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PRINCETON, N. J.
À ports,
Division.
Préface
. La crise profonde subie par l’Ethique est un fait de constatation courante. L’aveu s’en trouve sur les lèvres de tous-ceux qui savent observer les signes des temps, et songent à l'avenir qui nous menace. En dehors de certaines exceptions, appartenant pour la plupart au criticisme, ou ayant rempli un rôle éminent dans l'Ecole spiritualiste, on voit les nouvelles couches philosophiques partir en guerre contre la personnalité humaine, ce fruit précieux et relativement tardif d’une évolution séculaire. L'objectif poursuivi est d'amoindrir de plus en plus l'individu qu'est chacun de nous, en le subordonnant de plus en plus à l'espèce, qualifiée du nom de société ou de cité. Et, par une corrélation nécessaire, d'agrandir sans mesure le rôle que celle-ci est appelée à remplir, au point de rendre infinitésimale la part de l'individu, d’en faire quelque chose de sensiblement négligeable, ou même une abstraction.
On ne parle plus que de physiologie, de biologie, d'histoire naturelle, de physique sociale, absolument commes'il s'agissait de l’animalité pure et simple. Dans celle-ci, de pleine évidence l'individualité est une simple question d'espace et de temps. Il n’y a d'existence vraiment sérieuse et stable que celle de l’espèce, du moins dans les limites de l'observation. |
A ce point de vue, il est manifeste que les ÉADe tudes ou mœurs de l'individu n'étant pas autres que celles de l'espèce, dont le type uniforme se reproduit chez chacun des êtres vivants, il s'ensuit qu'en décrivant les mœurs de l'espèce on a décrit celles de chaque animal particulier. Les manières d'être de l’ensemble sont exactement les mêmes que celles de chacun des éléments. Celles d'aujourd'hui sont celles d'hier, seront celles de demain, et ainsi de suite dans la série des âges de l’animalité, tant que celle-ci durera.
Si, maintenant, nous détournons nos regards de cette dernière pour les porter sur l'humanité, en ne tenant pas compte seulement des formes extérieures et de ce qu’il y a de commun dans la physiologie, nous avons sous les yeux, sauf parti-pris de se refuser à l’évidence, un nouveau et bien singulier spectacle. Ce spectacle est celui de l'espèce traînée à la remorque, pour ainsi dire, par des individus se détachant avec puissance du groupe social. Ces individus, ces hommes de génie sont les initiateurs de tout genre dans les lettres, dans les arts, dans les sciences, dans la morale, dans la religion. Il y a là un fait trop considérable, dans le passé, pour ne pas en tenir compte dans le présent et dans
SR, 6 l'avenir. Ces grandes individualités, qui émergent de la foule et la dominent de haut, sont précisément les organes du progrès que le fonds commun s’assimile plus ou moins bien, plus ou moins vite, et dont, à titre d’intermédiaire plutôt passif, il transmet les résultats à de nouveaux initiateurs. Les progrès continués par les découvertes du génie, et ceux qu'il inaugure nous montrent l'aristocratie intellectuelle comme inhérente à la nature des choses. Dépourvue de ses grands hommes, l’humanité ne se différencierait surtout du règne animal que par une ‘moralité élémentaire, parfois rudimentaire ou même à caractères peu appréciables. Ajoutez-y le langage, des données religieuses d'ordre équivoque ou inférieur, et vous serez en présence de races d'hommes atteignant, au plus, les premières ébauches de la civilisation. L'individualité, principe d'initiative et de conquête sur l'inconnu, tel est le don sans prix qui caractérise l'humanité et n'existe point en dehors d’elle, en constituant, par ses intuitions profondes ét les développements imprévus qui en émanent, l’inappréciable valeur. Et, néanmoins, combien petite est la place qu'on lui attribue de nos jours, et que, par une étrange aberration, inspirée par les doctrines égalitaires, on tend à restreindre de plus en plus, de manière à l’annihiler! Par contraste on glorifie l'espèce, ou la société, ou la cité, on la porte aux nues bien qu'elle n’ait été que le mécanisme de transmission des progrès qui lui
LA ont été inculqués antérieurement. D'ailleurs, dans cette masse qui constitue l’espèce ou Ja société, ce n’estmême que le petit nombre de gens éclairés, méconnu du grand, qui l’ignore ou ne le comprend point, c’est le fruit d’une véritable sélection qui a entretenu le feu sacré, et l’a vraiment transmis à ceux qui devaient lui donner un éclat plus vif, une splendeur nouvelle. Ainsi le génie n'est point une résultante de l'espèce ou d’une société particulière qui serait sa nourrice ou son éducatrice, et. qui n’est que la base sur laquelle son pied repose. Si l'individualité puissante conserve l'empreinte de son milieu, c'est par ses moindres côtés.
