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La situation religieuse aux États-Unis; illusions et réalité

Jules Paul Tardivel · 1900 · Scanned text · Free in the US

75,844 words · about 5 h 19 min to read

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About this book

Author
Jules Paul Tardivel
Language
French
Published
1900
Length
75,844 words · about 5 h 19 min
Sections
7 reader sections
Text
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Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (7)
  1. Front matter about 2 min
  2. Avant-propos about 4 min
  3. Chapitre Premier about 1 h 5 min
  4. Chapitre Premier Les Beautés De L'église Aux États-unis about 3 h 34 min
  5. Conclusion about 27 min
  6. Chapitre Premier about 1 min
  7. Chapitre Premier about 6 min

Continue:

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Avant-propos

L'étude de M. Ferdinand Brunetière, dans la Revue des Deux Mondes, de novembre 1 898, sur Le Catholicisme aux États-Unis, a été très remarquée, non seulement en Europe, mais aussi en Amérique. Ce qui attire tout d'abord l'attention, c'est la grande bienveillance à V égard de la religion catholique qui éclate d'un bout à Vautre de ce travail. Parmi les hommes marquants de France qui se sont décidément mis en route vers V Eglise, M. Brunetière est l'un des plus en vue et des plus sympathiques. Il est aussi un de ceux qui ont fait le plus de chemin dans la bonne voie. Le voilà aujourd'hui devenu tout à fait favorable ci l'idée religieuse et à l'idée religieuse catholique. C'est une heureuse évolution qui rejouit à bon droit tous les chrétiens, à commencer par leur vénérable Chef. Aussi ai-je appris sans étonnement, par les journaux des États- Unis et par une communication particulière, que l'article de M. Brunetière lui a valu une lettre de félicitations de la part de Borne.

Un journal de Paris, le Figaro, publiait dans son numéro du 8 novembre dernier, une communication de Home qui, allant beaucoup plus loin, donnait à l'étude de M. Brunetière le caractère d'un écrit inspiré, en quelque sorte, par l'autorité suprême. Voici cette note :

« Les discussions si vives et si passionnées auxquelles avait donné lieu l'affaire de l'américanisme sont con-

VI LA SITUATION RELIGIEUSE AUX ÉTATS-UNIS.

sidérées comme closes ; V article de M. Brunetière sur l'Eglise américaine, que la Revue des Deux Mondes vient d'apporter à Rome, serait le point final de ces dissensions. De multiples dénonciations avaient signalé la Vie du P. Hecker, traduite en français par M. ïabbé Klein, comme un manifeste émancipateur et serai-hérétique de V Église des États-Unis ; on ne parlait de rien moins que d'un complot entre « qméricanistes » et protestants pour détruire dans V Église romaine V esprit <T autorité. On apprécie hautement au Vatican la façon magistrale dont M. Brunetière a montré comment V américanisme bien compris — et le P. Hecker tout le premier — concilie les idées d'autorité et de liberté ; et Von a confiance que ces pages si spécialement compétentes, que l'illustre académicien n'a écrites qu'après être entré en contact avec Baltimore et avec Rome, démontrent aux timides, à V encontre des efforts perfides de certains catholiques hostiles aux orientations contemporaines, l'inanité du prétendu péril « américaniste ».

De toute évidence, le correspondant du journal parisien était dans une étrange erreur, la lettre du Saint- Père au Cardinal Gibbons l'a prouvé. Certaines idées du P. Hecker, que M. Brunetière avait adoptées, du moins en partie, loin d'être approuvées, sont formellement condamnées par le Souverain Pontife. Dans l'article de l'illustre académicien ce n'est donc pas tant la doctrine qu'il faut louer, que V intention manifeste d'être agréable et même utile à l'Église.

Malgré cette intention si louable qui a certainement inspiré M. Brunetière, la lecture attentive de son article m'a convaincu que des idées fausses ont cours en Europe sur la situation du catJiolicisme aux États- Unis.

On ne semble voir de si loin que les grandes lignes du

AVANT-PROPOS.

