Read here

Histoire de l'insurrection de 1871 en Algérie

Louis Rinn · 1891 · Scanned text · Free in the US

265,934 words · about 18 h 37 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Louis Rinn
Language
French
Published
1891
Length
265,934 words · about 18 h 37 min
Sections
16 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (16)

Continue:

Front matter

dk Wâmpl

HISTOIRE

DE

Préface

L'insurrection de 1871, en Algérie., n’a été ni la révolte de l’opprimé contre l’oppresseur, ni la revendication d’une nationalité, ni une guerre de religion, ni une guerre de race; elle n'a été que le soulève¬ ment . politique de quelques nobles mécontents et d’un sceptique ambitieux que le hasard de sa naissance avait rendu le chef effectif d’une grande congrégation religieuse musulmane.

Les indigènes appellent aujourd’hui cette année 1871 : l'année de Moqrani, et l’histoire, un jour, racontant les événements de cette époque, dira : l'insurrection de Moqrani.

Ce fut, en effet, lebachaghaEl-hadj-Mohammed-ben-el-hadj-Ahmed-el-Moqrapli qui seul déchaîna cetle lutte formidable. Ce fut lui qui entraina les population^ soumises à l’inflùence plusieurs fois séculaire de sa famille, et aussi celles, plus nombi’euses encore, subissant alors l'action politique et religieuse des khouans Rahmanya dont il avait sollicité l’alliance et obtenu le concours en flattant les visées ambi¬ tieuses d’Aziz-ben-chikh-el-Haddad, le fils du grand maître de l’ordre.

Les nobles de la Medjana et les seigneurs religieux de Seddouq ne combattirent que pour la conservation de privilèges, d’immunités et d’abus qui pesaient lourdement sur les pauvres et les humbles enrôlés sous leurs bannières. Ceux-ci, Arabes ou Qbails, comme jadis les paysans vendéens ou bretons, se firent tuer et ruiner pour une cause qui n’était pas la leur. ' ,

De cette lutte, que des représentants d’un autre âge dirigeaient contre le droit moderne, la colonisation et la civilisation françaises L’Insurrection de 1871.

PRÉFACE sont sorties triomphantes, et, avec elles, la masse des vaincus, malgré un écrasement terrible, bénéficie aujourd'hui de notre victoire.

Les faits qui se rattachent à ce soulèvement ont été jusqu’ici mal connus et mal appréciés, car leurs causes, leur nature, comme aussi leur connexité, ont échappé plus ou moins à ceux-là mêmes qui ont été les héros, les victimes ou les justiciers de quelques-uns de ces épisodes qui, pendant plus d’un an, ont ensanglanté l’Algérie.

En 1871, peu de personnes connaissaient le passé et la situation réelle des chefs indigènes qui commandaient dans la province de Constantine. Les colons, la presse, la magistrature même !, ne voyaient en eux que des agents ou des fonctionnaires arrogants, avides, peu scrupuleux et peu dévoués à la France, qui les avait inves¬ tis, et, ajoutait-on, comblés d’honneurs et d’immunités. On les savait pleins de morgue ou d’orgueil et détenteurs de vastes territoires en friche ou mal cultivés dont on rêvait de faire bénéficier la colonisa¬ tion européenne et les prolétaires indigènes.

Il y avait du vrai dans ces appréciations; mais ceux qui les fai¬ saient tout haut oubliaient, ou plutôt ignoraient, que plusieurs de ces personnalités indigènes étaient autre chose que de simples fonction¬ naires, et qu’entre la France et elles, ou leurs ascendants immédiats, il y avait eu de véritables contrats synallagmatiques qui nous forçaient à respecter des situations acquises et à tolérer des allures ou des abus en désaccord avec notre état social et nos aspirations démocra¬ tiques.

Ces chefs, en effet, en beaucoup d’endroits, et notamment entre Bordj-IIamza et le Sahara, n’avaient jamais été des vaincus; les pays où ils commandaient avant nous, de père en fils, n'avaient jamais été conquis par notre armée. Les maîtres et seigneurs héréditaires de ces régions, restés plus ou moins indépendants sous les Turcs, étaient venus à nous de leur plein gré. Ils nous avaient offert et livré,

1. Voici en quels termes l’acte d’accusation, dans le procès des grands chefs, s’exprime sur le compte du bachagha Moqrani qui, étant mort, était hors de cause :

« Si-Mohammed-ben-el-hadj-Ahmed-el-Moqrani était depuis plusieurs années caïd des Ilachem. Pour augmenter son prestige, et sans doute dans l’espoir d’en faire un serviteur plus dévoué de la France, on avait nommé cet indigène bachagha de la Medjana. Autour de lui se groupaient treize ou quatorze caïdats, remis successivement aux mains des Ouled-Moqrani, ses parents.... »

PRÉFACE le plus souvent sans coup férir, de vastes territoires et de nombreux contribuables; parfois même ils nous les avaient donnés alors que nous n’étions pas encore en état d’en prendre possession.

