Read here

Géricault; étude biographique et critique, avec le Catalogue raisonné de l'oeuvre du maître

Charles Clément · 1879 · Scanned text

87,037 words · about 6 h 6 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Charles Clément
Language
French
Published
1879
Length
87,037 words · about 6 h 6 min
Sections
7 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (7)
  1. Front matter about 3 min
  2. II Ayant-propos about 1 min
  3. Avant-propos about 1 min
  4. Introduction about 43 min
  5. IV about 2 h 33 min
  6. Conclusion about 2 h 35 min
  7. Table Des Matières about 9 min

Continue:

Front matter

V'1 W^ifétlmSL

Bgk o. . y , iftl

*7#

II Ayant-propos

sont ces renseignements, ces corrections, ces additions qui forment le complément du catalogue. Quant aux estampes, le succès de celles que j’ai jointes à mes ouvrages sur Prud’hon et sur Gleyre m’a encouragé à en mettre également dans cette nouvelle édition de Géricault. Dans le choix des pièces, j’ai poursuivi un double but : placer sous les yeux du lecteur des répétitions des œuvres capitales de l’artiste telles que le Chasseur et le Cuirassier , le Radeau de la Méduse , la Course des chevaux libres , et reproduire en fac-similé quelques-unes de ses compositions les plus originales et les moins connues : par exemple, quatre ou cinq de ses plus belles lithographies exécutées en Angleterre ; puis les Boxeurs , les Beux chevaux qui se battent dans une écurie , la Batterie changeant de 'position , une importante variante du Radeau de la Méduse, plusieurs projets pour la Course des chevaux libres et d’autres dessins de premier ordre. A l’égard du mode de reproduction, je m’en suis tenu à celui que j’ai employé jusqu’ici. Je connais ses imperfections. Les planches obtenues par ce procédé manquent d’effet et d’éclat ; elles ont quelque chose d’un peu terne, d’un peu voilé, d’un peu monotone, qui frappe désagréablement au premier abord. Mais comme elles ne supportent pas

Avant-propos

ni de retouches, on peut dire que, pour le principal tout au moins, elles sont d’une fidélité absolue et, en somme, au yeux du connaisseur et de l’artiste, très -supérieures aux planches du même genre, reprises, complétées, nettoyées et le plus souvent odieusement défigurées par l’ouvrier. Du reste, n’ayant pour ainsi dire reproduit dans ce volume que des dessins, des gravures et des lithographies, les inconvénients qui résultent des altérations de valeurs que la photographie (point de départ de ce procédé) fait subir à certains tons et qui sont si graves lorsqu’il s’agit de peintures, n’existent ici qu’à un très-faible degré. Dans un livre sérieux où les planches ont pour but de donner au lecteur la facilité de juger par lui-même et de contrôler les appréciations de l’écrivain, il est évident que l’on doit préférer l’exactitude à l’agrément.

G. G.

Paris, février 1879.

<v

-

C’est en tremblant que j’ai commencé cette étude. Je n’ai jamais été autant effrayé, et, je le dirai, affligé du sentiment de mon insuffisance que dans ce moment où je voudrais rendre hommage et justice au génie du plus grand artiste de notre temps, et arrêter les regards d’un public distrait sur sa noble figure. Géricault est le contemporain des plus âgés d’entre nous. Cependant, s’il n’est pas méconnu, il est négligé et presque oublié. Il n’a rien fait de ce qu’il faut pour captiver l’attention de la foule, pour élever les renommées bruyantes et rapides. Il s’est contenté de bien faire, sans solliciter les bravos, sans se i

Introduction

mêler aux partis, sans s’ériger en chef d’école. Simple et modeste, il admirait les autres et était rarement content de lui-même. Il ne posait pas, il ne songeait pas à jouer un rôle, et on serait tenté de croire qu’il s’ignorait. S’il a pensé à la postérité, c’a été pour craindre de n’avoir pas mérité qu’elle enregistrât son nom. Plus d’une fois, en étudiant cette vie sans ostentation, je me suis demandé si je n’étais pas le jouet d’une illusion, si c’était bien un grand artiste que j’avais sous les yeux, tant l’habitude de voir le talent s’affubler de fausse grandeur ou d’hypocrite modestie trouble les esprits les plus décidés à discerner la vérité sous les apparences ! Hélas ! comme un athlète fait pour vaincre et qui tombe en commençant le combat, Géricault est mort trop tôt pour sa gloire. Il n’a laissé qu’un très-petit nombre d’œuvres accomplies, et le plus souvent on en est réduit à démêler les beautés de premier ordre, renfermées dans ses admirables dessins, dans ses rapides ébauches comme l’or dans la gangue du filon. Ce n’est pas ce que le public demande. Il lui faut le métal net, sonore,

