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DANS
LA NATURE
Préface
Il y a deux genres d’organisme cérébral. L’un dans lequel, dès le début de la vie sociale, sous l’influence des circonstances, du milieu ou de sa seule imagination, on se crée des idées qu’on n’abandonne plus et dont on poursuit le développement et les applications le reste de sa vie. L’autre, dans lequel les' idées surgissent et se modifient à mesure que l’expérience s’acquiert, qu’on se sent armé et en droit de généraliser et de s’élever.
Les premiers, dit-on, restent conséquents avec eux-mêmes, ils ne changent pas sensiblement d’opinion. Pour nous, ce sont des systématiques.
- Les seconds varient, et on le leur reproche; ils ne craignent pas de renoncer à l’idée qui leur paraissait juste et qu’ils défendaient, pour une autre qui leur paraît meilleure ; ils n’ont d’autre souci que d’arriver au but : la vérité objective.
Nous nous efforçons d’être des seconds, de ne procéder que par étapes, lentement et prudemment, en ne nous fiant qu’à l’observation des faits soigneusement pesés, accumulés et rapprochés.
Sans parler des nombreux Mémoires que nous avons publiés sur des points particuliers de l’ Anthropologie, trois ouvrages résument successivement nos idées générales.
Le premier, en 1876, lest Anthropologie. Il répondait à un besoin, reflétait l’enseignement de noire maître Broca et laissait peu percer notre individualité, quoiqu’il contint déjà beaucoup de recherches personnelles.
Le second, en 1886, est nos Éléments cl’ anthropologie générale, ouvrage dont le défaut est d’être trop gros. Là, nous nous exprimons avec netteté sur l’historique, les méthodes
VIII
PRÉFACE.
et une foule de sujets généraux et particuliers. La science avait marché depuis 1876, nous possédions un acquis personnel considérable; tout en restant le fidèle disciple de Broca, nous étions en droit d’avoir une opinion ferme.
Le troisième est le présent ouvrage. Il anticipe sur un autre plus étendu que nous espérons mettre au jour plus tard et s’élève bien haut, trop haut peut-être. Il exprime les idées les plus générales auxquelles nous aboutissons dans la phase actuelle de notre évolution oniogénique. Jusqu’ici nous avions évité de prendre position sur les grandes questions actuellement débattues. Notre conviction aujourd’hui est faite, et nous ne craignons plus de nous prononcer. Nous sommes partisan du principe de l’Unité de composition, formulé par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, duquel découle le principe de l’Évolution, c’est-à-dire de la dérivation naturelle des êtres les uns des autres, les voies et les moyens de celle-ci et ses procédés par Transformation ou Transfiguration étant réservés.
Nos recherches ont été poursuivies à la fois au Laboratoire Broca et au Muséum, et nous devons adresser nos remerciements à M. le professeur Georges Pouchet, l’éminent titulaire de la chaire de Cuvier, pour la libéralité avec laquelle il a mis scs précieuses collections à notre disposition. Nous exprimons egalement notre reconnaissance à M. le professeur de Quatrefagcs, notre vénéré maître en anthropologie avec Broca ; la réserve qu’indiquent nos deux mots — transformation ou transfiguration — lui prouve que nous nous écartons peu de son enseignement.
Paul TOPINARD.
Paris, 15 juin 181)1
L’HOMME DANS LA NATURE
Chapitre I L’anthropologie Avant Broca. — Période De Broca
PÉRIODE ACTUELLE.
Pour traiter tout ce que pourrait comporter notre titre, il faudrait embrasser les trois points de vue auxquels l’Homme est réductible : physique, moral et social, c’està-dire accepter l’anthropologie dans le sens général et abusif qu’autorise son étymologie (avOpwitoç, homme, et Àoyoç . traité). Telle n’est pas notre prétention. Prenant le mot nature dans son acception purement physique, nous ne nous occuperons que de l’Homme-animal. Nous commencerons par donner un aperçu de l’anthropologie prise dans son sens striet, de sa circonscription, de ses rapports avec la zoologie générale, et de ses méthodes d’étude pour aboutir à ce qui est l’objectif propre de ce livre : la place que l’Homme occupe matériellement parmi les animaux et son origine probable ou descendance.