Ils avaient agi ainsi parce qu’ils avaient cru y trouver leur intérêt et parce que nous leur avions promis, en retour, la conservation de leur situation et le concours de notre force militaire.

Quand ces promesses avaient été faites, on était aux premiers temps de l’occupation, on ne savait ni ce qu’on ferait de l’Algérie, ni même si on la conserverait en totalité ou en partie. Les généraux en chef et les gouverneurs, à qui la métropole refusait l’argent et les moyens d’action, avaient alors traité de puissance à puissance avec les chefs venus en alliés et acceptant notre suzeraineté. A ces précieux auxi¬ liaires nous n’avions rien demandé de plus que de se faire tuer à notre service et de nous payer un tribut; en retour de quoi, nous leur avions garanti les dignités, honneurs et privilèges dont ils jouis¬ saient en fait comme en droit.

Nous avons tenu notre parole, tant que nous avons eu besoin de nos alliés pour conquérir ou gouverner; mais, le jour où nous nous sommes crus assez forts pour nous passer d’eux, nous avons trouvé que nos engagements avaient été bien imprudents, et nous n’avons plus vu, dans ces alliés de la première heure, que des individualités gênant l’œuvre de progrès et de civilisation que la France entendait accomplir en Algérie pour justifier sa conquête.

Nous avons alors essayé de faire comprendre à ces gens de vieille souche, ayant conservé les mœurs et les préjugés du XIIIe et du XIVe siècle, les conceptions humanitaires et politiques des sociétés modernes ; ils ne comprirent qu’une chose, c'est que nous voulions amoindrir leur situation et leur imposer les mêmes devoirs et les mêmes obligations auxquels nous avions astreint les agents et les collectivités vaincus les armes à la main et subissant les volontés du vainqueur.

De là bien des malentendus, bien des mécontentements, que s’effor¬ cèrent d'atténuer les officiers des bureaux arabes, chargés de la déli¬ cate mission de contrôler ces chefs et de discipliner leur concours au mieux des intérêts de notre action gouvernementale.

Grâce au zèle et à l’habileté de ces officiers, si souvent calomniés, grâce aussi au bon esprit et au sens politique dont ces grands chefs

PREFACE faisaient preuve lorsqu’on ne heurtait pas violemment leurs préjugés et leurs intérêts, bien des améliorations, bien des progrès, avaient été accomplis en un temps relativement court.

Mais nos colonies ont toujouraété les victimes de nos dissentiments politiques ou des malheurs de la mère-patrie, et l’Algérie, qui depuis 1830 a eu si souvent à souffrir des attaques inconscientes dirigées contre elle dans la métropole, devait, en 1870 et 1871, subir le contre¬ coup des impatiences de l’opposition, et de l'ignorance des hommes que les circonstances appelèrent, sans préparation aucune, à la direc¬ tion souveraine de ses affaires.

L’auteur a essayé, sans parti pris, sans idée préconçue, de dire simplement ce qu’il a vu, entendu et étudié. Ce n’est ni une histoire de l’Algérie, ni une étude militaire qu’il a entrepris d’écrire ; c’est l'his¬ toire d’une insurrection indigène, et rien de plus. Il n’a donc été parlé ici de nos affaires, à nous Français, qu'autant qu’elles ont eu un effet direct sur les indigènes. Ce sont ces derniers seuls que l’auteur s’est efforcé de faire connaître et apprécier. Pour cela, il a dégagé les indi¬ vidualités, précisé les faits, publié des documents inconnus ou inédits, et enfin il a complété les données officielles par ses notes, par ses souvenirs et par les renseignements qu’ont bien voulu lui fournir plu¬ sieurs de ses anciens camarades ou amis. 11 n'a pas hésité à donner des détails circonstanciés, chaque fois que ces détails lui ont paru nécessaires à l’appréciation des causes premières ou des mobiles qui ont fait agir Tes chefs de l’insurrection.