Vil tableau : les catholiques qui étaient 30 ou 40,000 il y a cent vingt-cinq ans, avec un seul évêque, sont aujourd'hui neuf ou dix millions, avec une hiérarchie nombreuse qui se meut librement. Trop de catholiques, en Europe, je le crains, ne remarquent que ce fait historique incontestable ; et ils en tirent la conclusion que dans aucun siècle et dans aucun pays V Eglise n'a été aussi heureuse qu'elle lest, en cette fin du dix-neuvième siècle, au sein de la grande République Américaine' qu'à nulle autre époque et nulle part ailleurs elle na fait et aussi merveilleux progrès, d'aussi précieuses conquêtes.

D'après les idées qui sont évidemment acceptées dans certains milieux européens, V Eglise up rencontrerait, aux Etats-Unis, que juste assez d'obstacles pour aiguiser son zèle et exciter son activité. Les surmonter ne serait pour elle qu'un exercice salutaire destiné uniquement à entretenir la plénitude de sa vie : quelque chose comme le travail auquel devaient se livrer nos premiers parents avant leur chute. En un mot, les Etats-Unis, au point de vue catholique, seraient un Paradis terrestre.

C'est là l'impression qui se dégage de la lecture de l'article de M. Brunetière. Et c'est cette impression qu'il Importe, selon moi, de détruire ; car les impressions fausses ne font de bien à personne.

Des écrivains d'Europe ont, plus d'une fois, travaillé à redresser les idées de leurs contemporains sur la situation véritable de l'Eglise aux États-Unis. Ils ont écrit d'excellentes choses. Je n'ai pas la prétention de rien dire de meilleur, ni surtout de mieux dire. Mais il m'a semblé que je pouvais apporter au débat un peu d'inédit,

VIII LA SITUATION RELIGIEUSE AUX ÉTATS-UNIS.

et que mon titre d'Américain authentique donnerait quelque poids à mon témoignage .

S'il s agissait d'une question de littérature, je n'oserais certes pas me mesurer avec M. Brunetière, qui jouit, à juste titre, d'une grande réputation d'écrivain. Mais je crois avoir quelque compétence spéciale pour parler de ce qui existe et de ce qui n'existe pas aux Etats-Unis. J'y suis né et j'y ai vécu jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Ensuite, il est vrai, je suis devenu Canadien ; mais pendant ces trente dernières années, j'ai visité les Etats- Unis plus d'une fois, et j'ai toujours conservé des relations fréquentes et intimes avec mes parents américains. De plus, journaliste depuis vingt-cinq ans, j'ai dû suivre de très près, chez nos voisins, dans leurs journaux et leurs revues, les discussions sur les questions 7^eligieuses et sociales, la marche des événements politiques et le mouvement général des idées.

Voilà mes titres à rendre témoignage dans la discussion engagée autour de /'américanisme. On les trouvera suffisants, je crois, pour justifier mon intervention.

Je divise mon travail en deux parties : les illusions et la réalité. Dans la première, j'examine ce que certaines personnes s'imaginent découvrir aux États-Unis. Dans la deuxième, me basant sur des autorités compétentes je constate ce qui réellement y existe.

Jules TARDIVEL.

Chemin Sainte-Foye, près Québec, Fête du Sacré-Cœur, 1899.

PREMIÈRE PARTIE

LES ILLUSIONS

Chapitre Premier

Monsieur Brunetière commence par s'étonner du développement du catholicisme aux États- Unis. C'est, pour lui, un « phénomène paradoxal », ni plus ni moins.

