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entre
Directeur de « La Vérité »
et
Note de l’éditeur
À la suite d’un assez long débat qui eut lieu entre la Vérité et l’Enseignement primaire, durant les mois d’avril, de mai et de juin derniers, au sujet des lois scolaires de la province de Québec, plusieurs personnes nous ont prié de leur faire parvenir les numéros de l’Enseignement primaire contenant les réponses que nous avions faites aux articles de M. le directeur de la Vérité. Malheureusement, le tirage de l’Enseignement primaire étant limité, nous n’avons pu nous rendre aux demandes qui nous étaient faites. Nous songeâmes alors à publier en volume ce qui avait paru dans la revue pédagogique de Québec « À propos d’enseignement ». Mais la fin de l’année scolaire arriva, et l’air pur des champs, la verdure, les charmes sans nombre qu’offre la campagne en été, nous firent bientôt oublier « les misérables disputes des hommes ».
Au milieu des dernières vacances, nous eûmes l’occasion de revenir à Québec. Un beau matin, remontant la rue St-Jean, M. X., un écrivain catholique bien connu à Québec, nous accosta à brûle-pourpoint et nous dit sans préambule : « Vous devriez réunir en brochure vos articles sur les lois scolaires de la province ? Il y a là des choses qui serviront plus tard ».
Cette réflexion d’un homme d’une haute valeur intellectuelle nous engagea à exécuter le projet que nous avions formé avant les vacances.
Voilà pourquoi nous offrons aujourd’hui au public le présent ouvrage contenant mot pour mot, non seulement ce que nous avons écrit « À propos d’enseignement », mais également ce que notre distingué confrère de la Vérité a dit à ce sujet.
Québec, 2 octobre 1894.
À qui la faute
On se plaint, et avec raison, que l’école primaire, telle qu’organisée dans notre province, ne prépare pas suffisamment l’enfant aux luttes de la vie pratique ; qu’elle ne fait presque rien pour lui inculquer cet amour du travail intellectuel sans lequel le plus modeste ouvrier ne peut se perfectionner dans son état.
Naguère, l’honorable M. G.-A. Nantel, ministre des Travaux publics dans le gouvernement de Québec, au cours d’une conférence sur l’instruction primaire, signalait en termes éloquents le triste état de choses que nous venons de mentionner. Puis il ajoutait : « Je voudrais bien ne pas être trop sévère. Je voudrais faire large et généreuse la part du dévouement et des sacrifices de notre corps enseignant. Mais je ne puis taire cette vérité que l’enseignement donné dans un trop grand nombre de nos écoles primaires présente un côté plus défectueux encore que la faiblesse des études elles-mêmes. Nos enfants sortent des écoles, en général, sans la moindre ambition d’accroître, ni même de conserver ce qu’ils ont appris ».
À qui la faute ? qui est responsable d’un si grand malheur ? — L’esprit public, ne craint pas de répondre le courageux ministre. Mais, plutôt, écoutons l’honorable M. Nantel lui-même :
« Ce qui est plus grave, ce qui réduit notre enseignement élémentaire à un état d’infériorité qu’on ne saurait cacher, c’est l’apathie, générale dont il est entouré. On semble se dire que, la cotisation payée, le contribuable n’a plus rien à faire, l’action du clergé devant suffire, serait-il privé de tout autre concours de la part de ces mêmes contribuables.
« Quelle différence disent ensuite nos réformateurs, entre les résultats obtenus chez nous et chez nos voisins Haut-Canadiens et Américains ? Oui, répondrais-je, mais quelle différence aussi dans le sentiment public au sujet de l’éducation !
