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HISTOIRE
Préface
On appelle moyen âge les temps qui s’écoulent entre la ruine de l’empire romain et la reconstruction des grandes monarchies modernes, depuis la première invasion durable faite par les Germains, au commencement du cinquième siècle de notre ère, jusqu’à la dernière accomplie par les Turcs dix siècles plus tard, en 1453.
Dans cette époque, placée entre les temps anciens et les temps modernes, la culture des lettres et des arts est comme suspendue. Au lieu des républiques de l'antiquité et des monarchies de notre âge, il s'établit alors une organisation particulière qu’on a appelée la féodalité : c'est la domination des seigneurs. Quoiqu'il y ait des rois en chaque pays, les chefs militaires règnent véritablement. Le pouvoir central est sans force et les pouvoirs locaux sont sans surveillance et sans guide. Tout diffère donc entre cette époque et celles qui l'ont précédée ou suivie. De là l'obligation de lui donner un nom et une place à part dans l’histoire universelle.
HIST. DU MOYEN AGE. 1
Cette histoire du moyen âge est en bien mauvais renom auprès de ceux qui sont forcés de l’apprendre, parfois même auprès de ceux qui ont charge de l’enseigner. Elle ‘ leur produit l'effet de ces cathédrales gothiques où l'œil se perd dans les détails infinis d’un art sans unité comme sans limites, livre immense et confus qu’on épèle toujours et qu’on ne lit jamais. Si pourtant l’on voulait bien ramener cette histoire aux faits généraux qui la constituent et méritent seuls d'être gardés en mémoire; si l’on faisait justice des petits hommes et Ges petits événements en les laissant dans l'ombre, tandis qu’on accorderait aux grands ce qu'ils ont le droit d'obtenir, place et lumière, on trouverait dans cette période autant de simplicité qu'on y met habituellement de confusion.
Et d’abord il faut la circonscerire. La véritable histoire du moyen âge ne sort pas de l’enceinte de l’ancien empire romain et des provinces que Charlemagne lui 4 ajoutées, en faisant entrer l'Allemagne entière dans la civilisation commune. Au delà, c’est encore la barbarie, l'inconnu ; ténèbres épaisses que sillonne de temps à autre la lueur sinistre de l’épée d’un conquérant farouche, Tchingis-Khan ou Timour. Les faits qui nous intéressent; ceux qui ont eu une influence active sur le développement des nations modernes s’y passent exclusivement. . Mais de ces faits encore, il est bon de ne conserver que ceux qui marquent la vie générale de l’Europe et non la vie individuelle, solitaire de mille petits États desquels l'historien comme le poëte peut dire :
Non ragioniam di lor ; ma guarda, e passa".
. Le moyen âge s'élève sur la base antique de Rome
4, Dant», l'En/er, chant 1, v. 5!
païenne et chrétienne. Étudier le monde romain et en sonder les plaies mortelles; montrer cet empire qui avait tant de lois et pas une institution; tant de sujets et pas un citoyen; une administration si habile qui finit par être une charge si écrasante; faire voir enfin ce colosse formé de grains de sable, sans ciment, qui s’écroula sous le choc d’ennemis misérables, parce que, s’il y avait en lui une vie religieuse, ardente pour les choses du ciel, il n’y avait pas la forte vie politique qui fait gagner la terre : voilà le préambule nécessaire.
En face sont les barbares. Ils se précipitent sur cette riche proie qui se livre elle-même, et forment deux courants d’invasion. Les Germains emportent les provinces du Nord ; les Arabes celles du Midi. Entre ces deux puissants fleuves qui s’écoulent de l'Est à l'Ouest, Constantinople, fille décrépite de la vieille Rome et qai porta au front, dès sa naissance, les rides de sa mère, reste seule debout, comme un roc insulaire, et brave, pendant dix siècles, l'assaut des vagues.