«Je remarquerai, dit M. Renouvier, que les avantages et les progrès sociaux se réalisent dans les individus et par eux, que sans eux l'espèce n'est rien » (1). — Aumanum paucis vivit genus, paroles dont il faudrait altérer le sens, comme le propose M. Bourdeau, et leur faire signifier que lJ’humanité vit, non pour le petit nombre, mais par cette élite qui représente la dignité et l’éminence du genre humain.
Tel est le rôle de l'individualité, c'est elle qui est la cheville ouvrière dans l'espèce humaine.
Cela posé, tous ceux qui voudront bien lui accor- E 1 , , Q . .
der le premier rang et l’hégémonie qui lui appar-
tiennent, de par la nature des choses, seront bien contraints d'abandonner l'hypothèse d’une morale
(1) Essais de critique générale, 4° essai, p. 17.
DRE ES exclusivement sociale, exclusivement constituée par les droits de la société et les devoirs des individus. Ils reconnaîtront l'existence, et d’une morale individuelle et d'une morale sociale qui, sans être le simple écho de la première, doit s harmoniser avec elle.
Deux doctrines divergentes et absolument contradictoires s’affirment pour l'interprétation de la théorie générale de la morale. D'une part, et ce principe est le produit direct de l’évolution même : « L'individu est la source première, unique, de toute moralité et de tout droit » (1); d'autre part, se dresse, sous la bannière de l’histoire naturelle, la bio-sociologie qui, révolutionnairement, rompant avec les traditions du passé, avec la résultante évidente qui s’en dégage, place le fondement de la morale dans Îla collectivité, l'association, la cité. Le point de vue traditionnel n’est pas d’ailleurs seulement maintenu par les adeptes du spiritualisme et par ceux de l’école de Kant. En effet, Spencer, ce philosophe dont la science encyclopédique l’a fait comparer à ce que fut Aristote
jadis, admet, au nom de l'évolution elle-même, celle de l'histoire, la progression croissante de l’individualité et le recul correspondant des fonctions de l'Etat, de manière à produire à son terme extrême une organisation sociale minimum, une an-archie
(1) Renouvier, Science de la morale, t. I, p. 385.
RAR De ultime. Condamnant formellement l'hypothèse métaphysique d'un organisme social, 1l s'exprime ainsi : « Les parties d’un animal forment un tout concret, mais celles de la société forment un tout discret » (1). « Puisqu'il n’y a pas de sensorium social, il s'ensuit que le bien-être de l'agrégat, considéré à part de celui des unités, n'est pas une fin qu’il faille chercher » (2). « La société existe pour le profit de ses membres, les membres n'existent point pour le profit de la société... les droits du corps politique ne sont rien en eux-mémes » (3). _ La bio-sociologie a son point de départ manifeste dans l’œuvre accomplie par Darwin. Mais, laissant de côté ce qui spécialise éminemment. celle-ci, savoir la concurrence vitale et la bataille de la vie, organes de la sélection, la bio-sociologie conserve, pour son usage, la parenté de l’homme et de l'animal, le premier supérieur au second, bien que leur nature soit identique. D'où la conclusion que l'espèce étant l'essentiel pour le second, il en est de même pour le premier. Quant à la concurrence vitale et à la bataille de la vie, ils sont contraires à la solidarité. Donc, on les supprime.