i/antiiropoio^ie avant Broca . — Les premiers tâtonnements de l’esprit humain, les premières observations scientifiques ayant un caractère de précision, les premières spéculations philosophiques, ont eu pour objet l’Homme lui-môme. Dès le ive siècle avant notre ère, le grand encyclopédiste de l’antiquité, Aristote, laissant à ceux qui dissertaient sur la nature de l’Homme l’épithète d 'anthropologues, fondait, dans les premiers chapitres de son Histoire des animaux , l’anthropologie vraie, c’est-à-dire l’histoire de l’Homme considéré au point de vue animal. Il le caractérisait d’emblée et avec ampleur, par les quatre Irai Is fondamentaux suivants : deux, anatomiques, le volume du cerveau et l’attitude bipède, et deux physiologiques, la l/antiiropologie avant broga.
faculté du langage et la faculté de raisonner. Dès l’abord donc, les deux natures de l’Homme, physique et psychique, ont été admises. Son troisième aspect, l’aspect social, fut même abordé aussi par Aristote dans son livre sur la Politique., qui n’est qu’un traité de sociologie.
La ressemblance de l’Homme avec les animaux était si bien acceptée dans l’antiquité que les médecins disséquaient le Singe en toute confiance pour connaître l’anatomie humaine, et qu’il fallut toute la persévérance d’André Yésale et de ses disciples, dix siècles plus tard, pour découvrir dans les livres de Galien les détails anatomiques qui ne s’accordaient pas rigoureusement avec la réalité. Les controverses auxquelles donna lieu cette découverte au xive siècle eurent d’heureuses conséquences ; l’anatomie comparée se développa rapidement. La séparation des sciences en naturelles et médicales n’était pas faite encore; médecins et naturalistes se donnaient la main. De la comparaison de l’IIomme avec le Singe on passa à celle avec les autres animaux; Coïter disait que pour acquérir des connaissances zoologiques sérieuses il fallait commencer par disséquer l’Homme. Dès 1551 Pierre Belon mettait en parallèle le squelette de l’Homme et celui de l’Oiseau. Peu à peu on connut les Singes Anthropoïdes sans doute ignorés des anciens, malgré le voyage d’Hannon au pays des Gorilles. En 1699, Édouard Tyson publiait un de ces ouvrages qui font époque, intitulé : « U Orang-Outang ou liomo sylveslris, ou anatomie d’un pygmée (un Chimpanzé) comparée à celle du Singe, de l’Anthropoïde et de l’Homme, d’où il résulte que les trois sont des Singes ou des Anthropoïdes, mais non des Hommes, comme on l’a prétendu ». En 1707 Garangeot allant plus loin traçait le parallèle des muscles de l’Homme et du Chien.
Le terrain était donc préparé et aucune opposition sur la nature animale de l’Homme ne s’était encore produite lorsque parut Linnée en 1735. L’illustre naturaliste suédois suivit l’opinion commune en admettant l’Homme dans sa classification, sans se douter des orages qu’il allait soulever.
En dehors du monde des naturalistes, seuls compétents en cette matière, s’agitait en effet une question brûlante don 1 1 a 1 iaison avec 1 a précéden le n’avai L pas attiré l’attention , celle du monogénisme et du polygénisme. Le livre juifdela Genèse, accepté par le christianisme, ne parlait de la création que d’un seul couple humain, ayant donné naissance à tous les hommes répandus sur la terre. Mais certains
ARISTOTE. — BUFFON.
passages ne pouvaient se comprendre sans admettre d’autres hommes parallèlement à Adam et à ses fils. Des Nègres en particulier il n’était pas question, pas plus que dans le dénombrement ultérieur des peuples qu’aurait engendrés la postérité de Noé. De là dans l’interprétation du livre saint, un schisme, qui prit naissance dans les premiers siècles de notre ère et dont l’empereur Julien se fit l’écho en 365. Il y aurait eu plusieurs créations d’hommes. Avec saint Augustin la thèse monogéniste eut le dessus et se maintint jusqu’au xvie ou xvne siècle, lorsque après Christophe Colomb, la découverte d’une foule d’autres sortes d’hommes réveilla la question. En vain le pape, en 1512, décréta que les Indiens d’Amérique descendaient d’Adam et Eve.
