Front matter
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
TOME PREMIER LA, lOCliTi l»B •4I1IT-9<TI1SB0UR0. » LB PIIN'CB SOMTClAXOrP
LES FBkmBS ET LES FILS DE l'eMPEBEUB. — LA COMTESSE ANTOINETTE BLODDOFF
LB FBINCB DE BISMABCB A SAINT-PÉTEBSBOUEG
PARIS
MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR
10» tus DE LA BOURSE, 10
1877 Tous droits résenrés
I
Introduction
De tous les livres qui ont été récemment publiés sur la BuBsie^* et il en a para un grand nombre — le plus intéressant an point de vue politique est certainement celui qui a été édité à Leipzig sous ce titrô : Aus der Petersburger Gesellschafl (La Société de Pétevsbourg).
Les études que ce livre renferme et dont la Nouvelle
Presse libre de Vienne a eu la primeur^ sont attribuées
par l'éditeur de Leipzig à un Busse. La valeur d'une
semblable -affirmation pourra paraître contestable en
présence d'un ouvrage qui est non-seulement écrit^ mais
pensé en allemand. Il Baut cependant considérer qu'il
ji'est pas rare d'entendre à Saint-Pétersbourg l'écIiOx
des bruits de Berlin et que peut-être aussi l'auteur ano*
nyme s*est cru tenu d'exagérer son goût pour l'Aile^
magne afin de mieux dissimuler sa nationalité.
Quand on a d'ailleurs pris son parti de ce parti pris
a n INTRODUCTION.
de récrivaîn de dénigrer tout ce qni^ sar les bords de la Nëwa, n'a pas le dessin et la couleur germaniques, la lecture du livre sur la Société de Péter sbourg devient attrayante. L'obsiervatlon j est fine, Texpression juste et si la verve du pamphlétaire, évidenunent bien placé pour voir, n'était parfois trop friande de l'anecdote scandaleuse, le ton général de son pamphlet serait irréprochable.
Il y a telle page sur < l'habit bleu de l'officier de gendarmerie "p que ne renierait pas Herzen, et un chapitre sur la politique russe en Orient que le général Ignatieff signerait des deux mains, s'il obéissait à l'élan de^sa sincérité bien connue.
Mais lorsqu'on met le pied en Russie, il est de tradi* tion de parler tout d'abord du climat et j'obéis à la tradition.
41 Ces jours gris&tres du Nord, dit l'auteur de la Société de Péiersbourg^ ces jours auxquels on a reproo hé de peser sur le crftne comme un fardeau de plomb et de faire paraître le monde désagréable et informe, ne sont, dans aucune partie du monde civiHsé, aussi difficiles à supporter que dans la ville créée par Pîerre-le- G-rand au milieu des marais de l'embottohure de la Néwa. L'été y est court et brûlant, l'automne n'est qu'un hiver. Quant à l'hiver, s'il est beau, au dire déS gens du pays, il est accompagné d'un froid qui boule-
INTRODUCTION. III
Yene les idées que les Européens se font de la temperature. S'il est mauvais, tout est englouti dans la neige ou dans la boue, tout disparaît sous le brouillard. »
Sebn Fauteur de la Société de Pélersbourg c la Palmyre du Nord est la véritable incarnation du système basé sur la transmission des droits de soixante millions d'hommes à un seul. On j étouffe sous le despotisme boreauoratique et les classes dominantes souffrent plus de cette pression que les classes dominées. »
Quant à la ioeiéié qui j vit, cette société est ce que Ton peut imaginer de plus hétérogène. Des boïards violemment iniiisportés de Moscou vers r^nbouchure de la Néwa et des chevaliers d'aventure, venus de toutes les parties de l'Bnrope ont été les premiers habitants des palais que Pierre-1»-Grand a Mt élever sur les fondements de l'antique forteresse suédoise de NyseiAchantz. A ces éléments se sont adjoints des représentants des pays que Im douae derniers souverains de la Russie cnft somnis à Imt sceptre, des Allemands, des Tartares, des Polonais, des Caucasiens, des Suédois, des Finlandais, etc. Pétersbourg n'est pas une ville, c'est un caravansérail. Et ri l'on fldt abstraction des différences qui eadstent entre les Italiens et les Blaves, rien ne ressemble plus à la ville des Césars que la ville de Pierre-lfr-Grand. A Pétersbourg comme à Rome, on toit s^agiter un peuple qui est sous le joug de la oivi-
IV INTRODUCTION.