« Comment, s'écrie-t-il, ceux qui n'étaient, il y a cent vingt-cinq ans, qu'un peu plus du centième de la population de l'Union, 30 ou 40,000 âmes sur 3 millions d'habitants, en sont-ils devenus le septième, 9 ou 10 millions sur un chiffre qui n'atteint pas encore tout à fait 65 millions (1) ? et comment de toutes les confessions qui se partagent « l'un des peuples les plus religieux » du monde, la plus nombreuse et bientôt la plus riche?.... Comment se fait-il qu'une ville, New- York, fondée par des marchands protestants, soit actuellement une des plus grandes villes catholiques du monde? »

Après s'être ainsi livré à l'étonnement, M. Brunetière se met à la recherche des causes de ce « prodigieux développement » du catholicisme aux États- Unis. Il affectionne ce mot : prodigieux développement', nous le retrouvons plus loin, à la page 168. Pour

1. Les journaux américains prétendent que la population des États-Unis est actuellement de 70 ou même de 15 millions.

LA SITUATION RELIGIEUSE AUX ÉTATS-UNIS.

expliquer ce « prodigieux développement », il y a, suivant lui, des « causes particulières et locales », des causes vraiment « américaines » ; il y en a « d'autres, et de plus générales et qui tiennent peut-être à l'essence même du catholicisme. »

Soyons persuadés que si l'Église a fait quelque progrès aux États-Unis, cela est dû surtout aux causes « qui tiennent à l'essence même du catholicisme. » Quant aux « causes particulières et locales », elles n'existent que dans l'imagination des Européens enthousiastes. Ou plutôt il n'y en a qu'une ; et cette unique cause « particulière et locale » n'est guère « américaine » ; c'est l'immigration. L'air des États-Unis n'est absolument pour rien dans le développement du catholicisme aux États-Unis. J'espère en convaincre le lecteur avant de déposer la plume.

M. Brunetière cite ensuite M. de Tocqueville qui a dit prophétiquement : « Si le catholicisme parvenait » enfin à se soustraire aux haines politiques qu'il a » fait naître, je ne doute presque point que ce même » esprit du siècle qui lui semble si contraire ne lui » devînt très favorable, et quil ne fît tout à coup de » grandes conquêtes. » M. Brunetière, qui souligne la prophétie de son compatriote, est d'avis qu'elle s'est réalisée : « C'est ce qui s'est vu en Amérique, aux » États-Unis, dans le siècle où nous sommes, et c'est » ce que je voudrais essayer de montrer », dit-il.

La triple thèse de M. Brunetière, si je saisis bien sa pensée, c'est donc : 1° que le catholicisme est parvenu, aux États-Unis, à se soustraire aux haines politiques, 2° que l'esprit du siècle lui est devenu très favorable, et 3° qu'il a fait tout à coup de grandes conquêtes.

Avant d'examiner cette thèse, résumons les preuves que M. Brunetière apporte pour l'appuyer.

Il nous parle d'abord de la tolérance religieuse des fondateurs catholiques du Maryland, qui ouvrirent les portes de leur colonie aux protestants et qui en furent récompensés par la plus noire ingratitude. Devenus le nombre et la force, les protestants s'y livrèrent à la persécution légale des catholiques, comme dans les autres colonies. Ce n'est que lors de la guerre de l'Indépendance que les Américains, ayant besoin du concours de leurs compatriotes catholiques et de l'aide de la France et de l'Espagne, songèrent à admettre, théoriquement, la religion catholique sur un pied d'égalité avec les diverses sectes protestantes.

Jusqu'ici nous n'avons qu'un fait historique bien connu. La preuve de la triple thèse de M. Brunetière ne commence pas encore à poindre.

Suit un résumé, pages 142-144, des travaux des premiers missionnaires, particulièrement des missionnaires français. C'est une page fort édifiante, mais elle ne montre nullement la réalisation de la prophétie de M. de Tocqueville.

