Front matter
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover.
Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the publisher to a library and finally to y ou.
We also ask that y ou:
Introduction
IDÉE PREMIÈRE ET PLAN DU TR.UTÉ. — BUT: ÉCLAIRER^ GUÉRIR TOUS CES PAUVRES INSENSÉS.
Stullorum in/ltiUtu al numerus.
Le Dombm dca fous cai infini. {EccL, I, i5.)
Je ne pense pas qu'il y ait au monde un fait plus fi'appant et en même temps plus avéré que la folie des hommes en matière de religion et leur aveuglement pour tout ce qui concerne les graves intérêts de Féternité. Je ne j)ense pas, non plus, qu'il y ait dans toute l'Écriture Sainte une vérité aussi souvent répétée que ce déplorable égarement des cœurs insensés (jui se laissent séduire par les apparences du monde, tromper par le mensonge et la vanité, en un mot, par le délire des passions.
C'était en janvier 1852 ; j'élais depuis quelques joursf dans la solitude, séparé de tout commerce avec les hommes, dans le silence absolu et dans les ténèbres
OÙ j'aimais à m'ensevelir pour penser plus librement et méditer plus à loisir... Disons simplement : j'étais dans les exercices de ma retraite annuelle, repos d'esprit et de cœur si nécessaire à ma vie. . . et je me répétais lentement, pour la centième fois peut-être depuis une heure, ces mots sacrés qui ont toujours fait sur mon âme une impression profonde : Quid enim prodest homini^ si mundum nnivei^sum lucretur, animx vero siix detrimentum patiatvr? (Matlh., xvi. 26.) « De* quoi pourrait servira un homme de posséder, de conquérir le monde entier s'il vient à perdre son âme? » Quand tout à coup je me sentis comme frappé d'une lumière surnaturelle. Je ne saurais trouver une autre expression : frappé^ car ce fut si soudain, si imprévu et si fort à la fois!... d'une lumière^ car j'ai vu!.., mais d'une lumière surnaturelle^ car elle venait certainement d'en haut; c'était Dieu qui parlait à mon cœur. A Téclat de cette lumière, j'ai vu en un instant tout ce que je vais dire dans ce livre, et en ce moment même où j'écris ces lignes, je vois encore tout, et je voudrais pouvoir dire et écrire aussi vile que la pensée, qui possède et contemple ainsi toutes choses dans un regard, et renferme et embrasse toutes les conséquences dans un principe... dans un mot. — Et qu'ai-je vu dans cette lumière? La folie, l'aveuglement des hommes, et j'étais touché jusqu'aux larmes en les voyant s'égarer dans les passions du mal et se perdre pour l'éternité!... Je pleurai véritablement ce malheur pendant un jour entier; j'aurais voulu pouvoir ramener à la vérité ces malheureuses intelligences et sauver ces pauvres cœurs égarés.
Le lendemain, il ne me restait plus que le souvenir de cette grâce ; le sentiment avait disparu, ou du moins, il avait tant perdu de sa puissance et de sa douceur, que ce n'était plus qu'une simple pensée, mais gi'avée profondément dans mon âme. Pour raviver, s'il était possible, l'action île l'Esprit-Saint, je me mis à prier avec ferveur et à chercher dans la parole extérieure de Dieu, dans sa parole écrite, les témoignages de cetle vérité sainte qui avait été comme révélée à mon cœur. Quelle fut ma surprise et en même temps mon bonheur de retrouver facilement dans ma mémoire une foule de textes qui auraient dû depuis longtemps me faire découvrir ce fait important, je veux dire la folie des hommes en matière de religion et pour tout ce qui concerne le salut. Dieu, l'éternité. C'est incroyable vraiment la multitude des textes sacrés qui peuvent servir à constater ce fait, hélas ! incontestable. Il v en a plus de trois cents dans l'Ancien et le Nouveau Testament, comme il sera facile de s'en convaincre si on veut seulement prendre une Concordance de la Bible, et nous aurons d'ailleurs l'occasion d'en citer un bon nombre dans la suite de cet ouvrage, qui ne sera, à proprement parler, que la preuve et l'interprétation de cetle sentence du plus sage des rois : Stultorum infinitmestnnmerm. {EccL^ i, 15.)