lisation étrangère. La prédominance toate^puissante qne la langue française et les mœurs françaises exer* cent dans les hautes classes^ n'est comparable qu'à l'influence que l'héllénisme avait conquise en Italie au temps d'Auguste. Les mots noblesse, aristocratie, n'y ont au reste aucun sens. On les remplace par le moi distinction. Durant de longues années, quiconque parlait le français se voyait incorporé dans le monde distingué. Et c'était le juxe extérieur, fruit de la manne des feveurs impériales qui constituait la haute distinction. Depuis que la plupart des anciennes fa« milles ont dissipé leur fortune ou ont eu le sol rogné sous leurs pieds par la suppression du servage, les manifestations du luxe, c'est-à-dire le fait de conduire quatre chevaux ou de n'avoir pas de locataires dans sa maison /ne caractérisent plus cette haute distinction. L'empereur lui-même se sert d'un simple attelage à deux chevaux, et sauf de rares exceptions, le rez-dechaussée des maisons distinguées est fréquemment loué à des modistes ou à des banquiers. Cela ne change cependant rien aux tendances exclusives des classes dirigeantes. L'habitude dcLdmettre des hommes d'af* faires ne date que de quelques années, et aujourd'hui encore cette tolérance rencontre pluâ d'un obstacle à vaincre. Tout en sacrifiant aux idées généreuses et en répondant invariablement par ceci : Moi je vais plus
JNTBODUGTION. v
ioin à toate reyendication démocratique^ lea membres de l'aristocratie pétersboargeoise professent généralement dans les relations sociales l'opinion du défunt ÂHred Windischgraetz, qui estimait que l'homme ne * commence qu'au baron.
Le monde distingué de Pétersbourg se distingue encore du monde distingué de certains pays, par un profond scepticisme en matière religieuse. Le temps n'est plus où, dans Faristocratie féminine, il était de mode de fidre étalage de prédilections ultramontaines à la façon de madame Schwetchine ou de la princesse Galjtzin. Quant à la religion orthodoxe dont la politique russe fiût en toute occasion son avant-garde, et à cause de laquelle la grande monarchie de l'Est s'appelle la Sainte Russie^ elle ne compte pas, à proprement parler, pour les classes de la société qui influent d'une manière décisive sur le gouvernement et sur le développement sociaL La noblesse et la bureaucratie ont toujours pris vis-à-vis des prêtres séculiers qui composent le bas clergé russe, ime attitude purement ironique qui, il est vrai, ne les empêche pas de faire à l'occasion une révérence au pope, objet de leur mépris. Le clergé dçs couvents, qui possède des biens inmienses et qui a la haute main sur les affaires ecclésiastiques, forme un monde à part où les personnes éclairées jettent un coup d'œil deux ou trois fois dans leur vie, ce qui leur
▼I INTRODUCTION,
suffit pour le reste de leurs jours. La oonr et la sooîétë qui 8*7 rattache, ont ayec l'Église, une fois par an, à l'occasion de l'Epiphanie, des relations passagères et tout à fidt extérieures, qui n'ont pas la moindre conséquence. La coutume veut qu'en oe jour, les prêtres de la paroisse, accompagnés des diacies, sousdiacres, bedeaux et chantres, se rendent dans ohaque maison pour donner leur bénédiction et receroir en échange un don ea argent. <c Lorsque la bande a terminé ses chants et donné la bénédiction, le père de famille tire sa bourse aussi rite que possible et met dans la main du pope un billet brun (50 roubles), ou gris (25 roubles), ou rouge (10 roubles), ou bleu (5 roubles), ou vert (3 roubles)* Parfois lorsque la chance s'en mêle, le pope reçoit un artHm^del (billet de 100 roubles). 9
L'église orthodoxe a cependant, dit l'écrivain, été k la mode à plusieurs reprises, depuis le commencement de ce siècle, mais ce phénomène n'a jamais duré longtemps et a toujours eu un but politique détennlné. Pendant la guerre de 1813, pendant la guerre de Crimée et à l'époque qui suivit l'insurrection polonaise de 1868, la société diêtingfiée de Pétersbourg se rappela tout à coup qu'elle était orthodoxe et que son devoir était de professer ouvertement les saintes doctrines de la vieille Église d'Orient.