« Quels sacrifices ne s’impose-t-on pas là-bas pour une cause que l’on regarde comme la cause de toute la nation, la cause de l’avenir du pays ? »
M. l’abbé S. Corbeil, prêtre, qui a fait une critique très judicieuse de la conférence de M. Nantel, affirme la même chose en termes remarquables :
« Avec M. le ministre, je suis prêt à accuser l’esprit public. Fils d’un instituteur qui, malgré ses hautes qualités pédagogiques, ne fut point à l’abri de procédés impitoyables et iniques, j’ai connu par les infortunes domestiques comme on les traite, ces dévoués instituteurs, sans respect ni estime. Je sais quel vœu formait mon père pour ses fils : il leur souhaitait d’autres destins que les siens. »
Quel triste et pénible aveu, grand Dieu !
Oui, l’esprit public, du haut au bas de l’échelle, est le grand, l’unique coupable. L’apathie des puissants, l’indifférence du grand nombre et la mesquinerie des contribuables ont fait de la noble profession d’instituteur un triste métier qui suffit à peine à donner le pain quotidien. Si nous ne voulons pas manquer à notre mission nationale, il est temps de réformer l’école primaire en faisant de l’enseignement une véritable carrière.
Pour en arriver là, nous avons besoin de nouveaux Nantels et de nouveaux Corbeils.
La racine du mal (de la Vérité)
Dans sa livraison du 16 avril, le rédacteur de l’Enseignement primaire, de Québec, se plaint amèrement de l’esprit public, dans notre province, ou plutôt du manque d’esprit public. Il commence ainsi son écrit :
« On se plaint, et avec raison, que l’école primaire telle qu’organisée dans notre province ne prépare pas suffisamment l’enfant aux luttes de la vie pratique ; qu’elle ne fait presque rien pour lui inculquer cet amour du travail intellectuel sans lequel le plus modeste ouvrier ne peut se perfectionner dans son état. »
Et il termine par ce cri de douleur :
« Oui, l’esprit public, du haut au bas de l’échelle, est le grand, l’unique coupable. L’apathie des puissants, l’indifférence du grand nombre et la mesquinerie des contribuables ont fait de la noble profession d’instituteur un triste métier qui suffit à peine à donner le pain quotidien. Si nous ne voulons pas manquer à notre mission nationale, il est temps de réformer l’école primaire en faisant de l’enseignement une véritable carrière. »
Voilà un demi-siècle environ que dans notre nous essayons le système scolaire moderne : l’État organisant, dirigeant, contrôlant plus ou moins l’œuvre de l’éducation. M. Magnan nous déclare que le résultat obtenu est loin d’être satisfaisant. Grand nombre de ceux qui s’occupent des questions scolaires sont de son avis. Ne serait-il donc pas temps de changer de système ? Nous le croyons. Un demi-siècle doit être suffisant pour mettre un système scolaire à l’épreuve.
Il est admis qu’en toute chose l’intervention de l’État tue l’esprit d’initiative particulière.
Ce qui fait qu’il n’y a pas d’esprit public dans notre province, lorsqu’il s’agit d’éducation, c’est que, peu à peu, notre population qui, comme toutes les populations latines, est essentiellement logique, a été gâtée par la fausse doctrine que la formation de l’enfance et de la jeunesse est une fonction gouvernementale ; tandis qu’en réalité elle est une fonction purement domestique et religieuse. Convaincus que l’éducation regarde surtout le gouvernement, nos gens ne s’en occupent guère plus que de l’administration des terres publiques. Soyons-en persuadés, le mal dont l’Enseignement primaire se plaint si amèrement a sa racine là et non ailleurs.
Le remède est donc tout indiqué : qu’on applique à l’éducation les vrais principes chrétiens. Qu’on reconnaisse, non en théorie seulement, mais en pratique, que la formation de l’enfance est une fonction domestique de par le droit naturel, et religieuse dans les pays chrétiens. Dans aucun état de société elle ne saurait être une fonction politique.
