, de nous promener pas à pas dans toute la Gaule pour nous montrer chaque mot latin, chaque rite romain, chaque commandement, chaque mouvement, chaque manœuvre militaire, à l'usag-e des lég'ions romaines, chaque métier, chaque usag-e, chaque service, chaque loi, chaque idée spéciale enfin et chaque besoin spécial importés de Rome, en train de rayonner progressivement des Pyrénées au Rhin et de g-agner successivement, après une lutte plus ou moins vive contre les anciennes idées et les anciens usag-es celtiques, toutes les bouches, tous les bras, tous les cœurs et tous les esprits g-aulois, copistes enthousiastes de César et de Rome.
Certainement, s'il nous fait faire une fois cette long-ue promenade, il ne nous la fera pas refaire autant de fois qu'il y a de mots ou de formes grammaticales dans la lang-ue romaine, qu'il y a de formalités rituelles dans la relig-ion romaine ou de manœuvres apprises aux lég-ionnaires par leurs officiers instructeurs, qu'il y a de variétés de l'architecture romaine, temples, basiliques, théâtres, cirques, acqueducs, villas avec leur atrium, etc., qu'il y a de vers de Virgile ou d'Horace enseignés dans les écoles à des millions d'écoliers, qu'il y a de lois dans la législation romaine, qu'il y a de procédés industriels et artistiques transmis fidèlement et indéfiniment d'ouvrier à apprentis et de maître à élèves dans la civilisation romaine. Pourtant, ce n'est qu'à ce prix qu'on peut se rendre un compte exact de la dose énorme de rég-ularité que les sociétés les plus ag"itées contiennent. -^ Puis, quand le christianisme aura apparu, le même historien se gardera bien, sans nul doute, de nous faire recommencer cette ennuyeuse pérég-rination à propos de chaque dog"me, de chaque rite chrétien qui se propag-e dans la Gaule païenne non sans résistance, à la manière d'une onde sonore dans un air déjà vibrant. — En revanche, il nous apprendra que, à telle date, Jules César a conquis la Gaule, et qu'à telle autre date tels saints sont venus prêcher la doctrine chrétienne dans cette contrée. Il nous énumérera peut-être aussi les divers éléments dont se composent la civilisation romaine ou la foi et la morale chrétiennes, introduites dans le monde g-aulois. Le problème alors se posera pour lui de comprendre, de présenter sous un jour rationnel, logique, scientifique, cette superposition bizarre du christianisme au romanisme, ou mieux de la christianisation graduelle à la romanisation graduelle; et la difficulté ne sera pas moindre d'expliquer rationnellement, dans le romanisme et le christianisme pris à part, la juxtaposition étrange de lambeaux étrusques, grecs, orientaux et autres, fort hétérogènes eux-mêmes, qui constituent l'un, et des idées juives, égyptiennes, byzantines, fort peu cohérentes d'ailleurs, même dans chaque groupe distinct, qui constituent l'autre. C'est cependant cette tâche ardue que le philosophe de l'histoire se proposera; il ne croira pas pouvoir l'éluder s'il veut faire œuvre de savant, et il se fatiguera le cerveau à faire de l'ordre avec ce désordre, à chercher la loi de ces hasards et la raison de ces rencontres. Il vaudrait mieux chercher comment et pourquoi il sort parfois de ces rencontres des harmonies, et en quoi celles-ci consistent. Nous l'essaierons plus loin.
En somme, c'est comme si un botaniste se croyait tenu à nég'lig-er tout ce qui concerne la g-énération des vég'étaux d'une même espèce ou d'une même variété, et aussi bien leur croissance et leur nutrition, sorte de génération cellulaire ou de régénération des tissus; ou bien c'est comme si un physicien dédaignait l'étude des ondulations sonores, lumineuses, calorifiques et de leur mode de propagation à travers les différents milieux, eux-mêmes ondulatoires. Se figure-t-on l'un persuadé que l'objet propre et exclusif de sa science est l'enchaînement des types spécifiques dissemblables, depuis la première algue jusqu'à la dernière orchidée, et la justification profonde de cet enchaînement; et l'autre convaincu que ses études ont pour but unique de rechercher pour quelle raison il y a précisément les sept modes d'ondulation lumineuse que nous connaissons, ainsi que l'électricité et le magnétisme, et non d'autres espèces de vibration éthérée? Questions intéressantes assurément et que le philosophe peut agiter, mais non le savant, car leur solution ne paraît point susceptible de comporter jamais le haut degré de probabilité exigé par ce dernier. Il est clair que la première condition pour être anatomiste ou physiologiste, c'est l'étude des tissus, agrégats de cellules, de fibres, de vaisseaux semblables, ou l'étude des fonctions, accumulations de petites contractions, de petites innervations, de petites oxydations ou désoxydations semblables, enfin et avant tout la foi à l'hérédité, cette grande ouvrière de la vie. Et il n'est pas moins clair que, pour être chimiste ou physicien, avant tout il faut examiner beaucoup de volumes gazeux, liquides, solides, faits de corpuscules tout pareils, ou de soi-disant forces physiques qui sont des masses prodigieuses de petites vibrations similaires accumulées. Tout se ramène, en effet, ou est en voie d'être ramené, dans le monde physique, à l'ondulation ; tout y revêt de plus en plus un caractère essentiellement ondulatoire, de même que dans le monde vivant la faculté génératrice, la propriété de transmettre héréditairement les moindres particularités (nées,, le plus souvent, on ne sait comment) est de plus en plus jugée inhérente à la moindre cellule.
