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A LA
NOTICE HISTORIQUE
suivie
II
^acquisition du cabinet de Marolles et le dépôt à la Bibliothèque des planches gravées aux frais du roi avaient presque simultanément fourni les premiers éléments de notre collection nationale. Quelques années plus tard , une troisième source de richesses s'ajoutait pour elle à ce double bienfait, et venait jusqu'à un certain point donner force de loi à ce qui n'avait émané d'abord que de Finitiative d'un ministre et de la munificence royale. Aux termes d'un arrêt du Conseil, en date du 3i janvier 1689, « tous les auteurs , libraires, imprimeurs et graveurs ayant obtenu des privilèges du roi » étaient tenus de déposer à la Bibliothèque « les exemplaires de leurs livres et estampes », sous peine de confiscation, et par surcroît, de i,5oo livres d'amende. En outre, pour rendre la mesure plus immédiatement féconde, on prenait le parti de rappliquer non-seulement aux graveurs à venir ou à ceux qui auraient publié leurs œuvres peu de temps avant la signification de l'arrêt, mais à quiconque s'était pourvu d'un privilège « depuis i652 », c'est-à-dire dans le cours des trente-sept dernières années. Or, avec les développements que Fart de la gravure avait pris en France durant cette période, avec le nombre des estampes qui avaient successivement paru pour satisfaire aux commandes des congrégations religieuses, des personnages de la cour ou des familles parlementaires, il y avait lieu d'espérer que la décision du Conseil procurerait un appoint considérable à la somme des richesses devenues , depuis 1 667 , le lot de la Bibliothèque. CTest ce qui arriva en effet. Tout ce que les maîtres graveurs français du xvnr3 siècle avaient déjà produit vint, au grand profit de la collection royale, prendre place à côté des œuvres de Fart ancien. Ainsi se constitua, en regard de celles-ci, une série à part, un fonds qu'allaient d'ailleurs bientôt augmenter plusieurs milliers de portraits légués à la Bibliothèque par un homme qui y avait honnêtement et utilement passé sa vie, par ce même Nicolas Clément dont on a vu déjà figurer le nom.
Nous disions tout à l'heure que Clément avait dû à ses connaissances en matière de gravure le choix que l'on fit de lui comme garde des planches du Cabinet du roi et comme directeur de cette grande publication. Il ne suit pas de là toutefois qu'il fût complètement en mesure d'apporter dans ses nouvelles fonctions l'expérience personnelle d^un artiste, ou même les principes arrêtés, la doctrine d'un amateur fortement convaincu. Si le zèle avec lequel il accomplit sa tâche ne laisse pas d'être honorable pour sa mémoire, les souvenirs qu'éveille aujourd'hui son nom ont pour cause principale un autre genre de mérite et d'autres services. Attaché depuis sa jeunesse à la section des manuscrits, Clément était avant tout un érudit, un homme voué par état aux travaux sévères de la critique historique; mais, dans les moments de loisir que lui laissaient ses occupations professionnelles, il demandait aux œuvres de la gravure un délassement d'autant mieux approprié à son caractère et à ses goûts que cet « amusement », comme il disait, lui offrait encore une occasion d'étude, et d'une étude à laquelle l'art avait au fond moins de part que la science même.
Dans les estampes dont Clément avait rempli ses portefeuilles, les preuves de talent en effet n'étaient pas celles qu'il avait le plus à cœur de relever; la perfection de l'exécution matérielle ne le séduisait pas si bien qu'il consentît à lui donner la prééminence sur le reste. Qu'un portrait fût de la main d'un maître ou qu'il eût été gravé par un médiocre ouvrier, l'essentiel à ses yeux consistait dans l'authenticité de l'image, sinon même dans le nom du personnage représenté. De là, au point de vue de la chronologie ou de l'histoire, l'intérêt et l'utilité de la vaste collection qu'il avait faite, mais de là aussi des inégalités ou des contrastes qu'un écrivain contemporain, Desallier d'Argenville, condamnait avec raison en parlant des recueils de même sorte que d'autres curieux pourraient à l'avenir être tentés de former. <c II faudrait, disait-il, éviter dans ces recueils de faire ce que faisaient MM. de Gaignières, Clément et Lottier, qui, plutôt en historiens qu'en vrais connaisseurs , mettaient parmi de belles estampes les morceaux les plus communs, jusqu'aux almanachs. On voyait dans leurs recueils de portraits ceux de Larmessin et de Montcornet mêlés avec les portraits de Nanteuil et d'Edelinck. Ils ne se donnaient pas même la peine de s'informer si la personne qu'avait gravée Larmessin ou Montcornet n'était pas gravée par une meilleure main; il suffisait quïls l'eussent dans leurs recueils sans s'embarrasser du choix. C'est ce que je leur ai souvent reproché (i). »
Clément méritait le reproche, il est vrai, mais n'aurait-il pas mérité aussi qu'on lui tînt au moins quelque compte de ses longs efforts pour rassembler toutes ces estampes bonnes ou mauvaises, et de la libéralité avec laquelle il voulut que la Bibliothèque en prît possession après lui? Parmi les 18,000 portraits qu'il laissa, combien d'ailleurs n'en pourrait-on pas citer que recommandent la beauté du travail, la rareté de la pièce même ou la condition particulière de l'épreuve? Enfin, n'eût-elle eu d'autre résultat, n'eût-elle rendu d'autre service que celui d'ouvrir à la
(1) Mercure de France , juin 1727.