C'est ainsi qu'il a cru indispensable de faire précéder son récit d’une longue introduction résumant l’historique des Moqrani avant l'insur¬ rection, et donnant des détails inédits sur le père du bacliagha et sur le soulèvement de 1864 dans le Hodna.

Par contre, l'auteur is’est efforcé d’être bref et concis dans le récit des opérations militaires, opérations qui se ressemblent toutes en Algérie et pour la réussite desquelles l'armée d’Afrique depuis long¬ temps n’a plus rien à apprendre. Mais cette concision n’a cependant pas été jusqu’à retrancher quoi que ce soit dans la longue énuméra¬ tion de plus de trois cent quarante glorieux faits d’armes qui n’ont pas toujours eu la notoriété qu’ils méritent.

Malgré la multiplicité et le synchronisme d’événements, tantôt con¬ nexes, tantôt indépendants les uns des autres, malgré l’éparpillement

PRÉFACE des efforts, et malgré le décousu forcé des opérations de guerre, il est facile de classer les faits de l’insurrection de 1871, qui, naturellement, se divise en quatre périodes bien nettes.

La première, qui va du 14 juillet 1870 au 8 avril 1871, est l’époque des difficultés et des révoltes locales. Les affaires de Souq-Ahras et d’El-M ilia, l'aventure de Mahieddine, le siège de Bordj-bou-Arreridj et les premières opérations dans la Medjana et l’Ouennougha, en sont les principaux épisodes. Pendant cette période, et malgré la gravité des faits, nous ne sommes pas en face d'une insurrection générale : seuls le bachagha et ses frères sont révoltés, mais leur révolte est localisée sur une portion de l’ancien fief familial, et tous les Moqrani qui ne sont pas du soff de la Medjana combattent dans nos rangs avec l'espoir avoué de remplacer le bachagha, dont ils sont restés les rivaux ou les ennemis.

Du 8 avril au 5 mai , l’insurrection est devenue générale : elle s'étend de la mer au Sahara; et, sous la direction des khouans Rahma-. nya qui ont proclamé la guerre sainte, elle couvre l’Algérie de ruines et de sang. C'est la khouannerie qui bat son plein, alors que nous manquons de troupes, et que nous assistons impuissants à ses dévas¬ tations.

Du o mai, jour où le bachagha est tué, jusqu'au 13 juillet, jour où Chikh-el-Haddad se constitue prisonnier, nos colonnes ont pu être organisées; de tous côtés elles écrasent les rebelles : c’est la période des échecs de la coalition.

Mais nos exigences vis-à-vis des vaincus et diverses circonstances empêchent la soumission de quelques-uns des chefs les plus compro¬ mis ou permettent de nouvelles prises d’armes : c'est alors que s’ou¬ vre, le 13 Juillet, la période des dernières luttes, période qui se termine, le 20 janvier 1872, par l'arrestation de Boumezrag.

A cette date, l’insurrection est bien finie, l'ordre matériel est réta¬ bli; mais les poursuites ou la répression des rebelles, l’exposé des mesures imposées par cette année de lutte, fournissent encore matière a un chapitre complémentaire qui est I’épilogue de cette histoire.

Lue Table chronologique des principaux faits met en relief le syn¬ chronisme des événements qui, dans l’intérêt de la clarté du récit, ont du être exposés en des chapitres différents.

Deux Cartes, spécialement dressées pour l’intelligence du texte,

PREFACE permettent d’embrasser d’un seid coup d’œil l’étendue des territoires insurgés et de trouver sans fatigue des indications qu'il serait pénible de chercher sur des cartes topographiques très détaillées, et, par con¬ séquent, morcelées en de nombreuses feuilles.

Enfin un Index bibliographique donne quelques brefs renseigne¬ ments sur les rares publications qui peuvent utilement être consul¬ tées à propos de l’insurrection de 1871.

Table Des Matieres

Préface . 1

Table des matières . 7

Introduction. — Les Moqrani avant l’insurrection . 9

— I. — Les Moqrani avant la Conquête . 9

— IL — Le Khalifat Ahmed-el-Moqrani . 17

— III. — Le Bachagha Mohammed-el-Moqrani . 33

Tableau généalogique des Moqrani . 34

Tableau chronologique des principaux faits de l’insurrection . 37

Livre Premier

LES RÉVOLTES LOCALES Du départ des troupes à la proclamation du Djehdd (14 juillet 1870-8 avril 1871.)