Mais comme, pour rester dans le domaine des choses pratiques, il faut une certaine organisation scolaire ; comme les familles ne sauraient généralement remplir leur devoir à l’égard de leurs enfants si elles restaient isolées les unes des autres, qu’on donne à cette organisation scolaire la forme qui est tout indiquée dans un pays comme le nôtre : la forme paroissiale et . Que l’organisation scolaire s’identifie avec l’organisation paroissiale et diocésaine. Que le curé soit ex officio le président des écoles de sa paroisse devenues des écoles paroissiales au lieu de municipales. Que l’évêque soit le directeur général, l’inspecteur en chef des écoles de son diocèse. Que le bureau scolaire de chaque localité, présidé par le curé, soit une institution vraiment paroissiale, fonctionnant comme fonctionnent les fabriques. Ainsi l’autorité domestique et l’autorité religieuse, ces deux autorités si bien faites pour s’entendre, et auxquelles incombe conjointement l’œuvre de l’éducation, seraient toutes deux à leur place ; elles auraient seules la responsabilité de la formation de la jeune génération ; et le sentiment de cette responsabilité donnerait à leur zèle une impulsion extraordinaire. C’est là, nous en sommes convaincu, le seul moyen de réveiller l’esprit public.
La racine du mal (de l’Enseignement primaire)
Dans le dernier numéro de l’Enseignement primaire, j’ai accusé l’esprit public d’être responsable du peu de résultats obtenus dans les écoles primaires de notre province. À l’appui de cette accusation, j’ai cité un passage d’une conférence faite par l’honorable M. G.-A. Nantel sur l’instruction publique, et les paroles du révérend M. S. Corbeil, prêtre, correspondant des Annales Térésiennes, confirmant en tout point l’avancée du ministre des Travaux publics de Québec. Tous deux partagent mon avis et regrettent que les Canadiens-français ne se soucient pas plus de leurs écoles primaires.
Le rédacteur de la Vérité de Québec, M. J.-P. Tardivel, dans son journal du 21 avril dernier, exprime l’opinion que ce manque d’esprit public a sa racine dans « le système scolaire moderne : l’État organisant, dirigeant, contrôlant plus ou moins l’œuvre de l’éducation ». Un peu plus loin, le confrère ajoute : « Convaincus que l’éducation regarde surtout le gouvernement, nos gens ne s’en occupent guère plus que de l’administration des terres publiques ».
Je ferai remarquer ici au rédacteur de la Vérité qu’il existe une grande différence entre la loi des terres et celle qui concerne l’éducation dans la province de Québec, La première centralise absolument du domaine public, tandis que la seconde laisse à chaque municipalité le droit de contrôler les choses de l’éducation : cotisations scolaires, rétributions mensuelles, constructions d’écoles, engagements des instituteurs et des institutrices, choix des livres, etc., etc. À l’heure qu’il est, chez nous, et cet état de choses existe depuis un demi-siècle bientôt, chaque municipalité scolaire, en matière d’éducation, est quasi indépendante de l’État. De sorte que « s’il n’y a pas d’esprit public dans notre province, lorsqu’il s’agit d’éducation », ce n’est pas que la population « ait été gâtée par la fausse doctrine que la formation de l’enfance et de la jeunesse est une fonction gouvernementale ». Au contraire, notre organisation scolaire est plutôt paroissiale que provinciale, et laisse à chaque municipalité le soin de promouvoir les intérêts de l’enseignement primaire. La racine du mal n’est pas, d’après moi, dans notre système scolaire qui, sans être parfait, abandonne à chaque contribuable la tâche de veiller à l’éducation et à l’instruction de l’enfance. J’affirme une chose que NN. SS. les archevêques et évêques des provinces ecclésiastiques de Québec, Montréal et Ottawa ont reconnue dans leur récente et admirable Lettre pastorale sur l’Éducation. Que l’on me de citer ce document :