Bibliothèque cette série toute spéciale de documents qui devait jusqu'à nos jours se continuer et s'enrichir sans interruption, la donation Clément garderait encore des droits à la reconnaissance de tous et la valeur d'un utile exemple.
La collection de portraits léguée par Clément à la Bibliothèque fut installée dans cet établissement en 171 2. Citait, nous le répétons, la première fois que des pièces de ce genre venaient, à titre de renseignements historiques, y figurer à côté des spécimens de Fart proprement dit; mais avant que cet ensemble d'estampes réunies dans un dessein tout scientifique appartînt à la Bibliothèque, la propriété avait été assurée à celle-ci d'une collection plus précieuse encore au point de vue de l'histoire, et plus importante par le nombre comme par la variété des documents recueillis. Au commencement de l'année qui précéda celle où mourut Clément, par un acte authentique en date du 19 février 1711, un autre curieux faisait « don entre-vifs et irrévocable au roi... de tous les manuscrits au nombre de plus de deux mille..., de tous les livres, tableaux, estampes, curiosités et autres choses généralement quelconques composant à présent tous ses cabinets et galeries..., pour tout ce que dessus donné appartenir à Sa Majesté dès à présent et être mis dans sa bibliothèque, sitôt le décès du donateur. . . »
Celui qui prenait ainsi ses précautions pour que le fruit de -ses longues recherches fût acquis irrévocablement à son pays, et qui, suivant les termes de l'acte de donation , « aurait été fâché que ses estampes et autres curiosités fussent dispersées après lui » , cet homme , au moins en ceci bien inspiré, était ce même Gaignières dont le nom, comme celui de Clément, personnifiait aux yeux de d^Argenville la manie de la collection plutôt qu'un zèle véritable et un goût raisonné pour les belles choses. Un pareil maniaque pourtant ne laissait pas de servir dans le présent et dans l'avenir des intérêts fort sérieux. Que ses prétendus complices et lui aient agi, comme dit d'Argenville, moins « en connaisseurs qu'en historiens », soit : toujours est-il qu'on ne saurait attacher un médiocre prix aux informations qu'ils nous ont transmises, et que, sans les soins pris par Gaignières en particulier, aucun souvenir matériel ne subsisterait aujourd'hui d'une multitude de monuments aussi importants pour l'histoire de notre art national que pour l'histoire même de notre pays (i).
(i) L'abbé de Marolles, qui avait connu Gaignières jeune, cite son nom dans ses Mémoires parmi ceux des « amateurs qui lui ont donné de leurs livres ou qui l'ont honoré extraordinairement de leur civilité ». Il ne semble pas d'ailleurs qu'à ses yeux le titre principal de ce « gentilhomme, dont l'esprit, les grâces et la beauté égalaient La naissance illustre », consistât dans le vaste travail d'érudition auquel il avait voué sa vie. Ce dont il loue surtout Gaignières, c'est d'avoir « pris la peine de chercher sur son
Roger de Gaignières, instituteur des Enfants de France (i), gouverneur des ville et principauté de Joinville, écuyer du duc de Guise et, en dernier lieu, de mademoiselle de Guise, n'avait point, malgré le produit de ces diverses fonctions, une fortune suffisante pour subvenir, sans compter, aux dépenses que lui imposaient ses goûts et ses studieuses entreprises. Ce n'était au contraire qu'à force de méthode, d'économie, de privations même dans l'ordre des jouissances ordinaires de la vie, qu'il avait pu donner carrière à ses ambitions d^érudit et, comme il récrivait en 1703 , mener à fin ses « recherches pour ce qui se trouve de plus curieux dans le royaume, pendant plus de quinze années qu^il avait voyagé dans les provinces, avec des dessinateurs et des écrivains ».
nom quelques anagrammes comme celui-ci, ajoutant un R à Michel de Marolles : Vor de mille charmes ». En fait de littérature, on le voit, l'abbé de Marolles se contentait de peu.