Les Arabes atteignent d'un bond les Pyrénées, de l’autre l'Hymalaya, et le croissant brille sur deux mille lieues de pays : ligne immense, mais étroite, impossible à défendre, facile à couper et qui le fut en mille points. Les Khalifes avaient contre eux la géographie, la plus grande force pour ou contre les États naissants : elle fit crouler leur empire, entraînant dans cette ruine leur civilisation, comme lui brillañte et fragile.
Parmi les Germains, bien des. chefs aussi élèvent des dominations éphémères, parce qu'ils se jettent tout au milieu de cette société romaine incapable de se défendre,
&. PRÉFACE.
mais assez forte pour communiquer à ceux qui la tou chent la mort qui est dans son sein. Ainsi furent Gen
séric, Théodoric et Astolphe ; ainsi tombèrent les Vandales, les Hérules et les Goths de l'Est et de l'Ouest.
Un peuple se porte l'héritier des envahisseurs entrés dans l’Empire par le Rhin et le Danube : les Francs. Restés en communication avec la Germanie, ils y prennent une séve barbare qui renouvelle incessamment leur force épuisée, comme un grand chêne dont les racines plongent profondément dans le sol qui le porteet Je nourrit.
Menacés d’une première décadence sous les derniers Mérovingiens, ils se relèvent avec les chefs de la seconde race, et Charlemagne prétend mettre l’ordre dans le chaos, la lumière dans les ténèbres, en organisant et reliant, autour du trône relevé des empereurs d'Occident, la société germanique et chrétienne : effort immense qui . a val à son nom d'être placé à côté des trois ou quatre autres noms devant lesquels le monde s'incline, mais tentative qui ne pouvait réussir, non plus seulement parce que la géographie était contre elle, comme elle avait été contre l'empire arabe, mais parce que toutes les forces morales du temps, les instincts et les intérêts des peuples s’opposaient à son succès. Charlemagne a créé l'Allemagne moderne, c'est une grande chose ; mais le jour où il alla ceindre à Rome la couronne des empereurs et celle des rois lombards a été un jour funèbre pour l'Italie. La belle contrée eut dès lors un maître étranger qui résidait au loin et ne venait la visiter que pour lui faire violence, avec des hordes avides et barbares. Que de sang a coulé, durant des siècles, pour maintenir l’œuvre impossible et mauvaise de Charlemagne! Que de ruines ont été faites dans ce pays des cités innombrables et des monuments splendides, sans compter la plus triste de toutes, celle qui sembla si long: temps irréparable, la ruine du peuple même et du pa triotisme italiens. |
Dès Je neuvième siècle, l'empire carlovingien chancelle et s'écroule par la faute de ses chefs, l’aversion des peuples et les coups d’une invasion nouvelle que les Northmans, les Hongrois et les Sarrasins conduisent. I] se dissout en royaumes et les royaumes gn seigneuries. Les grandes masses politiques tombent en poussière. L'État se réduit aux proportions d’un fief. L'esprit n’a pas un horizon plus large; la nuit est sur le monde : c’est la féodalité. :
Cependant de grands noms survivaient : France, Allemagne, ltalie, et de grands titres étaient encore portés par ceux qu'on appelait les rois de ce pays : rois de parade, non de réalité ; purs symboles de l’unité territoriale qui avait disparu, et non chefs de nation, sérieux, actifs et puissants. Aussi avait-on repris pour eux la vieille coutume germanique et romaine de l’élection.