La page 145 est consacrée aux difficultés contre lesquelles les catholiques des États-Unis ont dû lutter au commencement du siècle. M. Brunetière se demande si l'on n'a pas exagéré parfois ces difficultés, si on ne les a pas « tournées au tragique ». — « Les écrivains protestants le disent », et notre auteur n'est manifestement pas éloigné de croire qu'ils ont raison. Il signale bien la lettre des Pères du troisième concile provincial de Baltimore à Grégoire XVI, en date du 22 avril 1837, se plaignant des mauvais traitements

LA SITUATION RELIGIEUSE AUX ÉTATS-UNIS.

que recevaient les catholiques des États-Unis ; mais il paraît être d'avis que les bons évêques exagéraient quelque peu la situation, que tout se réduisait, en fin de compte, à la destruction du couvent de Charlestown par la populace de Boston. Du reste, suivant M. Brunetière, « c'est une question de savoir s'il se mêlait vraiment du fanatisme ou de la passion religieuse à cette explosion de fureur populaire. On accusait les religieuses d'avoir affolé l'une d'elles à force de mauvais traitements. » Croire aussi facilement à pareille accusation, et traduire sa croyance en incendiant le couvent, cela ressemble singulièrement à un acte de fanatisme ou de passion religieuse, ou plutôt antireligieuse. Chose certaine, c'est qu'on ne saurait y trouver cette preuve de bienveillance que nous recherchons.

M. Brunetière nous apprend, dans une note à la page 45, que pour « plus d'impartialité », il suit la version du Révérend Robert Baird, « qui n'est pas tout à fait conforme à celle qu'on trouve dans les Annales de la Propagation de la Foi. » Pourquoi la version du Révérend Baird offre-t-elle plus de garanties d'impartialité? Mystère! « En tout cas, ajoute-t-il, la réprobation contre cet acte de violence fut universelle en Amérique. » Il s'appuie sur les mêmes Pères pour prouver cette universalité de la réprobation. Mais les évêques ne parlent que de « la majeure et la plus saine partie de la population. »

Nous aurons l'occasion, plus loin, de parler de l'incendie du couvent de Charlestown ; mais, en attendant, il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer, encore une fois, que même la version qu'en donne

M. Brunetière, d'après le Révérend Baird, ne nous convainc pas qu'à cette époque « l'esprit du siècle » fût devenu favorable au catholicisme. Cette explosion de la colère aveugle de la foule a pu augmenter, dans les âmes droites, « l'estime et la vénération qu'on portait aux catholiques. » De même, les atrocités de Néron, à l'égard des premiers chrétiens, ont dû contribuer puissamment, avec le concours de la grâce, à grossir les rangs des fidèles. Mais on n'a jamais songé à invoquer ce fait à la décharge du sanguinaire empereur, ni comme une preuve que « l'esprit du siècle » de ce temps-là était favorable à la religion du Christ.

M. Brunetière nous raconte ensuite, pages 146-149, « les vraies difficultés, le plus redoutable obstacle que rencontrait le catholicisme. » C'étaient les dispositions peu bienveillantes des protestants, leurs préjugés et leurs défiances à l'égard de l'Église et de ses doctrines. Mais dès 1852, affirme-t-il, « bien des défiances étaient tombées, et la liberté religieuse était tout près d'être entière. » Et il ajoute : « Quelques années plus tard, les événements de la guerre de Sécession achevaient d'emporter ce qui pouvait survivre encore des soupçons d'autrefois. » Et à l'heure qu'il est, c'est sa conviction, « aucun Américain ne se défie du civisme ou même du libéralisme de ses concitoyens catholiques. » Pas même, je suppose, les membres de l'A. P. A., — The American Protective Association, — société secrète qui a pour but d'écarter les catholiques de la vie politique et civile, de les ostraciser de toutes manières.

Vous demanderez peut-être quelles preuves M. Brunetière apporte à l'appui de son optimisme. J'ai beau chercher, je ne trouve que ce décret du premier Concile plénier de Baltimore : « La Constitution et les lois de nos États ayant pourvu très sagement à ce qu'aucun pouvoir séculier n'entreprit de s'immiscer dans les choses de la religion, les évêques devront employer tout leur zèle, avec prudence toutefois, pour qu'en aucune rencontre les soldats ou marins catholiques ne soient obligés d'assister contre leur conscience aux cérémonies des cultes non catholiques. » Voilà tout ce qu'il a fallu à M. Brunetière pour le convaincre que <( la liberté religieuse est tout près d'être entière » aux États-Unis.