Quelques semaines après, je devais commencer la station de Carême, à Paris, dans la paroisse des Missions KUangères, il m'était impossible de chercher, d'avoir même une autre pensée que celle qui avait à ce point frappé mon esprit ; c'était devenu comme une idée fixe ; je n'essayai pas de lutter contre ce sentiment qui m'entraînait, et je me mis à étudier sérieusement cette question, pendant les quelques semaines qui restaient encore avant le temps de la Pénitence. Cette époque des plus grandes folies du monde, le carnaval, ne servit pas peu à m'entretenir et à m'encouragcr dans ce travail, et me persuada qu'il iK)urrait être vniment utile pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Je m'adressai à quelques médecins célèbres dans le traitement des aliénations mentales ; je leur communiquai me& pensées; ils en parurent étonnés d'abord, puis satisfaits, et l'un d'eux*, s'offrit à me prêter les ouvrages des auteurs qui ont écrit sur cette partie de la science médicale, et je me mis avec ardeur à étudier les traités de Pinel, d'Esquirol, etc. '. Rien da plus frap-
* Le docteur Milivié, médecin en chef de la Salpêtrière, neveu du célèbre Esquirol» auquel il succéda dans la direction de la maison dlvr>'. Qu'il veuille bien agréer encore l'ex pression de ma vive reconnaissance.
* Parmi tous les docteurs aliénisles, celui que j'ai le plus étudié c'est Pinel, médecin de FEmpereur, membre de rinslitut, etc. ; et ce qui fait que j'aime à le cit«r surtout, c'est que cet honune, d'ailleurs trèsbonnête, parait être, dans ses écrits, tout à fait en dehors des principes religieux; il parle bien avec quelque respect du Christianisme, mais on voit que ce n'est pas son fait et qu'il n'est pas fort. En voici une preuve des plus singulières. Après avoir reconnu et déclaré cent fois dans son admirable Traité médico-philosophique sut l'ahénation mentale (1809), que les passions sont la cause la plus ordinaire de 4pUe triste maladie, Texcellent docteur (on l'appelait le bonhoimne Vinéfj, au lieu d'indiquer le seul remède qui puisse diriger ou guérir ces malheureuses affections de l'âme, je veux dire la Religion, termine son livre par l'expression du pant que les analogies entre les diverses sortes de folies dont ils parlent et les tristes égarements des pécheurs. Souvent môme les principes de ces maladies sont semblables, identiques; les caractères offrent les mêmes nuances; les symptômes s'accordent, et, ce qui est plus suprenant, il y a des cas où le traitement peut servir aux deux affections, où les remèdes seront également efficaces. Il sera facile de s'en convaincre dans la suite, et lorsque nous serons amenés à parler des différentes classes ou catégories de nos pauvres malades. On verra dans les discours préliminaires ces rapports singuliers et les caractères spéciaux de ces affections si variées. En ce moment, je ne veux plus signaler qu'une observation générale, et qui s'applique également à tous, c'est qu'il n'y a pas un seul fou qui croie l'être. Avouer sa maladie, reconnaître son état, ce serait le signe le plus sûr de la guérison immédiate, radicale. Et c'est ainsi que les pauvres pécheurs ne peuvent croire à leur malheur; que dis-je? Ils pensent plutôt que tous les autres se trompent et vivent dans l'erreur; mais il viendra un jour où ils seront tout à
▼CBU le plus bizarre : « Pour ramener les pcuplesà lapraliquedela morale universelle, dont on a perdu le goût, » ne s'avise-t il pas de proposer sérieusement « de faire revivre les sectes et les diverses écoles de philosophie qui illustrèrent Tancienne Grèce, et de consacrer les dernières années de réducation de la jeunesse à une étude sérieuse et approfondie do la vie des grands hommes par Plularque î » Risum teneatis amici i Mais non, c'est impossible de ne pas rire... de pitié. Comme si le catéchisme et la vie d^s saints ne valaient pas mieux que toutes ces écoles de philosophie et rhktoire de tous ces grands hommes ! . .. £t voilà pourtant ce que c'est que d'être loin de la vérîlé, ou de ne pas oser la dire î On en devient plaisant quelquefois et ridicule.
coup éclairés, une heure où ils reviendront à la raison ; mais, hélas ! il ne sera plus temps. Ce sera le jour des regrets et des désespoirs étemels, l'heure de la mort enfin. •. Et que diront-ils alors?... Nous étions des insensés!... Nous nous sommes trompés... Nous pensions que la vie de ceux qui ne marchaient pas comme nous était une folie. . . et les voilà dans la lumière de la vérité, dans la gloire et la paix de Dieu ; ils sont ses enfants!... C'est nous qui étions des fous !... Nos insensatil... ergo erravimusl,.. Vitam illorum xstimabamm insaniam... Ecce quomodo œmpulati suntinter filios Dei. {Sap,^ v, 4-6.)