Malgré les divergences et les contradictions que mettent en pleine lumière la variété et l'opposition des points de départ, en morale, on a le droit
(1-2-3) Spencer, Principes de sociologie, II, p. 15, 18, 168.
Ces an d’être surpris, en bonne logique, de trouver tant d'analogie, si peu de contraste dans la pratique d’adversaires si tranchés, quand il s’agit des principes eux-mêmes. N'y a-t-il point là une indication qu'il y a dans le sous-sol des doctrines ennemies, un certain nombre de données communes qu'il s'agirait de dégager, de mettre au grand jour comme un roc mis à nu, et sur lequel fondement solide toute morale se pose. Ne dirait-on point que c'est mü par cette pensée, qu'un certain nombre de personnes se sont réunies, à Paris, pour créer une institution faite pour surprendre à première vue, car tous les systèmes éthiques sont représentés dans le corps des professeurs. C’est à l'auditeur lui-même à faire son choix dans cet enseignement panaché, qui se contredit à chaque leçon nouvelle, soit pour adopter une doctrine de préférence aux autres, soit pour tirer une moyenne entre toutes celles qui se produisent; soit, et ceci serait le plus opportun, pour chercher en quoi consiste ce fond commun de moralité pratique dont tous les maîtres lui donnent l'exemple.
Il y a environ trois ans, j'ai publié un ouvrage intitulé : La question morale à la fin du XIX° seècle. Dans un rapport présenté à l’Académie de Bordeaux, par M. le professeur Froment, président actuel de cette compagnie, ce critique éminent,
PO qui rendit compte de mon travail avecune bienveillance dont je le remercie cordialement, m'adressa le reproche de n'avoir point déterminé, d'une manière précise, une question préalable à tout le reste, savoir en quoi consiste le fondement de la morale.
Sans avoir approfondi cette question, comme Jje me propose de le faire maintenant, je ne crois cependant pas l'avoir complètement omise, et si je n’en ai pas dit davantage, c'est que mon but était surtout d'exposer l’état actuel des choses, moralement parlant.
Pour donner satisfaction à qui de droit, dans le nouvel ouvrage que je viens d'écrire, c'est très spécialement des fondements mêmes et des limites de la morale que je me propose de parler. Pareille tentative peut paraître à bon droit aventureuse, et J aurais dû, peut-être, consulter davantage mon espritet mes forces, puis prendre le parti final d’une sage et prudente abstention. J’ai fait le contraire, par excès de présomption, peut-être. Quoi qu'il en soit, je serais suffisamment payé de ma peine, si Je pouvais apporter quelque lumière sur certains points particuliers, rendant ainsi à d’autres la tâche plus facile.
PE.
Caudéran, le 7 mars 1900. |
Chapitre Premier Des Doctrines Morales, Classification
La conduite doit nécessairement procéder de certaines règles, quelle que soit l’origine d'où ces dernières découlent. Considérées d’une manière générale, ces règles peuvent être déduites de l’homme lui-même, ou du milieu dont il fait partie, ou bien encore se présenter à titre d'un impératif extérieur.
À. Le sujet. — Déduites de l’homme lui-même. Ici trois points de départ possibles :
1° L'élément rationnel ayant trait soit à l'Idéal moral, soit à l'Idéal du Beau moral. Celui-ci particulièrement visé par Platon dans l'antiquité, ce philosophe ayant une véritable tendance à unir sinon à confondre le Bien et le Beau. La même tendance de nos jours se retrouve chez M. Ravaisson.
2° L'élément sensible ou sentimental de notre nature auquel se rattachent des points de vue très variés : la morale du plaisir, du bonheur, de l'In-
Tee
En
0 ei térêt, du Sentiment moral ou Sympathie, ou Altruisme, la morale passionnelle (Fourier).
