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MAURICE DREYFOUS
es Arts et
les Artistes
Préface
Si le lecteur avait l'espoir de trouver ici ce qu'on appelle communément un ouvrage savant, je lui conseillerais volontiers de fermer le volume. Et ainsi je lui épargnerais une désillusion et une perte de temps.
Miiis si, au contraire, il est de ces bonnes gens sans malice, qui demandent aux livres de les distraire, tout en leur enseignant, deci delà, des choses qu'ils ne savaient point encore, et nullement de ceux qui ne voient dans la lecture qu'un prétexte à se mirer dans leur propre savoir, à chicaner sur des virgules, à chinoiser sur points de controverse, alors je lui demanderai la permission de lui fournir ici quelques explications, utiles à l'intelligence, tant de ce que j'ai voulu faire, que des procédés que j'y ai employés.
J'ai voulu, tout simplement, tenter de produire un tableau, — passez-moi deux adjectifs ultra modernes et barbares, mais nécessaires, — cinématographique et phonographique de la vie et du mouvement des arts, de tous les arts, durant la période révolutionnaire proprement dite.
D'accord avec Michelet, je situe cette période cntce l'ouverture des Etats Généraux et la réaction thermidorienne.
Lorsque le désir me vint d'entreprendre cette
VI PRÉFACE
tâche, je m'imaginais que la besogne serait des plus faciles et qu'il me suffirait de recourir à des travaux d'ensemble, traitant de chacune des parties de mon sujet. Arrivé à pied d'oeuvre, je n'ai découvert aucun ouvrage dont je pusse tirer un sérieux profit; je n'ai rencontré, en tout, que deux petits manuels, superficiels à l'excès, et une thèse de doctorat ès lettres qui semble avoir pour unique objectif d'humilier la Science en prouvant la pesanteur du vide.
J'avais pris rengagement d'écrire un livre sur les Arts pendantla Révolution, force m'était de le tenir. Je dus en conséquence recourir aux documents originaux et, là où je comptais sur quelques mois de travail, j'ai dû dépenser un nombre égal d'années.
Je n'ai pas, malgré cela, la prétention d'avoir traité définitivement mon sujet, et d'autant moins que, désireux d'éviter au publie une lecture fatigante, je me suis astreint à ne point dépasser une certaine étendue de développement matériel. De plus savants, de plus habiles que moi, sauront bien tirer parti de ce que j'ai ébauché. Loin de m'en plaindre, je m'en félicite. Et ma confession linirait là, si je n'avais à répondre, par avance, à deux reproches qu'on ne manquera certes pas de m'adresser :
1° Je n'ai mis aucune gravure dans le corps du volume ;
2° Je n ai pas mis de notes au bas des pages. Je dirai d'abord ceci : autrefois, on écrivait, en premier lieu, un livre, puis, s'il le méritait, on lui
PRÉFACE VII
faisait les honneurs d'une illustration ; aujourd'hui, grâce aux procédés mécaniques de gravure, on rassemble, le plus souvent, un lot d'images applicables à un sujet et Ton bâcle le texte qui permet d'en tirer parti. Ce procédé rappelle celui dont Calino disait : « Pour faire un canon, on prend un trou et on met du bronze autour ». Seulement, dans le cas présent, on prend généralement peu de choses et on ne met, le plus souvent, rien du tout autour. Eh bien, au risque de paraître vieux jeu, je m'en suis tenu au procédé d'autrefois.
Le cabinet des estampes, les cartons et les vitrines du musée Carnavalet, les collections du Louvre et celles du musée des Arts décoratifs, vingt autres dépôts publics et des collections privées, suffiront à fournir, par centaines, les estampes et les objets qui pourront servir à publier une édition illustrée si mon travail en'vaut la peine.
En ce qui concerne les notes, je dirai simplement que le grand homme, à la bonté duquel je dois tout le peu que je sais, celui devant qui mon souvenir s'incline pieusement, chaque fois que je tente d'accomplir un travail de quelque valeur, Théophile Gautier, qui fut non seulement le plus parfait des prosateurs français de tous les temps, mais encore l'un des plus prodigieux savants de son siècle, a accompli une œuvre de plus de deux cents volumes, sans y jamais piquer une seule note.