De ces trois royautés, une disparut de bonne heure, celle d'Italie; une autre tomba très-bas, celle de France; la troisième, ia couronne de Germanie, jeta, durant deux siècles, un vif éclat, lorsque Otton I” eut renouvelé l’empire de Charlemagne, avec moins de grandeur, assurément, car ia copie se rapetisse, à mesure qu’elle s’éloizne du modèle. Comme le fils de Pépin avait régné sur moins de peuples que Constantin et Théodose, les Otton, les Henri et les Frédéric régnèrent sur moins de pays que Charlemagne, et leur autorité y fut plus contestée. r
A côté et au-dessus des royaumes et des empires nés de l'invasion, une puissance toute différente s'était élevée qui ne s’enfermait dans aucune limite de la terre ni de la loi. L'Église, sortie mutilée, mais radieuse, des catacombes et des amphithéâtres romains, était allée au-devant des barbares, et, sous sa parole, le Sicambre adouci avait baissé la tête. Elle ne cherchait que le royaume des cieux, elle eut celui de la terre. La force Jui vint irrésistiblement, comme à tout ce qui est juste et aide la société humaine à marcher vers un avenir meilleur. Après avoir fondé l’unité de son dogme et de sa hiérarchie, elle avait fait monter ses chefs au sommet du monde catholique : de là ils surveillaient, dirigeaient et contenaient tous les mouvements de l’âme qu'ils lui avaient donnée.
A une société violente, elle s’efforça d’enseigner la douceur ; à la hiérarchie féodale, elte opposa l'égalité de tous les hommes; à la turbulence, la discipline; à la servitude, la liberté; à la force, le droit. Contre ces maîtres superbes, elle protégeait l’esclave; contre ces époux faciles, que le divorce et la polygamie n’effrayaient guère, elle défendit les droits de la femme, des enfants, de la famille. Les États ne connaissaient plus pour les fonctions publiques que la succession selon la chair; elle :
leur montra la succession selon l'esprit, par la libre élection des abbés, des évèques, des pontifes mêmes; et des serfs vinrent s'asseoir dans la chaire de saint Pierre, au-dessus des rois. Les nations barbares avaient fait litière de la civilisation antique; elle en recueillit, au fond de ses monastères, les débris mutilés. Elle fut la mère des croyances, elle fut aussi celle de la pensée, de l’art, de la science. Ces grands docteurs qui rapprennent au monde à penser, ces maîtres ès pierres vives, qui donnent à la chrétienté ses plus admirables monuments sont de l'Église.
Les princes et seigneurs féodaux affranchis de la servitude féodale se croyaient au-dessus de toute loi, parce qu'ils s'étaient mis au-dessus de toute résistance, les papes firent gronder sur leur tête les foudres de l’Église : ils excommunièrent en Norvége un roi usurpateur; en Aragon, un roi faux-monnayeur; en Angleterre, le parjure et traître Jean; en France, Philippe Auguste, qui avait répudié sa femme aù lendemain des noces, Alors que la force seule régnait, les papes s'étaient faits les gardiens des lois morales; et à ceux des princes qui oubliaient ces lois ils les rappelaient en déliant les peuples de leur serment de fidélité. Le pontificat parlait au nom et place du droit populaire.
Cette grande force morale n'avait pas toujours été maitresse d'elle-même. Jusqu'à l’année 726, les souverains pontifes étaient restés les sujets des empereurs de Rome et de Byzance‘. Charlemagne avait exercé sur eux les mêmes droits”. Les empereurs allemands, ses successeurs, voulurent faire comme lui. Henri III fit déposer trois papes, et Le concile de Sutri, en 1046, reconnut, une fois de plus, qu'il ne pouvait être élu de souverain pontife sans le consentement de l’empereur.
Mais depuis Charlemagre, l'Église n’avait cessé de croître en puissance. Elle avait la force matérielle, car
1. Mème en 727 le pape Grégoire IT écrivait au duc impérial de Venise : « Nous voulons, avec le secours duSeigneur, demeurer inviolablement attaché au service de nos maîtres Léon et Constantin, grands empereurs, nperiali servilio firmi persistere, Domino cooperante, volumus. » Dans la même lettre il appelle l’exarque de Ravenne « Notre excellent maitre. » Baronius, Annales ecclesiastici, t. XII, p. 343, édit, de 1742. Grégoire II a été canonisé.
elle possédait une partie considérable du sol de l'Europe chrétienne; elle avait la force morale, puisque tous, grands et petits, acceptaient avec docilité ses commandements:; enfin ces deux forces étaient décuplées par une troisième, l’unité de pouvoir et de direction. Au temps des [conoclastes et des derniers Cariovingiens, l’Église n’avait aspiré qu’à sortir de l'État qui l’enveloppait, pour vivre librement de sa vie propre. Devenue plus forte et nécessairement plus ambitieuse elle eut la prétention, commune à tous les clergés victorieux, de dominer à son tour la société laïque et les pouvoirs civils.