3° Ici le sujet est pris dans son ensemble physiologique et psychologique, au lieu de se limiter à la pure psychologie comme dans les deux cas précédents. Il s’agit donc de l'ensemble biologique, dont la doctrine évolutionniste nous offre un remarquable exemple.
B. Le Suyet et l’Objet.— Tout d'abord nous sommes en présence de ce qu'on a appelé la Psychologie extérieure. Le principe de la morale est placé dans la généralisation des faits observés chez l’homme, en tant que phénomène naturel. La moralité chez l'animal ce sont ses mœurs, de même en serait-il pour l’homme. De cette doctrine il faut rapprocher celle de certains sociologues qui font de Ja morale un faitessentiellement social et politique, lui donnant pour formule le terme de solidarité. Celle-ci ayant ses racines dans le monde minéral aurait dans la cité son entier développement. Platon et Aristote n'ont-ils pas identifié eux aussi la morale et la politique ?
D'autre part nous sommes dans un certain milieu physique dont, matériellement, nous faisons partie intégrante. Ici nous voyons se dresser devant nous la théorie mécanique du monde et de tout ce qu'il enferme. Tous les faits, quels qu'ils soient, sont l'expression pure et simple des lois fondamentales du mouvement, et notamment de la transformation des forces ou métamorphose dyna-
AA Vans mique, cette grande et inappréciable conquête de la science contemporaine. Ceci posé, il n'y a évidemment de règles des faits moraux qne celles du mouvement lui-même. Leur valeur morale se confond avec leur valeur motrice.
C. L'objet ou le dehors. — Les règles sont déduites d’un impératif extérieur, et, par conséquent, sont étrangères à l'homme. Tel est le cas de toutes les morales ayant leur point de départ dans l’idée religieuse. Dieu parle, il suffit; la critique est muette, | |
Au point de vue de l'Exposition doctrinale et. des comparaisons générales à établir, il est permis de distinguer quatre groupes, se rattachant à des données différentes :
a. La morale élémentaire observée chez certains peuples demeurés en dehors du courant de la civilisation. |
b. La morale religieuse que je restreindrai, et pour cause, à la tradition Judéo-chrétienne.
c. La morale philosophique.
d. La morale dite scientifique.
Chapitre II Exposition Des Principales Doctrines Morales
Morale élementaire
Pour traiter cette question on peut procéder, ‘sinon tout à fait à priori, au moins s'inspirer d’une généralisation abusive, comme l’a fait M. Létournau. Cette généralisation s’appliquerait, dans l'espèce, à ce qu'on peut observer dans les races inférieures ou barbares ou même civilisées. En effet, de cet examen il a été conclu que nos premiers parents ne sont rien moins que des singes dégénérés, beaucoup plus immoraux que leurs cousins germains les orangs-outangs et les gorilles. Pour justifier cette appréciation, il est nécessaire d'admettre, au point de départ, non seulement un anthropopithèque, mais encore une animalité pillarde, meurtrière, se nourrissant de la chair de son semblable, en un mot, à passions exclusivement malsaines. Or, chose étrange, l'homme frugivore, granivore au besoin, pouvant vivre exclusivement de végétaux, n'a point l'organisation spéciale du carnivore. Peu importe, du criminel né on arrive, par le dressage évolutif, à la civilisation présente et aux biens relatifs qu'elle peut produire. D'ailleurs la méchanceté des grands singes anthropoïdes actuels est évidemment très inférieure à celle des tigres à face humaine, dont bien gratuitement peut-être on nous fait descendre. Et :il n'impliquerait nullement contradiction que les ancêtres singes, dont on nous gratifie, fussent des êtres doux et pacifiques.