Son exemple me suffit.
VIII PRÉFACE
Les notes ont leur raison d'être dans deux cas : soit dans les œuvres des maîtres de la science historique; elles y sont un complément de leurs leçons, et les travailleurs ne sauraient assez les en remercier ; soit dans les travaux des élèves en quête d'un diplôme et tenus, naturellement, de justifier, devant leurs maîtres, de la préparation de leurs travaux.
Je ne suis point, — on le verra de reste, — un maître de la science et j'ai passé depuis longtemps f âge où Ton peut, sans ridicule, se poser en élève.
Une troisième catégorie d'auteurs use encore des notes, en abuse même autant que possible; ceux-là, le bon public les admire de confiance, et les gens du métier sourient de voir combien il leur est facile de bluffer. Je ne me sens pas le courage de me prêtera ce genre de mystification.
Si toutefois quelques lecteurs voulaienl reprendre les voies que j'ai parcourues pour arriver ici à mes fins, rien ne leur séra plus facilej car je leur en ai offert les moyens, en plaçant, toul aji bout du présent volume, une liste (très incomplète d'ailleurs) des principaux ouvrages que j'ai lus, dépouillés ou consultés, liste qui, si incomplète qu'elle soit, leur fournira l'occasion d'apprendre bien des choses que je n'ai pas pu faire entrer dans les 480 pages dores et déjà fixées comme limite extrême imposée a l'étendue de mon livre.
M. D.
EXTRAIT
DU PROCÈS-.VERBAL DE LA CONVENTION NATIONALE.
Du
L'an Premier de la République Française.
N° 2203. ABOLITION DE LA ROYAUTÉ
PENDANT
LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE
Chapitre Premier Le Vandalisme Révolutionnaire I
Parmi la grandeur des événements politiques et patriotiques qui remplissent l'histoire de la période révolutionnaire proprement dite (1789-1795), la transformation qui, dans le domaine des Arts, s'effectua par le contre-coup du mouvement des idées, semble bien peu de chose. Et pourtant elle fut infiniment plus importante qu'un examen superficiel le pourrait laisser croire. En réalité, à cette date, une nouvelle conception d'Art s'est manifestée, très différente de celle qu'on a coutume d'appeler l'Art du xvin(' siècle. Elle s'est installée avec toutes les exagérations, avec toutes les injustices, qu'on doit toujours attendre des doctrines nouvelles; elle a fait table rase de tout ce qui était contraire à son avènement et a voulu rejeter dans le néant des choses parmi lesquelles il en était d'exquises. Le Temps a opéré la résurrection de ce qui devait survivre et laissé disparaître ce qui n'était que le fruit mal venu de modes passagères. Les
institutions artistiques de l'ancien régime furent alors, pour la plupart, jetées à bas, mais l'expérience sut reprendre, après la première tourmente, ce qu'il y avait de bon dans les choses du passé.
Et si la France du xixe siècle a quelque droit d'être fière de son extraordinaire floraison artistique, elle a pour simple devoir de justice de faire leur légitime part de gloire aux hommes qui, au milieu de la plus épouvantable tourmente politique qui ait jamais secoué le genre humain, ont trouvé le temps de fonder le Musée du Louvre, d'établir, de compléter ou de préparer des institutions telles que le Cabinet des Médailles, l'Ecole des Beaux-Arts, l'École des Arts décoratifs, le Conservatoire de Musique, de décréter et d'accomplir d'une façon nouvelle et pratique les concours pour le prix dit de Rome (Peinture, Sculpture, Achitecture), de fonder la liberté de représentation du répertoire classique, d'instituer la propriété littéraire et la propriété artistique, d'abolir les privilèges artistiques des Académies, d'organiser la mise au concours avec primes des projets d'Art dépendant de TÉtat et le fonctionnement du jury populaire applicable à ces concours, de décréter pratiquement, et de faire exécuter sous leur direction immédiate cette œuvre colossale que fut la décoration sculpturale du Panthéon.
