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^nnée scolaire
AOUT 188£S<
Avant-propos
artiste, j’ai recueilli un grand nombre de documents précieux qui jettent sur quelques périodes peu connues de la vie de Robert, sur sa première jeunesse en particulier, un jour plein d’intérêt. M. Àurèle Robert, le frère, le fidèle compagnon de Léopold, lui-même peintre de grande valeur, a bien voulu non-seulement rassembler à mon intention des souvenirs déjà lointains, quoique encore vivants dans son esprit, mais me confier de nombreuses lettres, jusqu’ici jalousement et pieusement conservées comme un trésor de famille. D’une autre part, M. Albert de Meuron, fils du peintre éminent que la Suisse vient de perdre, et lui-même paysagiste distingué, m’a également communiqué la correspondance de l’artiste avec son père; d’autres personnes ont mis un empressement, dont je les remercie vivement, à compléter cette récolte, de sorte que là où je croyais d’abord ne glaner que quelques épis, j’ai fait une abondante et précieuse moisson. Ce travail servira donc à compléter des ouvrages qui existent déjà; il comblera quelques lacunes;
AVANT-PROPOS.
il permettra aux admirateurs de Robert de lire plus profondément dans sa noble et belle âme ; il fera mieux comprendre les rouages intimes, les ressorts secrets du caractère d’un artiste qui ne se bornait pas à produire, mais qui, toujours en face de sa conscience et de sa pensée, savait voir en lui-même et exprimer abondamment ses sentiments. Ce n’est pas que je veuille faire de Robert un écrivain. Dans ses premières lettres surtout, il est un peu long, un peu lourd et diffus; comme ses idées pittoresques, ses idées générales se dégagent laborieusement. Mais sa nature droite, sérieuse, patiente, scrupuleuse, se montre à chaque ligne, dans ces sincères et naïfs épanchements, et il me semble que le spectacle de ces luttes intérieures, de ces efforts obstinés, de ces aspirations énergiques et continuelles vers un but toujours plus élevé, est propre à captiver l’observateur du cœur humain, le philosophe, le moraliste aussi bien que l’artiste de profession. Robert n’est à aucun degré un improvisateur, un esprit de prime saut. Il élaborait
AVANT-PROPOS.
péniblement et longuement ses conceptions pittoresques. Il avait plus de talent que de facilité, et, si l’on me permet ce mot, que de virtuosité. Aussi ses lettres donnent-elles de tous points l’image de son génie et celle de son âme.
J’en ai dit assez pour expliquer que je me mettrai en scène le moins qu’il me sera possible. C’est Robert qui parle, et on ne se plaindra pas de ma réserve. Je me bornerai à relier ses lettres par un récit succinct des principaux événements de sa vie et par un examen sommaire de ses ouvrages les plus importants, afin de mettre les uns et les autres à leur place et dans leur jour, me réservant d’insister davantage sur les périodes, peu ou mal connues, auxquelles se rapportent plus particulièrement les pièces inédites que je publie.
Fleurier, octobre 1870.
LEOPOLD ROBERT d’apiiè s
SA CORRESPONDANCE INEDITE
Famille de Robert. — Son enfance. — Il étudie au collège de Porrentruy. — On le met en apprentissage de commerce à Yverdon. — Il part pour Paris et suit l’atelier de Girardet et celui de David. — La famille Girardet. — Lettres de Robert à ses parents. — Naissance du roi de Rome. — Opinion de David sur l’Académie. — Robert se prépare au concours pour le grand prix de gravure. — Séjour de Mme Robert à Paris. — Entrée des alliés à Paris. — Robert obtient le second prix. — Il grave le portrait de Mme David. — Séance de l’Institut pour le couronnement des lauréats. — Visite à David et à de Humboldt.