Tous les savants ont pour méthode, avant de
Lé généraliser les faits d'observation, de lessoumettre à une étude, non pas absolument complète, sans doute, mais suffisamment approfondie pour rendre, autant que possible, les erreurs négligeables, dans les inférences qu'ils tirent de ces faits mêmes. On ne passe à l'induction, à la synthèse qu'après une analyse poussée aussi loin que possible. Qu'a fait M. Létournau? Il a constaté qu'il y a actuellement des tribus ou des races voleuses, assassines, anthropophages, de nature résolûment criminelle, ce qui quadre très bien avec les imaginations de M. Lombroso, et il en a conclu à la perversité profonde de l'humanité primitive. En réalité pareil raisonnement est radicalement faux, parce qu’il repose sur une observation fort incomplète, ou, ce qui revient au même, sur une erreur de méthode dans laquelle un naturaliste ne devrait jamais tomber. : J’accorde qu’il y a des cas donnant raison, au moins en apparence, à M. Létournau, qui ne s’est point demandé, d’ailleurs, si la créature qu'il
LEA Nr LAC décrit ne pouvait point représenter autre chose qu'un état primitif, N'y a-t-il point, relativement à la moralité, une distinction fondamentale à établir entre les peuplades pacifiques et les peuplades guerrières? Suivant la remarque très juste de Spencer, plusieurs cas particuliers se présentent ici (1). Certains de nos premiers ancêtres, s'ils n'ont pas une bienveillance active, n'ont pas une malveillance active: d’autres ont des sentiments sympathiquestrès prédominants ; d’autres associent à ces sentiments sympathiques une conscience très nette du droit; d’autres, qui les manifestent encore nettement, peuvent devenir. très cruels dans l'occasion. Suivant une autre remarque de Spencer, les hommes un peu civilisés sont plus souvent cruels que ceux qui sont de purs sauvages.
Je vais donner maintenant les preuves d'une moralité incontestable chez des peuplades dont l'état social est tellement élémentaire qu'on peut les assimiler aux hommes primitifs : | |
« Les Papous, les Alfarous et les naturels des iles Dalrymple n'ont pas de chefs : les gens vivent si bien en paix, et si fraternellement entr’eux, qu'ils n’ont pas besoin d'autre autorité que celle des décisions de leurs anciens. Les Todas n’ont pas non plus d'organisation militaire; ils sont pacifiques, doux, et n'ont pas de chefs politiques. Il en est encore ainsi des Bodos et des Dhimals, d'un
(1) Principes de sociologie, I, p. 101,
PR AMI naturel aimable et qui sont honnêtes, véridiques, sans aucun esprit de vengeance, de cruauté ou de violence. Les Lepchas, dont parle Hooker, sont ‘réellement aimables, et, d’après Campbell, très honnêtes, oublieux des injures, enclins à se faire des concessions et des réparations mutuelles (1).
L'absence des règles coercitives s'accompagne d’un sentiment puissant de la liberté individuelle constaté chez les Bodos, les Dhimals (2). Les pacifiques Lepchas subissent de grandes privations plutôt que de se soumettre à l'oppression et à l'injustice (3). Le Santal, à l'esprit simple, possède un vif sentiment de la justice(4). J’ai vécu, dit M. Wallace, dans les sociétés de sauvages de l'Amérique du Sud et de l'Orient où n’existe aucune loi, aucun autre tribunal que l'opinion publique du village qui s'exprime librement. Chacun respecte scrupuleusement les droits de son compagnon, et il est rare, si jamais, qu’une infraction soit faite à ces droits (5). Dans ces sociétés tous les hommes sont égaux. « En même temps qu'ils témoignent d’un vif sentiment de leurs propres droits, ces hommes pacifiques montrent un respect rare pour les droits d'autrui. On le voit d’abord à la rareté
(1) Spencer, Principes de sociologie, IX, p. 98.
(2) Hodgson, Journal of society.
(3) Campbell, Journal of Ethnological society.
(5). Cité par Spencer dans Principes de sociolog., I, p. 96.