Aussi bien, on reconnaîtra peut-être, en lisant ce travail, que l'être social, en tant que social, est imitateur par essence, et que l'imitation joue dans les sociétés un rôle analogue à celui de l'hérédité dans les organismes ou de l'ondulation dans les corps bruts. S'il en est ainsi, on devra admettre, par suite, qu'une invention humaine, par laquelle un nouveau genre d'imitation est inauguré, une nouvelle série ouverte, par exemple, l'invention de la poudre à canon (1), ou des moulins à vent, ou du télégraphe Morse, est à la science sociale ce que la formation d'une nouvelle espèce végétale ou animale (ou bien, dans l'hypothèse de l'évolution lente, chacune des modifications individuelles qui l'ont amenée) est à la biologie, et ce que serait à la physique l'apparition d'un nouveau mode de mouvement venant prendre rang à côté de l'électricité, de la lumière, etc , ou ce qu'est à la chimie la formation d'un nouveau corps. A l'historien philosophe qui s'évertue à trouver une loi des inventions scientifiques, industrielles, artistiques, politiques, successivement apparues et bizarrement groupées, il faudrait donc comparer, pour faire une juste comparaison, non pas le physiologiste ou le physicien tel que nous le
(1) Quand je dis rinvention de lu poudre à canon, ou du télégraphe, ou des chemins de fer, etc., il est hien entendu que je veux dire le groupe des inventions accumulées (discernables pourtant et nombrables) qui ont été nécessaires pour produire la poudre à canon, le té|égra[ihe, les chemins de fer.
connaissons, Claude Bernard ou Tyndall notamment, mais un philosophe de la nature, tel que Schelling- l'a été, tel que Ha3ckel paraît l'être dans ses heures d'ivresse imag'inative. On s'apercevrait alors que l'incohérence indigeste des faits de l'histoire, tous résolubles en courants d'exemples différents dont ils sont la rencontre, elle-même destinée à être copiée plus ou moins exactement, ne prouve rien contre la rég"ularité fondamentale du monde social et contre la possibilité d'une science sociale, qu'à vrai dire cette science existe, à l'état épars, dans la petite expérience de chacun de nous, et qu'il suffit d'en rajuster les frag-ments. Au surplus, le recueil des faits historiques sera loin de paraître plus incohérent, à coup sur, que la collection des types vivants et des substances chimiques; et pourquoi exig-erait-on du philosophe de l'histoire le bel ordre symétrique et rationnel qu'on ne song-e pas à demander au philosophe de la nature? Mais il y a ici une différence tout à l'honneur du premier. C'est à peine si les naturahstes ont entrevu récemment avec quelque clarté que les espèces vivantes procèdent les unes des autres ; les historiens n'ont pas attendu si long-temps pour savoir que les faits de l'histoire s'enchaînent. Quant aux chimistes et aux physiciens, n'en parlons pas. Ils n'osent encore prévoir l'époque où il leur sera permis de dresser à leur tour l'arbre généalog"ique des substances simples et où l'un des leurs publiera sur V origine des atomes un livre destiné à autant de succès que Vorigine des espèces de Darwin. 11 est vrai que M. Lecoq de Boisbaudran et M.^ Mendeleef ont cru entrevoir une série naturelle des corps simples et que les spéculations toutes philosophiques du premier à ce sujet "ne sont pas étrang-ères à la découverte du Gallium. Mais si l'on y reg-arde de près, peut-être ne trouvera-t-on pas à ces essais remarquables et aussi bien aux divers svstèmes de nos évolutionnistes sur la ramification g"énéalog"ique des types vivants, plus de précision et de certitude qu'on n'en voit briller dans les idées d'Herbert Spencer et même de Vico sur les évolutions sociales soi-disant périodiques et fatales.
De ce qui précède, il ressort qu'autre chose est la science, autre chose la philosophie sociales; que la science sociale doit porter exclusivement, comme toute autre, sur des faits similaires multiples, soigneusement cachés par les historiens, et que les faits nouveaux et dissemblables, les faits historiques proprement dits, sont le domaine réservé à la philosophie sociale ; qu'à ce point de vue la science sociale pourrait bien être aussi avancée que les autres sciences, et que la philosophie sociale l'est beaucoup' plus que toutes les autres philosophies.
Dans le présent volume, c'est de la science sociale seulement que nous nous occupons; aussi n'y sera-t-il question que de l'imitation et de ses lois Ailleurs et plus tard nous aurons à étudier les lois ou les pseudo-lois de l'invention, ce qui est une question toute autre, quoique non entièrement séparable de la première.
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