INTRODUCTION.

brillant. La réputation de ceux qui n’ont pas donné à leur pensée sa forme définitive dans des ouvrages importants et répétés ne s’établit qu’à la longue. Je ne suis pas inquiet du résultat final ; ce que je dis, nos neveux le diront; mais il se pourrait que pendant quelque temps encore Géricault ne fût apprécié que par un petit nombre de rares et fervents admirateurs, et que justice complète ne lui fût rendue que par une autre génération.

Pour se faire une exacte idée de l’importance de la tentative de Géricault, il faut se reporter à l’époque où, très-jeune encore, il commençait à peindre. Vers 1808, l’école de David était tombée au plus bas. Les élèves directs de ce grand maître étaient encore dans la force de Page, mais, à peu d’exceptions près, leurs œuvres vides et froides accusaient chaque jour d’une manière plus marquée les vices du système. C’était bien une école, dans la stricte acception du mot, que cet homme à l’esprit étoit, obstiné et puissant, avait fondée. Non-seulement il la gouvernait,

4 INTRODUCTION.

mais il la tyrannisait, plus il est vrai par son exemple et par l’autorité que lui donnaient son talent et l’énergie de ses convictions, que par sa volonté. Ses principes étaient bons; il recommandait l’étude des maîtres et celle de la nature ; mais, comme s’il eût eu un verre de couleur sur les yeux, il voyait et les maîtres et la nature à travers une idée préconçue. Tout prenait sous son pinceau cette forme conventionnelle, imitation à la fois servile et erronée de l’antiquité, qu’il avait transmise comme une recette à ses disciples et que ceux-ci ont répétée à satiété. Chez David, la faculté principale de l’artiste, l’imagination, existe, et à un haut degré, mais elle est étouffée sous la volonté; l’élan est arrêté, comprimé par l’esprit de système; l’intelligence, la raison, ou plutôt le parti pris, usurpent un rôle qui ne leur appartient point et dominent l’inspiration et le sentiment. Aussi ces images si correctes, si savantes, si châtiées, qui méritent une si grande et si sincère estime, n’inspirent-elles jamais cette émotion franche et profonde que font éprouver les œuvres des génies spontanés, et David est de

INTRODUCTION.

ceux qui forcent l’admiration sans exciter la sympathie. Chez ses élèves, on retrouvait les qualités du maître : l’élévation constante, la dignité, la sévérité des ordonnances, un dessin correct et grandiose, précis jusqu’à la sécheresse, mais aussi tous ses défauts : un style tendu, une recherche de la forme prise en elle-même qui l’amène à n’être plus qu’une sorte d’abstraction, une froideur inévitable dans des conceptions dictées par des idées pittoresques très-fausses et pourtant très-arrêtées. On peut dire d’une manière générale que, malgré la diversité de leurs tempéraments et de leurs tendances, David avait coulé ses élèves dans un moule uniforme. Ils ressemblent à leur maître; ils se ressemblent entre eux, et leur servilité a sans doute rabaissé

leur talent; mais quelle que soit la fatigue que nous fassent éprouver aujourd’hui ces œuvres monotones et glacées, les noms de Girodet, de Gérard et de Guérin1 sont de ceux que l’on ne doit pas prononcer sans respect.

Guérin était élève de Régnault dont l’école était en rivalité avec celle de David. Mais vue d’un peu loin, du

INTRODUCTION.