IMTBODUCTIOlt VU
Dbds mé étude sur le oomte Pfoiniioffi qtd atait an temps de Tentperear Nicolas re^ missioii de Mm Kmvèrain de réohaaiFer la pieté et de oombattre lei hérétiques, l'antear de la Société dû Péiersbourg montre ce qu'ont été oes réreilt passagers de la foi refigiense mise an senrioe des néoessités de la poKtiqiie. « Le génie de la foi orthodoxe, dit-il en par» knt dn comte Proiassoff, ayait ans pieds de broyants éperons au Hen d'ailes, et brandissait un énoime sabre, destiné alternativement à indiquer par son éclat ans régiments des hussards de la garde, le dbemin des glorieuses revues ou à montrer la route du ciel aux patriarches réunis dans le très-saint synode dirigeant, > Durant la période d'environ vingt années, pendant laquelle Protassoff administra les afiaires eoclésiasth qnes, c il nefut, il est vrai, jamais question de faire fiiire des progrès à l'administnition intérieure de l'Église, d'animer le fanatisme sans vie du ouUe ortihodoxe, de réprimer l'esprit de domination et la cupidité du hant dergé monastique on d'augmenter l'instruction du clergé séculier, qui croupissait dans l'ignorance, ht grossièreté et la pauvreté. Au contraire, jamais loi établissements d'instruction ecclésiastique ne furent plus misérables, jamais tes popes ne furent pkis sots et plus méprisés que pendant cette période, jamais on ne rola plus eAonténient et sur une plus grande échelle ;
VTII INTRODUCTION.
mais il faut dire qu'on n'avait pas songé à ions ces détails insignifiants^ en confiant à cet homme au sabie retentissant le rôle d'archange du synode. Protassoff s'était seulement chargé de combattre Imdolence et l'apathie du clergé orthodoxe en lui inoculant la dose de fimatisme et d'intolérance nécessaire pour rendre l'Eglise nationale capable de tenir tête aux autres cultes chrétiens et pour en &ire un instrument avec lequel l'empereur pût réaliser ses projets d'unité. »
n fidlaît pour cela un homme qui réunit dans des proportions convenables les qualités du bureaucrate despotique et celles du fanatique^ mais du fanatique par réflexion. Kicolas découvrit ces qualités dans son aide de camp Protassoff et il les utilisa pour le bien de l'empire de ce monde et de l'autre monde. ^ Ce fut là, ajoute l'auteur de la Société de Pétersbourg^ un des plus grand mérites de l'immorfe/champion des intérêts de l'Europe chrétienne et conservatrice. »
des derniers mots font allusion au. rôle de gardien des saintes traditions européennes qu'a voulu s'attribuer l'empereur Nicolas. L'auteur de la Société de Pétersbourg revient fréquemment sur ce sujet et il y trouve une inépuisable matière à railleries. On ne peut qu'approuver cette impitoyable critique des éloges enthousiastes et vraiment déplacés que certains écri-
INTHÛOUCTION. IX
vains ont prodigués pendant trente ans aja gouverne* ment de l'empereur Nicolas. Mais ce qui paraîtra certainement excessif, c'est que l'ëcrivain ne rende point hommage à l'esprit réformateur et souvent libéral du fils de Nicolas, c'est qu'il n'estime dans le gouvernement d'Al^candre U que ce qu'ilaprécisément reproché au gouvernement de son père, c'est qu'il fasse un crime au czarewitch de son désir de donner aux institutions de la Bussie une forme plus en rapport avec les institu* tions modernes, c'est qu'enfin il traite dédaigneusement « les velléités d'indépendance de la nation rudse, i>
Si geimanophile et si gallçphobe qu'il soit^ l'auteur de la Soetéié de Pitenbourg n'ignore pas — » nous n'en voulons pour preuve que sa Ijrès^remarquable étude sur les Tourguéniefif ^— que la Bussie n'est plus dans la situation o& elle était au temps des Ostennann et des Lestooq, que les affiiires de l'État ont cessé d'y être livrées à des coteries étrangères, qu'il y a depuis longtemps un parti national, une politique nationale et que c'est l'honneur du prince Gortchakoff de s'être mis Êranchement à la tête de ce parti et d'avoir sincèrement servi cette politique.