Louis-Léopold Piobert naquit aux Éplatures, près de la Chaux-de-Fonds, le 13 mai 179 1\ 1. Il appar-
I. Extrait des registres civils de la circonscription de la Chaux-de-Fonds :
<' Robert Louis-Léopold , fils d’Abram-Louis, fils d’Abram- Louis Robert, et de Suzanne-Charlotte, fille d’Abram-Louis-
LA FAMILLE DE ROBERT.
tenait à l’une de ces honnêtes, intelligentes et laborieuses familles d’horlogers dont l’industrie a rendu si prospères les hautes vallées du Jura neuchâtelois. Il avait deux frères, Alfred et Aurèle, dont il était l’aîné, et trois sœurs : l’une mourut à quatorze ans; l’autre épousa M. Huguenin, honorable négociant du pays, et la troisième resta fille pour se consacrer plus complètement aux siens. Le père de Robert était un habile ouvrier ; sa mère, une de ces femmes au caractère droit, sérieux, plein de tendresse et d’élévation, comme on en rencontre fréquemment dans ce pays où les vertus domestiques sont restées en honneur. C’est cette mère excellente qui exerça une influence décisive sur le jeune homme et qui lui inculqua de bonne heure ces principes sévères qui gouvernèrent sa vie. C’est à elle aussi qu’il dut une délicatesse de sentiment, une sensibilité profonde et presque maladive, une disposition à une sorte de tristesse et de rêverie, à la concentration, à une vie
Robert (sîc), sa femme, né le 13 mai, baptisé le Ier juin mil sept cent quatre-vingt-quatorze.
,« Parrain et marraine : Claude Robert avec Henriette Roulet sa femme, oncle et tante de l’enfant.
« Délivré conforme au registre, par moi, officier de l’état civil de et à la Chaux-de-Fonds, le 5 septembre 1874.
« Henri Hanni. »
ENFANCE DE ROBERT.
tout intérieure et dévorante, qui fut la source de ses jouissances et peut-être aussi de ses malheurs. Comme la plupart des hommes supérieurs, Léopold Robert est avant tout le fils de sa mère.
« De très-bonne heure, dit M. Aurèle Robert dans une courte notice1 qu’il a consacrée à son frère, Léopold Robert manifesta beaucoup d’intelligence dans ses premières leçons, et une aptitude particulière à représenter les vaches qu’il voyait paître dans les prairies environnantes, au moyen de ciseaux avect lesquels il faisait des découpures variées. Un grand chien du voisinage, avec lequel il était souvent en lutte plus ou moins sérieuse, lui donnait journellement l’occasion d’exercer sa force et son courage. Dans les écoles, il comptait parmi les élèves qui manifestaient un sincère désir de se distinguer. » Cependant, à cette époque, la Chaux-de -Fonds ne présentait pas de grandes ressources pour l’instruction d’un jeune homme. Ce magnifique village, qui, aujourd’hui, ne compte pas moins de 22,000 habitants, venait d’être désolé par un incendie qui, en 1794, l’avait presque entièrement détruit, il ne possédait, vers 1800, qu’une seule école, tenue par
1 . Cette notice anonyme, qui, j’en ai la certitude, est bien du frère du célèbre peintre, a été insérée dans un volume intitulé Livre* de lectures. Neuchâtel, Jules Sandoz, 1868, in-1 8.
ROBERT A PORRENTRUY.
un régent qui remplissait en même temps les fonctions de chantre et de lecteur, qui sonnait les cloches, réglait l’horloge, nettoyait l’église et suppléait le pasteur dans ses fonctions non sacerdotales. Aussi, pour satisfaire à l’avidité d’instruction que témoignait le jeune Léopold, ses parents l’envoyèrent- ils au collège de Porrentruy, où plusieurs habitants de la Chaux-de -Fonds avaient déjà leurs enfants.