Heureux si nous pouvions guérir quelques-uns de ces infortunés avant ce grand jour ! Nous l'espérons, nous le demandons au Seigneur, en consacrant ce travail au Cœur de Jésus, au Cœur immaculé de Marie; c'est la seule récompense que nous ayons demandée au ciel. Quand un pécheur se convertit, il arrive précisément ce que Ton remarque dans les guérisons des affections mentales; ils disent tous ce que diront un jour, mais, hélas ! trop tard, les âmes perdues pour l'éternité! ... Vraiment, que j'étais insensé!... Quelle folie!... Je pensais que c'était si difficile. . . et voilà que je suis bien plus heureux ! Oh ! quelle grâce ! quel bonheur ! — J'affirme que je n'ai pas encore vu un homme revenir à la vérité, se convertir à la foi, qui n'ait répété cette parole et exprimé ce sentiment. Et fasse le ciel que la lecture de ces pages ramène quelques-unes de ces âmes égarées I
Maintenant essayons d'indiquer le plan et le dessein de cet ouvrage. Toute la pensée est dans le texte Stultorum infinitm est nwnerus et dans le titre : de la Folie des hommes en matière de Beligion. — Le but est d* éclairer, de guérir ces pauvres insensés, de les sauver enfln. — Pour cela, après avoir défini ces tristes infirmités de l'esprit humain, et montré dans quelques discours préliminaires les analogies frappantes qui existent entre la folie véritable ou l'aliénation mentale proprement dile et les égarements des pécheurs, ou la folie des passions; après avoir indiqué les principales divisions suivies par les maîtres de la science qui traitent de ces maladies, et retrouvé les mêmes symptômes, les mêmes caractères dans les affections de l'âme, nous n'aurons plus qu'à séparer nos malades pour essayer de les traiter et de les guérir.
Ainsi dans les premiers discours, s'il est permis de donner ce nom à de simples analyses de sermons improvisés à cette première époque, (1851) et une seule fois depuis (1865) àNotre-Dame-de-Lorette, nous commencerons par rappeler les notions générales, les caractères principaux ou les symptômes les plus ordinaires de la folie, et les différences essentielles qui servent de base aux trois grandes divisions définitivement adoptées par les plus célèbres mentalistes, et puis nous ferons une application directe de ces observations aux pensées, aux sentiments, à la vie des pécheurs et des gens du monde.
Ensuite nous classerons nos malades comme on le fait dans leurs tristes asiles, appelés maisons de sanlé. Tout le monde sait qu'une des premières conditions du traitement est d'isoler le malade quelque temps, de le séparer de tout ce qu'il aime, pour calmer d'abord ou surprendre son intelligence, exciter des regrets dans son cœur, et peu à peu le ramener h la raison. — Nous suivrons ce plan, et après avoir vu l'ensemble de ce vaste asile du monde, où la plupart des bommes vivent comme des insensés, nous parcourrons en détail et avec plus d'attention les diverses galeries ou les sections principales réservées à certaines espèces de fous qui exigent à peu près les mêmes soins, et qui demandent le même traitement. Nous commencerons comme ces graves docteurs par Vidiotis^me et nous mettrons tous les incroyants dans celte grande division : ainsi lesathées, les déistes^ les matérialistes^ ce sont en effet des espèces de crétins pour la plupart ; mais il y en a de furieux, il y en a parmi eux qui sont, comme on dit, fous à lier ; il faudra prendre garde en passant dans cette cour. — La deuxième section, composée des croyants^ renferme une foule de malheureux insensés qui se divisent en trois classes, si nombreuses aussi, que nous serons obligés de les séparer encore pour étudier leur caractère, et pour les traiter avec plus de succès. — Ce sont donc les indifférents^ les pécheurs, les mondains; et dans ce^ trois catégories, nous aurons encore bien des divisions et subdivisions. Il y en a que l'on ne peut connaître et guérir si on ne les isole absolument, si on ne les enferme ! Nous serons
I>'TROI>lCTIO!f. 9
ainsi amenés à étudier la folie de Vorgmil, la folir dv la volupté^ la folie de la richesse^ ou de la ciipidito; trois classes assurément bien différenles cl bien noir.- breuses encore !