La thèse polygéniste resta sur le terrain théologique avec le célèbre livre de La Peyrère en 1655 sur les Præadamiles, qui en quarante ans donna lieu à trente-cinq publications pour le moins. De là elle passa aux mains des naturalistes, puis aux mains- des voyageurs et des philosophes qui fondèrent de cette façon la seconde branche de l’histoire naturelle de l’Homme, celle qui concerne les races. Le premier essai de classification de ces races est, en effet, d’un voyageur, François Bernier, d’Angers, en 1684. Les polygénistes les plus connus à cette époque furent Mathews Dale en 1677, Fabricius en 1721, Guillaume Rei en 1744, lord Kaimes en 1744, sans parler des encyclopédistes qui poussèrent les questions à l’extrême et firent que l’Église prit l’alarme et parut se demander s’il convenait de laisser développer une science qui se heurtait d’emblée à ses dogmes jugés les plus nécessaires.
En dehors de ce mouvement, la zoologie continuait à progresser et, pour la seconde fois, se constituait l’histoire naturelle de l’Homme avec Buffon en 1749 dans sa célèbre Histoire naturelle générale. Une première partie y traite de l’Homme dans son ensemble, une seconde des races humaines. Le programme entier de l’anthropologie y était esquissé, il n’y manquait que le nom pour que l’autonomie en fût établie à titre de chapitre détaché de l’histoire des animaux. Ce nom, ce fut Blumenbach qui vingt-cinq ans plus tard le lui décerna.
On a vu qu’Aristolc s’était servi de l’adjectif correspondant d’anthropologues pour désigner ceux qui dissertent sur la nature de l’Homme. Du xviu au xviiiu siècle, le même mot, ou des équivalents, reparaît de tous côtés dans des acceptions l’anthropologie avant broc a.
variées. Etant donnés l’étymologie et le nombre de sujets se rapportant plus ou moins directement à l’Homme, il n’y a pas à s’en étonner à une époque où, la spécialisation des sciences ne s’élant pas encore faiLe, chacune cherchait sa voie et ses limites.
La première acception à citer est théologique et se relrouve dans tous les dictionnaires du temps. Elle désigne les cas où l’Écriture attribue à Dieu des caractères humains tels qu’un visage, des membres, un langage, des passions.
La plus répandue est l’acception anatomique, par exemple dans le livre de Magnus Ilunclt en 1501, intitulé Anlhropologia seu de hominis dignitate, nattera et proprietatibus et qui est principalement anatomique malgré son titre; dans ceux de Jean Riolan fils (Paris 1649), de Kerkring (Amsterdam 1671), de Cowper (Londres 1697), intitulés Antliropographia seu anatomia ; dans celui de Tichmayer (léna 1718), ayant pour titre Eléments d’ anthropologie ou Théorie du corps humain.
L’acception philosophique faisant suite à celle d’Aristote est fréquente aussi, par exemple dans le livre de de Galeazzo Capello en 1583, intitulé Anthropologium qu’il définit un discours sur la nature de l’Homme, ou dans les leçons de Kant à Kœnigsberg sur l’anthropologie qu’il donne comme « la théorie de la connaissance de l’Homme conçue systématiquement ».
Puis il y a l’acception mixte, réunissant les deux précédentes, telle que la montre la définition suivante du dictionnaire de Furetières (Paris 1727) : « Anthropologie se dit de la science qui traite de l’Homme; elle a deux parties : la psychologie qui traite de l’âme et l’anatomie qui traite du corps ».
L’acception pédagogique, telle qu’elle esl comprise par Chavannes et exposée dans un ouvrage publié à Lausanne en 1787, serait la plus remarquable si elle ne se réduisait pas à un programme. Nous en dirons quelques mots.