(1) Le duc de Bourgogne, un des élèvesfde Gaignières, garda jusqu'à la fin de sa vie pour son ancien instituteur, les sentiments qui s'étaient naïvement traduits, pendant les années de l'enfance, par le don de nombreux essais de dessin à la plume, conservés aujourd'hui à la Bibliothèque nationale. Il ne dédaignait pas d'aller visiter Gaignières, soit à l'hôtel de Guise que celui-ci habita jusqu'en 1701, soit dans cette maison de la rue de Sèvres dont le digne homme avait, au dire des contemporains, « empli les chambres de merveilles ». On trouve dans le Mercure galant d'avril 1702 la relation très-circonstanciée d'une de ces visites, a laquelle, bien qu'elle eût duré plus de trois heures, ne permît pas au prince de tout voir ».
Un contrat passé entre Gaignières et un de ces dessinateurs qu'il employait nous apprend à quel chiffre modique était fixée la rémunération de chaque genre de travail. Voici quelques-uns des prix acceptés d'avance par Thumble artiste qui s^engageait à livrer à Gaignières « des ouvrages bien proprement et dûment faits (1) » :
(c Les armes croquées à l'encre, 1 liard la pièce.
)) Toutes les armes dessinées et enluminées, et un carré à double trait, au-dessous, pour écrire, 1 sol la pièce.
» Toutes les tombes et épitaphes... , y compris les tombeaux coloriés, 5 sols la pièce.
)> Les grandes modes en miniature sur vélin , avec de bonnes couleurs, or et argent fins, le vélin compris, 3g sols.
» Les pièces historiques en miniature, de même le vélin compris, 5o sols, etc. »
En outre, le sieur Boudan, — tel est le nom du dessinateur signataire de Pacte, — devait être exonéré de tous frais de logement par Gaignières , qui s^obligeait envers lui dans les termes suivants : <( Je promets au sieur Boudan de le loger dans ma maison tant et si longtemps qu^il travaillera pour moi, sans lui rien demander..., et prétends, s^il mésarrive de moi, c^st-à-dire après ma mort ,
(1) Bibliothèque nationale, département des manuscrits, Mélanges de Clairambault , n° 436.
qu'il lui soit payé la somme de 3oo livres pour reconnaissance de ses peines. »
On le voit, la disproportion était grande entre l'exiguïté des moyens dont on disposait de part et d'autre et l'ampleur des projets qu'il s'agissait de réaliser : projets bien vastes en effet, car ils n'allaient pas à moins qu'à la constitution d'un inventaire complet, — soit en recueillant les monuments originaux eux-mêmes, soit en se les appropriant par des copies, — de toutes les œuvres d'art relatives à l'histoire « de la monarchie française » , ou , comme on dirait aujourd'hui , à l'histoire de la civilisation et des mœurs de la France. Images de faits militaires ou politiques, de personnages appartenant aux diverses classes, d'édifices successivement construits sur notre sol, de cérémonies religieuses ou de fêtes, d'objets mobiliers ou de costumes , — tout ce que les produits du pinceau, du crayon, du burin pouvaient fournir de renseignements authentiques en matière d'archéologie nationale, tout cela, dans la collection de Gaignières, avait sa raison d'être et sa place, sans compter les vieux manuscrits et les livres qui pourtant n'y figuraient pas en moins grand nombre que les tableaux, les estampes ou les dessins.
Jamais en France un simple particulier ne s'était acquitté d'une pareille tâche et ne s'était même avisé de l'entreprendre; jamais avant Gaignières on n'avait songé à exécuter un plan aussi large avec des ressources personnelles aussi restreintes et dans un délai aussi court. Il fallait tout le courage que donne la foi ou, si l'on veut, le fanatisme scientifique pour oser concevoir la pensée de réunir tant de documents en quelques années, avec Taide seulement de deux ou trois hommes dépourvus d^expérience ou d'instruction préalable (1), et sans dépasser, pour des acquisitions si multipliées, les limites relativement étroites d'un revenu annuel invariable (2).