« Selon les dispositions de la loi civile elle-même, Nous voyons dans cette province le curé de chaque paroisse visiter, inspecter les écoles placées dans le rayon de sa juridiction. C’est là une sauvegarde, une garantie salutaire pour le bien et le progrès moral des enfants ; et, certes, l’Église canadienne ne saurait trop se féliciter de pouvoir ainsi, par l’entremise de ses ministres, suivre d’un œil maternel la formation première de ceux en qui réside l’espoir de la religion et de la patrie. C’est pour elle une joie légitime de voir fonctionner ici un système d’éducation, qui, sans être absolument parfait et sans réunir peut-être toutes les conditions désirables, repose cependant sur une entente cordiale entre l’autorité civile et l’autorité ecclésiastique, et ménage à cette dernière, dans l’approbation des maîtres et des méthodes, une part d’influence propre à sauvegarder les intérêts sacrés de la famille, de la conscience et de la foi. Puisse cette influence grandir encore, au lieu de s’affaiblir ! Que tous les vrais catholiques, au lieu d’en paralyser l’action, l’étendent et la favorisent ! Et notre peuple n’aura pas à se repentir d’avoir aidé, en protégeant les droits augustes et inaliénables de l’Église dans la formation des âmes, des intelligences et des cœurs, au maintien et à la diffusion de cet esprit chrétien, sans lequel les sociétés se corrompent et tombent en ruine. Ces droits sacrés de l’Église, Nous avons le devoir et la volonté bien arrêtée de les conserver dans toute leur intégrité. »
Ainsi, au témoignage de l’épiscopat entier de la province, notre loi d’instruction publique laisse au curé de chaque paroisse et à l’autorité ecclésiastique « une part d’influence propre à sauvegarder les intérêts sacrés de la famille ». Et je répète ce que je disais il y a un instant : la loi abandonne aux autorités paroissiales le soin de taxer les contribuables pour les fins scolaires, elle laisse ces mêmes autorités libres de dépenser leurs revenus à leur guise, enfin, les municipalités gouvernent leurs écoles comme bon leur semble. Un tel système, qui est loin d’être absolument moderne, ne saurait donc constituer un obstacle au développement de l’esprit public. Non, la racine du mal ne me paraît pas être là. La cause du mal que je déplore se trouve dans cette indifférence des autorités civiles, des individus et d’un si grand nombre de journaux catholiques à l’égard des questions d’éducation primaire, de patriotisme, de morale et de religion. Oui, la racine du mal est là et n’est pas ailleurs.
Si les Canadiens-français continuent à dormir lorsque leurs ennemis veillent, tôt ou tard ils succomberont. Il est grandement temps de réveiller l’esprit public, n’attendons pas qu’il soit trop tard.
NN. SS. les évêques constatent, dans le document mentionné plus haut, ce manque d’esprit public à l’égard de l’éducation et de l’instruction de la jeunesse :
« C’est pour Nous un devoir et un bonheur de reconnaître ici les éminents services que rendent à nos populations des villes et des campagnes mêmes les plus reculées, tant d’institutrices et d’instituteurs laïques vraiment catholiques, qui se dévouent à l’instruction des enfants avec un zèle et une habilité dignes des plus grands éloges. Nous formons des vœux ardents pour que leurs travaux, à la fois si pénibles et si méritoires, soient mieux appréciés de tout le monde et plus généralement rémunérés à l’avenir. »
Les italiques sont de moi.
Il est donc, incontestable que l’indifférentisme qui règne en maître, chez nous, est le grand, l’unique coupable. Cette plaie sociale n’a certainement pas été occasionnée par notre système scolaire établi en 1846. Dès cette époque, feu M. le Dr Meilleur, premier Surintendant de l’Instruction publique, déplorait le mal que j’ai signalé à maintes reprises depuis quelques années. Dans un rapport de M. l’inspecteur d’écoles Dorval, en date du2 janvier1856, je lis ce qui suit :
« Des instituteurs que j’ai vus, bien peu exercent leur profession par choix ou par vocation ; la plupart ne sont instituteurs que par circonstance et la raison en est toute naturelle ; jusqu’ici on les a payés si peu ou si mal, que nul ne veut exercer cet état s’il n’y est contraint. Ceux qui se dévouent à l’enseignement par nécessité sont encore forcés par la même nécessité à courir sans cesse après un meilleur salaire ; et pour cela à changer sans cesse de municipalité. Les enfants changent de maître, changent de livres, et ils perdent un temps infini à se faire à la méthode nouvelle du nouveau maître ; je ne vois rien, vraiment, de plus préjudiciable à la cause générale de l’instruction publique ; je ne vois rien qui la déprécie plus aux yeux du peuple que cette transmigration (qu’on me passe le mot) des instituteurs « cherchant partout de quoi vivre et n’en trouvant presque nulle part ».