Chavannes était un pasteur protestant, bibliophile et s’occupant de projets d’éducation. Le petit livre dans lequel il donne ses idées sur ce point est intitulé : Essai sur l'Education intellectuelle avec le projet d’une science nouvelle. Partant d’une idée mathématique prise dans Euclide, il professe que toute éducation secondaire sérieuse doit avoir pour base, pour pivot et pour but, la connaissance de l’Homme, c’est-à-dire l’Anthropologie ou la science géné-
BLUMENBAGH. — CHAVANNBS.
raie de l’Homme. 11 la partageait en neuf parties : « 1° l’anthropologie proprement dite ou science de l’Homme considéré dans la constitution de sa nature et dans les traits qui le rapprochent ou l’éloignent des autres espèces animales au triple point de vue végétatif, animal et intellectuel; 2° l’ethnologie ou histoire des progrès des peuples dans la civilisation; 3° et 4° la science de l’Homme considéré comme doué d’intelligence, d’activité et de moralité; 5° à 8° la science du langage; 9° la science des religions. Le manuscrit de la première partie aurait été écrit.
Nous ne parlerons pas des autres acceptions du mot anthropologie ayant donné lieu à des ouvrages, par exemple, de celle qui a abouti de nos jours à Y Anthropologie de Bossu, laquelle n’est qu’une encyclopédie des sciences médicales.
Evidemment, la plus nette de ces acceptions est celle de Chavannes. L’anthropologie y a deux sens: sens général comprenant les trois aspects de l’Homme : animal, intellectuel et social; sens spécial, l’anthropologie par excellence ne concernant que l’aspect animal. Blumenbach les connaissait-il? En tout cas c’est avec le dernier sens restreint qu’il en fait usage dans la dédicace de la 3e édition de ses Variétés du genre humain , de 1795, à Sir Joseph Banks. Ce livre, sous une forme concentrée, est un exposé court mais complet de toutes les matières que comporte aujourd’hui encore l’anthropologie telle que l’entendent de Quatrefages et Broca, moins les deux questions qui ont surgi depuis : le préhistorique et la descendance de l’homme. Le côté ethnographie y est laissé de côté. Les divisions y sont très nettes : l’Homme dans son ensemble et comparé aux animaux, et les variétés physiques de l’Homme ou races. Aussi est-il permis de se demander auquel, de Buffon ou de Blumenbach, revient l’honneur d’avoir fondé l’anthropologie moderne. Ayant égard à l’antériorité du premier, nous avons conclu dans nos Éléments d’ anthropologie générale en faveur de notre illustre compatriote.
Le mot ne se généralisa pas immédiatement. Les ouvrages d’anthropologie qui suivent portent des noms divers, tels que YHomrne, essai zoologique, par Bory de Saint-Vincent, l 'Histoire naturelle de l'homme (Yirey et Lawrence), V Histoire naturelle des races humaines[A. Desmoulins). L’adoption n’en lut oflicielle qu’en 1850 environ lorsque Serres qui, après Flourens, occupait au Muséum la chaire d’histoire naturelle de l’Homme, ajouta spontanément sur son
6 l’anthropologie avant broc a.
affiche : ou anthropologie. Aucune opposilion ne se produisit, le fait passa inaperçu. Toutes les autres acceptions du mot avaient disparu, toutes les sciences spéciales pouvant à la rigueur y prétendre avaient leur nom propre : la psychologie, l’ethnographie, l’ethnologie, la sociologie. La consécration toutefois n’en fut définitive et hautement acclamée qu’une dizaine d’années plus lard, lors que Broca fonda la Société d’anthropologie de Paris, la première de ce nom. D’emblée le mot remplaça celui d’histoire naturelle de l’Homme et même, dans quelques Sociétés s’occupant des races, celui d’ethnologie. Vingt Sociétés aujourd’hui portent ce nom, toutes les Associations pour l’avancement des sciences, plusieurs Académies ont une section d’anthropologie. Des ouvrages traitant de l’Homme et de ses races ont pris ce titre. Du consentement unanime de tous les savants, l’anthropologie se définit « la branche, détachée de l’histoire naturelle qui traite de l’Homme ». Ainsi comprise, elle a conquis son autonomie : c’est la zoologie de l’Homme, comme la mammalogie est la zoologie des Mammifères, comme l’hippologie est la zoologie du Cheval.