Et le tout, sans préjudice d'essais et d'efforts tentés, soit dans les manufactures d'art de l'Etat, soit dans les théâtres, soit dans les projets d'embellissement de Paris, partout enfin où, avec des conceptions esthétiques plus ou moins heureuses, ils crurent servir la cause de l'Art.
Mais ils ont fait plus et mieux encore. Ils ont lutté avec vaillance contre les dilapidations et les destructions des œuvres d'art, ou du moins de celles dont la beauté correspondait à la notion du Beau telle que leur temps la concevait. Mais, comme l'admiration est de toutes nos facultés celle qui est le plus souvent et la victime et la complice de la mode, ils n'échappèrent ni à aucune des injustices, ni à aucune des fautes que, tour à tour, la mode impose aux doctrines d'art de chaque époque.
De ceci, il n'est généralement question nulle part. Une formule, commode à retenir, a remplacé toute connaissance de la vérité. Des gens — et des plus écoutés souvent — s'en servent. Pour eux : Vandalisme révolutionnaire est le « Tarte à la crème » de toute justice historique. Et pour appuyer leurs dires, ils jettent à la tête des badauds le rapport de Grégoire. Or, de deux choses Tune : ou ils n'ont pas lu le rapport de Grégoire, ou ils le dénaturent de parti pris. Sinon, ils sauraient et déclareraient ce que Grégoire a dit (31 août 1795), à savoir, que ce sont des spéculateurs qui, au mépris de toutes les précautions prises par les pouvoirs publics, ont commis les méfaits sur lesquels ils ont étayé « des fortunes colossales ».
Et Grégoire stipule ceci : « La Commission tempo- « raire des Arts, dont le zèle est infatigable et qui « regarde comme des conquêtes les monuments qu'elle « arrache à l'ignorance, à la cupidité, à l'esprit contrece révolutionnaire, qui semblent ligués pour appauvrir « et déshonorer la nation... etc. »
Les autorités constituées, et la Convention en particulier, ne cessaient de lutter non seulement contre la cupidité, mais encore et surtout contre un mélange imbécile, mais fatal, d'ignorance, d'indifférence et de colère. Trop souvent, interprétant à faux, exagérant par excès de zèle des décisions et des instructions, telles que de tous les temps tout régime politique succédant à un autre régime en a édicté et en édictera encore, on confondait les institutions bannies avec les objets inanimés, honnêtes, innocents qui les représentaient; et ce n'étaient pas seulement les ignorants, les illettrés, qui avaient perdu le sens exact de la différence qui existe entre les institutions réputées mauvaises et leurs effigies ou leurs symboles, c'étaient parfois des hommes d'une haute culture qui contemplaient des actes barbares sans en être autrement froissés ou émus.
Le graveur Wille, un artiste hors de pair et, de plus, un savant, écrivait dans son Journal, et comme la chose du monde la plus naturelle : « 19 juin 1792. Ce jour, une immense quantité de volumes de noblesse fut brûlée à la place Vendôme devant la statue de Louis XIV. J'y allai le jour et vis encore la cendre ardente. Il y avait beaucoup de monde à l'entour qui s'y chauffait les pieds et les mains. Car il faisait un vent du nord très froid, et je m'y chauffai comme les autres. »
Mais il s'en faut de tout que Grégoire ait pris les choses avec une pareille philosophie. En cela, il était l'interprète du sentiment le plus général de la Convention, aussi écrit-il en son Rapport :
<( ... Il n'est pas de jour où le récit de quelque des- « truction nouvelle ne vienne nous affliger ; les lois con- « servatrices des monuments étant inexéculées ou « inefficaces, nous avons cru devoir présenter à votre « sollicitude un rapport détaillé de cet objet. La Con- « vention nationale s'empressera sans doute de faire « retentir dans toute la France le cri de son indignation,
« d'appeler la surveillance des bons citoyens sur les « monuments des arts pour les conserver, et sur les « instigateurs contre-révolutionnaires de ces délits, pour « les traîner sous le glaive de la loi. >>
Cette expression : « le glaive des Lois » n'avait pas, même en 1794, la signification sinistre qu'elle peut provoquer dans notre souvenir. 11 ne s'agissait, en l'espèce, de tuer personne. On n'avait pas, néanmoins, attendu septembre 1794 pour ordonner le châtiment de ceux qui mutileraient des œuvres d'art. La loi du 10 avril 1793 portait contre ceux-ci une peine de deux années de détention, et en son article o, elle disait :