Il se trouva donc en présence, au milieu du onzième siècle, deux puissances, le pape romain et l’empereur allemand, l'autorité spirituelle et l'autorité temporelle, toutes deux ambitieuses, et, dans l’état des mœurs, des institutions et des croyances de l’époque, ne pouvant point ne pas l'être. Alors la plus grande question du moyen âge fut posée. Qui de l'héritier de saint Pierre ou de celui d’Auguste restera le maître du monde? Ce fut la querelle du sacerdoce et de l'empire.
Cette querelle est un drame en trois actes. Dans le premier, le pape et l’empereur se disputent la suprématie sur l’Europe chrétienne : le concordat de Worms (1122) les oblige à de mutuelles concessions et à un partage que la société moderne a consacré; dans le second, il s’agit surtout de la liberté de l'Italie, que les papes défendent pour se sauver eux-mêmes; dans le troisième, l’existence du saint-siége est en péril, la mort de Frédéric Il k sauve.
Quel est Le résultat de cette grande lutte et de cette immense ambition? L’abaissement et nresque la ruine des deux adversaires. La papauté retombe épuisée à Avignon et la captivité de Babylone commence, tandis que l’empire allemand, frappé à mort, est sur le point de disparaître durant le grand interrègne, et n'échappe à la destruction que pour traîner une vie misérable.
Durant le combat, les peuples, d’abord frappés de stupeur, avaient tourné les yeux et couru à d’autres aventures. Le sentiment le plus vif du moyen âge, la croyance religieuse, avait eu ses conséquences naturelles : il avait provoqué la croisade et jeté des millions d'hommes sur la route de Jérusalem.
Si la croisade réussit en Europe contre les païens de la Prusse, les mécréants de l'Espagne, et, avec d’abominables cruautés, contre les Albigeoïs de France, le but principal poursuivi en Orient fut manqué; le saint sépulcre resta aux mains des infidèles, et l'Europe sembla s'être vainement épuisée de sang et d’or à conquérir un tombeau qu’elle n'avait pu garder. Elle s'était rajeunie au contraire ; elle avait secoué une torpeur mortelle pour se remettre à vivre, et la voilà qui couvre les routes de ses marchands, la terre de ses cultures, les villes de ses monuments. Elle crée un grand art, une littérature, des écoles savantes, et la France conduit le mouvement. C’est le moyen âge qui finit, puisque les successeurs de Charlemagne et de Grégoire VIT sont sans pouvoir, que la féodalité chancelle, que les opprimés se relèvent ; ce sont aussi les temps modernes qui approchent, puisque de nouvelles idées et des besoins nouveaux surgissent.
Ces besoins nouveaux ont deux représentants, les deux pays qui leur ont, chacun à sa manière, donné la plus complète satisfaction, la France et l'Angleterre. L’angleterre d'aujourd'hui date de la grande charte du roi
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Jean, comme la royauté de Louis XIV est venue directement de celle de Philippe Auguste et de saint Louis. Dans les deux pays, trois éléments semblables : le roi, les seigneurs, le peuple, mais qui se combinent diversement; de cette combinaison différente est résulté le caractère si différent de leur histoire.
En Angleterre, la conquête avait fait le roi si fort que. les nobles furent obligés de s’allier aux bourgeois pour défendre contre lui leur honneur, leurs biens et leur tête. Cette noblesse favorisa les franchises populaires dontelle avait besoin, comme les bourgeois aimèrent cette féodalité qui combattait pour eux. La liberté anglaise, fille de l'aristocratie, n’a point levé la main contre sa mère; elle larespecte, au contraire, elle l’honore, et l’on a le curieux spectacle du pays qui soit le plus libre au monde, avec les plus grandes inégalités sociales.