Trois artistes cependant se distinguaient alors* par l’originalité de leurs conceptions et de leur manière, de la foule des élèves de David. L’un, Prud’hon, doit à peine être mentionné ici. Il n’appartenait à cette école ni par ses études ni par ses tendances. C’est à Raphaël, à Léonard, à Corrége surtout qu’il avait demandé des enseignements; c’est dans sa riche et délicate imagination, dans son cœur, d’une sensibilité presque maladive, qu’il puisait ces ravissants motifs d’une grâce si pénétrante, d’une vérité si élevée, d’une exquise poésie. Mais Prud’hon n’était ni de son pays, ni de son temps. Il avait vécu jusqu’alors pauvre et ignoré, et c’est à peine si son beau tableau la Vengeance poursuivant le Crime ^ qu’il venait d’exposer, avait fait sortir son nom de sa complète obscurité. Plus tard Géricault admira beaucoup Prud’hon, mais il est peu probable qu’à ce premier moment il l’ait connu ou particulièrement remarqué. Il en est autrement pour Gros et pour Ingres, qui étaient en plein dans le cou-

point où nous sommes, res deux écoles représentent les mêmes idées et n’en font qu’une.

INTRODUCTION.

rant d’idées au milieu desquelles Géricault allait se développer.

Gros était alors dans toute la force de son talent. Les Pestiférés de Jaffa sont de 1804, la Bataille d'Aboukir de 1806, la Bataille d'Eylau de 1808. Le caractère épique de ces œuvres admirables devait impressionner vivement l’esprit du jeune peintre. A bien des égards, Gros est le père moderne de Géricault. C’est à lui certainement qu’il doit d’avoir compris le cheval autrement que ne l’ont fait les Grecs et Vernet. Mais Gros était un artiste tout d’instinct ; comme étude, il ne connaissait que la forme antique de David. C’est un brillant météore, ce n’est pas un soleil. Les beautés qui se trouvent dans quelques-uns de ses tableaux sont d’éblouissants éclairs que rien ne suit. Esprit faible, indécis, lorsqu’il s’abandonnait à ses nobles inspirations, il croyait se tromper, trahir son maître. Il se repentait d’un chef-d’œuvre comme d’une faute; il était terrifié et écrasé sous la discipline de David; il avait honte de son génie. Chez lui, l’effort individuel est très-marqué, mais il ne dure

INTRODUCTION.

qu’un instant; on sent qu’il ne sera pas continué. Ce n’est pas là l’origine, le point de départ d’un mouvement nouveau, et la fin misérable de ce puissant et inégal artiste prouve assez qu’il n’y avait pas en lui l’étoffe d’un chef d’école.

Quant à Ingres, il n’est pas davantage un réformateur, et il aurait regardé comme une injure qu’on voulût faire de lui un adversaire de son maître. Il ne faut pas l’opposer à David. Il a continué la même école avec plus de goût, un sentiment pittoresque plus distingué, plus élevé, plus vrai, une plus grande indépendance vis-àvis de la nature, à laquelle il s’attache avec passion, mais qu’il interprète pourtant avec largeur et liberté. Il est bien loin d’avoir l’imagination puissante et inventive du chef de l’école, mais il possède cependant une originalité relative que l’on ne saurait contester. Son exécution magistrale est plus souple, et, en somme, plus parfaite que celle de David. Avec un savoir consommé, il a de l’ardeur, de l’imprévu, une saveur particulière, quelque chose de rare qui le rapproche des maîtres. C’est un élève fidèle,

INTRODUCTION.

mais intelligent, émancipé, et à bien des égards supérieur à David. Cependant, je le répète, il n’a fait que suivre, en les modifiant, des principes dont au fond il ne s’est jamais sérieusement écarté.

Ce caractère de novateur qui manque à Ingres, Géricault le possède complètement. Son système (si l’on peut parler de système à propos de beaux-arts et d’un peintre aussi spontané) est la fusion parfaite de la tradition et du progrès. Il aime, il comprend, il accepte tout : l’antiquité et la Renaissance, la ligne sévère des Grecs et des Florentins, aussi bien que la couleur des Vénitiens et le clair-obscur des Flamands. Il a suivi la filière ; il a tout vu, tout compris, tout digéré. Ce n’est pas un éclectique, bien loin de là : c’est un artiste d’une sincérité absolue, dont des études obstinées ont fortifié l’œil et la main. Ce n’est pas par parti pris, c’est en se laissant naturellement conduire par son sentiment pittoresque qu’il a réagi contre la peinture décorative, abstraite, aride, de l’Empire. Avec une individualité éclatante dans la manière, il apporte