À cette époque reculée, qui fut témoin des débuts du système scolaire que nous possédons aujourd’hui, est-ce que la population avait déjà « été gâtée par la fausse doctrine » ? Cela me paraît difficile à soutenir.
Il n’y a pas à le nier : depuis nombre d’années, le peuple de la province de Québec manque d’énergie, de vigilance, de cœur, disons le mot. C’est à cette triple faiblesse que nous devons les maux qui affligent actuellement les bons catholiques.
Eh bien ! je voudrais un retour sérieux de l’esprit public vers l’école élémentaire, l’école du grand nombre, complément indispensable de la famille et véritable portique du temple dans un État chrétien ; je voudrais que ceux qui se consacrent au professorat laïque par vocation trouvassent les moyens de vivre honorablement dans leur état et ne fussent jamais tentés de chercher ailleurs une consolation aux ingratitudes qui, jusqu’ici, ont formé la part la plus considérable de leurs honoraires.
Dans la dernière partie de son article, de la Vérité indique un remède au mal que je dénonce : « Qu’on donne à l’organisation scolaire la forme qui est tout indiquée dans un pays comme le nôtre : la forme paroissiale et diocésaine. Que l’organisation scolaire s’identifie avec l’organisation paroissiale et diocésaine. Que le curé soit ex officio le président des écoles de sa paroisse devenues des écoles paroissiales au lieu de municipales. Que l’évêque soit le directeur général, l’inspecteur en chef des écoles de son diocèse. Que le bureau scolaire de chaque localité, présidé par le curé, soit une institution vraiment paroissiale, fonctionnant comme fonctionnent les fabriques ».
Certes, le plan de M. est admirable en théorie, mais est-il réalisable ? Serait-il opportun d’empêcher l’État, du moment qu’il est chrétien (et je ne vois pas pourquoi la province de Québec ne se donnerait pas toujours un gouvernement réellement chrétien) de s’occuper en aucune façon de l’instruction publique ? La doctrine de est formelle sur ce point. Indiquant aux catholiques leurs devoirs civils, le souverain Pontife, dans la bulle Immortale Dei, les exhorte « à s’appliquer surtout à faire en sorte que l’autorité publique pourvoie à l’éducation religieuse et morale de la jeunesse, comme il convient à des chrétiens ; de là surtout dépend le salut de la société ».
L’Église ne veut donc pas que les autorités civiles et politiques restent indifférentes aux choses de l’éducation. Au contraire, elle fait un devoir aux États chrétiens de l’aider à pousser la jeunesse dans la voie du bien, du beau et du vrai. Et comme il est facile (à la condition que l’esprit public le veuille) de mettre un gouvernement vraiment chrétien à la tête de la province, pour quelle raison se priverait-on du concours précieux d’une saine administration civile.