En France, c'étaient le roi et le peuple qui étaient les opprimés ; ce furent eux qui s’unirent pour renverser la féodalité, leur ennemi commun ; mais le prix de la victoire resta naturellement au chef qui avait conduit la bataille. Dès le quatorzième siècle ce double caractère est évident. Au commencement, Philippe le Bel rase les châteaux, appelle les manants dans ses conseils, etsoumet tous, grands et petits, à la loi d’une égale obéissance ; à la fin, le parlement de Londres renverse son roi et dispose de la couronne.
Si les deux pays ne s'étaient heurtés l’un contre l’autre dans cette mêlée furieuse qu'on appelle la guerre de cent ans, c’est du quatorzième siècle qu'aurait pleinement commencé pour eux leur vie moderne.
L'Allemagne et la France ont, pour leur histoire, un point de départ commun : toutes deux sortent de dessous les décombres du grand empire carlovingien, et toutes deux sont couvertes à l’origine d’une féodalité puissante: elles pouvaient donc courir la même carrière. Pourtant dans l’une la royauté arrive à son apogée; dans l’autre elle décline, s’efface et disparaît. Quelle est la cause de cette étrange différence? Aucun mystère; un simple fait physiologique dont rien ne peut rendre raison. Les Capétiens ont duré : après neuf siècles ils vivent encore; par cette durée même, ils ont empêché, en France, l'élection de se conserver, en ne lui donnant pas l’occasion de se produire. Les dynasties d’outre-Rhin, au contraire, d’abord plus brillantes et plus fortes, semblent frappées de stérilité. Au bout de deux ou trois générations, elles s'éteignent : en cinq siècles, je compte dix-huit maisons royales; c’est-à-dire que dix-huit fois le peuple allemand vit la couronne tomber à terre, et qu'il fut appelé à la ramasser lui-même pour la poser sur une tête nouvelle. L'élection qui avait été dans les mœurs de la Germanie et qui était restée dans celles de l'Église, devintun système régulier. Les chefs féodaux comprirent bien vite quels en seraient pour eux les avantages : à chaque élection, selon une expression du temps, ils arrachèrent une plume à l’aigie impériale, et l'Allemagne arriva à posséder miile princes, quand de l’autre côté de son grand fleuve, l'héritier de Hugues Capet pouvait dire avec vérité : l'État c’est moi.
Voilà donc les trois grandes nations modernes constituées, dès Le quatorzième siècle, avec leur esprit de liberté publique et de noblesse héréditaire en Grande-Bretagne : avec la tendance vers l'égalité civile et une royauté absolue en France, avec l'indépendance princière et l’anarchie publique en Allemagne. Aujourd’hui, l’une est à vrai dire une république aristocratique, l’autre un Etur démocratique pour le moment sans nom, la troisième était naguère encore une confédération d'États souverains : le moyen âge avait pré] aré ces différences
En Espagne, les Goths réfugiés dans les Asturies y avaient fondé un royaume chrétien; Charlemagne en avait préparé deux autres, en forçant par deux points, Navarre et Catalogne, le passage des Pyrénées. Les trois Étais, fortement adossés aux montagne, avaient marché en ligne vers le Sud contre les Maures; mais les temps modernes étaient déjà commencés au nord des Pyrénées, que les Espagnols n'avaient pas fini, dans la pér#nsule, leur croisade huit fois séculaire. Rien n'annonçait done encore quelle serait leur fortune dernière.