INTRODUCTION.

un point de vue nouveau. Au moyen de cette science précise et profonde qu’il avait acquise en étudiant naïvement la réalité et dans le commerce assidu des maîtres, il traite des sujets modernes, et il marque tout ce qu'il touche de sa puissante originalité. Comme les Grecs, il a trouvé le style en restant fidèle à la nature. Il a su dégager le caractère poétique, grandiose, épique, de ces motifëréels qui jusque-là n’avaient guère inspiré que des peintres de genre. Et ce n’était pas une tentative médiocre que de donner à des scènes familières et exactes cette signification générale, absolue, nécessaire à toute œuvre de grand art. Il n’a reculé devant aucune des difficultés de son projet. Il a adopté franchement, sans timidité et sans affectation, les costumes et les accessoires, et il l’a fait sans tomber jamais dans la mesquinerie, dans la trivialité, dans l’excès de la couleur locale. Audacieux et sage, il a appliqué la science la plus précise à ses plus fougueuses inventions, et il a mis dans toutes ses œuvres cet irrécusable caractère de la force : la hardiesse, la confiance simple et sans ostentation.

INTRODUCTION. 11

Si sa vie a été brisée avant qu’il ait pu donner la mesure entière de son génie, il faudrait au moins que son exemple ne fût pas perdu, et qu’il convainquît les esprits lâches, les cœurs trop prompts à désespérer, que les sources des hautes inspirations ne sont pas taries. La race des grands hommes n’est pas éteinte, et il en peut naître même dans des circonstances qui semblent aussi peu faites que possible pour les susciter.

-

GÉRICAULT

I

ENFANCE DE GÉRICAULT. — SA FAMILLE. GÉRICAULT A L’ATELIER DE CARLE VERNET ET DE GUÉRIN.

Jean-Louis-André-Théodore Géricault est le concitoyen de Corneille et de Poussin. Il naquit à Rouen le 26 septembre 1791, « du légitime mariage de Georges-Nicolas Géricault, homme de loy, et de Louise-Jeanne-Marie Caruel, de cette paroisse » (Saint-Romain1). Il appartenait

4. Les parents de Géricault demeuraient dans une vieille maison portant alors le n° 7 de la rue Lavallasse, habitation de sa grand’mère maternelle, qui fut démolie en 4 822» et qui se trouvait sur l’emplacement occupé aujourd’hui par les bâtiments portant les n03 4 3, 43 bis et 13 A. (Rapport de la commission chargée par l’Académie de Rouen de rechercher

14 LA FAMILLE DE GÉRICAULT.

à une famille honorable de la bourgeoisie. Son père était originaire de Saint-Cyr de Bailleul , petit village de l’arrondissement de Mortain, dans le département de la Manche. Il avait étudié le droit à Rouen, s’y était établi et y avait épousé Mllc Caruel, personne remarquable par son esprit et sa beauté. Allié aux meilleures familles du pays, son salon, présidé par MMmes Caruel avec une grâce dont on a gardé le souvenir, était le rendez-vous d’une société distinguée de magistrats, d’hommes de lettres et d’artistes. C’est dans ce milieu, et sous rinfluence heureuse de sa mère et de sa grand’mère, que Géricault passa ses premières années1. Bientôt sa famille vint s’établir à Paris. M. Géricault, le père, était associé avec son beau-frère, M. Caruel de Saint-Martin, qui avait des intérêts importants dans la ferme des tabacs, et c’est dans cette

dans quelle maison Géricault était né, inséré dans les pièces analytiques des travaux de l’Académie des sciences, belleslettres et arts de Rouen pendant l’année 1842, Rouen, Périaux, 4 843.)