Nous n’avons pas l’intention de faire l’historique de l’anthropologie; ce qui précède suffit pour démontrer qu’elle n’est pas, comme on le croit généralement, une science nouvelle, mais que, sous un autre nom, elle remonte à Aristote et était déjà constituée à la fin du siècle dernier. Ace moment son but, ses principes, ses principales branches, ses méthodes, y compris la crûniomélrie et l’anthropométrie, étaient établies et la science avait marché déjà avec Buffon, Daubenton, Camper, Blumenbach, Sœmmering et White.
Jusqu’ici nous avons vu de cet historique deux périodes : l’une répondant à l’antiquité et se terminant à Linné, l’autre allant de Buffon à White en 1799. Une troisième période s’étend de 1800 à 1859 environ, moment décisif où se produisent presque simultanément trois événements qui ouvrent la quatrième période, celle de Broca. Ce sont : la démonstration définitive de la haute antiquité de l’Homme par Boucher de Pertbes, la fondation de la Société d’anthropologie de Paris et la renaissance, sous la plume de Darwin, de la doctrine française du transformisme de Lamarck.
Dans la troisième période, contrairement à ce qu’eut fait penser la fin du xvm' siècle, la partie de l’anthropologie qui porte aujourd’hui le nom de générale n’est pas séparée
W. EDWARDS.
encore de la zoologie générale. D’une part, les médecins continuent à s’attribuer l’anatomie détaillée de l’IIommc, en se fondant sur l’idée erronée que cette anatomie est identique dans toute l’étendue du genre humain. D’autre part, les naturalistes, — parmi lesquels, pour ne citer que des noms français, Cuvier, Lamarck, A. Desmoulins, Serres, Leuret et Graliolet, — étudient l’Homme en même temps que les autres animaux, sans songer que cette partie de leur domaine doit former une branche à part au même titre que la mammalogie ou l’ornithologie. Une certaine autonomie ne se manifeste qu’autour de la partie portant aujourd’hui le nom d ’ anthropologie spéciale et qui concerne les divisions du groupe humain.
Là, en effet, se distinguent deux branches : l’une regarde le squelette et le cadavre, c’est-à-dire l’anatomie; l’autre, qui étudie le vivant, est particulièrement du ressort des voyageurs. La première se concentre presque exclusivement sur la cràniologie, sinon sur la crâniométrie et compte comme noms : Barclay, Comhe, Parchappe, Lelut, Morton, Vander Hœven, Busk, de Baer. La seconde prend une place plus importante ; on s’y occupe des races sans se demander si l’Homme est ou non un animal. Celte étude des races, née insensiblement avec les découvertes successives des voyageurs, stimulée avant la Dévolution parle naturalisme entre autres de Bougainville, surexcitée par les discussions entre les monogénistes ou classiques et les polygénistes ou voltairiens, et résumée par Buffon, aboutit en 1835, à la fondation de la Société d’ethnologie de Paris par W. Edwards. Parmi les monogénistes de cette 3e période se rangent Wisemann, Prichard, Flourens; parmi les polygénistes, Virey, A. Desmoulins, Bory de Saint-Vincent, Nott et Gliddon. La lutte prit fin avec la découverte de l’antiquité de l’Homme, si lointaine que la plupart des arguments invoqués de part et d’autre s’écroulaient. Les deux derniers ouvrages parus furent : le mémoire sur YHybridité par Broca en 1858-59 et un article de la Revue des Deux Mondes sur Y Unité de l’ espèce humaine par M. de Quatrefages en 1860.
Le trait dominant de l’étude des races dans cette 3 période est l’inllucnce exercée par une science nouvelle, ne doutant de rien comme toute science jeune, la linguistique, qui fit confondre les peuples de l’histoire et les langues qu’ils parlent, avec les races de l’histoire naturelle. C’est elle qui, s’emparant du mot ethnologie, le détourna du sens vrai
PÉRIODE DE BROCA.
que lui avait donné Chavannes; c’est elle qui engendra la théorie des invasions aryennes, vraie si on la borne aux migrations des langues ou encore des civilisations, non démontrée lorsqu’on la confond avec le peuplement de l’Europe tel qu’il s’est opéré entre la période paléolithique et la période historique.