L'autre peupie néo-latin, l'Italie, n'avait pu trouver au moyen âge l'utilité politique qui seule constitue les grandesindividualitésnationales. Trois choses l’en avaient empêché : sa configuration qui ne lui donnait pas de centre géographique; les miile cités que la civilisation ancienne avait semées à sa surface et qui n'avaient pas appris par assez de malheurs à aliéner une part de leur indépendance municipale pour sauver la liberté commune; enfin la papauté qui, ne voulant pas de maitre, même dans les choses temporelles, posa ce principe, très juste à son point de vue et, au moyen âge très-lépitime’, qu'il n’y aurait jamais, des Alpes au détroit de Messine, une seule domination, parce que cette domination voudrait certainement avoir Rome pour centre. Cette
1. Très-légitime, parce qu'il ne fallait pas qu'à une époque où là furce scule régnait, le saint-siége se trouvât à la merci d’un de ces petits seigneurs qui, Gans les monarchies féodales, étaient bien plus maitres que le roi et qui auraient renouvelé les scandales du temps de Marozia. Mais le grand poéle
PRÉFACE. 13 politique a duré treize siècles. C’estelle qui, dès lesixième, empêcha la consolidation du royaume italien des Goths; et au huitième la formation de celui des Lombards; qui appela Pépin contre Astolphe, Charlemagnecontre Didier, Charles d'Anjou contre Manfred, comme elle appela plus tard les Espagnols, les Suisses et les Impériaux contre les Français; les Français contre les Espagnols; qui fi- _nalement pactisa avec tous les maîtres étrangers de la péniosule, pour assurer, par l’équilibre des influences et des forces, l'indépendance de son petit domaineetdeson autorité. |
N'ayant point de pouvoir central, l'Italie s'était couverte de républiques, qui, après un temps plus ou moins long, étaient pour la plupart devenues des principautés. La vie y était brillante mais corrompue, les vertus civiques oubliées. L’anarchie habitait dans son sein, signe infaillible que létranger allait redevenir son maître.
Au Nord, complète vbscurité : La Prusse et la Russie sont d'hier. Mais à l'Est paraissait un peuple, les Turcs, qui était redoutable parce qu'il avait ce que l’Europe chrétienne n'avait plus, le prosélytisme religieux et conquérant qui avait été l'esprit des croisades, ou ce qu’elle ne possédait pas encore, une forte organisation militaire.
Aussi, cette poignée de pâtres nomades qui était devenue si vite un peuple, ou plutôt une armée, accomplit sans peine la dernière invasion : Constantinople succomba.
catholique du moyen âge, Dante, n'en voyait pas moins les désastreuscs conséquences de celle politique :
Ali Costantin di quanto mal fu matre Non la tua conversion, ma quella dote Che da te prese il. primo rico patre!
Mais au moment où le dernier débris survivant de l'empire romain disparaît, voilà que du milieu des ruines s'échappe legénie dela civilisation ancienne, un flambeau à la main. Les Portugais sont sur la route du cap de Bonne-Espérance, comme les artistes et les écrivains sur celle de la Renaissance, et déjà Wiclef et Jean Huss ont préparé les voies à Luther et à Calvin. Aux changements qui s’opèrent dans l’État répondent donc deschangements dans la pensée et dans la croyance. On demandeà l'Église ébranlée par le schisme une réforme : elle la refuse; dans un siècle elle aura une révolution.
L'empire romain qui s'écroule et deux invasions qui s'opèrent; la civilisation arabe qui brille ur instant et s'éteint;
Un nouvel empire que Charlemagne veut organiser et qui se dissout;
La féodalité qui s'élève et qui règne;
Les croisades qui s’accomplissent ;
Le pape et l'empereur qui se disputent [a terre ; -
Voilà le vrai moyen âge, simple dans ses lignes générales, et qui arrive à son plus complet épanouissement au treizième siècle. |
Mais avant même cette époque, un autre moyen âge a commencé en Angleterre et en France : celui qui pousse ces deux pays vers une nouvelle organisation sociale et qui bientôt entend des voix hardies raisonner l'obéissance, même la foi, et réclamer pour ceux dont jusqu'alors on n'avait tenu nul compte, les manants et les serfs.
Voyageur éternel, l'humanité marche sans cesse, à travers vallées et montagnes, aujourd’hui sur la hauteur, en pleine lumière, demain dans les bas-fonds, les ténèbres et les périls, mais avançant toujours et gagnant de loin en loin, avec bien des fatigues, quelque large plateau où elle s arrête un instant, respire et se repose.