« Le collège qui jouissait alors de la plus grande réputation, dit M. Nicolet S était celui de Porrentruy; les élèves accouraient de toutes les parties de l’ancien évêché de Bâle, du Locle, de la Chaux-de- Fonds et de la Suisse pour fréquenter cet établissement nouvellement fondé. Le célèbre Dupuis , l’auteur de Y Origine des cultes 9 avait dirigé son organisation. Dans cette institution, qui tenait du lycée et de l’académie , les études scientifiques, littéraires et même réalèse furent poussées très-loin. Les jeunes gens de la Chaux-de-Fonds s’y rendirent en grand nombre »
« Parmi les professeurs du collège de Porrentruy qui s’y distinguèrent et qui dirigèrent l’éducation de nos compatriotes , on peut citer le maître de pensionnat Kuhn, chef d’une pléiade de virtuoses,
4. Léopold Robert , élève du collège de Porrentruy (4 800), par IVI. C. Nicolet. Musée neuchâtelois, décembre 4 867
ROBERT A PORRENTRUY.
aussi habile directeur que bon professeur de géographie et de langue allemande. Ce bon directeur avait substitué le violoncelle à la batterie de tambour au point du jour, en usage dans plusieurs collèges pour éveiller les élèves, et il parcourait lui-même les dortoirs du collège en jouant de son harmonieux instrument. Le philologue Delanoue, l’agronome Denier, le naturaliste Lehman, le littérateur Gresset, l’artiste Bandinelli, le premier maître de Léopold Robert, qui, dans son activité extraordinaire, embrassant l’art et le métier, formait des artistes et des ouvriers. Bandinelli peignait le portrait et l’histoire naturelle avec fidélité; M. Louis Huguenin possède le portrait de son oncle Léopold Robert en costume de collégien de Porrentruy, peint par Bandinelli \ »
« Le système d’enseignement adopté au collège de Porrentruy, qui était celui des classes pour les langues et celui des cours pour les sciences avec les applications pratiques, a singulièrement contribué à attirer nos jeunes montagnards, parce qu’ils étaient tous destinés à des professions industrielles pour l’intelligence desquelles les études réales étaient nécessaires. On formait dans cet établissement des savants, des artistes, des industriels et des ouvriers,
1 . M. Bachelin a publié un dessin d’après ce portrait. Musée neuchâtelois. Décembre 1867.
car toutes les branches des connaissances y étaient enseignées. « Et, dit un des plus célèbres élèves de « cette école, X. Stockmar, auquel nous empruntons « plusieurs citations, il y régnait un esprit d’émula- « tion, d’initiative et de progrès qui mérite surtout
« d’être signalé » Kuhn avait un pensionnat plus
fréquenté que ne le furent jamais ceux qui lui ont succédé; il voulait que les récréations ne fussent pas seulement consacrées aux jeux et aux courses, mais que chacun se livrât aussi à un travail manuel. L’un prenait le rabot et la scie, l’autre la lime et le marteau ; les maladroits et les récalcitrants façonnaient le bois. On cartonnait, on reliait les livres; il fallait les couvrir : vite Bandinelli ouvrait un atelier, presque un laboratoire de chimie, où, après maintes combinaisons, on fabriquait des papiers de couleur. De là, on passait naturellement au badigeonnage; mais les vernis, on ne les achetait pas, il fallait les composer avec des matières brutes, et c’était encore de la chimie usuelle; puis on broyait les couleurs et on vernissait à tort et à travers, mais de préférence les étiquettes du jardin botanique. On a pu voir longtemps sur les murs blancs des corridors les initiales L. R. noires, rouges, bleues, avec des figures grotesques. C’était Léopold Robert enfant qui avait essayé son glorieux pinceau. Il est facile de comprendre que, sous cette
ROBERT A PORRENTRUY.
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habile direction, les élèves durent faire des progrès rapides dans la plupart des branches de renseignement, et si nous pouvions suivre nos . compatriotes dans les diverses carrières auxquelles ils furent ensuite destinés, qui à l’industrie, qui au négoce, qui à la médecine, nous pourrions prouver que la méthode inaugurée à Porrentruy a exercé une salutaire influence sur leur avenir. »
Léopold Robert fut un des élèves marquants de cette époque du collège de Porrentruy. Son premier biographe a dit de lui1 : « Là, ses études l’absorbaient tout entier; il ne s’occupa plus de dessin, et même il le prit en dégoût au point d’employer l’heure destinée à cette leçon à toute autre occupation, quelque aride qu’elle fût; il se distinguait cependant par une aptitude au travail et une persévérance telle, que sa santé en fut altérée et ses jours en danger.» M. Aurèle Robert nous apprend, en effet, qu’à la veille d’un examen, il fut atteint d’une fièvre nerveuse qui le mit à deux doigts du tombeau. Sa tendre mère quitta tout pour aller le soigner, et dès qu’il fut en état de supporter le voyage ses parents le ramenèrent à la maison.