Qu'il existe, d'ancienne date, entre les cours de Péteisbourg et de Berlin des liens d'amitié ; que dans ces dernières années les considérations de famille jointes à l'identité réelle ou apparente ded intérêts i IIITRODDCTIOM.
politiques aknfc resserré œs liens, cela ne sanrait être oontesté. Mais |1 est injuste de laisser entradre, sons le prétexte qne Padministnition intérieure de la Bussie compte un grand nombre de imctionnaires d'origine allemande, que cette administration n^est pas pénétrée de Tesprit national, de même qu'il est oftnsant pour le czarewitch de supposer qu'il puisse se dépaitir un jour de l'attitude essentiellement patriotique qui lui a Talu une si légitime popularité en Bussie.
Le chapitiw consacré à la £unille impériale de Russie et qui a pour titre Leê frère$ et la fiU de fempe-^ retar est, an reste, un des moins bien traités du liyre*
La touche en est lourde, souvent brutale. lies cro* quis que l'auteur de la Société de Pétersbaurg a tracés de la grande^lucbesse Hélène € la protectrioe des arts » et du grand-duc Micliel < trop occupé à ne rien fiiire » témoignent en revanche d'une grande légèreté de main. Bt le portrait du € beau Walouieff » devenu sur le retour c un homme d'État » n'est pas d'un dessin moins heureux.
Je pou)>i!ais, par des passages empruntés à ces différents chapitres aussi bien qu'à ceux qui parlent de la constitution de l'armée russe, de l'organisatbn des ser-» vices de l'instruction publique, des progrès des sciences et de l'attitude de k presse nationale, donner un aperçu eomplet du livre que je présente au public firançaisi
INTRODDOTION. XI
Mais les citations que j'ai déjà fidtes sont, je crois, suffisantes pour montrer ce qae sont les études sur la Société de Pétersbourg.
n est toutefois une dernière critique que je dois adresser à leur auteur. H néglige absolument de parler du peuple russe. On croirait, à l'entendre, que toute la vie politique de la Bussie est concentrée dans la cour et dans la ville, et qu'en dehors, il n'y a, ainsi que le disait Frédéric II, € qu'ignorance, ivrognerie et superstition. »
Ce dédain affecté pour la masse de la nation procède d*un travers commun à ces coteries de raffinés, qui dans tous les pays ne voient rien au delà de l'horizon borné dessalons. A cet égard, la lecture du livre sur ]& Société de Pétersbourg ne saurait être trop recommandée aux deshérités des joies mondaines. Us verront par cette lecture ce que certains gouvernants pensent d'eux-mêmes et ils en concevront une plus grande estime pour cetix qui ont, comme Alexandre II, fidt un pas vers la nation ou qui rêvent, comme certain prince très-calomnié par le pamphlétaire, de l'associer plus complètement au gouvernement de la Russie.
Paris» SS mai 1877.
ÀNTONHr PROÛSt.