Ces temps d'arrêt durant lesquels la société a trouvé une forme qui pour le moment lui convient, sont les périodes organiques. J’appellerai l'intervalle qui les sépare les temps inorganiques ou de transformation. A ce compte on pourrait partager les dix siècles du moyen âge en trois sections : du cinquième au dixième, la destruction du passé et la transition à la forme nouvelle; du dixième au quatorzième, la société féodale avec ses mœurs, sesinstitutions, ses arts, sa littérature. C’est une période organique de la vie du monde. Puis le voyageur infatigable se remet en route; il descend cette fois encore dans un abîme de misère pour gagner, au delà, une terre moins couverte de ronces et d’épines. Le quatorzième et le quinzième siècle sont franchis, et déjà on aperçoit de loin les grandes figures de Raphaël, de Copernic et de Christophe Colomb, dans l’aurore du monde nouveau.
CARTES ET GRAVURES
CONTENUES DANS L’HISTOIRE DU MOYEN AGE.
CARTES, Fages.
Empire romain et monde barbare avant d'invasion.....,.......... 17 Italie sous les Lombards (368 à 750).............,.. AR 55 Rmpire-des) Arabes (160). /.:.,5:64.4 00 RS 106 Empire de Charlemagne.....,...............0 cine netss nt 14 Europe au temps des croisades (1095 à 1270)........ NET TR ETES ||: Les les; Britanniques. ss. s 08 os 84 à dd dulet def csososssisess see (L810 GRAVURES.
La Caaba de la Mecque... ces csoné ne vor Se TS CS Mosquésde Cordoue. :..., eo sococsose cd cossssce 127 LaïCour des: Lions, 4444.86. AU AS SEOe cb cesse 1191 LAIRODI 08 LONG sue nous se RE dc ai 6 NC éngege =. AÛUT L'ÉDIMe Saint-Marc, :. 54,080 at RS RARE ES 490 DR OUODONCARS EE cé eutissis uses de RE 6... 149} Campo-SaAntO. 5... .... 00 nv cote de eee 108 TE serie: 492 Cathédrale de Milan.........,.2%44..4. 0000 Sté es re «… 493
Couvent de DaAtalhA, soconocssooccccces ee ed 1. 518
HISTOIRE
DU MOYEN AGE.
Chapitre Premier
LE MONDE ROMAIN ET LE MONDE BARBARE A LA FIN DU QUATRIEME SIECLE,
Fin des temps anciens. — Nouvelle forme de l'empire romain. — Hiérarchie civile et militaire. — Régime municipal; curiales. — Impôts. — État des personnes. — L’armée. — État moral et intellectuel. — L'Église chrétienne. — Les barbares. — Peuples germaniques. —
. Slaves et Huns.
Fin des temps anciens,
Les temps anciens finissent avec l’empire romain, qui, ayant absorbé tous les peuples de l’antiquité, les enveloppa tous dans sa ruine. L’Asie, l'Egypte, la Grèce, Carthage, l'Espagne et la Gaule avaient été attirées dans le- vaste sein de cette Rome qui donna à ses sujets l’unité de gouvernement et, à ses provinces occidentales, l’unité de langue.
Cette unité, œuvre de la conquête, fut d’abord maintenue par une politique libérale qui finit par devenir oppressive. Alors le froid de la mort envahit cette grande société romaine; les liens se relâchèrent et, au premier choc des barbares, le colosse se brisa.
Nouvelle forme de l'empire romain. .
L'unité de gouvernement, imposée dès Le temps de la république par la conquête, fut régularisée sous l'empire par le travail organique d’une administration savante. Elle se personnifia dans un homme, d’abord chef militaire plutôt que souverain, mais depuis Dioclétien et Constantin, vrai monarque, chef d’une vaste hiérarchie. Ces deux empereurs essayèrent de donner à l’autorité impériale plus de stabilité, par un changement considérable dans le caractère du gouvernement. Tandis que le sort de l'empire dépendait auparavant des volontés rivales et capricieuses des légions ou des prétoriens, on vit l’empereur porté tout à coup à une hauteur mystérieuse, abriter son pouvoir sous la doctrine du droit divin et sa personne derrière une pompe tout orientale que n’avaient point connue les premiers Césars.