La mission de l’Église, ce semble, est d’éclairer, de guider les peuples dans le chemin de la vie. Mais « aide-toi et le ciel t’aidera ». Les sociétés, par la voix des chefs et des autorités qu’elles se choisissent, doivent donc faciliter l’action de l’Église dans le domaine de l’éducation. C’est ainsi que Garcia Moreno, d’admirable mémoire, l’avait compris. Il n’est jamais venu à l’idée du vaillant président de l’Équateur de jeter entièrement sur les épaules des évêques le lourd fardeau d’une organisation scolaire. Il est du devoir des laïques d’aider le clergé à supporter « le poids du jour ». Et une telle union seule est capable de produire des fruits sérieux. On aurait tort, je crois, de creuser un abîme entre deux puissances qui, suivant les enseignements de Rome, doivent sans cesse se donner la main au lieu de se tourner le dos. Si les droits de l’Église sont méconnus quelque part dans nos lois d’éducation, que l’on répare au plus tôt une semblable injustice. Mais, de grâce, ne séparons pas ce qui doit rester uni, ne divisons pas nos forces au moment où l’union est plus nécessaire que jamais.
Un plan admirable
L’Enseignement primaire du 1 mai répond à notre article du 21 avril intitulé : La racine du mal, article où nous disons que le manque d’esprit public, en matière scolaire, provient du système moderne de l’État, sinon enseignant, du moins organisant, dirigeant, contrôlant plus ou moins l’œuvre de l’éducation. M. Magnan ne partage pas notre manière de voir. Il n’admet pas l’existence, dans notre province, d’une intervention exagérée de l’État dans les questions scolaires :
« La loi de l’éducation, dit-il, laisse à chaque municipalité le droit de contrôler les choses de l’éducation : cotisations scolaires, rétributions mensuelles, construction d’écoles, engagement des instituteurs et des institutrices, choix des livres, etc, etc. À l’heure qu’il est, chez nous, et cet état de choses existe depuis un demi-siècle bientôt, chaque municipalité scolaire, en matière d’éducation, est quasi indépendante de l’État. De sorte que « s’il n’y a pas d’esprit public dans notre province, lorsqu’il s’agit d’éducation » ce n’est pas que la population « ait été gâtée par la fausse doctrine que la formation de l’enfance et de la jeunesse est une fonction gouvernementale », (comme le prétend la Vérité). Au contraire notre organisation scolaire est plutôt paroissiale que provinciale, et laisse à chaque municipalité le soin de promouvoir les intérêts de l’enseignement primaire ».
C’est avec un certain étonnement, nous l’avouons, que nous avons lu ce qui précède.
Nos écoles primaires sont si peu paroissiales que le curé, c’est-à-dire le chef de la paroisse, ne fait pas partie, ex officio, du bureau des commissaires, ou des syndics scolaires. Il peut être élu par les contribuables ; mais s’il ne veut pas subir les désagréments d’une élection — et beaucoup de curés ne jugent pas à propos de le faire, avec raison, selon nous, — il doit se contenter du rôle de visiteur, rôle qu’il partage avec « le maire, les juges de paix, les colonels, les lieutenants-colonels, les majors et le plus ancien capitaine de milice », sans compter les juges, les députés, tant fédéraux que provinciaux, les professeurs des écoles normales, etc. Il a aussi le droit de choisir les livres « ayant rapport à la religion et à la morale ».
Sans doute, si l’on compare ce qui se passe ici avec ce qui se passe ailleurs, le gouvernement de la province de Québec fait à l’Église une part considérable dans la direction de l’enseignement.
Notre contradicteur nous cite, à ce propos, un extrait du récent mandement de NN. SS. les évêques sur l’éducation. Nous lui ferons remarquer que nous avons publié ce document in extenso. Il ne contredit nullement notre thèse. NN. SS. les évêques reconnaissent qu’il existe une « entente cordiale entre l’autorité civile et l’autorité ecclésiastique », et que notre système « ménage à cette dernière une part d’influence propre à sauvegarder les intérêts sacrés de la famille, de la conscience et de la foi ». Mais ils admettent, en même temps, que ce système n’est pas « absolument parfait » et ne « réunit peut-être pas toutes les conditions désirables ». Il y a donc lieu de demander des améliorations. La plus urgente, selon nous, celle qu’on devrait introduire dans la loi, pendant que l’entente existe, c’est de donner au curé, ex officio, la présidence du bureau scolaire de sa paroisse. Alors les écoles auraient vraiment un cachet paroissial. À l’heure qu’il est, malgré l’affirmation de M. Magnan, nos écoles ne sont nullement paroissiales ; elles sont quelque peu municipales, mais surtout provinciales.