« A son retour à la Chaux-de-Fonds, ajoute
Messager boiteux de Neuchâtel, 1836.
ROBERT A PORRENTRUY.
M. Nicolet, il fréquenta le collège nouvellement créé par quelques philanthropes ; ces patriotes avaient organisé, en 1785, sous l’initiative et la direction de M. Jacques-Louis Perret, une chambre d’éducation chargée de recueillir des fonds pour la construction et la dotation d’un collège. Près de vingt ans après, M. le pasteur P. -F. Touchon organisa, en 1805, l’institut d’éducation de notre village. MM. J .-L. Würflein, Fabre et d’autres maîtres habiles, secondèrent de leur mieux le savant organisateur du collège. »
« Parmi les lauréats dont les noms sont souvent répétés dans la Notice des écoliers qui se sont distingués dans V examen de V Institut, en 1806, figurent Léopold Robert, Auguste Bille, etc. Léopold était le premier de son ordre à la salle de dessin. M. Fabre, maître de dessin, s’exprimait ainsi dans deux rapports qu’il adressait à la chambre d’éducation, et dont le dernier porte la date du 31 mars 1809, époque où son élève quitta la salle du dessin :
« Léopold Robert, excellent écolier, qui a les
« plus belles dispositions et qui les met en œuvre
« Léopold Robert déploie constamment de nouveaux « talents; il joint à la délicatesse la fermeté et un « coup d’œil très-juste. »
Ce n’est pas sans motif que j’ai emprunté ces
ROBERT A YYERDON.
longues citations à MM. Aurèle Robert et Nicolet. Ce collège de Porrentruy, dont les études à la fois théoriques et pratiques étaient si bien combinées, est un phénomène pour son temps, et je suppose que son existence même était inconnue de la plupart de mes lecteurs. Puis on croyait généralement, jusqu’ici, que Léopold Robert n’avait reçu que l’éducation primaire dans l’école de son village. Or nous savons maintenant que s’il n’a pas fait d’études classiques proprement dites, il a cependant poussé assez loin les études générales, et ce fait explique ces habitudes de réflexion, cette ouverture d’esprit, cette disposition à analyser, à remonter aux causes, à se rendre compte de toutes ses impressions, h, philosopher en un mot, que l’on remarque dans ses lettres, et qui s’expliqueraient difficilement chez un jeune homme qui n’aurait reçu que l’éducation ordinaire d’un simple ouvrier.
« Plus tard, nous dit encore M. Aurèle Robert, c’est-à-dire en 1810, si je ne me trompe, il fallut songer au choix d’une carrière, car alors les parents ne pouvaient, en général, faire pour leurs enfants des sacrifices qu’à la condition qu’ils rapporteraient bientôt des fruits. Léopold, qui, au collège de Porrentruy, aimait mieux apprendre quelques pages d’allemand que de prendre la leçon de dessin ,