Au-dessous de lui se dévelgppa, comme pour le tenir mieux à distance des citoyens et des soldats, une interminable série de fonctionnaires civils et militaires, les premiers plus houorés que les seconds. À la tête de cette hiérarchie se pla-”
çaient, si l’on considère l’influence, les sept grands officiers qui formaient le ministère de l’empereur dans son palais de Constantinople, cette capitale nouvelle de l'empire, qui étalait sur les rives du Bosphore sa splendeur née d'hier et sa corruption précoce.
Hiiérarchie civile et militaire,
Les sept grands officiers de la cour (nous passons les consuls, les préteurs, le sénat qui existaient encore, maïs dont le rôle n’était que de parade), les sept grands officiers, considérés bien moins comme des magistrats publics que comme des serviteurs de l’empereur, étaient :
Le comte de la chambre sacrée (comes sacri cubiculi) ou
ET. à es avant l'mvasion n -— P cs I BC / » Lo 395 » f TT ô { 10 | 20 25 30 35
Dressré par À. Vuillemin . A Hachette etl**
Gravé-par E. George.
grand chambellan, souvent fort influent parce qu’il ne quittait jamais le prince ;
Le maître des offices (magister officiorum), sorte de ministre d’État, de qui relevaient toute la maison de l’empereur, toute la police de l’empire avec ses 10 000 agents (curiosi), les postes, les arsenaux, les fabriques et dépôts d'armes : admihistration immense qui comprenait quatre bureaux avec des chefs et sous-chefs et cent quarante-huit commis ;
Le questeur du palais (quæsior palatii), sorte de chancelier qui portait la parole pour l’empereur et rédigeait ses décrets ;
Le comte des largesses sacrées (comes sacrarum largitionum), ministre des finances, de qui relevaient jes comtes des largesses des diocèses et tous les agents financiers de l’empire, qui réglait la recette et la dépense, qui jugeait les procès en matière fiscale ;
Le comte du domaine privé (comes rei privatæ) qui administrait les domaines particuliers de l’empereur par des agents appelés rationales et cæsariani;
Le comte de la cavalerie domestique (comes domesticorum equitum) ;
Enfin le comte de l’infanterie domestique (domesticorum peditum).
Tous deux avaient sous leurs ordres 3500 hommes, distribués en sept écoles, beaux soldats, principalement Arméniens, qu'il était imposant de voir se développer en ligne sous les portiques du palais.
Pour se bien représenter cette cour de Constantinople, il faut ajouter à ces officiers la tourbe innombrable des huissiers, des pages (pædagogia), des espions, des domestiques de toutes sortes, des eunuques, plus nombreux, dit Libanius, . que les mouches qui volent en été.
Quittons le centre et passons aux provinces.
Nous y trouvons, à la tête de la hiérarchie, les quatre préfets du prétoire d'Orient, d’Illyrie, d'Italie et de Gaule. C'était la tétrarchie de Dioclétien, Mais sans préjudice pour l’unité, et sans danger pour l’empereur. Ge n'étaient plus là, en effet, ces anciens préfets du prétoire qui renversaient leurs maîtres :
on leur avait retiré griffes et dents en leur ôtant toutes attributions militaires. Leur part était encore belle et leur autorité assez étendue pour que leur administration ne souffrîit pas de sa diminution. Publier les décrets de l’empereur, rédiger le cadastre, surveiller la perception de l'impôt, sans pouvoir, 1l est vrai, y rien ajouter; juger, en appel des chefs de diocèse, les procès civils et criminels, révoquer et punir à leur gré les gouverneurs de province, telles étaient leurs attributions. Leurs riches appointements, le personnel nombreux de leurs bureaux, le luxe de leur existence en faisaient comme quatre rois de second ordre.
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