4. C’est à M. Moulin, avocat à Mortain, allié à la famille de Géricault, que je dois une partie de ces détails.

ENFANCE DE GÉRICAULT.

entreprise qu’il avait gagné une douzaine de mille livres de rente, et doublé au moins la fortune, assez considérable pour le temps, que sa femme lui avait apportée. L’enfant fut mis en pension d’abord chez M. Dubois- Loiseau, puis, bien plus tard, seulement en 1806, chez M. Castel, l’auteur du poëme les Plantes . Comme tant de grands artistes, il était assez mauvais écolier. Une dame âgée, qui a bien voulu recueillir à mon intention des souvenirs déjà lointains, écrit : « J’ai beaucoup connu Géricault dans notre enfance, parce que sa famille est alliée à la mienne, et toutes deux liées d’affection. Je ne vous dirai pas qu’il ait montré des dispositions extraordinaires d’aptitude au travail et dans sa pension, qui était celle de M. Dubois-Loiseau, rue de Babylone i. Bien au contraire, il était paresseux par délices, et tous les jeudis, jour de bonheur pour nous, puisque c’était jour de congé, nous nous réunissions tous chez la bonne, aimable et vénérable grand’ mère,

\. Les jardins de la pension allaient jusqu’à la rue de Babylone, mais l’entrée était rue de Monsieur.

ENFANCE DE GÉRICAULT.

Mme Carueî de Saint-Martin, qui la gâtait trop. Lorsqu’il fallait retourner à la pension, c’étaient des pleurs et des chagrins, et la bonne grand’- mère obtenait de M. et de Mme Géricault qu’il n’y rentrât que le lendemain. Enfin, je le nommais le Paresseux . Plus tard, il montra des dispositions pour le dessin et même pour la peinture, et il me disait en riant : Je ferai ton portrait1. »

Il n’avait que dix ans lorsqu’il perdit sa mère, vers 1801. Il en avait gardé un souvenir trèsvif et très-attendri, me dit M. Dedreux-Dorcy, son plus ancien et plus fidèle ami, ainsi que d’une cousine nommée Rose, morte aussi vers cette époque, et dont il parlait souvent. Il était entré au lycée Louis-le-Grand, alors lycée impérial. 11 s’y trouvait très-malheureux. Il n’avait aucun goût pour les études classiques. Il savait pourtant assez bien le latin, mais il connaissait mal les auteurs français et lisait peu. Toutes ses préoccupations étaient pour le dessin ; et bien qu’ alors il n’eût reçu d’autres leçons que celles

1. Lettre de Mmc la comtesse Pracontaz. Ronfleur, 8 juillet. 1863.

ENFANCE DE GÉRICAULT. 17

du collège, il passait ses récréations et la meilleure partie de ses heures d’étude à dessiner, et les personnes qui ont vu de ses premiers essais assurent qu’ils étaient d’une grande vérité. Déjà sa passion dominante était le cheval ; dès qu’il pouvait s’échapper, il courait s’enfermer avec ses crayons dans quelque écurie, ou il restait des journées entières, et d’où on avait grand’peine à l’arracher à l’heure des repas. C’est surtout pendant les vacances qu’il passait, soit à Rouen, soit à Mortain, chez les parents de son père, qu’il pouvait se livrer sans réserve à son goût. On raconte qu’il demeurait à Rouen vis-à-vis de la boutique d’un maréchal ferrant; il y allait le matin et n’en revenait qu’à la nuit. Un jour il lui peignit une enseigne pour sa boutique ; un amateur anglais la vit, voulut l’acheter, en offrit 800 fr. L’honnête maréchal refusait; mais il raconta l’aventure au jeune peintre, qui lui dit : « Yends-là donc, je t’en ferai une autre. » A Paris, son plus grand bonheur était d’aller voir au Cirque Olympique les exercices équestres. Ces jours-là étaient ses vrais

ENFANCE DE GÉKICAÜLT.

jours de fête. Il fréquentait aussi le Louvre. Ses deux grands hommes, à cette époque, étaient Rubens et Franconi, mais on peut croire que le célèbre écuyer l’emportait dans son esprit sur le peintre flamand. Il s’appliquait à l’imiter, et, ayant remarqué qu’il avait les jambes arquées comme la plupart des cavaliers, il s’était fabriqué des sortes de jambières en bois pour se faire rentrer les genoux. Dans Paris ou sur la route de Versailles, ou il allait souvent, il suivait les attelages à la course. C’était une véritable frénésie. Il ne s’arrêtait que couvert de sueur et rendu. Cette idée du cheval le possédait. « Excellent écuyer, dit M. Moulin1, il n’avait pas de plus grand plaisir que de chevaucher à travers la campagne, montant de préférence des chevaux entiers, et choisissant toujours le plus fougueux. Un jour, retournant de Mortain à Paris, à la fin des vacances, il acheta un cheval, afin de se livrer en toute liberté à son amour désordonné de l’équitation, mais, inhabitué au