14 ROBERT A PARIS CHEZ GIRARDET.
n’avait point encore fait préjuger ce qu’il deviendrait plus tard. Son père le plaça à Yverdon, où il avait des parents, chez un marchand épicier, pour apprendre le commerce. Au bout de cinq à six semaines, le pauvre Léopold, consumé par l’ennui, supplia ses parents de le reprendre; ceux-ci y consentirent. On le plaça alors dans un atelier de graveur, et dès ce moment il s’appliqua avec une assiduité remarquable à l’étude du dessin. Peu de temps après qu’il eut fait sa première communion, M. Charles Girardet, graveur neuchâtelois établi à Paris, étant revenu dans son pays pour des affaires de famille, vit quelques ouvrages exécutés par Léopold et en porta le jugement le plus avantageux, ce qui engagea ses parents à lui demander de bien vouloir l’emmener à Paris et à le recevoir dans son atelier. M. Girardet accueillit favorablement cette demande , et Léopold partit avec lui pour Paris dans le courant du mois de juin 1810 *. »
1. J’emprunte à un travail très-complet de M. Bachelin (Musée neuchâtelois, septembre-octobre 1869 et numéros suivants) quelques détails sur cette intéressante famille d’artistes. Samuel Girardet, dont les parents, d’origine neuchâteloise, étaient fixés en Prusse, naquit en 1730 à Dantzig ou à Konigsberg. Il apprit l’état de relieur, voyagea en Allemagne, et, après avoir séjourné à Neu-
ROBERT A PARIS CHEZ GIRARDET.
I D
Voilà donc le jeune Léopold nageant dans son élément et pouvant donner essor autant à son goût du beau qu’à son désir sincère de prouver son amour à sa famille par une vie laborieuse et irréprochable. Une partie de son temps fut alors employée à graver en taille-douce, sous la direction de M. Girardet, et l’autre à fréquenter l’académie impériale pour y dessiner d’après nature. L’année suivante, il se décida à entrer comme élève dans l’atelier du célèbre peintre David, où il resta pendant cinq ans, dessinant beaucoup et peignant quelque peu, mais s’adonnant toujours avec ardeur à la gravure.
C’est à ce moment que se rapporte la première des lettres que l’on a bien voulu nous confier. Elle est encore très -juvénile, mais pleine de cette tendresse, de ces bons sentiments filiaux que nous retrouvons partout dans cette correspondance. Robert n’habitait Paris que depuis quelques mois. Il a vu l’impératrice; il vient d’entendre le bourdon de Notre-Dame qui annonce la naissance du roi de châtel, vint se fixer au Verger près du Locle, où il ouvrit un magasin de librairie et de reliure, et se mit à colporter lui-même ses livres dans les villages des environs. Dès 1766, il commença à publier quelques ouvrages : le premier fut le Recueil des articles de lois. Il eut onze enfants, dont deux moururent en bas âge. Deux de ses fils, Abraham, né en 1764, et Alexandre,
ROBERT A PARIS G HE Z G I R A RDE T.
Rome. Ce sont de bien grands événements pour lui. Mais il n’a encore que bien peu de relations; quand
en 1767, montrèrent des aptitudes précoces pour le dessin. Sur le conseil du pasteur Sandoz, Samuel laissa ses enfants se livrera leur goût et, à l’âge de quinze ans, Abraham commença les gravures de sa célèbre Bible (466 sujets) que son père publia en 1779. Il alla à Paris, où il fréquenta l’atelier du graveur Nicolet, puis revint à Neuchâtel, où il occupa pendant quelque temps la place de professeur de dessin. En 1794, il était à Rome. Il revint à Paris, où il grava la pièce la plus célèbre de ses nombreux ouvrages : la Transfiguration de Raphaël, qui fut exposée au Salon de 1806. Abraham Girardet mourut à Paris le 2 janvier 1823.
Alexandre Girardet avait beaucoup moins de talent et d’études que son frère. Il a gravé un certain nombre de scènes neuchâteloises. Ces ouvrages ne manquent pas de finesse, mais ils n’ont pourtant rien de remarquable. Cet artiste fantasque, bizarre, devint tout à fait fou et mourut à Neuchâtel en 1836.
Abraham-Louis Girardet, que l’on confond souvent avec Abraham, l’auteur de la Transfiguration , voyagea beaucoup et fit un grand nombre de gravures représentant des scènes et des vues des pays qu’il avait visités. L’une de ses meilleures planches est V Êhoulement du Rossberg, publiée en 1808. Abram- Louis, atteint de la même maladie que son frère Alexandre, mourut en 1829, au château de Yalengin, où on avait dû l’enfermer.