Sans doute, celui qui désire voir un paysage tel qu'il est ne doit pas se servir de vers fumés ; mais des lunettes roses, si elles donnent à la vue une impression plus agréable, ne nous montrent pas davantage les objets sous leur véritable couleur.

Mais voici un petit nuage qui passe devant les lunettes roses. C'est rose comme le reste, mais enfin c'est un nuage. Et un nuage, même rose, ce n'est pas le ciel bleu. Ce petit nuage s'appelle « un dernier obstacle à la propagation du catholicisme aux États- Unis. » On l'a plusieurs fois signalé à l'attention de M. Brunetière, mais il « n'ose guère en parler, comme n'étant pas de ceux dont on puisse aisément mesurer la force ou seulement vérifier l'existence. » Mais enfin il faut le mentionner. « Est-il donc vrai, serait-il donc possible que, dans cette grande démocratie, l'humble origine et la condition populaire du plus grand nombre des catholiques eussent jeté quelque défaveur sur les doctrines qu'ils professent ? » M. Brunetière ne peut pas croire aisément que ses chers Américains « partagent cette manière de voir ou de sentir. » C'est bien là, pourtant, leur manière de voir et décidément ils la partagent. Nous en dirons un mot en temps et lieu. Mais rappelons ici, tout de suite, pour expliquer cetle « manière de voir et de sentir », que c'est généralement au sein des démocraties qu'on trouve poussé à l'extrême le culte de la richesse, des honneurs et des titres. Le peuple américain ne fait pas exception à la règle. Les nobles de l'Europe, on le sait, n'éprouvent aucune difficulté à trouver, dans le pays de la démocratie par excellence, de charmantes héritières pour redorer leur blason. N'ayant pas de noblesse, les Américains affectionnent outre mesure les titres civils et militaires. Les judges, les professors et les colonels y foisonnent d'une façon vraiment plaisante. Les colonels surtout. C'est cette surabondance de colonels qui a inspiré à Max O'Rell, je crois, cette jolie définition des États-Unis : « Un pays habité par 70 millions de personnes dont la plupart sont des colonels. » Le catholicisme, à l'inverse de la franc-maçonnerie, ne rendant pas facile l'acquisition du titre de judge, de professor ou de colonel, n'est pas bien vu là-bas, où l'on estime surtout les choses pratiques.

Quoi qu'il en soit de la manière de voir des Américains à cet égard, M. Brunetière, lui, est d'avis que le « catholicisme est aujourd'hui plus que jamais la communion des humbles. » Ce plus que jamais me semble de trop, le catholicisme étant aujourd'hui exactement ce qu'il a toujours été : la religion de Celui qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (1). » « Aussi longtemps qu'il le sera, continue t. S. Mathieu, 11-29.

LA SITUATION RELIGIEUSE AUX ÉTATS-UNIS.

M. Brunetière, c'est à lui qu'ira l'âme des foules. » Le catholicisme, ayant les promesses divines, sera toujours ce qu'il est; mais s'il attire vraiment les humbles, — riches et pauvres, — les foules — qui se confondent trop souvent avec le monde pour lequel le Christ n'a pas voulu prier (1) — ne vont pas toujours à lui, malheureusement pour elles.

Voici un passage de l'article de M. Brunetière qui me paraît très étrange. Je le cite intégralement :

« Si quelques sectes superbes n'ont pas de place dans leurs églises pour les pauvres et les déshérités de ce monde, plaise à Dieu qu'elles ne s'en cachent pas, mais plutôt qu'elles s'en vantent. Dans nos sociétés de plus en plus démocratiques, rien ne servira mieux la cause et les intérêts du catholicisme. In hoc signo vinces, il vaincra par ce signe ; et si ce progrès de la démocratie n'est nulle part plus rapide ni plus évident qu'en Amérique, c'est précisément pour cela que nulle part le catholicisme ne saurait concevoir de plus hautes espérances. »