Gaignières eut à la fois cette audace dans la volonté et cette modération dans la pratique. Plusieurs milliers de tableaux, de miniatures et de manuscrits originaux, une innombrable quantité de dessins faits sur ses indications d'après les tombeaux, les tapisseries, les vitraux conservés
(1) Celui à qui revenait le soin de relever les inscriptions tumulaires ou autres, de copier tout au long les manuscrits ou d'en extraire les passages les plus significatifs, était le propre valet de chambre de Gaignières, un nommé Rémy, qui recevait de son maître, pour cette besogne, 200 livres par an.
(2) Le plus clair de ce revenu consistait, à ce qu'il semble, dans les pensions allouées à Gaignières en mémoire des offices dont il avait été revêtu. Nous ignorons le chiffre de celle que lui procurait son double titre d'ancien gouverneur de Joinville et d'instituteur des enfants de France. Ceque nous savons seulement, c'est que par une de ses dispositions testamentaires, mademoiselle de Guise avait légué à son ancien écuyer une pension viagère de 1,200 livres, « outre et par-dessus ses carrosses et un attelage », dans les églises ou dans les abbayes, dans les palais ou dans les châteaux, en un mot tous les éléments d'un véritable musée historique depuis les premiers siècles du moyen âge, — voilà ce qu'il sut recueillir et classer avec un zèle et une patience dont ceux-là mêmes qui en profitent aujourd'hui ont le tort parfois de paraître se souvenir un peu moins que de certaines négligences ou de certaines inexactitudes matérielles fort excusables après tout. On a beau jeu peut-être pour critiquer l'imperfection des moyens de reproduction employés par Gaignières et le chétif talent des copistes à ses gages; mais assurément on a mauvaise grâce à constater ainsi les erreurs commises de préférence aux services rendus , comme tels d'entre nous, en prenant trop bruyamment Valari en faute sur quelques points de détail, courent le risque d'être accusés d'ingratitude envers l'écrivain à qui ils doivent presque uniquement ce qu'ils savent de l'histoire générale de l'art italien. Un homme qui, certes, en matière d'érudition, avait plus que personne le droit de se montrer difficile, le docte Montfaucon appréciait tout autrement la valeur des enseignements fournis par Gaignières et n'hésitait pas à reconnaître le profit que lui-même en avait tiré. « Le devoir et la reconnaissance, dit-il dans la préface de son grand ouvrage sur les Monuments de la monarchie française, m'obligent de faire mention de ceux qui m'ont prêté les secours nécessaires pour cet ouvrage. Le public sera peut-être bien aise de savoir à qui il en est redevable. Les recueils de M. de Gaignières sont les premiers en date. Sans cette avance, je n'aurais jamais pu faire une telle entreprise. Il m'a frayé le chemin en ramassant et faisant dessiner tout ce qu'il a pu trouver de monuments dans Paris, autour de Paris et dans
les provinces Je lui ai souvent donné des
recommandations pour nos abbayes où il allait faire ses recherches... Je ne savais pas alors qu'en lui faisant plaisir j^agissais pour moi... » Un témoignage venu de si haut ferait au besoin justice des menues attaques essayées de notre temps. Il protège la mémoire et l'œuvre de Gaignières plus sûrement que les dédains affectés du moderne puritanisme archéologique n'arriveraient à les compromettre, et le mieux pour chacun de nous est de s'en tenir sur ce point au sentiment de naïve gratitude que, depuis le temps où travaillait Montfaucon jusqu^au nôtre, plusieurs générations d'érudits ou d^artistes ont successivement éprouvé.
Gaignières mourut le 27 mars 171 5, c^st-à-dire lorsque quatre années seulement s'étaient écoulées depuis Tépoque où il avait fait don de sa collection au roi. Ses derniers jours durent être tristes, s'il eut connaissance des mesures de défiance prises contre lui et de la surveillance injurieuse, de la police cruelle exercée jusque autour de son lit de mort par ceux-là mêmes qu'il avait choisis pour être les ministres de ses libéralités. En tout cas, quiconque a jeté les yeux sur la correspondance échangée alors entre le marquis de Torcy et Clairambault, généalogiste des ordres du roi, chargé, au moment de la donation, de dresser l'inventaire des pièces appartenant à Gaignières , quiconque s'est mis ainsi au courant des faits auxquels cette donation a servi de motif ou de prétexte, ne saurait garder qu'un fâcheux souvenir des désirs au moins impatients et des soupçons dont on ne craignit pas d'environner la personne même du donateur.