Chapitre I. — Avant la crise (14 juillet- 1er décembre 1870) . 79 — II. — La Crise (1er décembre 1870-18 janvier 1871) . 97

— 111. — Les Premières Hostilités (18 janvier 1871-10 mars 1871). . . 121

— IV. — La Révolte du bachagha (18 février- 1 i mars) . 143

— V. — La Medjana (15 mars-12 avril) . 155

— VI. — L'Ouennougha (16 mars-10 avril . 171

— VII. — Les Déceptions de Moqrani (17 mars-6 avril) . 183

TABLE DES MATIERES

LIVRE DEUXIÈME

De la proclamation du Djehad à la mort du bachagha (8 avril -S niai 1871.)

Chapitre I. — Le Djehad (27 mars-8 avril . 197

IL — Sétif (13 avril-8 mai . 205

III. — Bougie (6 avril-8 mai . 223

— IV. — Les Isser et la Mitidja '8 avril-5 mai . 237

— V. — Dra-e,l-Mizane (8 avril-5 mai) . 257

— VI. — Fort-National (11 avril-5 mai). : . 267

— VIL — Tizi-Ouzou (4 avril-7 mai) . . 275

— VIII. — Dellis (17 avril-5 mai) . 289

— IX. — Palestro (19 avril-25 avril . • . 301

XL — La Mort du bachagha (11 avril-5 mai). . . 341

LIVRE TROISIÈME

LES ÉCHECS DE LA COALITION De la mort du bachagha à la soumission cle Chikh-el-Haddad (5 mai- 13 juillet 1871.)

Chapitre I. — Du Sébaou à la mer (5 mai-5 juin) . 353

II. — Autour du llamza (6 mai-18 juillet) . 371

III. — Entre le Babor et le Boutaleb (4 mai-li juin) . 391

— IV. — De Bougie à Mila (6 mai-12 juillet) . 407

V. — Dans le lljurdjura (8 mai-19 juillet) . 431

— VI. — La Reddition de Chikh-el-IIaddad (14 juin-13 juillet .... 455

VIL — Les Bandes de la Mestaoua (8 mai-13 juillet) . 471

— VIII. — Les Soifs du Sahara (30 avril-13 juillet) . 483

LIVRE QUATRIÈME

De la soumission de Chikh-el-Hacldad à la prise cle Boumezrag (13 juillet 1871-20 janvier 1872.)

Chapitre I. — Malek-el-Berkani (30 avril-21 août' . 507

— IL — Moulai- Chekfa (13 juillet-30 septembre) . 537

— III. — Saïd-ben-Boudaoud-el-Moqrani (3 juillet-30 septembre). . . 55!

— IV. — Boumezrag-el-Mcqrani (1.3 juillet-20 octobre) . 565

V. — Ahmed-Bey-ben-Chikh-Messaoud (13 juillet-29 octobre). . . 589

VI. — Bouchoucha (13 juillet 1871-20 janvier 1872). . . 611

Index bibliographique . 669

LES MOQRANI AYANT L’INSURRECTION

AVANT LA CONQUÊTE

Les Moqrani ont des parchemins qui les font descendre de Fatma, fille du prophète Mohammed ; mais les traditions locales les rattachent plus volontiers et non sans raison, aux émirs delà Qalaa des Beni-Hammad, du Djebel-Ki^fai_ Au Xl° siècle de notre ère, lors de l’invasion musulmane hilalienne.^ émirs des Avad-Athbedj appartenaient aux familles des Ouled-Abdes^elem et des Ouled-Gandouz, noms qui ont continué à être portés psï'èê'KIoqrani.

Quoiqu’il en soit de ces origines lointaines, ce qui semble certain, c’est que, dans la seconde moitié du XVe siècle, un émir ou prince, nommé Abderrahmane, quittait le Djebel-Avad et venait s’installer près des Bibane, d’abord à Mouqa, puis à Chouarikh, et entin à la Qalaa1 2, des Beni-Abbès.

1. Le massif montagneux situé entre Bordj-bou-Arreridj et le Hodna était dénommé, au temps des Berbères, Djebel-Kiuna ou Djebel-Adjissa, du nom de ses habitants. A partir du XI^ siècle de J.-C., il est devenu le Djebel-Ayad, nom qu’il porte encore aujourd’hui concurremment avec celui de Djebel-Madid. — Sur les ruines de Qalaa est aujourd’hui la dechera des Ouled-Sidi-Fadel.