Les publications qui reflètent le mieux l’état de la science des races à cette époque sont : Y Histoire physique de l’humanité, de Prichard; les Bulletins des Sociétés d’ethnologie de Paris et de Londres et Y Homme Américain , d’Alcide d’Orbigny.
Pour plus de détails sur cet historique, nous renvoyons à nos Éléments d' Anthropologie générale , de la page 1 à la page 148.
La quatrième période, courte mais féconde, s’étend de la fondation de la Société d’anthropologie de Paris, le 18 mai 1859, à la mort de Broca,le 18 juillet 1880. Elle est caractérisée par l’influence qu’exerce l’anthropologie française sur les autres pays. Deux écoles y rivalisent d’ardeur à Paris. L’une, dite classique, représentée par M. de Qualrefages au Muséum est monogémste et anti-transformiste. L’aulre, dite avancée, celle de la Société d’anthropologie, accueille avec une faveur marquée les idées nouvelles, caressant surtout celle de la descendance de l’Homme du Singe; son chef et son modérateur fut Broca.
Les recueils périodiques de cette époque sont les Bulletins et Mémoires de la Société d’ anthropologie et la Revue d’anthropologie., fondée en 1872 par Broca, auxquels il convient d’ajouter, dans la science du préhistorique, les Matériaux pour servir à l’histoire naturelle de l’Homme. Les principaux ouvrages sont le Crania Ethnica par MM. de Quatrefages et Hamy, l’Espèce humaine de M- de Qualrefages et Y Anthropologie de Topinard *. Quant aux nombreux mémoires de Broca, ils sont disséminés dans les deux premiers recueils indiqués.
Nous regrettons que l’espace ne nous permette pas de rappeler la part prise par les nations étrangères aux progrès réalisés dans cette période. L’anthropologie tient brillamment sa place en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Italie, aux Etats-Unis, dans le monde entier, à des degrés
]. 1’. Topinard. Éléments d’ Anthropologie générale. Grand in-8 de 115 pages avec 5 planches et 229 figures. Paris, 1885. Editeur: Lecrosnier.
PÉRIODE ACTUELLE.
divers. Citons seulement, vers son commencement, les leçons de M. Huxley traduites en français par notre regretté ami Daily, sous un titre que le nôtre rappelle : La jolace de l’Homme dans la nature.
Après la mort de Broca commence en France la phase actuelle.
Tandis que le mouvement imprimé par Broca s’étend à l’étranger et que les études anthropologiques se poursuivent calmes et sereines, en France une fraction de l’école de Broca abandonne la tradition du maître, met au second rang l’acception zoologique du mot anthropologie, étend démesurément celle même de Chavannes au siècle dernier et verse dans la biologie, la psychologie et la sociologie avec ses accompagnements forcés : la morale, la religion, etc., sans en exclure les applications.
Nous aimerions à retracer les causes qui ont conduit à celte déviation regrettable, mais cela nous entraînerait trop loin et sera mieux placé dans un travail ultérieur spécial.
Il en résulte pour nous que la première obligation, en tête de ce livre, est d’établir en quoi consiste l’anthropologie, quel est son terrain propre et, parmi ses branches ou sciences accessoires, quelles sont celles à écarter ou à laisser autonomes.
Chapitre II
LXNTHROPOLOGIE, SCIENCE PURE, CONCRÈTE, ESSENTIELLEMENT ANATO- MIQUE ET d’observation. — SON TERRAIN PROPRE. — SES RELA- TIONS AVEC LA BIOLOGIE, LA PSYCHOLOGIE, L’ETHNOGRAPHIE ET LA SOCIOLOGIE.
De tous temps il a existé dans les sciences deux courants contraires, que le progrès des connaissances n’a fait qu’accentuer : l’un de division du travail afin de spécialiser l’attention sur un point plus restreint, l’autre de concentration afin de tout embrasser d’un coup d’œil. Le premier répond à l’analyse, le second à la synthèse.
La séparation de l’histoire naturelle générale de la partie consacrée à l’Homme est un premier effet de la division du travail. Il y a l’histoire naturelle de la nature organisée, celle des animaux en particulier ou zoologie, celle des Vertébrés ou même des Mammifères, celle de chacun de ceux-ci, du Cheval, du Chien, enfin celle de l’Homme.