« Tout individu qui a en sa possession des manuscrits, « titres, chartes, médailles, antiquités provenant des « maisons ci-devant nationales, sera tenu de les remettre « dans le mois au directoire de district de son domicile, « sous peine d'être traité et puni comme suspect. »
En septembre 1794, Grégoire, appuyant encore sur la sévérité du législateur de 1793, voyait dans les actes de vandalisme quelque chose de plus qu'un méfait privé. Il les signalait ainsi, comme étant, en quelque sorte, un crime contre la Nation elle-même :
« Anéantir tous les monuments qui honorent le génie « français et tous les hommes capables d'agrandir « l'horizon des connaissances, provoquer ces crimes, « puis faire le procès à la Révolution eu nous les attri- « buant, en un mot nous barbariser, pour crier aux u nations étrangères que nous étions des barbares pires « que ces musulmans qui marchent avec dédain sur les « débris de la majestueuse antiquité : telle était une des « branches du système contre-révolutionnaire. »
Les lois et les décrets destinés à la préservation et à la sauvegarde des œuvres d'art furent, dans leur ensemble et leur succession, l'œuvre de la Constituante, de la Législative et de la Convention. Le premier en date, parmi les décrets les plus importants, est celui du 10 octobre 1790 qui ordonne d'apposer les scellés, d'inventorier les livres et les tableaux provenant des divers établissements du Domaine national et d'en envoyer l'inventaire au Comilé d'Instruction publique. Ce décret n'ayant pas été observé, des livres et des tableaux furent indûment vendus et à vil prix, au bénéfice des Administrations locales. La loi du 10 octobre 1792 vint, à son tour, pour tenter d'arrêter ce désordre : « Et, malgré « cette loi, dit le rapport de Grégoire, on vendit encore « dans les districts de Lure, Cusset, Saint-Maixent. La « plupart des Administrations qui ne vendirent pas, « laissèrent les richesses bibliographiques en proie aux « insectes, à la poussière et à la pluie. Nous venons « d'apprendre qu'à Arnay, leslivres ont été déposés dans « des tonneaux. »
Et encore n'est-ce là que la moindre stupidité des municipalités ignorantes. Quand ordre fut donné (22 germinal an l)aux municipalités d'envoyer des inventaires, celles-ci, trop souvent, trouvèrent plus expéditif de mettre le feu aux objets que, par paresse et ignorance, elles ne voulaient point inventorier. La bêtise humaine, qui n,' avait pas plus de bornes en ce temps-là qu'elle n'en aura jamais, vint ajouter un fléau à ceux que l'ignorance et la cupidité avaient accumulés déjà.
Un personnage de Beaumarchais pousse cette exclamation : « Que les gens d'esprit sont donc bêtes! »
les gens d'esprit d'alors semblent avoir voulu justifier largement cette parole de leur contemporain.
La vertu était à Tordre du jour, comme Ton disait alors, et l'on ne saurait s'en plaindre, mais c'était peut-être aller trop loin que vouloir loger la vertu là où elle n'avait certes que faire, et détruire des œuvres d'art qui témoignaient glorieusement en faveur d'une époque sans vertu, soit, mais non sans talents, ni même sans esprit. Des hommes, dont plusieurs avaient une réelle valeur intellectuelle, eurent des accès de puritanisme véhément, que leurs contemporains trouvaient tout naturels et qui nous semblent aujourd'hui grotesques ; l'on vit en effet, sous leur impulsion, des assemblées locales ordonnant la mutilation et la destruction d'un certain nombre de livres qui, en dehors de la valeur intrinsèque des textes, — en général parfaitement inoffensifs au point de vue môme de la rénovation des mœurs, — contenaient des illustrations dues au burin de ces artistes incomparables, et sans équivalents, ni avant eux, ni depuis lors, qui avaient nom Cochin, Eisen, Saint-Aubin, Gravelot, Fragonard, Coypel, etc., etc. Des censeurs malencontreux et bornés, trouvant que les sujets par eux traités et que les formes données à leur composition étaient trop légers, crurent devoir procéder à des destructions totales ou partielles.