-• Le mot Qalaa veut dire forteresse. La prononciation de ce mot varie suivant les localités; de là les différences d’orthographe : Qalaa, Galaa, Guelaa, Queloa,El- Goléa, El-Kala, Coléa, etc.

Son fils, Ahmed-ben-Abderrahmane, fortifia cette localité, en fit la capitale d’une principauté s’étendant de l’Oued-Sahel au Hodna, et prit le titre de sultan. 11 fit une guerre acharnée à un de ses voisins, le sultan de Koukou1, chef des tribus de la rive gauche de l’Oued-Sahel, et, ayant appelé à son aide le corsaire Aroudj, alors à Djidjeli, il vainquit son ennemi, en 1515, chez les Ouled- Khiar, grâce à l’emploi des armes à feu dont lesTurcs d’Arroudj étaient pourvus. Aussi fut-il un des premiers alliés des frères Barberousse, devenus la môme année souverains d'Alger, et, en avril 1542, il était à côté de Hassan-Agha, qui, en qualité de khalifat de Khireddine, était venu infliger un nouvel échec au sultan de Koukou, resté ennemi des Turcs.

Abdelaziz, son fils, fidèle à l’alliance turque, amena, en 1550, à Alger, une petite armée de 15,000 Qbaïls à la tête desquels il accompagna dans l’ouest Hassane-Pacha, fils et khalifat du beglierbev Khireddine. Ce fut grâce aux con¬ seils et au courage personnel du sultan des Beni-Abbès que les Turcs battirent les Marocains sur le rio Salado et reprirent possession de Tlemcen.

Pendant cette expédition, Abdelaziz s’était attaché un groupe des Hachem de Mascara et en avait fait sa garde particulière. 11 les ramena avec lui et les in¬ stalla au pied de la montagne de Qalaa, au nord de la Medjana : ce fut le noyau de la tribu noble des Hachem, qui, jusqu’en 1871, resta le makhzène fidèle des Moqrani.

En 1552, Abdelaziz accompagna encore avec 8,000 hommes le beglierbey Salah-Reïs dans l’expédition contre Tougourt et Ouargla.

Mais la puissance du souverain kabyle avait porié ombrage aux Turcs ; un jour qu’Abdelaziz, venu sans méfiance à Alger, était logé au palais de la Jenina, il avait failli être assassiné par les janissaires et n’avait dû son salut qu’à l’intervention de soldats gaouaoua, originaires de Koukou. Peu après, et sans déclaration de guerre, Salah-Reïs lançait son armée contre le sultan des Beni-Abbès. Un combat eut lieu à Boni, près Qalaa; El-Fadel, frère d’Abdelaziz, y fut tué, mais les Turcs ne purent aller plus loin, et la neige les força à rentrer à Alger.

Au printemps suivant 1553, Mohammed-Bev, fils de Salah-Reïs, revint, avec une a-mée plus forte, se faire battre au même endroit. Ne pouvant réussir en •'avs de montagne, les Turcs, en 1554, marchèrent par le sud vers Msila, sous la nduite de^ i onégats grecs Sinane-Reïs et Ramdane : ils furent encore bat¬ tus sur ’Aued-el-I: ni , et se résignèrent à laisser en repos pendant quelques années le su'tail des Beni-Aubès.

Abdelaziz, aine p. " son frère Vhmed-Amoqrane, profita de la paix pour étendre et misolider sa . qissance. •' s’était procuré de l’artillerie et avait

1. Le royaume de Koukou fut fondé eu 1510 par Ahmed-ben-el-Qadi, qui était juge à la cour des derniers rois de Bougie. Lors de la prise de cette ville, le 6 janvier 1509, il s’était, réfugié chez 1er Qbaïls des Aït-'Ghoubri, à Aourir; il était devenu le chef d’une confédération puissante. A partir de 1018, la famille sc di¬ visa, son influence déclina, le nom même d'Oulcd-el-Qadi, porté par les chefs de Koukou, cessa d’être employé, et il fut remplacé par celui d’Ouled-Boukhetouch. Aujourd’hui la famille a été absorbée par l’élément berbère- et n’a plus qu’une influence insignifiante dans le haut Sébaou. Koukou est une laddert de 600 habitants répartis en six hameaux; il fait partie de la fraction des Imessouhal des Aït-Yahia, aux sources du Sébaou.

organisé une solide milice chrétienne avec un millier d'Espagnols échappés de Bougie lors de la prise de cette ville en 1555 r, par Salah-Reis.