LA
SOCIÉTÉ RUSSE
CHAPITRE PREMIER LA SOCI^TlS DE SAINT-PlÉTEBSBOUBa
Notre aristocratie, suivant un mot célèbre du slavophile Ivan Aksakow, a fait comme fait d'ordinaire le postillon qui chevauche en tête d'un carrosse attelé de plusieurs couples de chevaux. Lorsque celui-ci s*est embourbé dans une fondrière, il coupe les traits des chevaux de volée et reprend gaiement le galop, sans s'inquiéter de savoir si les timonniers demeurés en arrière sont encore en état de remettre le lourd véhicule en mouvement. Ce qui est ici personnifié, c'est, dans la ville de Pi^rre-le-Grand, le cheval de selle qui ne se préoccupe nullement du sort du char de TÉtat. Il se lance en avant à perdre haleine, — car il n'y a rien à traîner, — et le postillon qui est monté en selle est un gars alerte et léger, toujours le même d'ailleurs, qu'il grommelle des jurons anglais ou des jurons fran-
i çais, qu'il tienne en main une verge anglaise ou le knout national.
N'ayant jamais eu on lien qui la rattachât organiquement à la nation et au pays dont elle doit être la tète, — et ce, parce que la société qui occupe chez elle le premier rôle mène une existence qui échappe entièrement à rinfluence de la véritable nationalité russe, — notre Palmyre du Nord est une cité cosmopolite telle qu'il en existe à peine une autre en Europe. Les comparaisons que Ton établirait entre Saint-Pétersbourg et d'autres villes européennes clocheraient toujours par quelque point. Dans cette capitale, l'influence se trouve partagée entre les hautes classes depuis longtemps dénationalisées, de la société russe et plusieurs colonies étrangères qui, les unes et les autres, se préoccupent fort peu de la grande masse des couches inférieures, qui porte ici le fardeau de la vie. Aucune aristocratie européenne ne dépend autant de la civilisation étrangère que Taristocratie russe, que Pierre-le-Grand a transplantée dans ce marais Onnois. Si Ton voulait donner au Saint-Pétersbourg moderne un terme exact de comparaison, il faudrait aller le chercher dans un passé depuis longtemps disparu. Mieux qu'à Paris et à Londres, on comparera cette ville à la Rome des Césars, cette capitale de trois parties du monde.
Omne simile claudicat! (Comparaison n'est pas raison !) Mais si l'on fait abstraction des différences considérables qui existent entre le 42« et le 60* degré de latitude Nord, entre les Italiens et les Slaves, différences qui, naturellement, se manifestent sur mille terrains divers,
LA SOCIÉTÉ DS SAINT-PÉTEBSBOURO. 3
00 sera frappé d'une ressemblance étonnante, pour m pas dire effrayante, entre ces denx villes. Ici, comme là-bas, nous apparaît un peuple que des conquêtes ont rendu maître de continents entiers^, mais qui, en même temps, est tombé sous le joug de la civilisation étran* gère. Ici, comme là-bas, nous apparaît une capitale dans laquelle se trémoussent et s'agitent péle-méle les naturels des latitudes les plus éloignées, pour s'occuper moins de llntérèt collectif de l'état collectif que des intérêts souvent divergents des régions particulières et de leurs populations. Ici, comme là-bas, nous trouvons des colonies dont les habitants ont le cœur à l'étranger, tout en étant attachés par cent liens au lieu qui a été leur berceau, parfois même le berceau de leurs pères. Ici, comme là-bas, nous apercevons des races nobiliaires de l'origine la plus hétérogène, qui, tout en imitant la vie extérieure de la nationalité donûnante, poursuivent essentiellement ce but : faire servir les intérêts de l'état collectif à ceux de leur particularisme local. La prédominance toute-puissante que la langue française et les mœurs françaises exercent dans les hautes classes de la société russe et, en particulier, de la société de Saint-Pétersbourg, ne trouve son analogue que dans l'influence que l'hellénisme finit par conquérir à l'époque de César et d'Auguste* La situation des Allemands en Russie ne rappelle-t-elle pas, à maints égards, le rôle que le judaïsme joua dans le monde antique? Ici, comme là-bas, nous voyons une province, dont les enfants dispersés sur toute l'immensité de l'empire et rattachés les uns aux autres par le lien de la foi religieuse et des mœurs,^ont, dans maintes localités, des institutions scolaires et religieuses communes. Ici, comme là-bas, nous découvrons une noblesse versée dans la science diplomatique et dans l'art militaire, qui, tout en s'accommodant extérieurement des mœurs que ses vainqueurs ont adoptées, ne perd pas son individualité propre, — quedis-je? — qui, en dépit de la nationalité dominante) exerce l'influence la plus considérable et la fait ser^âr à son intérêt. Ici, comme là-bas, nous trouvons des immigrants qui viennent des pays barbares lointains chercher dans la capitale le vernis européen et qui, en retour, acclimatent leurs vices dans le monde civilisé, — des cohortes guerrières qui, tout en formant la garde du corps du César, sont dévouées non pas à celui-ci, mais uniquement à leur seigneur féodal qui les commande. George Grote, rhistorien de l'hellénisme, a étudié la vie cantonale de la Suisse pour se faire une idée vivante du système des républiques en miniature.