Puis nous ferons une élude particulière d<î fiiielqmîs folies dites spéciales. Il y aura par exemple nu v.isle compartiment réservé pour la folie de la peur ou du respect humain; nous le visiterons avec allculion, mais nous remarquerons qu'il y a moins de malades aujourd'hui : une foule de chambres se trouvent vides, et encore ceux qui sont frappés de la sorte paraisssent moins timides, et ne se cachent plus comme ils faisaient autrefois. — Nous aurons à visiter encore une autre espèce bien singulière, mais peu dangereuse, car il n'y a là que de vrais chrétiens, des dévols mrme, ce sont les scrupuleux, qui ont d'étranges maniis, et qui vivent d'illusions.
Mais il est évident que si nous nous contentions de parcourir ainsi Tédifice et de visiter les malades, Tintérêl que nous pourions leur témoigner, notre compassion même leur serait bien peu utile. Pour atteindre le but de notre travail, c'est-à-dire pour guérir les uns et pour préserver les autres contre le danger de ces tristes affections, il nous resterait à indiquer les causes les plus ordinaires de la folie des âmes et de tous les égarements de l'esprit. C'est ce que nous ferons dans la seconde partie du traité. Il nous sera facile de diimontrcr que pour un très-grand nombre c'est le défaut de réflexion, pour plusieui's aussi un vice d'éducation.
iO INTRODUCTION.
en sorte que la folie chez eux est une maladie héréditaire, et c'est un des cas les plus incurables.; pour d'autres, enfin, c'est le fruit désolant des mauvaises lectures qui ont mis un trouble incroyable dans les idées et jusque dans les sentiments. Si nous espérons à peine de guérir quelques malades, nous tâcherons au moins de sauver quelques âme^ par les conseils que nous donnerons à ceux qui pourraient se trouver exposés aux mêmes dangers. C'est de la médecine préventive comme on parle aujourd'hui...
Mais ce n'est pas assez de connaître la cause d'une maladie, il faut chercher et indiquer les remèdes spécifiques et qui peuvent la guérir. C'est la médecine curative ou la thérapeutique. Ces remèdes, nous sommes sûr de les avoir trouvés, mais c'est l'application qui est diflîcile, nous avons en effet remarqué, dans tous ces pauvres malades, un caractère général de défiance, et une sorte d'obstination qui les porte à refuser absolument les remèdes et même la nourriture néces-. saire; nous terminerons donc ce petit traité par des considérations directes sur ce caractère particulier, et nous espérons les ramener tout doucement à la raison. Ils seront sauvés si nous parvenons à obtenir d'eux une seule parole, un aveu confidentiel de leur état, si nous pouvons obtenir qu'ils consentent à reprendre un peu de nourriture et qu'ils désirent manger le pain de la vie. C'est-à-dire que le grand et infaillible remède à toutes ces folies des pécheurs serait la confession et la communion; mais, hélas! ils éprouvent comme une répugnance invincible, une sorte d'horreur pour celle médication salutaire. Ils refusent de parler au prêtre, ce médecin de leur âme qui serait sûr de les guérir; et ils se laissent mourir de faim, en refusant toujours de manger ce pain des anges!... Il y en a pourtant quelques-uns qui en ont connu la douceur autrefois; mais ils ont tout oublié !
Je consacre ce travail au Cœur adorable de Jésus, mon Sauveur, au Cœur Immaculé de Marie, ma mère; et plein de confiance au souvenir des divines miséricordes, mais aussi bien convaincu de l'impuissance absolue de tous mes efforts pour le salut des âmes, je les conjure de bénir ce livre. C'est ici surtout que l'Jiomme doit dire, quand il a eu le bonheur d'en arracher une seule à la mort : Je l'ai soignée; Dieu Ta guérie!
25 juin 1865, fête du Sacré-Cœur
DE
LA FOLIE
EN MATIÈRE DE RELIGION PRÉLIMINAIRES
I
NOTIONS, CARACTÈBE8, DIVISION DBS AFFECTIONS MENTALES; ANALOGIES FRAPPANTES AVEC l'ÉTAT d'uNE FOULE d'aMES.