Il avait formé le projet de s’emparer de Bougie, et, en juin 1557, tout était prêt pour celte opération, quand il apprit qu’à la suite de troubles à Alger son ami Hassane, fils de Khireddine, avait été nommé beglierbey et venait de débar¬ quer. Abdelaziz renonça à son expédition, et, sans se risquer à aller lui-même à Alger, il envoya des lettres et des présents à son ancien allié. Les relations amicales reprirent; Abdelaziz fournit des contingents d’infanterie kabyle, et il reçut du souverain d’Alger des lettres lui confirmant la possession de Msila.

Hassane était resté plus d’un an occupé par des expéditions dans l’ouest contre les Marocains, qu'il avait poursuivis jusqu’à Fez, et contre les Espagnols qu’il avait battus en août 1558, à Mazagran. Quand il rentra à Alger, en septem¬ bre, Hassane Corso, dont Abdelaziz s’était fait un ennemi mortel en 1550, Ahmed-el-Cadi, sultan de Koukou, et enfin quelques chefs du Hodna qui avaient été razzés par les goums de Msila, dénoncèrent au beglierbey les armements et les projets du sultan des Beni-Abbès contre Bougie.

Hassane-Pacha marcha en personne avec 3,000 Turcs contre Msila, qu’il reprit sans difficulté (hiver de 1558-1559). Abdelaziz ne se méfiait pas, et il était resté dans la montagne. Avani qu’il en fût sorti, le beglierbey s’était avancé jusque dans la plaine de la Medjana, et il faisait élever à la hâte deux fortins en pierres sèches, l’un à Aïn-bou-Arreridj, l'autre à Zamora. Il y mit quatre cents hommes de garnison, dont il confia le commandement à Havane Corso. Mais il n'osa pas s’engager dans la montagne et rentra précipitamment dans le Hamza, car sa faible colonne commençait à être gravement inquiétée par Ab¬ delaziz et Amoqrane, accourus à la hâte avec leur cavalerie 2.

Peu après son retour à Alger il apprit que ses deux fortins avaient été enle¬ vés <-t détruits, que tous les janissaires de Bou-Arrcridj avaient été massacrés, et que ceux de Zamora s’étaient réfugiés chez des montagnards voisins et in¬ dépendants.

Le beglierbey changea alors de tactique : il fit des avances au sultan de Qalaa, invoqua d’anciens souvenirs, lui fit entrevoir la destruction du royaume de Koukou, et, pour cimenter l’alliance qu’il désirait, il demanda la main de la fille d’Abdelaziz. Celui-ci refusa net : il était pavé pour ne pas se lit y ';lux Turcs.

Hassane-Pacha s’adressa alors au sultan de Koukou, qui lui do>'qjj tiiie et

1. L’incurie du gouvernement espagnol avait rendu. la .offense de L i!-. im¬ possible : le beglierbey Salah-Peïs commençait lu siège le 16 septembre ; le 27 il offrait une capitulation honorable, s’engageant à rapatrier en Espagne la gar¬ nison entière avec armes et bagages. Le 28, il entrait en ville; le gouverneur, Alonzo de Peralta, et cent vingt invalides, furent embarqués et arrivèrent eu Espagne, où Alonzo eut la tête tranchée à Vaîladolid. Le reste de la garnison fut désarmé et conduit en captivité contrairement à la foi jurée; mais presque tous les hommes s’échappèrent et sc réfugièrent chez Abdelaziz, qui les accueillit, leur laissa la liberté et les prit à son service.

2. M. de Grammont dans son beau livre Alr/er sous les Turcs, raconte un peu dinéremmt les démêlés entre le beglierbey Hassane-Pacha et le sultan de Labçz Abdelaziz. La version qui est donnée ici est celle de Marrnol, et aussi, — à peu de chose près, — celle des Moqraui, et celle reproduite déjà par M. Féraud dans son Histoire des villes de la province de Constantine.

ses soldats. Leurs armées réunies entrèrent en campagne à la bonne saison et vinrent prendre position près Tala-Mezida r, où Abdelaziz avait son camp retranché couvrant Qalaa. On se battit pendant douze jours de suite ; le hui¬ tième, Abdelaziz fut tué et eut la tète tranchée. Son frère Amoqrane continua la lutte quatre jours encore; les Turcs, épuisés, renoncèrent à prendre la for¬ teresse des Beni-Abbès et rentrèrent à Alger, emportant comme trophée la tête d’Abdelaziz, qui fut exposée à la porte Bab-Azoun, — et qui, ajoute la tra¬ dition, se mit à parler.