Cette étape suffit-elle? Le même savant peut-il embrasser toutes les parties de l’horizon relatif à l’Homme, possède-t-il toutes les connaissances si opposées qu’il exige? Ne faut-il pas, dans l’intérêt de son étude, procéder à de nouvelles divisions et ne serait-ce pas à l’une seulement de celles-ci que doit être réservé le mot d’anthropologie?
L’anthropologie, eu égard à son étymologie et tout en restant synonyme d’histoire naturelle de l'Homme, peut être prise dans deux sens, l’un complet, encyclopédique, démesurément vaste, et l’autre partiel, pratique, se restreignant ce que le naturaliste considère comme le domaine vrai de l’histoire naturelle, l’étude de l’animal en tant que membre du groupe particulier dans lequel il rentre : Vertébré, Mammifère, Primate, etc. Lequel choisir? M. de Quatrefages est très affirmatif. « L’anthropologie, pour lui, est l’étude de l’Homme entendue monographiquement comme faitle naturaliste étudiant un animal quelconque». Broca partageait cette opinion. Parlant de celte proposition très nette,
DIVISION DU TRAVAIL.
il semble donc que pour connaître le programme de l’anthropologie il n’y ait qu’à prendre successivement tous les sujets que permet un animal quelconque. Pas du tout. Le naturaliste ne s’attaque pas à égal titre à toutes les parties de son cadre ; il s’attache à certaines, à la plupart, mais il en abandonne quelques-unes à des collègues qui en font une spécialité. Voyons ce qu’il écarte.
L’antiiropoiogic, seience pure. — La première élimination indiquée est celle-ci. Dans toute science d’observation il y a les vérités auxquelles elle conduit et les applications de ces vérités aux besoins de l’homme. Ces applications, comme tout ce qui touche à la pratique, impliquent des points de vue particuliers et arrivent môme à négliger parfois un peu la vérité stricte. Il y a donc utilité à les laisser autonomes à titre de sciences indépendantes, volant de leurs propres ailes et maîtresses de leurs destinées. Telles sont par exemple, dans l’histoire des animaux, la médecine vétérinaire qui ne se préoccupe que de l’hygiène et des maladies des animaux et la zootechnie qui s’occupe de leur élevage, de leur dressage, bref de leur appropriation aux besoins ou aux plaisirs de l’Homme.
A plus forte raison, quand cet animal est l’Homme, faut-il, de son étude pure, séparer ces deux poinls de vue qui acquièrent chez lui une importance si vaste. Voici la Médecine née avec Hippocrate, même avant l’anthropologie, et découlant de la nécessité de prévenir et de guérir les souffrances de l’Homme : personne ne contestera qu’elle n’ait tous les droits à conserver une existence à part, à chercher comme il lui plaît ce qui importe à son but et à faire appel secondairement à toutes les sciences accessoires dites médicales qui lui conviennent. La médecine est une nécessité sociale comme l’anthropologie est une satisfaction de l’esprit. Toutes deux doivent être libres, quitte à se tendre la main et à s’entr’aider.
Quant à 1 ’Anlhropolechnie , — mot qui a été prononcé sérieusement et qui correspond chez l’Homme à la zootechnie, mais dans un sens autrement large, puisqu’il embrasse forcément l’hygiène sociale et louche sans cesse à la législation, à la famille et à tout ce que nous avons de plus cher, — il est évident qu’elle, plus encore, doit demeurer indépendante de toutes les vérités qui se dégagent, cruelles et implacables, de la connaissance de l'anil’anthropologie, science pure.
malité humaine. S’il est une étude dont il faille libérer l’anthropologiste, assurément c’est celle-là.
La première condition en anthropologie est de planer dans des sphères élevées, au-dessus des tempêtes terre à terre de l’humanité; c’est d’être calme, dégagé de toute influence mesquine, de toute tendance subjective. Peu importe au naturaliste étudiant l’animal que celui-ci n’ait que des instincts réflexes et soit le jouet de sa misérable organisation. En anthropologie, tout ce que l’on a appris à aimer et à respecter est en cause: on est juge et parti dans son propre procès; la famille, les amis, la société, rien n’échappe; les croyances qu’on nous a inculquées dès notre plus tendre enfance sont en jeu, tout jusqu’à nos idées prétendues innées qui ne sont que le fruit d’une bonne éducation accumulée de génération en génération. Si l’anthropologiste n’a qu’à tirer des déductions des faits qu’il observe, il peut rester maîlre de lui, mais si l’on veut qu’il en lire aussi les applications sociales, n’y a-t-il pas à craindre que son esprit défaille et recule?