'1 . Le MortainaiSj M mai 1865,

ENFANCE DE GÉRICAULT.

métier de postillon, il se vit forcé de s’arrêter à Saint-Germain-en-Lave, rompu, brisé de fatigue. Dans son âge mûr, il disait souvent que si ses professeurs de grec et de latin avaient su le comprendre et deviner ses instincts, ils auraient pu lui inspirer le goût des lettres anciennes en mettant sous les yeux de leur élève, comme prix de ses efforts, tant d’admirables tableaux de courses de chevaux ou tant de peintures inimitables de coursiers dont l’antiquité nous a laissé de si précieux modèles. »

Géricault quitta le lycée le 1er juillet 1808 ; il n’avait pas encore dix-sept ans. Il s’agissait de prendre un état. Pour lui, son choix était fait. Son père, homme aimable mais singulier, un peu borné, me dit-on, et qui, dans tous les cas, ne comprenait rien aux goûts de son fils, ne se souciait pas de le laisser suivre la carrière des arts. Sauf la rigueur, il employait tous les moyens pour l’en détourner. Le jeune homme s’ouvrit à son oncle maternel, M. Garuel de Saint-Martin, qui entra dans son projet, prétexta auprès du père son désir de l’avoir chez lui

20 GÉRIGAULT A L’ATELIER DE GARLE VERNET.

pour l’occuper dans ses affaires. Ce petit et innocent complot réussit, et au lieu de faire des chiffres chez son oncle, Géricault allait secrètement dessiner chez Carie Yernet. De la part de Géricault, le choix d’un pareil maître a lieu de surprendre. Les chevaux que peignait Yernet ne ressemblaient guère à ceux que Géricault avait vus et dessinés dans les prairies normandes, dans les rues de Paris ou dans les écuries de Versailles; mais c’étaient des chevaux, et le fanatique jeune homme n’en demandait alors pas davantage. Cette première période d’études fut très-courte, et elle n’a laissé que fort peu de traces. Je ne connais guère que trois dessins qu’on y puisse rapporter : l’un, qui appartient à M. His de La Salle, représente un hussard; les autres, un maréchal de France au galop, à l’aquarelle, et un cavalier, à la sépia, sont entre les mains de M. Jamar. L’influence de Carie Vernet est manifeste dans ces ouvrages, d’ailleurs peu importants. C’est son dessin élégant, mais maigre et chétif, et on a quelque peine à y distinguer de vagues indications qui font re-

GÉRICAULT A L’ATELIER DE GUÉRIN. 21

connaître la main de Gérieault. L’artiste habile et spirituel, qui disait de lui-même avec tant de finesse et une .nuance de mélancolie : « Fils de roi, père de roi., jamais roi », ne pouvait rien apprendre à Fauteur futur du Radeau de la Méduse et de la Course de chevaux libres . Gérieault s’aperçut bientôt de sa méprise, et quitta l’atelier de Vernet pour entrer dans celui de Guérin, en 1810.

Le peintre de Phèdre et Hippolyte , d’Andromaque et Pyrrhus , de Clytemnestre , jouissait alors d’une réputation que nous comprenons peu aujourd’hui, et son atelier était le rendez-vous de la plupart des jeunes peintres qui allaient lever l’étendard de ia révolte et se mettre à la tête du mouvement romantique. Gérieault y rencontra Léon Cogniet, Champmartin, Henriquel-Dupont, les deux Scheffer, Dedreux-Dorcy, Pierre Berton, Jadin, Destouches, Champion, etc., etc. Ce n’est pas là, comme on le dit généralement, qu’ Eugène Delacroix se lia avec Gérieault, dont il était le cadet de huit ans. Il ne suivit les leçons de Guérin que beaucoup plus tard, à partir de 1817. Aussi les relations qu’il eut avec le peintre de la

22 GÉRIGAULT A L’ATELIER DE GUÉRIN.

Méduse ne furent-elles jamais celles d’un camarade, et sur ce point comme sur tant d’autres on ne doit accueillir la tradition que sous bénéfice d’inventaire. Lorsque Delacroix commença à peindre, Géricault avait déjà exposé le Chasseur et le Cuirassier . Il accueillit avec bienveillance son jeune confrère, dont il avait distingué le talent. Il l’encouragea et le conseilla, mais c’est tout.