Aucune autre grande cité moderne ne pourrait fournir, sur l'état de choses que Suétone et Tacite ont décrit, un commentaire aussi instructif que eelui qui nous est offert par Saint-Pétersbourg, cette capitale de l'unique empire semi-européen en même temps que semi-barbare des temps modernes. Des boïards violemment transplantés de Moscou vers l'embouchure de la Néwa et des chevaliers d'aventure immigrant en Russie de toutes les parties de l'Europe ont été les premiers habitants des palais que Pierre-le-Grand a fait élever sur les fondements de l'antique forteresse suédoise de
LA SOCIÉTÉ DB SAINT- PÊTERSBOURQ. O
Nysenschanz. A ces éléments fondamentaux de ce qui chez nous. s'appelle la société bien élevée, sont venus depuis s'adjoindre des représentants de toutes les populations et de tous les pays que les douze souverains russes des cent cinquante dernières années ont soumis à leur sceptre. Les Tartares du Rhasan, les Adighes du Caucase, les Suédois de Finlande, les Allemands des provinces de la Baltique, les Polonais du royaume, de Tancienne lithuanie et de rUkraine, sont tous repré • sentes sur la Néwa : car tout ce qui veut vivre à la grande mode, tout ce qui veut représenter au foyer central les intérêts de son église particulière et de sa nationalité particulière, doit dresser sa tente dans cette ville. Qu'on joigne à cela des étrangers de toutes les professions et de toutes les zones, des Persans et des Arméniens rusés et subtils qui viennent échanger les produits de leur pays, des Anglais, des Américains, des Hollandais, des Allemands, des Français, etc., qui se chargent de la majeure partie du travail mercantile et technique, c'est-à-dire des cuisiniers, des conûseurs et des barbiers, dont les services sont indispensables, ou bien encore des banquiers, des architectes, des ingénieurs et des constructeurs de chemins de fer, dont les uns repartent après avoir fait rapidement fortune, tandis que les autres se font nationaliser et font de leurs fils des personnages russes de marque, des ofQciers de la garde ou des fonctionnaires de la cour.
Le premier manuel venu indique la composition de la population de Saint-Pétersbourg. Qui ne sait que cette ville compte 191 églises, couvents et chapelles
(^ LA SOCliTÉ KVB8B.