Avant de leur jeter trop brutalement l'anathème, souvenons-nous de ce que nous avons pu voir de nos jours. Ce n'est point en temps de révolution, c'est en l'an 1869 qu'un puritain imbécile lança une énorme bouteille d'encre qui macula à tout jamais le groupe de la Dan.se de Carpeaux et que des fanfarons de vertu n'eurent pas assez de mots pour l'en féciliter.
L'abbé Grégoire, qui était en lui-même le modèle delà pureté, avait bien raison de s'indigner contre l'idée de ce qu'il appelait « un tribunal révolutionnaire qui prononcerait des arrêts de mort contre des œuvres ».
Étant donné que la pudeur mal placée aboutissait à de telles destructions, il était normal que le fanatisme irréligieux etla haine des rois en commissent d'autres. Parmi ceux-ci Grégoire cite notamment le cas du « missel de « la chapelle de Capet à Versailles, qui allait être livré « pour faire des gargousses, lorsque la Bibliothèque « Nationale s'empara de ce livre dont la matière, le « travail, les vignettes et les lettres historiées sont des « chefs-d'o'uvre ».
Arrivant aux choses d'art proprement dites; il écrit :
a Je passe à des dilapidations d'un autre genre : les « antiques, les médailles, les pierres gravées, les émaux « de Petitot, les bijoux, les morceaux d'histoire natua relie d'un petit volume, ont été fréquemment la proie « des fripons. Lorsqu'ils ont cru devoir colorer leurs u vols, ils ont substitué des cailloux taillés, des pierres « fausses aux véritables. »
Souvent les vols étaient rendus faciles parla négligence avec laquelle les scellés étaient apposés par les agents des municipalités. L'un des principaux éléments de dilapidation résultait le plus généralement de la qualité des gens choisis comme commissaires chargés de faire un tri parmi la foule des objets et de réserver ceux qui présentaient un intérêt au point de vue de la science, de Part ou de la curiosité.
Et il advint inévitablement ceci, poursuit Grégoire :
«... La plupart des hommes choisis pour commissaires « SQnt des marchands, des fripiers, qui étant par état « plus capables d'apprécier les objets rares présentés « aux enchères, s'assurent des bénéfices exorbitants. »
« De toutes parts s'élèvent contre des commissaires « les plaintes les plus amères et les plus justes. Comme « ils ont des deniers à pomper sur les sommes produites « par les ventes, ils évitent de mettre en réserve les « objets précieux à l'instruction publique. »
Le résultat fut doublement désastreux. Des objets qui n'eussent pas même dû être mis en vente et eussent dû être recueillis directement par les Musées furent éparpillés chez des amateurs et, de plus, par une série de manœuvres indélicates,* ils ne rapportèrent au Trésor national qu'une faible part de leur valeur effective. Parfois le Comité d'Instruction publique se trouvait trop heureux de pouvoir les racheter, fût-ce à un prix élevé. C'est ainsi que les quatre fameuses tables de bois pétrifié ayant appartenu à Marie-Antoinette, admirées pour la rareté de leur matière, pour la pureté de leur forme, le précieux et le fini de leurs bronzes et qui avaient été vendues aux enchères pour 8.000 livres, puis revendues à un marchand pour 12.200 livres, furent rachetées à celui-ci par l'Etat moyennant 15.000 livres.
On ne se contentait point de racheter les objets vendus à vil prix, on empêchait, autant que possible, que des objets d'art précieux sortissent de France : c'est ainsi que l'embargo fut mis à Marseille sur la galerie Cboiseul qui allait passer à l'étranger. Deux Claude Lorrain et un Van Dyck furent de même saisis chez un banquier au moment où il allait les expédier en Angleterre.