On a vu que, par une des clauses de l'acte passé en 171 1 , Gaignières s'était réservé la jouissance , sa vie durant, de tous les objets d'art et de tous les recueils dont il instituait le roi propriétaire. En outre, il avait été convenu qu'à titre non de salaire, mais de simple indemnité, il recevrait une pension viagère de 4,000 livres, plus 4,000 autres livres une fois payées, qu'enfin, « incontinent après son décès, la somme de 20,000 livres » serait répartie entre « ceux en faveur desquels ledit sieur de Gaignières en aurait disposé ». Or, de ces diverses stipulations , celles qui avaient trait à un dédommagement pécuniaire furent seules respectées. Quant au reste, on se crut à peu près délié des obligations contractées au nom du roi par son ministre, et le prétendu usufruit assuré d'abord à Gaignières ne tarda pas à n'avoir pour lui d'autre suite qu'une possession troublée ou équivoque, pour ceux qu'il appelait à en profiter sous son toit qu'une succession de tracasseries mesquines ou d'imputations calomnieuses. Tantôt ce sont des espions qu'on aposte pour voir si quelque visiteur n'emporte rien des trésors qu'il a eus sous les yeux; tantôt, les soupçons remontant jusqu^au maître de la maison lui-même, on soumet ses domestiques à un interrogatoire en règle sur ce qu'il a pu faire ou dire, et des rapports tendant à dénoncer chez lui la pensée d'un détournement sont immédiatement adressés à qui de droit Nous n'en finirions pas s'il nous fallait entrer dans le détail des perfidies et des manœuvres auxquelles donnent lieu la situation où s'était si loyalement placé Gaignières et bientôt la maladie dont il ne devait pas relever. Il n'y a que justice toutefois, à propos de ces vilenies, à signaler celui qui y compromit le plus directement son caractère et l'honneur d'un nom d'ailleurs estimé des érudits. En épiant avec une sorte de cynisme les moindres démarches de Gaignières et les approches d'une mort qu'il appelait de tous ses vœux, Clairambault semble transporter dans le domaine de la science quelque chose des mœurs d'un bravo ou d'un familier de l'Inquisition, — si tant est même qu'il n'entende en ceci servir que ceux qui remploient, et que sous son zèle apparent pour les intérêts d'autrui aucune arrière-pensée ne se cache d'avantages et de profits tout personnels.
Un passage d'une lettre adressée par Clairambault au marquis de Torcy suffira pour donner la mesure de sa duplicité. Cet homme qui écrivait à Gaignières dans les termes les plus affectueux, qui s'honorait d'être « son ami et son confident », ce même homme l'accusait ainsi auprès du ministre : ce ..... Je crains autre chose plus dangereux : c'est que lui-même ne détourne; car je puis vous dire en secret que ce qu'il a déclaré jusqu'à présent n'est pas de bonne foi. Peut-être réservet-il de le dire à la fin, et qu'il veut voir si on lui tiendra parole, afin de n'être pas dénué de tout si on ne le payait pas. Je crois aussi qu'il a quelque dessein d'ôter les doubles de tout ce qu'il a. Je ne sais s'il laisserait le meilleur »
Torcy , tout en accueillant l'accusation , sentait bien qu'il fallait compter avec la bonne réputation de Gaignières et ses susceptibilités d'honnête homme. Aussi, dans sa réponse recommandait-il à Clairambault d'agir « sans faire voir à M. de Gaignières qu'on eût la moindre défiance sur son sujet... Vous savez au contraire, ajoutait-il, combien il est touché de soutenir l'idée de sa probité ». La probité! on pourrait soupçonner celle de l'agent de M. de Torcy à meilleur droit qu'il n'avait lui-même mis en doute la bonne foi de Gaignières. L'empressement singulier avec lequel, au lendemain de la mort de celui-ci , il fait transporter dans sa propre maison toutes les collections qui avaient appartenu au défunt, afin,
A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE.
disait-il , de mener plus rapidement les travaux d'un nouvel inventaire et d'opérer un triage préalable entre les objets dignes de la Bibliothèque et ceux qui ne mériteraient pas dfy figurer, — les félicitations qu^l reçoit à ce moment de ses amis, de Lancelot entre autres, sur la liberté que les événements lui laissent d'agir absolument à sa guise (i), — enfin et surtout, la présence dans les papiers de Clairambault conservés aujourd'hui au département des manuscrits d'une quantité considérable de pièces écrites ou annotées de la main de Gaignières (2), — tout cela permet au moins d'hésiter sur le degré de confiance que peuvent inspirer les procédés employés pour liquider la succession ouverte, et le désintéressement du liquidateur.