Nous n’avons pas besoin d’insister sur la différence essentielle qui existe entre la municipalité et la paroisse. La première, créée exclusivement par l’État, est une corporation purement civile ; elle a pour centre l’hôtel de ville, la salle des délibérations du conseil ; la seconde a la religion pour base, l’église pour centre, le curé pour chef ; c’est une corporation surtout religieuse ; les questions matérielles y sont étroitement liées et rigoureusement subordonnées aux intérêts spirituels.
C’est de la paroisse, non de la municipalité, que l’école primaire devrait relever. Actuellement, c’est tout le contraire qui a lieu ; et nous ne comprenons vraiment pas qu’on soutienne sérieusement que notre organisation scolaire est plutôt paroissiale que provinciale. Ce doit être là un lapsus calami ; car vraiment notre organisation scolaire n’est pas paroissiale du tout ; la paroisse ne lui sert aucunement de base. Et c’est là, sans aucun doute, une des principales « conditions désirables » dont NN. SS. les évêques laissent entrevoir l’absence.
Notre organisation scolaire a un certain cachet municipal, nous en convenons ; mais il suffit de jeter un coup d’œil sur nos lois scolaires pour se convaincre qu’elle a surtout un caractère provincial. Elle pourrait être encore plus centralisée, sans aucun doute ; mais elle l’est déjà beaucoup trop.
D’abord, les municipalités scolaires elles-mêmes sont de création purement gouvernementale. « Le lieutenant-gouverneur en conseil peut changer les limites des municipalités scolaires, diviser ces municipalités ou en établir de nouvelles ». Voilà le texte de la loi, Statuts refondus de la province de Québec, article 1973. Il nous semble qu’il y a là une assez forte dose de centralisation, d’intervention du gouvernement dans les affaires scolaires. L’organisation de nos écoles repose donc sur une base essentiellement provinciale.
Puis, les bureaux d’examinateurs pour les candidats à l’enseignement sont nommés par le lieutenant-gouverneur en conseil, c’est-à-dire le pouvoir provincial.
Les municipalités, dit M. Magnan, ont le libre choix des instituteurs et des institutrices ! Veuillez relire avec nous cette disposition de la loi :
« Les commissaires et les syndics d’écoles, et toutes les personnes chargées de la régie des écoles, ne doivent employer que des instituteurs et des institutrices qui sont munis d’un brevet de capacité, sous peine de perdre leur part de l’allocation accordée pour l’encouragement de l’éducation ”» S. R. P. Q., article 1959.
Donc le choix des commissaires est limité par une loi provinciale. S’ils veulent avoir leur part de l’allocation votée par la législature, ils ne peuvent engager d’autres instituteurs que ceux qui ont reçu un brevet de capacité du pouvoir provincial, ou ceux à qui une loi provinciale accorde ce qu’on appelle l’équivalence.
« Le Surintendant peut refuser de payer la totalité ou une partie de la part du fonds des écoles afférente à une municipalité… si les instituteurs n’ayant pas les qualités requises par la loi ont été employés par les commissaires, ou si, sans cause valable, ils ont destitué un instituteur avant la fin de son engagement ». S. R. P. Q., article 2184.
Ainsi, le choix des instituteurs est limité, non seulement par la loi, mais aussi par le bon plaisir du Surintendant.
Tout cela, il faut l’avouer, ressemble singulièrement à une organisation scolaire infiniment plus provinciale que municipale.
Pour la construction des écoles, création des arrondissements scolaires, etc., les commissaires sont également soumis au pouvoir provincial, au Surintendant, fonctionnaire nommé par le gouvernement.