Ax-anl de commencer nos études sur ce triste sujet de la folie des hommes, et d'entrer dans Texamen des malades fnfortunés qui remplissent la terre, nous devons d'abord constater le fait et prouver l'existence du mal. Platon, que les siècles ont appelé le divin Platon, même depuis que la lumière du ciel est decendue parmi nous, et qu'un Dieu s'est fait lui-même notre maître,
14 PRËLIMINAipES.
Platon comparait le inonde à un antre profond, où les hommes marchent dans les ténèbres, se heurtent et s'égarent, prenant Tombre pour la vérité, le mensonge et Tapparence pour la réalité et l'essence des choses... Infortunés qui n'ont jamais tu la splendeur du jour et l'éclat du soleil. C'est une image sensible des illusions de la vie et des égarements de l'esprit humain... A peine si, dans cette multitude, il apparaît quelques sages qui ne sont pas les jouets de l'illusion et qui trouvent la vérité.. . La Grèce, le pays du monde le plus éclairé, en comptera sept dans toute la durée des siècles... Eh bien! appuyé sur la parole du plus sage des hommes, de celui même que Dieu daigna remplir de sa lumière, je vais comparer l'univers entier à nos tristes asiles d'aliénés, à une maison de fous. La terre, dit ce grand roi, est toute couverte de ces infortunés ; on en voit partout, leur nombre est infini : Stultarum infinitus est numerus. La plupart sont comme frappés et ne savent ni d'où ils viennent, ni où ils vont ; ils marchent à l'aventure et se perdent, oubliant leur origine, comme leur fin et leur destinée. Les impies, les incrédules, les pécheurs, les mondains, les indifférents, etc., sont aliénés et comme perdus dans l'erreur, alienati sunt et erraverunt. {Ps, Lvii, 4.) Le Seigneur, du haut des cieux, contemple la terre et cherche s'il y a encore quelques hommes qui comprennent, qui vivent avec la raison, qui pensent à lui, et il a peine à en trouver : Dominm decœlo prospexit... ut indeat si est intelligefis aul reqwrensDeum. [Ps. xin, 2, 52, 3.) Et nous, en commençant ce petit traité de la folie des hommes en matière de religion, quand nous considérons Tctat intellectuel et moral de nos frères et même des chrétiens, nous ne pouvons nous empêcher de répéter la parole du Roi de la Sagesse : StuUorum infinitus est mimerus. Pour le prouver, il suffira, dans ce premier discours préliminaire, de bien définir la folie, cette triste maladie, d'en étudier les symptômes, les caractères généraux, et de faire une application de ces principes et de toutes ces notions à l'état d'esprit de la plupart des hommes, dans la question qui nous occupe, la plus grave incontestablement de toutes et la plus importante, je veux dire la religion, Dieu, notre âme, notre éternité. Peut-être que cette première leçon va paraître ' aride à quelques esprits ; mais ceux qui réfléchissent en comprendront de suite la nécessité. Ces principes une fois bien établis, et la définition bien comprise, il sera facile de prouver la proposition de ce discours, renfermée dans le texte de Salomon : StuUorum infinitus est numerus.
I. Or, d'après les maîtres dans cette partie de la scieuce médicale que nous avons consultés et dont nous avons étudié la doctrine, la folie, qu'ils appellent quelquefois manie, démence, mélancolie, et plus souvent encore du terme plus général d'aliénation mentale, est un état maladif qui prend l'âme ou l'intelligence humaine et met le trouble dans ses facultés ou les anéantit. — C'est un afTaibItssement, ou un anéantissement de Tespril; un désordre dans les pensées, ou un manque absolu de raison; en un mot, cette triste maladie qui afl'ecle lame, la blesse seulement ou la (ne. El de cette simple déûnition découlent naturellement loiîte's les divisions indiquées dans les écrits des maître- spéciaux, et des docteurs qui ont traité ces question^.
Il y a donc, d'après eux, des Mies partielles et des folie? complètes; il y a des folies incurables et des filii^s intermittentes, La plus triste, la plus irrémédiable de toutes paraît être celle qu'ils appellent Yidiolkme ou le crétinisme^ stupidité absolue qui rend l'îiomme insensible, pour ainsi dire, à tout. Le mallieinviix réduit à cet état n'a point de pensées, ou, du moins, il n'a pas de paroles ni de regard même pour les exprimer. Il mange et il dort; il mange ce qu'on lui donne aujourd'hui, sans songer au lendemain; il doit où il est; il ne sait aimer ni reconnaître personne, pas même sa mère, si ce n'est par un petit cri, et encore rarement. Il y a une àme pourtant sous cette enwlt»])pt», mais elle ne paraît ])as; cette flamme, est, sinon loni à foit éteinte, au moins si cachée, gu'elle n'éclair.î et n'échauffe rien. C'est une vie purement animale, mais sans l'instinct que nous admirons dans les bètes, et sans le cœur qui nous attache à elles et nous les (ait aimer. Ces pauvres malades n'ont donc pas de pensée ni de sentiment, ils semblent n'avoir que la si'nsalion ; ce sont les plus à plaindre, parce qu'il y a moins d'espérance de guérison ; mais ce ne sont pas les plus malheureux cependant, parce qu'ils doivent avoir moins l'idée, l'appréhension et le sentiment de leur état*.