Le pillage, accompli par des spéculateurs sans vergogne, n'était que le moindre des maux signalés par Grégoire. En outre de cela, et tout d'abord, il y avait les vols. Lorsqu'ils laissaient les objets intacts, le malheur n'était pas irréparable ; c'est ainsi que les délicieuses statues d\Hïppomène et (ÏAtalante, qui furent volées à Marly, ont été retrouvées par la suite. Elles sont placées aujourd'hui dans le jardin des Tuileries. Mais trop souvent, hélas! des mutilations étaient commises par des brutes et faute de savoir. Grégoire en cite une grande quantité et, notamment, la mutilation des deux merveilleuses statues de Germain Pilon, la Prudence et la Justice, qui entouraient l'horloge du Palais de Justice de Paris. Elles y ont été rétablies, le mieux possible, au milieu du xixe siècle.
Ce n'était point seulement le Comité des Arts, séant à Paris, qui s'efforçait de préserver de la destruction les trésors du Beau communs à tous, utiles à l'éducation de tous, c'étaient, avec le concours des municipalités éclairées, des groupes d'hommes instruits. Il s'en était formé sur tout le territoire français. Ces citoyens, bien intentionnés, arrivaient souvent trop tard pour sauver ce qui méritait de l'être, mais souvent aussi, armés de la loi d'avril 1793, ils arrêtaient le mal en temps utile. Leur tâche était parfois plus difficile et plus délicate qu'on ne pense. Bien des gens prétextaient le service national pour se faire livrer des objets qu'ils convoitaient. Grégoire cite un individu qui allait vraiment trop loin dans ses audacieuses prétentions patriotiques : « A « Sedan, on est parvenu à conserver un tour en « quelques morceaux d'ivoire et d'ébène qu'un maître
PENDANT LA PERIODE REVOLUTIONNAIRE H
« de forges voulait se faire livrer sous prétexte de service « national, »
Ce qui était moins extraordinaire, et de beaucoup le plus fréquent, c'étaient les destructions qui avaient toute l'apparence de choses légitimes et que des gens, parfaitement estimables, exécutaient avec une entière bonne foi, croyant agir pour le mieux dans l'intérêt de la chose publique.
On manquait totalement des métaux nécessaires aux arts de la Guerre, y compris l'or, et c'est ainsi que les autorités de la ville de Lyon, trouvant des collections de médailles antiques en or, n'eurent pas un seul instant l'idée qu'elles appauvrissaient la Nation en les faisant fondre pour les transformer en monnaie courante. Ailleurs on brûla des étoffes et des tapisseries anciennes largement brodées de fils d'or pour en tirer quelques livres du précieux métal. Ces faits de sauvagerie révolutionnaire étaient nés de l'initiative privée. Grégoire s'efforça de les flétrir et d'en éviter le retour. Qu'a-t-il pu penser et dire quand, en plein Directoire, du fait de gens qui se qualifiaient hommes d'ordre et de modération et ne cessaient de fulminer contre les déprédations des terroristes, deux arrêtés (l'un de floréal l'autre de prairial an V), eurent ordonné que les plus vieilles tapisseries de la collection royale, que les hommes de la Terreur avaient épargnées, seraient brûlées.
Et elles le furent dans la cour même de la Manufacture nationale des Gobelins, et uniquement, cette fois encore, pour retirer de leurs cendres les parcelles d'or et d'argent qui se trouvaient mêlées à la laine et à la soie. Le tout formait seize tapisseries complètes formées de
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cent quatre-vingts pièces d'une incomparable beauté.