« Les maisons d’écoles doivent être construites conformément aux plan et devis approuvés ou fournis par le Surintendant ». S. R. P. Q.„ article 2053.
« Dans sa sentence, qui est finale, le Surintendant peut ordonner que les commissaires ou les syndics fassent ce qui leur a été demandé ou ce qu’il ordonne de faire, ou s’abstiennent de le faire, ou ne la fassent qu’en tout ou en partie et aux conditions imposées par la sentence ». S. R. P. Q., article 2055.
Ce fonctionnaire provincial qui s’appelle le Surintendant de l’Instruction publique est donc roi et maître dans toutes les municipalités ; et ses sentences, quelque arbitraires qu’elles soient, sont finales, c’est-à-dire sans appel.
Si ce n’est pas là une organisation scolaire essentiellement provinciale, nous prions de vouloir bien nous dire ce que c’est.
Et cette centralisation entre les mains du Surintendant donne lieu, dans la pratique, à de graves inconvénients. Nous connaissons telle paroisse non loin de Québec où il existe, à l’heure qu’il est, de grandes souffrances scolaires, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui n’ont pas d’autre cause que la disposition de la loi que nous venons de citer, et qui ne se seraient jamais produites si notre organisation scolaire était vraiment paroissiale et diocésaine.
Les cotisations scolaires sont, comme tout le reste, soumises au bon plaisir du Surintendant qui peut les annuler ou les confirmer. S. R. P. Q., article 2052.
Le choix des livres est également limité par la loi. Le Surintendant doit retenir la subvention de toute municipalité qui permet l’usage de livres non approuvés par l’un ou l’autre des deux comités du Conseil de l’Instruction publique. S. R. P. Q., article 1929.
Ainsi, sur toute la ligne, en tout et partout, les municipalités scolaires ne peuvent sortir du cercle étroit que le pouvoir provincial a tracé autour d’elles. Et appelle cela une organisation scolaire plutôt paroissiale que provinciale ! Évidemment, l’écrivain de l’Enseignement primaire attache aux mots usuels de la langue française une signification que ne reconnaît pas l’Académie.
nous cite une parole de à l’appui de sa thèse. Nous avons le regret de lui dire qu’il la cite mal. Voici comment il s’exprime, en de notre projet de donner aux écoles élémentaires une organisation diocésaine et paroissiale :
« Certes, le plan de M. Tardivel est admirable en théorie, mais est-il réalisable ? Serait-il opportun d’empêcher l’État, du moment qu’il est chrétien (et je ne vois pas pourquoi la province de Québec ne se donnerait pas toujours un gouvernement réellement chrétien) de s’occuper en aucune façon de l’instruction publique ? La doctrine de Léon XIII est formelle sur ce point. Indiquant aux catholiques leurs devoirs civils, le souverain pontife, dans la bulle Immortale Dei, les exhorte « à s’appliquer surtout à faire en sorte que l’autorité publique pourvoie à l’éducation religieuse et morale de la jeunesse, comme il convient à des chrétiens ; de là surtout dépend le salut de la société ».
« L’Église ne veut donc pas que les autorités civiles et politiques restent indifférentes aux choses de l’éducation. Au contraire, elle fait un devoir aux États chrétiens de l’aider à pousser la jeunesse dans la voie du bien, du beau et du vrai ».
C’est M. Magnan qui souligne, bien entendu. Si, au lieu de souligner, il avait seulement commencé sa citation trois lignes plus haut et l’avait continuée deux lignes plus loin, ses lecteurs auraient connu la véritable doctrine de Léon XIII. Il n’y a rien comme les citations complètes pour faire connaître la pensée d’un auteur. Voici donc le passage intégral de l’Encyclique Immortale Dei d’où notre contradicteur a extrait les lignes qu’on a lues et qu’il applique habilement à l’État, au gouvernement politique.
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