11 est certain que l'Église, bien qu'elle ouvre ses bras maternels à tout le monde, s'occupe d'une manière spéciale des pauvres, du petit peuple, de ceux qui peinent et qui travaillent. Pauperes evangelizantur. C'était là un des signes auxquels Jésus-Christ devait être reconnu comme le Messie (2). La religion de Jésus-Christ a trouvé dans le passé, trouve encore et trouvera toujours plus facilement des adhérents parmi les pauvres et les déshérités que parmi les riches et les heureux de ce monde. Tout cela est vrai ; et si

M. Brunetière n'avait dit que cela, le passage que je viens de citer n'appellerait aucune réserve. Mais faut-il confondre « les pauvres, les déshérités de ce monde,» sur lesquels l'Église clu Christ a une influence plus puissante, avec la « démocratie » dont M. Brunetière vante les progrès ? J'avoue ne pas bien saisir ce que notre éminent écrivain entend par « ce progrès de la démocratie qui n'est nulle part plus rapide ni plus évident qu'en Amérique. » Serait-ce le progrès de la pauvreté, l'accroissement du nombre des « déshérités de ce monde » ? Si c'est là ce que M. Brunetière veut désigner en parlant de « nos sociétés de plus en plus démocratiques », je conçois qu'il découvre dans cette augmentation de la misère au sein des peuples l'espérance d'une plus riche moisson pour l'Église, car c'est sur les terrains dépourvus des richesses de ce monde qu'elle fait ses plus belles récoltes. Mais est-ce bien là ce que notre auteur veut désigner par « ce progrès de la démocratie » ? Je ne le crois pas. Il doit entendre plutôt la part de plus en plus grande que les masses populaires, sans égard à leur état de fortune, prennent à la direction des affaires publiques. S'il en est ainsi, je ferai deux observations.

D'abord, il n'est pas exact de dire que la démocratie ainsi entendue fait des progrès aux États-Unis. Théoriquement, c'est le peuple, la démocratie qui gouverne maintenant comme il a toujours gouverné dès le commencement de la République, ni plus aujourd'hui, ni moins hier. L'Union Américaine, depuis qu'elle existe, a toujours été la démocratie qu'elle est actuellement. L'émancipation des nègres, voilà le seul changement survenu, au point de vue du suffrage universel, depuis le commencement. Il n'y a donc pas eu progrès de la démocratie aux États-Unis, la forme du gouvernement n'étant pas devenue plus populaire qu'elle était autrefois. S'il y a eu un changement quelconque dans la forme du gouvernement, non pas en théorie, mais en pratique, c'est en sens contraire. Il y a eu là-bas réaction vers l'oligarchie plutôt que progrès de la démocratie. Les grandes compagnies de voies ferrées, les puissants syndicats accapareurs et monopoleurs, les trusts de toute sorte, les combines — institutions qui n'existaient pas aux premiers jours de la République, — exercent aujourd'hui une influence aussi grande que néfaste sur la législation, sur la direction des affaires publiques, sur les destinées nationales. Cette oligarchie du dollar tout-puissant a fait des progrès alarmants, surtout depuis la guerre civile, au grand détriment de tout ce qu'il y a de plus sain et de plus légitime dans un pays vraiment démocratique.

Voici ma deuxième observation :

Si le progrès de la démocratie dont M. Brunetière nous parle se rapporte, non pas à l'accroissement du nombre des miséreux, dignes objets de la tendresse maternelle de l'Église, mais à une augmentation (imaginaire) de l'influence des classes populaires sur la direction des affaires politiques du pays, alors je soutiens respectueusement que la religion catholique n'a rien à y voir ; surtout elle n'a rien à espérer de ce progrès. Les diverses formes de gouvernement que les peuples se donnent, pourvu qu'elles ne sortent pas du cadre légitime, n'intéressent pas l'Église. Les monarchies, les oligarchies et les démocraties, en tant que régimes politiques, n'entravent ni ne favorisent l'œuvre propre de l'Église qui est le salut des âmes. Ce qui met obstacle à Faction de l'Église, ce sont les mauvaises lois, l'hostilité de ceux qui gouvernent, quelque nom qu'ils portent, et « l'esprit du siècle. »