MP re des collisions de personnes chez eux. Hodgson dit que les Bodos et les Dhimals s’abstiennent de tout acte de violénce contre les membres de leur race et contre leurs voisins. D'après le colonel Ouchterlong, chez les tribus pacifiques de la chaîne des Nilgherries, l’ivrognerie et la violence sont inconnues (1). Campbell remarque que les Lepchas se querellent rarement entr'eux (2). Les Jakuns ont aussi très rarement des querelles entr'eux, et les disputes y sont réglées par des chefs choisis par le peuple, sans combat ni violence (3). Chez les Santals, les crimes et les magistrats chargés de les punir sont inconnus(4). Les Todas, comme nation, n'ont jamais été convaincus de crimes atroces d'aucun genre (5). Chez les tribus des monts Chervaroys les crimes graves sont inconnus (6).
« Naturellement avec ce respect de la personne d'autrui existe aussi le respect de la propriété d'autrui. Je rappelle les témoignages que j'ai déjà cités en faveur de la grande honnêteté des Lepchas, des Santals, des Todas et d’autres peuplades qui leur ressemblent par la forme de la vie sociale. Une mention spéciale doit être faite en faveur des Jakuns qu'on n'a jamais accusés d’avoir volé quoi
(1} Memoirs of Survey of N. H.
(2) Journal of Ethn. Society.
EPVT que ce soit, même l’objet le plus insignifiant (1). Il en est de même de certains indigènes de la presqu'île de Malacca.
» L'ensemble de ces peuplades montrent des sentiments d'humanité à un degré inusité. Il y a chez elles une inclination marquée à la reconnaissance et à la bienfaisance. Les Jakuns ont l'étrange penchant de ne point demander de faveurs, mais d’en accorder, au dire de Fabre.
» Ces éléments de supériorité, dans les relations sociales, chez les tribus qui vivent dans une paix permanente, entraînent une supériorité dans les relations domestiques. La condition des femmes, d'ordinaire très inférieure chez les tribus adonnées à la guerre et dans les sociétés belliqueuses plus avancées, est au contraire très élevée dans ces sociétés pacifiques primitives. Les Bodos et les Dhimals, les Kochs, les Santals et les Lepchas sont monogames comme l'étaient les Pueblos; avec la monogamie il y a chez eux une moralité sexuelle supérieure, La conduite des femmes est extrèmement bonne. Elles sont traitées avec bonté, respect, égard » (2).
_ © n'y a pas de peuple où les femmes occupent, relativement aux hommes, une position plus favorable que chez les Lapons. C'est parce que Îles hommes ne sont pas guerriers; chez eux, point de
(1) Favre, Journal in Archipelago. (2) Spencer, Principes de sociologie, ALI, p.836 à 840. Dupuy tÙ
HOSroues soldats, point de guerres ni avec les étrangers, ni entre eux. Malgré leurs misérables huttes, leurs figures malpropres, leurs vêtements primitifs, leur ignorance des lettrés et des sciences, ils nous sont supérieurs dans l’élément le plus noble de la civilisation : l'élément moral, et toutes les nations militaires du monde peuvent se découvrir devant eux » (1).
C'est le même esprit des considérations précédentes qui se retrouve dans les paroles suivantes de M. Tarde : « Il faut, je crois, se représenter ces groupes habitant des cavernes (troglodytes de la Vézère et de la Dordogne) comme des fédérations paisibles, unies par des échanges commerciaux. Si c'est là le début de l’humanité, mais je crois que ce n’est là qu'un de ses nombreux débuts, je ne vois nul motif de vous peindre nos premiers ancêtres comme des tigres buveurs de sang.
C'étaient de tranquilles chasseurs, pêcheurs à l’occasion » (2). Ailleurs, et plus souvent peut-être, il s'est agi, non de féroces sauvages, mais de pasteurs vivant à l’état patriarcal. On retrouve des traces historiques de cet état à l’origine de toutes les grandes civilisations de l’Orient.
Dans son récent et très intéressant ouvrage : L’Anthropologie et la Science sociale, un anthropologiste éminent, M. le D° Paul Topinard, insiste
Lot tes
A Es à plusieurs reprises sur le caractère doux et pacifique de l’homme primitif.