Malgré les quelques beaux ouvrages qu’elle produisit encore, cette école de David, à laquelle Géricault venait demander des enseignements, n’avait plus qu’une ombre d’existence ; mais avant de disparaître elle donnait les armes d’une éducation sérieuse à tous ces jeunes gens qui devaient la combattre, la vaincre et la remplacer. Cependant rien à l’extérieur n’annonçait sa fin prochaine. Comme un arbre qui n’a plus que l’écorce, elle gardait les apparences de la vie et de la santé. Elle régnait encore, et plus que jamais, sans conteste. Mais l’ordre et la règle n’étaient qu’au dehors. Une secrète inquiétude, une fermentation sourde travaillait la génération nouvelle. On

GÉR1CAULT A L’ATELIER DE GUÉRIN.

sentait les souffles avant-coureurs de cet orage romantique qui devait aller grandissant et éclater dans toute sa force pendant les dernières années de la Restauration. Gomme il arrive d’ordinaire, un mouvement littéraire important avait précédé le développement des arts du dessin. Chateaubriand, Ryron, Mme de Staël, Walter Scott, répandaient dans l’atmosphère des éléments nouveaux qui germaient dans les esprits. Quoique comprimées par une main de fer, les aspirations vers l’affranchissement intellectuel, civil et politique soulevaient toutes les poitrines. On voulait respirer, briser des entraves qui paraissaient de jour en jour plus intolérables, et si le mot de liberté n’était pas sur toutes les lèvres, il était dans tous les cœurs. Ce sont de belles et heureuses époques celles ou la société se sent possédée d’une vie nouvelle, où elle s’élance avec confiance vers l’avenir incertain, vers un horizon magique tout peuplé de ses chimères. L’ambition du mouvement romantique fut plus grande que sa puissance. Il n’a pas rempli ses espérances, il n’a pas tenu ses promesses. Mais

2i GÉRICAULT A L’ATELIER DE GUÉRIN.

tous ses rêves n’étaient pourtant pas des illusions.

En entrant à l’atelier, Géricault avait sans doute la meilleure intention de se soumettre à la discipline sévère de son maître; mais à chaque instant sa nature fougueuse l’emportait. Sa manière de procéder déroutait complètement le méthodique et méticuleux Guérin. Il portait cependant un véritable intérêt à son bouillant élève, mais il ne comprenait rien à cette façon de voir la nature et de l’interpréter. On raconte qu’un jour Géricault lui ayant demandé l’autorisation de copier un de ses tableaux, il lui fit entendre qu’il n’était pas en état d’entreprendre un travail de cette importance, et lui expliqua même, avec tous les ménagements possibles, qu’il n’était pas né pour la peinture, et qu’il ferait mieux d’y renoncer. J’avoue que je mets peu de confiance dans cette anecdote ; trop d’autres faits prouvent que Guérin ne méconnaissait pas à ce point le talent de Géricault, et s’il a tenu ce propos, ce ne fut, je me figure, que pour entrer dans les vues de la famille, qui persistait

GÉRIGAULT A L’ATELIER DE GUÉRIN. 25

à combattre la vocation du jeune artiste. Ce qui est plus vraisemblable, ce sont les emportements et les impatiences qu’on lui prête : « Votre coloris n’est pas vrai, disait-il à son indocile élève; tous ces contrastes de clair-obscur me feraient croire que vous peignez toujours au clair de la lune ; quant à vos académies, elles ressemblent à la nature comme une boîte à violon ressemble à un violon. » Ce qui inquiétait visiblement Guérin, c’était l’influence extraordinaire que Géricault avait prise de très-bonne heure sur ses condisciples1 : « Pourquoi, disait-il à ses élèves, cherchez-vous à l’imiter? Laîssez-le faire, il y a en lui l’étoffe de trois ou quatre peintres, mais il n’en est pas de même de vous. » Il y a loin de là au sentiment de jalousie qu’on lui a prêté. On a été pourtant jusqu’à prétendre que Guérin, prétextant la manière excentrique dont Géricault menait ses études, l’avait renvoyé

1. Cette influence fut surtout grande à partir d’une étude très-réussie que Géricault fit à l’atelier, d’après un modèle italien. Cette peinture est restée longtemps dans sa chambre. Elle a appartenu à M. Jamar.