Charles-Samuel Girardet, le cadet de la famille, nous intéresse tout particulièrement, car c’est lui qui fut le maître de Léopold Robert. Il naquit en 1780 et apprit la gravure sous la direction de ses frères Abraham et Alexandre, qu’il aida dans leurs travaux. Ce n’est qu’à partir de 1804 que l’on trouve des planches signées de son nom ; entre autres la Résurrection de Jésus d’après Lebrun.
ROBERT A PARIS CHEZ GIRARDET.
sa journée de travail est finie, il se trouve bien seul ; il demande à ses parents de lui envoyer son violon.
Il grava en Suisse un certain nombre de sujets pittoresques; puis se rendit à Paris, où il continua ses études. Il revint dans son pays en 1810, pour épouser Mlle Favre, fille du pasteur du Locle = C’est alors qu’on lui confia le jeune Léopold Robert. — Charles Girardet abandonna bientôt la gravure en taille-douce et s’adonna presque exclusivement à un genre nouveau, où s’était déjà essayé son frère Alexandre : la gravure sur pierre. De 1811 à 1812, il exécuta, dans cette manière, les Histoires de la Bible de Jean Hubner. 11 reproduisit aussi, par le même procédé, la Transfiguration de son frère Abraham ; la pierre se brisa après six épreuves. 11 recommença courageusement ce grand ouvrage, qui parut en 1821. En 1825, il publia les Batailles d' Alexandre , d’après Lebrun, et bientôt après la Mort d’Eudamidas, d’après Poussin. En 1828, la Société d’encouragement de Paris proposa un prix de 2,000 francs pour la gravure sur pierre. Charles Girardet l’obtint, et, l’année suivante, il publia une brochure où il expliquait ses procédés, qui lui valut une médaille de première classe de la même Société. A partir de cette époque, Charles Girardet prit une très-large part aux publications illustrées, entre autres à la Mosaïque, de l’éditeur Roissy, et au Magasin universel (1833 à 1840).
Charles Girardet, qui à ce point de vue ne ressemblait pas à ses frères Abraham et Alexandre, était économe et rangé et avait conquis par son travail une position honorable. En 1840, il publia une Notice sur la gravure en relief '. A cette époque, sa famille était élevée. « Son fils aîné, Karl, exposait son premier tableau au Salon de Paris en 1836; Édouard en 1839, et Paul sa première gravure en 1842. Sa fille, Mlle Pauline, étudiait aussi et exécutait déjà des peintures à l’aquarelle avec beaucoup de finesse. Mariée
ROBERT A SES PARENTS.
« Paris, le 1 6 mars \ 81 4 .
ci Mes chers parents,
« J’ai reçu, etc., etc... C’est singulier comme l’argent s’en va vite ici ; je tâche d’économiser tant que je peux, mais toujours pas assez à mon gré. Si je n’avais pas l’espérance de faire pour mes frères et sœurs ce que vous faites pour moi, oh! bien certainement je ne souffrirais pas qu’ils fussent frustrés de ce qui leur vient. Je rends donc grâces à Dieu qu’il m’ait accordé une bonne part de cette vertu théologale. Je vous marquerai aussi que j’ai très-bien vu l’impératrice et de très-près. Sa position actuelle la fait paraître vieille. Comme elle se promène tous les
plus tard à M. le Dr Roulet, au Locle, elle renonça aux arts, dans lesquels elle débutait avec tant de promesses. »
Charles Girardet grava encore, en 4 844, le tableau de son fils Karl : Une assemblée protestante surprise par des troupes catholiques. Mais le graveur était âgé, et cette grande page ne rend qu’imparfaitement l’ouvrage du peintre. A partir de ce moment, Charles Girardet vécut dans la famille de ses fils Édouard et Paul, à Versailles, où il s’éteignit en 1863. Léopold Robert conserva toujours un excellent souvenir de son maître. Lors de son séjour à Paris, en 4 831, sa première visite fut pour Girardet.