Un jugement sévère de Spencer : «Il s'en faut que les membres de la nation anglaise soient au niveau des peuplades incivilisées, si on la compare avec elles au point de vue de la véracité, de l’honnêteté » (1). Ce qui est vrai des Anglais ne le serait-il point de toutes les nations civilisées, ou à demi-civilisées, qui ont toutes traversé un nombre incalculable de fois l’état de guerre? Cette condition spéciale a déterminé chez ceux qui l'ont subie une véritable déchéance morale, une chute profonde (2).
Il y a donc chez l’homme moderne, rappelant au plus près l’homme primitif, la vie sociale élémentaire en étant aux premiers rudiments, il y a, dis-je, des mœurs impliquant un degré de moralité vraiment supérieur. C’est ainsi qu'on constate le sentiment du droit personnel, le respect du droit d'autrui, de sa propriété, la sympathie, la bienfaisance, un véritable esprit de solidarité. De plus, avec l'égalité de toits, la condition de la femme de beaucoup préférable à ce qu'elle est ailleurs.
Les peuples civilisés ont, plus ou moins, des religions positives auxquelles on pourrait être
(1) Spencer, Zbid., III, p. 841, (2) De cette chute et de sa cause, savoir la guerre dans ses formes diverses, personne, parmi les philosophes, n’a eu un sentiment plus net et plus vif que M. Renouvier.
NON ae disposé à rattacher, comme à leur principe, la règle des mœurs. Mais chez le sauvage ou l'homme primitif démeuré pacifique, il n'existe point de.
religions comparables à celles que je viens de mentionner. Chez lui, les notions de cet ordre sont vagues, à peine ébauchées, absolument insuffisantes pour qu’on puisse y chercher des conditions de moralité supérieure. C'est donc avec raison que M. Renouvier a pu dire : « Des hommes qui auraient existé sans posséder les bases de la moralité, conscience du bien et du mal, passions opposées bonnes et mauvaises, c'est-à-dire jugées telles par cette même conscience, puissance de réflexion et de choix, liberté enfin, n'auraient pu les acquérir dans le cours ordinaire des choses, car cen’eûüt pas été moins qu'une genèse nouvelle; _et, avant cette genèse, nous ne pouvons admettre qu'ils fussent vraiment hommes » (1). La moralité est un développement spontané de notre nature, si contrarié soit-il par des conditions adverses. Je rappelle, à l'adresse de certains esprits, que M. Guizot a écrit quelque part,‘dans son Æistoire de la civilisation : « I est évident que la morale existe indépendamment des idées religieuses ». On pourrait ajouter que son indépendance n'est pas moins évidente, jusqu'à ce jour, relativement à la philosophie et à la science. Mais, aucun ne
(1) Essais de critique générale, ke essai, p. 211, 212, l'ignore, quand'celle-ci est muette, certains savants n'en parlent que plus fort. C'est ainsi que M. Létournau nous apprend que la morale n'est autre chose que le dressage, queles conditions de milieu, les sociales surtout, impriment à notre centre nerveux principal. D’après cette hypothèse, les idées et les sentiments auxquels nous attribuons un caractère moral, ne sont que le résultat d’une accumulation héréditaire. Aussi le meurtre d’un de nos semblables n'est condamné, par notre conscience, que parce que Île pouvoir social nous l’interdit depuis une longue série de siècles, et que cette défense est accompagnée d'une sanction terrible. De mème en est-il pour le vol. Le sentiment du devoir tire son origine d'un lent et pénible dressage du cerveau.
Ainsi donc il y a, en fait de morale, des dresseurs et des dressés. Les dresseurs sont les diverses autorités sociales, en un mot le pouvoir social; les dressés c’est la tourbe des humains, la vile multitude. D'où il faut nécessairement conclure que Îla morale sera en raison directe de l'énergie déployée par le pouvoir, et en raison inverse de la faiblesse ou de la non-existence d’une autorité dirigeante. C'est le moment ou jamais d'interroger l'expérience et de voir ce qu'elle nous révèle à cet égard. Ladite expérience nous apprend, précisément, que partout où il y a eu un pouvoir social fort la morale est en déchéance manifeste, et qu'au contraire, une moralité supérieure ou très
NE ee supérieure existe là où ce pouvoir est à peu près nul, Sinon même vraiment nul.