russes» 6 églises catholiques, 10 protestantes et 2 arméniennes,, i synagogue et 1 mosquée? Qui ne sait que, sur les 870,000 liabitants qu'elle possède, on compte environ 60.000 Allemands, 15,000 Français, 4 à 5,000 Anglais et Américains, S à 3,000 juifs et autant de mahométans, 460,000 personnes des deux sexes appartenant à Téglise grecque et à ses sectes? Qui ne sait qu*une loi qui existe depuis plusieurs dixaines d'années interdit la ville capitale aux criminels politiques, aux Juifs et aux estropiés, ainsi qu'aux invalides de la classe militaire inférieure? Toutefois, on ne saurait, de ces chiffres bruts, tirer des inductions précises sur le caractère et la composition de la classe de ÎSL société qui est en possession de l'influence à Saint- Pétersbourg. Ce n'est point d'après le nombre de tètes qu'il convient de dresser la statistique des diverses nationalités qui se coudoient dans l'entourage de la cour et dans les centres administratifs. Ici, le cercle des personnages influents est plus étroit que partout ailleurs; ici, plus que dans toute autre ville, la masse de ceux qui forment les assises fondamentales et les couches mojrennes de la société est réduite à Tinsignifiance. Ce n'est que dans la période la plus rapprochée de nous qu'à côté de l'aristocratie de naissance et du monde des fonctionnaires civils et militaires, il s'est formé une classe indépendante de la cour et de l'État. Cette classe, qui commence à se faire sa place au soleil, comprend les grands financiers et entrepreneurs à qui la suppression du servage et la révolution économique qu'a provoquée la création du réseau des chemins
LA SOCIÉTÉ. 01 SAINf-PÉTERSBOURO. 7
de fer a ouvort un yasie champ d'activité, de profits et d'intiigoes.
Haothansen n'a pas cru pouvoir mieux caractériser la noblesse msse et le trait qui lui est propre qu'en démontrant qu'une grande partie des hantes familles nobiliaires russes est d'origine non russe. Au point de vue de la physionomie de la société de Saint-Pétersbourg, cette considération entra à peine en ligne de compte. La noblesse russe partage avec l'aristocratie de presque tous les autres pays le fait de sentir du sang mêlé circuler dans les veines. Bn Russie, d'ailleurs, les mots noblesse et aristocratie ne correspondent pas exactement à la même idée, et le caractère hétérogène de la haute éducation russe a, durant de longues années, rendu extrêmement facile à quiconque parlait français l'incorporation dans le monde russe de distinction. Le fait de voir la noblesse de cour de Saint-Pétersbourg compter de nombreuses famiUes qui portent des noms non russes, sans que leur nationalité russe soit jamais l'objet d'un doute, rend assez superflue toute recherche sur la patrie d'origine des Tolstoy, des Bibikow ou des Hendrikow. La toute-puissance du despotisme czarien a su veiller 'à ce que, non pas les familles les plus anciennes et les plus distinguées, mais les familles ajrant rendu à la dynastie actuelle les services les plus signalés, fussent assurées de jouer le premier rôle, et l'on sait que ce qui décide en dernière instance de la situation sociale d'une famiUe, c'est la dose de faveurs impériales qui lui incombe en partage. Gela revient à dire que les familles étrangères qui ont fait leur chemin
8 LA SOCIÉTfi RUSSE.
au service de l'État ou de la cour, ne le cèdent en rien aux familles indigènes. La Russie moderne, édifiée sur la base des transformations accomplies par Pierre-le- Grand, est séparée de Tépoque où les boïards participaient à Texercice du gouvernement par un abîme trop large et trop profond pour qu'elle conserve la mémoire de services rendus soit au grand-duc de Moscou, soit à tel ou tel détenteur de la couronne czarienne des Romanow.
Sans doute, Taristocratie russe ne dédaigne en aucune façon les fantaisies héraldiques et les prétentions généalogiques! Appartenir à une ancienne famUle, c'est-àdire à une fsunille antérieure aux Romanow, cela passe encore pour un avantage considérable; mais cette monnaie a depuis longtemps perdu son cours normal. Gomme nous l'avons d^éjà constaté, les arbres généalogiques des plus nobles de nos familles nobles ne remontent pas au delà du siècle précédent, et ici, la désinence russe ou non russe de leurs noms importe peu ^ L'aristocratie proprement dite a fait place depuis longtemps à ce qu'on appelle la « distinction, » dont il n'existe, comme on le sait, aucune définition précise. Si au titre nobiliaire se joint encore le fait d'appartenir à l'église grecque , la différence entre russe et non russe s'efface : telle est, du moins, la règle générale.