En supposant donc que la démocratie eût fait de grands progrès aux États-Unis, que les classes populaires eussent acquis, en ces derniers temps, une puissance politique qu'elles ne possédaient pas autrefois— supposition entièrement gratuite, — cet accroissement du pouvoir politique des masses ne saurait faire concevoir à l'Église aucune espérance nouvelle. Pour employer une expression populaire mais énergique : cela ne lui ferait ni chaud ni froid. Elle travaille à sanctifier le peuple, tout le peuple, plus particulièrement « les pauvres et les déshérités de ce monde ». Mais que le peuple exerce le droit de suffrage ou qu'il ne l'exerce pas ; qu'il élise le président, les députés et les sénateurs, ou qu'il soit soumis à une monarchie absolue, l'action de l'Église n'en sera ni entravée ni favorisée d'une façon marquée. Si vraiment elle « a de plus hautes espérances à concevoir » sous un régime plutôt que sous un autre, ce sera là ou le peuple sera moins absorbé par les querelles de la politique.

Je suis donc forcé à conclure que cette partie de l'article de M. Brunetière manque de clarté et de justesse. Si vraiment il existe quelque rapport entre les « espérances » de l'Église et les « progrès de la démocratie », le savant académicien ne Ta certainement pas montré.

Vient ensuite une page consacrée à l'organisation progressive de l'Église aux États-Unis. Ici je n'ai

LA SITUATION RELIGIEUSE AUX ÉTATS-UNIS.

qu'une observation à faire, et elle se rapporte à une phrase incidente. M. Brunetière dit : « Elle (l'Église) mettait ses fidèles en garde contre la séduction des sociétés secrète-, si puissantes en pays protestant. C'est par millions que Ton compte aux États-Unis les adeptes de la franc-maçonnerie. » (P. 151.)

Les maçons proprement dits, d'après le World Almanach and Fncyclopedia pour 1898, sont au nombre de 802.282, y compris les maçons du Canada — trente ou quarante mille. Mais à part la franc-maçonnerie proprement dite, il y a, aux États-Unis, un nombre extraordinaire de sociétés secrètes modelées sur la franc-maçonnerie et plus ou moins étroitement liées à cette secte-mère. D'après la statistique du World Almanach, toutes ces sociétés réunies comptent environ cinq millions de membres. Sans doute, beaucoup de ces sectaires font partie de plusieurs sociétés secrètes à la fois, de sorte que leurs noms font double ou triple emploi. Il faut tenir compte de ce fait en dressant la statistique des sociétés maçonniques aux États-Unis. Mais même en défalquant un million, ce qui me paraît une bonne mesure, nous restons avec le total formidable de quatre millions d'hommes enrôlés dans des organisations nettement maçonniques. M. Brunetière a donc raison, dans un sens, de dire que c'est par millions que l'on compte les maçons aux États-Unis. Mais ne lui semble-t-il pas que le développement vraiment prodigieux aux États-Unis, c'est le développement de la franc-maçonnerie et des autres sociétés secrètes? Et ne trouve-t-il pas dans cette situation anormale quelque chose de gravement inquiétant ? quelque chose qui devrait mettre une sourdine à son admiration pour le présent et à sa confiance dans l'avenir ?

M. Brunetière défend ensuite l'Église des États-Unis contre le « singulier éloge qu'on s'imagine quelquefois en faire et qui lui est plutôt une injure, quand on la loue de la nouveauté de ses doctrines ou de l'indépendance de ses allures. » Et il renvoie le lecteur aux Actes des trois Conciles pléniers de Baltimore, de 1852, 1866 et 1884, pour y apprendre que non seulement les doctrines, la hiérarchie et la discipline de l'Église sont aux États-Unis ce qu'elles sont ailleurs, mais que les cérémonies du culte, en Amérique, ne diffèrent pas des cérémonies du culte dans les autres pays catholiques. Cela est parfaitement vrai. L'Église catholique aux États-Unis, telle qu'elle existe officiellement dans les décrets de ses conciles, dans sa hiérarchie et sa discipline, et aussi dans l'enseignement régulier de ses évêques, est identiquement la même que l'Église catholique dans le monde entier. Il n'en saurait être autrement. Car une Église particulière qui aurait une doctrine différente de celle de l'Église universelle, ou dont la hiérarchie et la discipline ne seraient pas reconnues par le Siège apostolique, serait une Église hérétique dans le premier cas, schismatique dans le second.