26 GÉRICAULT A L’ATELIER DE GUÉRIN.

de l’atelier. C’est une fable, et voici l’anecdote qui y a donné lieu, telle qu’elle a été racontée par Géricault lui-même à M. Montfort, dont le récit m’a été confirmé par M. Léon Cogniet. Géricault avait obtenu, ce qu’il regardait comme une grande faveur, de copier dans l’atelier personnel de Guérin Y Invocation à Escalapc , l’un de ses tableaux importants qui a figuré longtemps au Louvre. L’atelier du maître était dans la même maison que celui des élèves, et à l’étage au-dessus. Or, un jour, pendant l’absence de Guérin, nos rapins se mirent à se jeter de l’eau, s’attaquant surtout à Géricault, qui, placé au-dessus deux, était dans une excellente position pour leur répondre, et qui se défendait de son mieux. Les élèves de l’atelier d’en bas escaladaient quelques marches de l’atelier de communication, et, après avoir jeté leur potée d’eau, s’enfuyaient pour éviter les représailles. Géricault, toujours ardent, ripostait sans trop y regarder. Pour son malheur, au moment où il vidait un énorme seau sur ses adversaires, Guérin, qui montait l’escalier, le reçut en plein.

GÉRICAULT A L’ATELIER DE GUÉRIN.

S’apercevant de la maladresse qu’il venait de faire, honteux et contrit, comme on peut penser, Géricault courut reprendre sa place à son chevalet. Le maître, sans mot dire, s’essuya le visage, et il se passa un moment bien long pour le pauvre Géricault, qui, assis devant sa toile, n’osait lever les yeux, et n’avait à cœur que de se faire oublier. Mais bientôt Guérin, d’une voix forte, lui dit : « Monsieur Géricault, vous allez me faire le plaisir de prendre votre boîte et votre chevalet, et de descendre dans l’atelier des élèves. » Et, tandis que Géricault remettait silencieusement sa palette et ses brosses dans sa boîte à couleurs, Guérin s’approcha de lui et reprit : « Et d’ailleurs, voulez-vous que je vous le dise? ce que vous faites-là est le travail d’un insensé. » — « Et il avait bien raison, ajoutait Géricault, car, vous comprenez, je copiais bien le tableau exactement, mais j’avais imaginé d’y mettre de l’énergie, et vous pouvez juger quelle belle chose cela devait faire. » Telle est l’histoire qu’on a tant brodée. Géricault ne travailla plus désormais dans l’atelier personnel de Guérin,

‘28 GÉRIGAULT A L’ATELIER DE GUÉRIN.

mais il resta dans celui des élèves, où le maître continua à lui donner des leçons.

Du reste, Géricault a gardé toute sa vie une grande reconnaissance et un véritable respect pour Guérin, qu’il ne manqua jamais de consulter chaque fois qu’il avait terminé un ouvrage de quelque importance. Mais sa nature violente lui faisait transgresser très-souvent les sages préceptes de l’école. « Il me passait un jour par la tête, disait-il dans cette même conversation, de faire à ma figure un fond à la Paul Véronèse, et à la correction suivante, M. Guérin me trouvait tout occupé à peindre une longue suite de colonnes et de chapiteaux ; une autre fois, c’était autre chose; puis il arrivait qu’ayant terminé la figure dès ma troisième ou la quatrième séance, je changeais de place, retournais ma toile et faisais une seconde étude sur le canevas sans impression, si bien que M. Guérin, qui m’avait vu précédemment à un bout de l’atelier, était tout étonné de me trouver à l’autre. C’était absurde, mais j’étais incorrigible, et le maître se contentait de sourire. » Pour se fortifier, pour

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…