1. Il ii*en est pas de môme à Moscou , où la tradition historique joue un rôle plus important. Mais ici encore on rencontre beaucoup de noms étrangers qui, sans autre forme de procès, sont classés comme appartenant à Taristocratie russe.
LA SOCifiTâ DE SAINT-PÉTERSBOURO. 9
La longue application de cette loi de Pienre-le-Grand, qui conférait la noblesse à tout membre d*une des qua* torze classes de rang *, a eu, d^ailleurs, cet effet, que le nombre des familles nobles est devenu légion et que, dans le doute, tout fonctionnaire, officier, etc., est tenu pour gentilhomme. Dans les classes moyennes, comme nous le verrons dans la suite de ce travail, c'est même un avantage de porter un nom qui n*est pas russe, attendu que ce nom garantit, du moins, que celui qui le porte n'a pas été serf et qu'il ne descend pas de serfs.
La haute société de Saint-Pétersbourg, abstraction faite des grands fonctionnaires de Tordre civil et de Tordre militaire, se compose des familles riches et nobles domiciliées dans la résidence, familles appartenant à toutes les populations civilisées ou semi-civilisées qui ont été soumises au sceptre de la Russie. Jusqu'à ces derniers temps, la fortune seule n'a pas été un titre suffisant à Tadmission dans cette société. Il est vrai que, depuis longtemps déjà, les signes distinctifs extérieurs font défaut entre les « admis » et les simples mortels. Depuis que la plupart des grandes familles ont dissipé leur fortune, soit en totalité, soit en majeure partie ; depuis que la suppression du servage a rogné le sOl
1. Depuis ce moment, Taccès de la noblesse héréditaire, conférée pour cause de services rendus, est devenue beaucoup plus difficile. Pendanl un certain temps , le titre d'assesseur collégial (8* classe) a donné droit à la noblesse : Nicolas restreignit ensuite au conseiller d'État (5« classe) le droit d'obtenir la noblesse héréditaire. Actuellement, il faut être arrivé au moins conseiller d'État effectif (4« classe) pour obtenir pour ses enfants les droits nobiliaires. Au reste, ce rang n'est conféré que « pour distinction. » Il n'est pas conféré pour cause d'ancienneté de services.
10 U 80CItlA RUSSB.
SOUS les pieds de la noblesse territoriale, Thomme de distinction ne se connaît pins au fait de conduire un attelage de quatre chevaux et dé n^avoir pas de locataires dans sa maison. «
L*emperenr lui-même, ainsi que son père Ta fait déjà, se sert d*un simple attelage de deux cheyaux et, en hiver, d'un traîneau attelé d'un seul cheval, et, sauf de très-rares exceptions, — les hôtels Bielosselski, Schmertjew, Strogonow et quelques autres.se sont conservés « purs, » — le rez-de-chaussée des maisons distinguées est généralement loué à des modistes, à des banquiers, etc. Mais cela ne change rien aux tendances exclusives du monde distingué : Thabitude « d*admettre » de grands hommes d'affaires ne date que de quelques années, et aujourdliui encore cette tolérance rencontre plus d'un obstacle à vaincre. Il n'y a pas encore dix ans que le baron Talleyrand, ambassadeur français, à l'occasion de son mariage avec la fille du riche négocii^it en eaux-de-vie Bemadaki, a été en butte à maints sarcasmes piquants, et qu'il a dû s'estimer fort heureux de pouvoir échanger son ambassade contre une autre. Cet exclusivisme est commun à tous les éléments qui composent cette société.
Russes et Allemands, Polonais et Finlandais, nobles de vieille race ou nobles frais émoulus, tous, à quelque opinion politique qu'ils appartiennent, libéraux, conservateurs ou réactionnaires, se gardent d'entrer en contact intime avec les gens qui ne relèvent que d'eux-mêmes. Si nous envisageons l'un après l'autre ces éléments qui diffèrent entre eux, non-seulement parla
LA SOCIÉTÉ DE SAIHT-PÉTERSBOURa. il
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of La société russe.