Chez les peuplades pacifiques, à caractère social si élémentaire qu'on peut les considérer comme nous offrant une sorte de survivance de l’état primitif, tout est à peine tracé, rien de fixe, rien de précis, rien de développé, sauf la morale qui nous offre le spectacle inattendu d’une supériorité incontestable, ce qui signifierait deux choses, dans l'hypothèse de M. Létournau. La première que, sous le rapport politique et social, relativement à tout ce qui touche à la civilisation proprementdite, il n'y a guère eu d'empreintes cérébrales puisque celles-ci n’ont pas réussi à s'’accumuler, héréditairement, et à constituer un progrès appréciable. La seconde que, par un étonnant contraste avec ce qui à lieu partout ailleurs, cette accumulation, si on l’admet, qu'elle provienne du pouvoir ou de toute autre condition de milieu, a fait des peuplades pacifiques, paraissant nous représenter si bien l’état des hommes primitifs, les organes les plus autorisés de la moralité.
Des considérations qui précèdent se dégage une conclusion générale. On doit reconnaître qu'historiquement parlant, la morale nous offre un caractère empirique dans son origine; elle est comme une efflorescence spontanée du germe humain. Notre esprit et notre cœur sont ainsi faits que les notions de droit et de devoir, que l’idée de justice, que les sentiments de sympathie, de. pitié, de
PR EN ET DES
SORT solidarité sont des émanations directes de l'être que nous sommes. De même en est-il des conceptions de la logique, mathématiques comprises, qui seront, à un moment donné, une expression également spontanée de notre intelligence arrivée à l’état de réflexivité. On pourra, sans doute, invoquer l'expérience générale nous montrant une différence profonde dans les destinées comparatives des règles de la conscience et de celles de Ja logique. Les premières ont présenté de singulières variations, dans le cours des âges, à s’en rapporter aux traditions des différents peuples occupant la surface terrestre. Aussi en a-t-on pris argument contre la vérité de la morale elle-même, que l’on trouve ondoyante et par trop diverse. Mais, ici, on oublie le fait perturbateur essentiel, à savoir l’état de guerre dans lequel ont vécu la plupart des membres de la famille humaine ; d’où la déchéance, la chute profonde. Heureusement, pour la logique, que vivant en dehors du conflit incessant des passions malsaines, elle échappe à des influences héréditaires d’aberrations mentales intéressées, dans leur principe, lui faisant dire 242 =5; la partie est plus grande que le tout; le tout n’est pas égal à la somme des parties en lesquelles on l’a divisé.
Il y a donc une morale spontanée, comme il y a une logique spontanée, et l’homme naturel est un être moral que l’état de guerre a profondément vicié. « La conscience, telle qu'elle est donnée par la na-
AO ture, est complète et saine » (1). « L'Homme est doué d’une faculté positive, la conscience, qui le porte à la justice » PAR
Aux conclusions qui se dégagent de cette étude sur la morale élémentaire il n’y a qu’une réfutation à opposer, savoir de déclarer que les mœurs des peuplades pacifiques ne sont qu œuvres du diable, puisqu'elles ne sont point l’œuvre de Dieu. Depuis la chute, dans le paradis terrestre, l'humanité est totalement et absolument corrompue, à telles enseignes que certain auteur, au dire de Proudhon, avec l'approbation d'un ancien évêque, M. Gousset, a pu s'exprimer ainsi : « Aucune raison purement humaine ne peut établir la distinction du bien et du mal; et s'il n'avait plu à Dieu de nous faire connaître son intention, le fils pourrait tuer son père sans être coupable » (3). Cet auteur ne s'inspirait-il point de Duns Scot?
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