Pour faire des canons, on fondit des cloches. Pour une immense majorité, elles ne valaient guère plus que le métal; mais, dans la masse, il s'en trouvait qui présentaient un intérêt historique ou un intérêt artistique ; or, il arriva que les directoires de départements parvinrent à en recueillir quelques-unes. Un arrêté de la Commune de Paris spécifie qu'une cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois sera conservée comme type de « l'art campanulaire « aussi précieux par la beauté de sa forme que là beauté « du son qu'elle produit ». Les ouvrages de plomb, tels qu'on en trouvait dans les sarcophages, les antiques gouttières et les gargouilles des cathédrales , les statues très anciennes ou, presque toutes, datant de la période gothique ou antérieure à la période gothique, mille et mille objets de cuivre, provenant de ces mêmes époques, furent considérés, même par les gens de goût, comme dénués de toute valeur artistique, et l'on fut trop heureux de les utiliser pour la défense nationale. On les envoyait, le plus naturellement du monde, à l'Arsenal, et il faut voir, dans le Journal d'Alexandre Lenoir, combien de fois l'Arsenal, à bout de ressources, n'ayant plus de matières pour fournir l'armement, réclamait du plomb, de l'étain et du cuivre au dépôt des Petits-Augustins. Et, réciproquement, maintes fois Alexandre Lenoir, sachant que des bronzes avaient été portés à l'Arsenal pour être transformés en canons, s'enquérait de leur mérite, les réclamait et sans difficulté obtenait de Chaumette d'en prendre possession, à charge seulement de les remplacer par le même poids d'un métal équivalent.
Ni Chaumette, ni Alexandre Lenoir ne détruisaient ou ne laissaient détruire sciemment des objets qui eussent été dignes de survivre. Chaumette n'avait lieu de s'en occuper que très incidemment.
Alexandre Lenoir, qui à cette époque était encore fort jeune (il avait environ une trentaine d'années), n'était pas encore un savant ; il avait plus de flair que de goût et son instinct des belles choses était son guide principal; aussi ne saurait-on lui reprocher de n'avoir point compris telles ou telles beautés incompréhensibles pour ses contemporains. Il lui était difficile, en tous cas, de s'y reconnaître parmi la masse d'objets qui lui parvenait, recueillis qu'ils étaient dans les domaines royaux ou dans les riches collections d'émigrés, ou, enfin, dans les communautés religieuses évacuées ou dans diverses églises. 11 y avait dans tout cela beaucoup de bon, et surtout beaucoup de médiocre. Un grand nombre d'objets n'avaient de valeur autre que la valeur de leur matière brute. Comme le choix n'était, dans tout ceci, qu'affaire d'appréciation personnelle, subordonnée aux influences du savoir et aussi aux incitations, aux admirations et aux dédains à la mode, on comprend sans peine comment maintes choses ont sombré dans la tempête qu'il eût été souhaitable de voir lui survivre. Par contre, d'ailleurs, beaucoup ont été épargnées qui furent abandonnées par la suite ou mises au rebut.
On ne voit point que, à l'époque où Lenoir a opéré, les objets de basse matière, tels que le plomb, rétain, le bois, aient été tenus en haute estime. Par ailleurs, vu la pénurie du numéraire et l'impérieuse nécessité de faire face aux besoins urgents de la guerre, les objets d'or et d'argent n'étaient conservés que lorsqu'ils étaient considérés comme de toute première beauté. Pour le reste des métaux précieux, on l'envoyait grossir le Trésor public où régnait la plus désespérante pauvreté, et cela servait à payer tout ce que Ton était contraint d'acheter hors de France et partout où le paiement en assignats était impossible.
Lenoir, que l'on ne peut point quitter lorsqu'on parle des essais de sauvetage des œuvres d'art, vivait en bénédictin dans son entrepôt des Petits-AugustinsT auquel il consacrait tout son temps et tout son dévouement. Il était pauvre et la plus grande partie de ses faibles émoluments — trois mille livres par an — était par lui employée en achats d'objets d'art. 11 avait pour auxiliaire dévoué un marbrier, sans aucune fortune non plus, du nom de Claude Sellier, qui se chargeait, gratuitement, du transport des choses lourdes et qui, de ses deniers, achetait, un peu partout où il en pouvait rencontrer, des sculptures en marbre ou en pierre ; il les payait d'après leur poids, et les repassait à Lenoir qui, de son côté, non moins dénué d'argent, était obligé d'enlever ses propres tapis, les tentures de son mobilier et jusqu'à ses couvertures de laine, pour garantir les statues pendant leur transport. Comme le dépôt des Petits-Augustins était très grand et tout à fait glacial, on prenait ce qu'on pouvait pour le chauffer; on faisait de même pour chauffer également le logis personnel de Lenoir attenant au dépôt, et c'est ainsi que des objets en bois sculpté, que nous serions probablement très fiers de posséder, furent mis en cendres sur la demande d'Alexandre Lenoir lui-même. Ceci était chose courante, et nul n'y
PENDANT LA PERIODE REVOLUTIONNAIRE la
voyait rien que de tout naturel et de tout simple, ainsi qu'en témoigne, entre tant d'autres pièces, la lettre du 22 nivôse an III, signée Clément de Ris, par laquelle le Comité de l'Instruction publique de la Convention autorisait Alexandre Lenoir à utiliser pour le chauffage de son dépôt, savoir : « trois anges venant de Sainte-Opportune, trois grands saints pris aux Carmélites, trois figures de religieuses et autres prises à la Charité ».