« Je viens, lui dit-il, faire honneur de mes couronnes à celui qui m’a mis le crayon à la main », et il lui fît cadeau d’une réduction en dessin de son tableau l’ Enterrement dJ un fils aîné de paysans romains j dont Girardet fit une gravure sur pierre.
ROBERT A SES PARENTS.
jours sur une terrasse des Tuileries par ordre des médecins, on peut très-bien la voir. Je crois qu’elle n’est pas très-loin du terme qui doit la rendre mère d’un successeur de Napoléon (à ce que je crois). Lorsque je l’ai vue, elle était accompagnée de trois dames d’honneur et de chambellans; elle était mise avec une extrême simplicité — un chapeau de taffetas jaune, un châle de même couleur et une robe blanche, bordée de dentelles et très-peu de bijoux. Tout le monde se plaint que les affaires vont mal. Je suppose que c’est la même chose en Suisse.
« P . S . Nous avons entendu le bourdon de Notre- Dame qui annonce la délivrance de l’impératrice, celte nuit le 20 du mois. Je vous demande aussi des nouvelles de mon violon; s’il était possible de me l’envoyer, je serais si content! J’ai pris un goût étonnant pour la musique. J’en ai trop pour mon état pour que cela lui nuise, mais le soir, en quittant mon ouvrage, au lieu de ne, rien faire, je prendrais mon violon. J’attends votre décision, mais je vous assure que , comme que vous fassiez, je serai parfaitement content. — Mes très-chers parents, je vous embrasse et vous prie de continuer d’avoir la tendresse que vous avez pour votre Léopold qui n’oubliera jamais ce qu’il vous doit et qui vous aimera
20 ROBERT A L’ATELIER DE DAVID.
toujours plus que lui-même. Je dois encore vous dire que je suis très-bien portant : tout le monde me fait compliment sur mon embonpoint. Veuillez aussi saluer toutes les personnes qui s’intéressent à moi en les assurant du souvenir que j’aurai toujours de leurs bontés.
Au commencement de janvier 1813, Léopold fréquentait depuis un an ou deux l’atelier de David, et suivait en même temps les exercices de l’académie de peinture. Il n’avait pas pour cela abandonné la gravure et son maître Girardet. Mais il sentait grandir son ambition avec ses progrès, et c’était plutôt par occasion que par choix qu’il s’était voué à un art relativement ingrat. D’ailleurs, quoiqu’il soit toujours resté profondément attaché à son premier maître, il jugeait déjà alors avec son précoce bon sens un artiste dont il disait dix-sept ans plus tard, dans une de ses lettres à M. Marcotte, datée de Rome, juin 1830 : « Mes parents qui ont tant veillé sur leurs enfants pour qu’ils ne souffrissent pas d’un trop grand isolement, ne s’en séparaient qu’en étant sûrs de les laisser sous la direction de personnes sages... Je me trouvai engagé à suivre la même branche que mon maître, et je devins
ROBERT A SES PARENTS.
graveur, un peu malgré moi, surtout lorsque j’eus fait la différence de la gravure et de la peinture. Mon maître, que j’ai toujours considéré comme un parfait honnête homme, n’avait cependant pas, à mes yeux, un talent qui me donnât l’espoir d’en acquérir. C’est ce qui m’engagea, tout en restant chez lui, à entrer dans l’atelier d’un maître pour apprendre à dessiner. Je choisis celui de M. David, et je m’en félicite actuellement1. »
On verra dans les lettres qui suivent que David ne tarda pas à discerner les rares dispositions de son élève, et on ne lira pas sans intérêt les détails que Robert donne à ses parents sur ses études, sur l’emploi qu’il fait de son temps, et sur les grands événements dont il fut le témoin.
« Paris, le 3 janvier 1813.