Mais, aux États-Unis, à côté de l'Église catholique officielle, laquelle est étroitement unie et soumise au Siège de Pierre, il y a, indubitablement, ce que l'on est convenu d'appeler le catholicisme américain, ou l'américanisme catholique. Ses principales doctrines et ses tendances les plus accentuées viennent d'être formellement condamnées par Léon XIII. Ce catholicisme américain trouve son expression dans les discours de certains évêques, dans les façons d'agir de certains membres du clergé, dans des articles de journaux, de revues, etc. J'aurai l'occasion d'en dire un mot plus loin ; mais il m'a paru opportun de signaler tout de suite la différence essentielle qu'il faut établir, et que M. Brunetière n'établit pas suffisamment, entre l'Église catholique officielle des États-Unis, qui fait partie intégrante de l'Église universelle et qui, comme l'Église universelle, est sainte, et l'américanisme soi-disant catholique, prôné et propagé par certains catholiques très en vue, qui a, n'en doutons pas, valu à l'Église desÉtats-Unis l'éloge que M. Brunetière déclare, avec raison, être plutôt une injure. Cet éloge injurieux se trompe d'adresse quand il s'agit de l'Église officielle des États-Unis, de l'Église des conciles et des lettres pastorales. Mais il n'est que trop mérité, c'est inutile de le nier, il faut même l'admettre, par l'américanisme soi-disant catholique qu'on trouve dans certains discours, dans certaines publications et dans certaines façons d'agir qui accusent une grande « nouveauté de doctrine » et une singulière « indépendance d'allure. »

M. Brunetière s'applique à défendre les actes de l'Église catholique officielle des États-Unis. Cela est fort bien et n'appelle aucune observation, si ce n'est celle que nous venons de faire relativement à la distinction qu'il convient d'établir entre les actes officiels de l'Église et les allures de certains catholiques.

Dans la deuxième partie de son travail, M. Brunetière, laissant de côté entièrement l'Église officielle, les actes des conciles et l'organisation régulière et

^normale du catholicisme aux États-Unis, s'engage dans le maquis de l'individualisme) J'avoue qu'il est difficile de le suivre à travers ces fourrés ; d'autant plus difficile que notre auteur marche exclusivement à la lumière assez pâle et incertaine de Mgr Ireland, de Mgr Keane, du Père Hecker et du Père Georges Zurcher. Ce dernier, on le sait^a poussé l'individualisme au point de faire mettre un de ses livres à l'index M. Brunetière déclare, dans une note, qu'il « s'autorise des conversations de Mgr Keane » pour faire certaines affirmations. Il est bon, sans doute, de savoir ce que Mgr Keane et les personnes de son école pensent des questions débattues aux États-Unis ; mais qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, et je m'imagine que M. Brunetière nous aurait donné un travail plus pondéré, s'il avait eu des conversations avec quelques évèques des États-Unis d'origine française et allemande, et s'il n'avait apparemment borné ses études aux écrits de trois ou quatre personnages représentant la même nuance de l'opinion catholique américaine.

Ceci posé, entrons dans le maquis de l'individualisme, tel qu'on l'entend aux États-Unis, d'après M. Brunetière guidé par Mgr Keane et consorts.

D'abord, il paraît que « les mêmes mots ne veulent pas dire exactement les mêmes choses en Europe et en Amérique. » Ainsi rationalisme aux États-Unis « ne signifie pas tant ce qui est rationnel à l'allemande ou à la française, que ce qui est raisonnable ; ce qui est conforme aux principes de la raison pure que ce

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