Prenons un exemple. Dans l’un des chapitres les plus incontestés de son domaine, l’anthropologie établit que le cerveau de la femme pèse moins que celui de l’homme, ce qui, dans l’état actuel de la science, est considéré comme un désavantage, sinon comme une infériorité. D’autre part, elle démontre que le surcroît d’activité cérébrale qui, au bout d’un certain nombre de générations, rétablirait le niveau, accroît la mortalité de la femme et augmente le contingent qu’elle fournit aux établissements d’aliénés. La conclusion c’est qu’à pousser la femme dans la voie intellectuelle où l’on croit qu’elle sera plus heureuse', à la rendre égale à l’homme par le poids cérébral, il y a des inconvénients. Est-ce à l’anthropologie à formuler cette conclusion, comme le veut une certaine école. Non certes, car le problème est plus large et fait intervenir des considérations étrangères à l’histoire naturelle. D’ailleurs, qui sait si, demain, . l’on ne trouvera pas qu’après tout ce déficit est sans importance, (ju’à défaut d’une raison moins froide la femme a un cœur plus haut placé, et que ce défaut de parallélisme entre l’homme et la femme est une des conditions de l’équilibre social ?
Autre exemple. L’école matérialiste radicale qui veut faire de l’anthropologie une science d’application se mêlant à tous les problèmes sociaux, professe que l’Homme n’est
APPLICATIONS EXCLUES.
qu’une machine recevant les excitations, réagissant mécaniquement et obligée de céder aux incitations les plus fortes. 11 n’est pas responsable de ses actes, n’a pas de libre arbitre, ne possède ni la notion du juste, ni celle du bien et du mal. Par conséquent il n’y a pas de morale en dehors de l’intérêt individuel bien entendu. Premier point: s’il en est ainsi, ce n’est pas à l’anthropologie à le proclamer, au delà du petit cercle de naturalistes que cela regarde. Second point : ce n’est pas à elle à en tirer les conséquences et à préjuger des réformes sociales qu’impliquent peut-être ces dures vérités. C’est l’affaire des légistes dont la profession est d’être au courant de la science assurément, d’en tenir compte, mais de ne s’inspirer que du bonheur de l’humanité, de l’utilité générale, du nécessaire, et non d’un idéal scientifique. L’état social n’est précisément qu’un code de mœurs et de lois, ayant pour objet de parer aux défauts de notre nature animale.
Concluons donc que si la zoologie est une science pure n’ayant d’autres visées que la connaissance de la vérité, sans souci des applications qu’elle comporte, l’anthropologie, à plus forte raison, doit rester une science pure n’ayant pas à s’immiscer dans les choses sociales qui sont du ressort des sciences d’application.
Anthropologie, science concrète. — Ce point établi, Un second se présente. La zoologie générale ou celle d’une classe, d’une espèce prise à part a deux aspects : l’un physique, l’autre biologique. L’anthropologie les comprend-elle tous deux, ou un seulement, le premier?
Toute science naturelle se compose de faits qu’elle récolte, apprécie et classe, de manière que les vérités s’en dégagent d’elles-mêmes, et d’explications, de théories, de lois. Les faits sont les réalités objectives, pour parler le langage des philosophes, et concernent le corps inerte ou à l’état statique, et le corps vivant ou à l’état dynamique. La structure anatomique de la main, ses formes extérieures rentrent dans le premier groupe, la constatation des mouvements du pied et de la sensibilité tactile des doigts dans le second. Les rapprochements tendant à établir le nombre et la nature des variétés humaines et à assigner au groupe humain entier une place parmi les autres animaux, rentrent dans le premier, les phénomènes de croisement, d’hérédité et de milieu dans le second. Les théories, les explications, le mécanisme sont
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