L'entrepôt des Petits-Augustins n'était pas, du reste, un musée ; il n'était qu'un lieu de passage pour les objets livrés à l'État ; il était, de plus, non seulement un dépôt public, mais encore une salle de vente aux enchères au profit de l'Etat. Il advint même maintes fois que l'État, n'ayant pas d'argent, offrait à ses fournisseurs des matières tirées du dépôt des Petits-Augustins et que l'Etat lui-même, en certain cas, y prélevait des pierres ou des marbres destinés à ses propres travaux. Ces prélèvements étaient faits au nom de l'État sur l'ordre du beau-frère de David, Hubert, architecte général des travaux publics. Lenoir, alors, donnait les matériaux qui lui semblaient les moins intéressants. Il choisissait, le plus souvent, des pierres tombales ou des plaques, funéraires ou autres, portant des inscriptions ; et, certainement, aujourd'hui la science historique demeure incomplète sur bien des points, faute des renseignements qu'avec ses nouvelles méthodes de travail, elle aurait pu trouver sur ces pierres. Par ailleurs, les ornements dont étaient revêtus une partie de ces pierres, — et particulièrement les ornements gothiques, — ont ainsi disparu, et, avec eux, d'utiles enseignements pour nos écoles d'art décoratif.
La destruction d'objets d'art, précieux parleur beauté en même temps que par la valeur intrinsèque du métal, date des premiers jours de la Révolution, et l'exemple en était venu du roi lui-même. En effet, lorsque, en 1789, l'Assemblée nationale eut reçu une série de dons patriotiques, parmi lesquels figuraient des objets d'art et, entre autres, des monnaies anciennes et rares, le roi, le 21 septembre 1789, c'est-à-dire juste dans la quinzaine qui suivit l'offrande des femmes d'artistes, qui, les premières, avaient apporté leurs bijoux pour venir en aide à la Nation, le roi, dis-je, annonçait à l'Assemblée nationale qu'il venait d'envoyer à la Monnaie sa propre -argenterie, c'est-à-dire l'argenterie de la Couronne. Un député se leva alors et fit une motion, par laquelle l'Assemblée : « suppliait respectueusement le Roi » de renoncer à un tel sacrifice, qui amènerait la destruction d'une masse d'objets d'orfèvrerie : « formant un ensemble u impossible à reconstituer jamais, capable de fournir à « l'art de l'orfèvre et à celui du ciseleur des enseignements « qui, eux disparus, leur manqueraient à tout jamais ». La motion fut d'abord mal accueillie par l'Assemblée, chez qui le respect de la volonté royale remplaçait encore, le plus souvent, le respect de la chose publique, mais, en fin de compte, elle vota la motion. Elle eut tort, car on a toujours tort quand on prend, en pareille matière, une décision inutile. Et celle-ci le fut pleinement, puisque le roi ne changea rien aux ordres qu'il avait donnés tout d'abord. Et l'argenterie de la Couronne fut fondue. Par surcroît, aussitôt après le vote de la motion, la reine Marie-Antoinette fit envoyer un complément de 600.000 francs d'argenterie destinée à être, à son tour, jetée au creuset comme celle qu'y venait d'envoyer son auguste époux.
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