« Veuillez recevoir les vœux ardents que je forme pour votre bonheur en ce renouvellement
1 . J’ai à peine besoin de prévenir que les fragments de lettres engagés dans le récit sont empruntés à des pièces déjà publiées ailleurs. Je n’en donne que juste ce qui est nécessaire pour remplir les lacunes de la correspondance inédite, objet principal de ce travail. On trouvera ces lettres in extenso dans les ouvrages de MM. Delécluze, Feuillet de Conches, Gaullieur, Ch. Berthoud, etc.
n ROBERT A SES PARENTS.
d’année. Quoique je ne cesse d’en faire pour d’aussi bons parents, c’est à cette époque mémorable que je viens vous les présenter en vous assurant que si mes souhaits étaient accomplis, votre bonheur serait parfait... Le commencement de cet hiver a été trèsrigoureux, puisque la Seine a gelé. Il y a douze ans qu’on n’avait vu cela. Cependant je n’ai pas eu froid du tout. Je vous dis ceci pour que vous ne craigniez pas que je souffre de la saison. Ma santé est si bonne ; cela m’effraye quand je pense qu’il faudrait si peu de chose pour la changer. Quand notre cousin G*** est revenu de province, il paraissait si bien portant, et le voilà maintenant qui se débat avec la mort. Dieu veuille lui rendre la santé et nous la conserver à tous ! Je veux cependant vous dire un petit mot de mes occupations. Je ne vais travailler à l’académie que les semaines de médailles une fois par mois; l’explication sera un peu longue. Au commencement de la grande réputation de M. David, il y a trente ans à peu près, les professeurs lui ont offert une place parmi eux. Il l’a refusée en disant qu’il regardait l’académie comme une chose nuisible aux jeunes gens, parce que les professeurs n’ont pas tous la même manière pour enseigner; ils ne voient pas tous du même œil; ce que dit l’un, l’autre le défend. Pour cette raison, les membres de l’académie ont une
ROBERT A SES PARENTS.
rancune contre M David, qui est très-invétérée ; ce n’est pas une bonne recommandation quand on va leur dire qu’on est élève de M. David. Lui, de son côté, n’aime pas les professeurs et recommande toujours à ses élèves de ne pas aller à l’académie. Leur pouvoir ne s’étend pas hors de l’enceinte de leur école, car pour le jugement des grands prix, ils n’ont rien à faire; c’est l’Institut qui juge. M. David en est, et l’empereur lui a donné deux voix ; il aime ses élèves et les protège beaucoup. Je veux vous dire, mes chers parents, que, depuis quelque temps, je vais très-souvent au Theâtre-Français, le meilleur de la France et du monde même, où sont les plus grands acteurs. C’est un jeune homme de l’atelier qui me donne des billets quand je lui en demande. Je vous assure que c’est bien agréable et que je voudrais que vous puissiez aussi en profiter.
« Paris, 3 mars 1813.
« ... Je vous dirai : que ma santé est excellente et que je suis occupé plus que jamais, n’ayant pas même les dimanches de libres ; il faut travailler quand on est jeune : que M. David est content de moi pour la peinture principalement! Il me dit que j’aurai du
U ROBERT A SES PARENTS.
talent pour être graveur et que j’annonce beaucoup de disposition pour la peinture : tous les fameux graveurs peignaient, dit-il. Oh! que je serai heureux si je pouvais réussir selon mon gré ; avec quel plaisir je vous reverrais, je vous serrerais dans mes bras! Je n’ai pas la place pour vous marquer combien je vous aime et combien voudrait pouvoir faire pour ses parents votre enfant.
Le pays qui forme aujourd’hui le canton de Neuchâtel, alors sous la domination du prince Berthier, était considéré sinon comme français, au moins comme une sorte d’annexe de la France, de sorte que les Neuchâtelois jouissaient des mêmes droits que les Français, mais étaient soumis aux mêmes obligations. Robert s’était décidé à concourir pour le grand prix de Rome. Il est plein de courage et d’espoir; cependant la perspective d’être compris dans la levée militaire qui se prépare (et à laquelle par le fait il échappa) ne laisse pas de troubler sa quiétude, et il écrit à ses parents les deux lettres suivantes :
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The end
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