Encore une fois les Turcs laissèrent en paix les Beni-Abbès pendant quelques années ; Amoqrane profita de cette accalmie pour augmenter le royaume paternel et étendre son autorité sur les hauts plateaux et le Sahara. A la tête d’une armée de 1 1, 000 hommes, dont 3,000 chevaux, il se rendit maître de Tolga, Biskra, Tougourt, et des pays des Ouled-Naïl de Bouçada à Djelfa. Son administration et son gouvernement furent remarquables, et sous son règne le pays traversa une ère de prospérité que jamais . plus il ne retrouva.

En 1580, sa puissance était telle qu’il ne craignit pas d’envoyer à Alger un de ses tils pour souhaiter la bienvenue à Djafar-Pacha, arrivé le 24 août 1580. en qualité de khalifat du beglierbcy El-Euldj-Ali. 11 lui apportait un royal pré?ent estimé une vingtaine de mille francs.

Dix années de tranquillité avaient permis à Amoqrane de perfectionner l’or¬ ganisation de son royaume, mais, en décembre 1590, le pacha Khieder, qui voyait augmenter autour des Beni-Abbès le nombre des gens refusant l’impôt au beylik, se mit en marche avec une armée de 15,000 à 17,000 hommes pour s’emparer de la Qalaa. Amoqrane lui opposa des forces non moins considé¬ rables - : l'assaut de la petite place ne put pas être tenté, et le pacha dut se borner à un investissement qui dura deux mois, pendant lesquels les Turcs eurent beaucoup à souffrir des attaques de la cavalerie d’Amoqrane. Les envi¬ rons de Qalaa étaient ruinés, les Kabyles fatigués; un marabout intervint entre les belligérants et réussit à faire cesser les hostilités. Amoqrane paya les frais de la guerre, soit 30,000 douros; et les Turcs s’éloignèrent fort éprouvés.

Dix ans plus tard, en 1600, le sultan de Qalaa marchait contre les Turcs, commandés parle pacha Solimane Veneziano, qui voulait pénétrer enlvabvlie; il les battait et ruinait l’établissement militaire que ceux-ci avaient élevé en 1595 ù i.Qmza (Bouira); mais lui-même était tué dans ce combat.

Son régné? avait duré quarante et un ans, et son nom devait rester comme désignation patronymique de tous ses descendants b

Son fils El-Menaceür, plus connu sous le nom de Sidi-Naceur-el-Moqrani, était un homme d’étude et dé prière : il s’entoura de tolba et de religieux, et fut plus tard vénéré comme un saint: mais il laissa péricliter les affaires du royaume et mécontenta à la fois les chefs de l’armée et les commcrçanis des Beni-Abbès. Ceux-ci l’attirèrent dans un guet-apens et l’assassincrent.

1. Tala-Mezida est resté le meilleur camp près de Qalaa; c’est le seul point où il y ait de l’eau en abondance. Boni est mal pourvu, et Qalaa encore plus mal.

2. J’ignore où a été pris par M. Berbrugger le chiffre de 30,000 cavaliers.

3. Amoqrane signifie, en berbère, grand et aîné. Moqrani est l’ethnique arabe d’Amoqrane. Les indigènes disent : un Moqrani, des Moqranya, ou encore des Ouled-Moqrane. Mais l'usage français a conservé le mot Moqrani au singulier comme au pluriel.

Il laissait trois epfanls en bas âge; les deux plus jeunes furent sauvés par . leurs mères, et ils restèrent dès lors étrangers à la fortune des Moqrani1. L’aîné, Betka, fut emporté dans la Medjana par les Hachem fidèles, qui l’élevèrent et l’aidèrent à reconquérir sa situation princière en le mariant à la tille du chef des Ouled-Madi.

Avec les nobles de cette tribu, et avec ceux des Ayad, alors commandés par Slimane-el-Haddad, Betka-el-Moqrani prit part, dans la plaine de G'uidjel, à la grande victoire remportée sur les Turcs, le 20 septembre 1638, par tous les seigneurs et tous les nomades de l’est, réunis sous le commandement du chikh El-Arab-Ahmcd-ben-Sakhri-ben-Bouokkaz , l’ancêtre de notre aglia Ali-Bey.