Quoi qu'il en soit, après que l'abbé de Louvois, alors garde de la Bibliothèque, eut accepté pour cet établissement la part que lui attribuait l'état récapitulatif dressé par Clairambault, après que les tableaux et les autres articles jugés, à tort ou
(1) « Enfin, écrivait Lancelot à Clairambault, dix jours après la mort de Gaignières, enfin vous voilà donc le maître ou peu s'en faut d'un des plus grands de'pôts qu'il y ait. Il me semble déjà, Monsieur, vous voir nager en pleine eau,.. »
(2) M. Léopold Delisle, dans son savant ouvrage sur le Cabinet des manuscrits , évalue « à plus de 100 volumes » l'ensemble des pièces provenant de la collection de Gaignières que Clairambault se serait ainsi « appropriées ».
à raison, inutiles, eurent été séparés du lot de la Bibliothèque pour être publiquement vendus (i), 2,679 volumes ou portefeuilles contenant des manuscrits, des dessins et des estampes vinrent, à la fin de Tannée 171 6 , occuper la place que la générosité de Gaignières leur avait d'avance assignée. Le tout, il est vrai, déposé en bloc au cabinet des manuscrits, y demeura pendant plus de vingt ans dans cet état d^indivision; mais en 1740, on se décida à répartir les diverses séries de la collection de Gaignières, en raison du caractère propre à chacune dalles, dans les collections déjà existantes auxquelles la nature des pièces semblait le plus naturellement les rattacher. Ce fut ainsi que le cabinet des estampes, qui avait commencé alors de former un département distinct, s^enri-
(1) Cette vente, prescrite par un arrêt du Conseil en date du 6 mars 1717, produisit une somme totale de 16,761 livres 14 sols. L'estimation des objets réservés pour la Bibliothèque donnait, sur l'état dont nous avons parlé, un chiffre à peu près double : 36,783 livres. Au reste, tout ce qui concernait le fait de la donation même fut tenu aussi secret que possible par le ministre et par ses agents. Les affiches annonçant la vente publique ne disaient mot de ce qui y avait donné lieu, et dès le i3 avril 1 7 15 , le Mercure recevait Tordre d'observer à ce sujet le même silence. « Vous pouvez, écrivait le marquis de Torcy au directeur de ce recueil, parler de M. de Gaignières dans l'un de vos prochains Mercures et faire mention, si vous le jugez à propos, de sa naissance, de son mérite et de ses qualités personnelles; mais il ne convient pas que vous parliez de la disposition qui a été faite de son cabinet. »
chit de ces précieuses suites de costumes, de portraits , de pièces topographiques . de tant d'autres dessins ou gravures dont la provenance est encore aujourd^ui constatée par les premières lettres du nom de Gaignières estampillées sur chaque pièce.
Un recueil de dessins pourtant, et un recueil considérable à tous égards, ne fut pas compris parmi ceux qu'on retirait du cabinet des manuscrits pour les transporter dans le cabinet des estampes. Seize grands volumes contenant environ 3,ooo copies d'après les monuments funéraires élevés depuis le moyen âge à la mémoire de personnages français restèrent sur les rayons où on les avait déposés lors de leur entrée à la Bibliothèque. Malheureusement, ils n'y restèrent pas toujours. Vers la fin du dernier siècle ils disparurent, dérobés, dit-on, par les mains mêmes de celui qui en avait la garde , ou tout au moins avec la complicité de sa négligence (1), et vendus en Angleterre à l'antiquaire Richard Gough (2), ils passèrent à sa mort dans la bibliothèque Bodléienne. Ce serait donc à Oxford qu'il faudrait
(1) Voir, à ce sujet, le dossier judiciaire contenant les interrogatoires subis en septembre 1784 par l'abbé de Gevigney, ci-devant garde des titres et généalogies à la Bibliothèque du roi. — Archives, section judiciaire, Y. 11427.