A la suite de cette bataille de Guidjel, il y eut dans la province de Constantinc une recrudescence d’indépendance vis-à-vis des Turcs, et Betka-el-Moqrani ne reconnut jamais leur autorité. Il avait renoncé à se parer du titre de sultan ou d’émir, et prenait celui de chikh de la Medjana, que conservèrent ses descendants; mais il reconstitua le royaume de son grand-père, et battit à plusieurs reprise^ les Beni-Abbès, sans vouloir retourner à Qalaa.

Il mourut en 1680, dans son château de la Medjana, laissant quatre fils : Bouzid, Abdallah, Aziz, et Mohammed-el-Gandouz 2 3.

L’aîné, Bouzid-el-Moqrani, exerça le pouvoir dans les mêmes conditions de souveraineté que son prédécesseur 5 ; il sut maintenir la bonne harmonie entre . tous les siens, et lit rentrer dans l’obéissance le dernier de ses frères, qui avait un instant cherché à échapper à son autorité.

Deux fois il battit les Turcs, qui avaient voulu envoyer une colonne à Constantinc à travers sa principauté ; puis, à la suite de ses succès, il consentit à vendre, moyennant une redevance déterminée, le passage à travers ses États. Cette redevance ou coutume ( ouadia ), les Turcs ne purent jamais s’en affran¬ chir, et ils la payaient encore en 1830.

Bouzid-el-Moqrani mourut en 1734, laissant quatre fils, dont le second, El-hadj-Bouzid, sur la renonciation 'volontaire de l’aîné, Abderrebou, prit la direc¬ tion de la principauté. Mais, quoique sage et d’un caractère conciliant, il ne put ni maintenir la paix entre ses frères Bourcnane et Abdesselem, ni empê¬ cher son cousin germain Aziz-ben-Gandouz-ql-Moqrani de se mettre à la tête d’un soff 4 qui se fit l’allié' des Turcs. Ceux-ci avaient alors précisément de

1. L’un, Mohammed-Amoqrane, emporté par sa mère à Bougie, avait les goûts studieux de son père. Il devint l’ancêtre d’une famille ’maraboutique qui, plus tard, se fixa près de Djidjeli au milieu des Be'ni-Siar, qui acceptèrent sa direction politique et religieuse. Cette famille resta toujours en bons ter;nes avec les Turcs, et elle nous a fourni des caïds modestes et dévoués. En 1871, le chef de famille, qui se nommait encore Mohammed-Amoqrane, était caïd des Beni-Siar; il s'enferma avec nous dans Djidjeli assiégé par les rebelles, et eut une attitude très digne et très correcte.

Le troisième, Bou-Temzine-Amoqrane, fut emporté dans l’ouest; il fit souche d’une petite fraction dénommée Temaznia, fraction qui n’a jamais joué aucun rôle et est restée inféodée aux Bordjia de Cacherou, département d’Oran.

2. El-Gandouz, en berbère, signifie le dernier-né.

3. C’est lui que le voyageur François Peyssonnel vit en 1726, en passant à la Medjana avec une colonne turque. Il l’appelle le sultan Bouzit.

4. Le mot soff veut dire, au propre, ligne, rang, file ; — et, au figuré, ligue, parti, clientèle politique.

graves griefs contre le chikh de la Medjana qui, vers 1737, avait traîtreusement fait massacrer toute une colonne turque; massacre qui n’était du reste que la vengeance d'un viol commis par le khalifat du bev de Constantine El-hadj- Bakir sur la mère des Moqrani, El-hadja-Zouina.

Aidés des Ouled-Gandouz, et exploitant la mésintelligence qui existait entre Bourenane et Abdesselem, les Turcs réussirent à battre en détail les différents groupes des Moqrani. Les choses en vinrent à ce point que ceux-ci durent aban¬ donner la Medjana et se réfugier dans les montagnes. Él-hadj-Bouzid monta à Qalaa des Bcni-Abbès, Bourenane alla dans l'Ouennougha, et Abdesselem, à Ivolla près Satour, au pied du Djebel-Bounda.

Déjà, à cette époque, leur oncle Abdallah avait quitté le groupe familial et vivait dans les steppes du Hodna avec quelques djouads, dont la descendance devait former plus tard une tribu distincte, les Ouied-Abdallah1, qui eurent dès lors une existence à part.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…