(2) Auteur, entre autres ouvrages archéologiques, de celui qui a pour titre : les Monuments funéraires de la Grande-Bretagne, 1 786-1 799.
aujourd'hui aller consulter ces documents sur l'histoire de l'art français, si depuis quelques années des calques strictement fidèles n'étaient venus réparer autant que possible le préjudice subi et remettre jusqu'à un certain point la Bibliothèque nationale en possession de son bien. D'autres dessins d'après des monuments du même ordre, d'abord annexés dans les collections du département des manuscrits aux recueils généalogiques ou historiques , ont été récemment transmis au département des estampes, où ils complètent la riche série des tombeaux et des épitaphes reconquise, sous forme de duplicata, à Oxford. Enfin, plusieurs autres pièces détachées de la même suite et conservées jusqu'en 1 86 1 à la Bibliothèque Mazarine ont cessé de figurer dans une collection où elles n'avaient pas en réalité leur raison d'être. On peut dire que maintenant tous ou presque tous les documents dessinés ou gravés qu'avait réunis Gaignières se trouvent centralisés dans le département des estampes. Après bien des vicissitudes , cet incomparable ensemble de témoignages historiques est, suivant le vœu du donateur, désormais à l'abri des chances de dispersion et à la libre disposition de quiconque a besoin d'y puiser.
A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE. 3o
III
Nous avons dit que lorsqu'en 1740 la collection des monuments figurés ayant appartenu à Gaignières fut séparée, à la Bibliothèque, de la collection de ses manuscrits pour être définitivement installée parmi les recueils du cabinet des estampes, celui-ci avait, depuis quelques années déjà, son organisation particulière et sa vie propre. Au lieu de ne former comme par le passé qu'une section du département des livres imprimés , ou plutôt au lieu de continuer à y être confondus avec ces livres mêmes , les recueils d'estampes successivement acquis par ordre du roi ou donnés à sa Bibliothèque avaient été dès 1720 isolés de manière à constituer un nouveau département sous la surveillance et l'administration d'un garde spécial (1). Cette utile réforme, due à l'abbé Bignon, qui venait de remplacer l'abbé de Louvois dans les fonctions de bibliothécaire du roi,
(1) Les quatre catégories établies alors à la Bibliothèque étaient : i° les manuscrits; 20 les livres imprimés; 3° les titres et généalogies; 40 les planches gravées et estampes. Le cabinet des médailles et pierres gravées n'avait pas encore été transféré du palais de Versailles à la Bibliothèque. Il n'y fut définitivement installé que vingt ans plus tard.
n'était d'ailleurs que la conséquence forcée des richesses croissantes de la Bibliothèque et des prescriptions légales qui de plus en plus tendaient à en populariser l'usage. D'une part, les diverses collections étaient devenues trop volumineuses pour que le classement et la garde en pussent rester plus longtemps confiés à un seul homme , si actif et si éclairé qu'il fût; de l'autre, l'obligation, aux termes d'un arrêt du Conseil en date du 11 octobre 1720, ce d'ouvrir la Bibliothèque aux savants de toutes les nations, en tout temps, aux jours et heures qui seront réglés par le bibliothécaire..., et aux curieux une fois par semaine », n'aurait pas laissé, avec le maintien du régime primitif, d'introduire le désordre dans le service aussi bien que l'incertitude dans les recherches du public. Pour satisfaire à- toutes les exigences et pour sauvegarder tous les intérêts, l'abbé Bignon divisa le travail, multiplia les responsabilités, et fonda l'indépendance de chaque département tout en conservant l'unité de la direction supérieure. Grâce à lui, une répartition méthodique des trésors accumulés à la Bibliothèque assura la bonne organisation des services, et le cabinet des estampes en particulier fut soumis dès lors à la discipline et aux règles qui devaient , à quelques modifications près, être appliquées jusqu'à nos jours.
Le progrès, au surplus, ne se borna pas à cette sage distribution des fonctions et des choses. Le nouveau local où l'abbé Bignon obtint, non sans peine, cTétablir les collections de la Bibliothèque leur fournit un abri plus digne d'elles que le toit de hasard sous lequel elles avaient été logées jusqu^alors, en même temps que l'espace dont on pouvait disposer laissait toute latitude aux accroissements futurs de chaque série ou, si cela devenait nécessaire, à la formation de séries nouvelles.
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