Il y a une autre espèce de folie bien autrement dangereuse et complète aussi, que les médecins appellent manie, d'un mot grec qui signifie fureur ; ici ce n'est pas l'absence des idées, c'est la confusion, l'incohérence, le désordre absolu de toutes les pensées. On remarque dans ces pauvres malades des transports étranges, une agitation incessante, des emportements soudains ; ce sont parfois des cris aigus et prolongés, suivis de longs silences ; des pleurs amers, et parfois aussi des éclats de rire, qui attristent encore plus l'âme.
Voilà les deux plus grands termes de l'aliénation mentale, et l'état ou la condition extrême de la démence complète, dont les caractères se retrouvent dans la vie de bien des hommes, quand il s'agit du salut éternel; nous le verrons bientôt: mais il faut encore, avant d'entrer dans l'application de ces caractères à
* La plupart des idiots ne parlent pas, ou ils se bornent à marmotter quelques sons inarticulés; leur figure est inanimée... un état habituel de stupeur, une sorte d'inertie invincible forme leur caractère. J'ai eu longtemps sous mes yeux, à Bicôlre, un de ces malheureux, victime d'excès d'intempérance; il restait presque toujours immobile et taciturne, ou bien, par intervalles, il laissait échapper une sorte de rire niais et stupide ; nulle expression dans les traits de sa figure, nul souvenir de son état antérieur, etc.. L'idiotisme est quelquefois si complet, et l'état de stupeur si marqué, qu'un aliéné de cette sorte n'a pas même rinstinct des animaux. (Pinel, p. 65.)
i8 PRÉLIMINAIRES.
Tâme humaine, dire quelques mois des blessures moins profondes et de la maladie qui, sans affecter à ce point rinlelligence et l'anéantir complètement, altère quelqu'une de ses facultés, et semble Tenchaîner et Tentraver dans ses fonctions. — Les uns, en effet, sont frappés dans la mémoire seulement et oublient tout, jusqu'à leur nom. Les autres sont atteints dans l'imagination et se nourrissent de mille pensées vaines, se bercent dans les illusions les plus extravagantes : mille fantômes les effrayent le jour et la nuit, tandis que, dans la même classe, on en voit qui vivent sous le charme d'un bonheur imaginaire et qui semblent nager dans les délices de l'extase, ou dans les douceurs d'un ravissement continuel.
Outre ces caractères généraux de la folie, on peut encore signaler quelques symptômes spéciaux et des effets particuliers aux différentes espèces de ces affections si variées, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, des contrastes surprenants dans les sujets atteints de la même maladie. On en voit qui passent, sans aucune raison, d'un excès à l'autre, qui travaillent avec ardeur et sans but, et qui resteront ensuite des jours et des semaines dans l'inaction la plus complète, immobiles et comme morts. D'autres parlent sans cesse pendant des jours et des nuits, et puis s'obstinent à garder un morne silence des mois entiers. On en a vu d'une douceur charmante, qui tout à coup devenaient furieux et qui auraient, dans ce transport, donné la mort à ce qu'ils avaient le plus aimé. Quelques-uns versent des
ÉTUDES GËKÉRALES. 19
larmes amères, poussent des sanglots à fendre les cœurs, et soudain on les entend éclater de rire, comme dans l'ivresse d'une joie ineffable.
De là, sans doute, les divisions principales indiquées par les docteurs Pinel et Esquirol, qui ont plutôt défini la nature de ces maladies par leurs effets que par leur cause ; ils appellent folie sombre^ délire exclusif, ou mélancolie^ celle qui affecte plus souvent ce caractère de la crainte, de la tristesse, du silence ; manie^ celle qui éclate en transports de fureur, et folie gaie celle qui porte à la joie, à l'exaltation des espérances, au charme d'un bonheur inconnu, aux rêves enchanteurs delà vie.
Nous signalerons encore avec ces grands maîtres de la science quelques nuances importantes dans cette étude préliminaire, et une nouvelle division qui tient à la nature même de la maladie. — Ils appellent folie absolue ou complète celle qui trouble toute l'intelligence et met du désordre dans toutes les idées, et spéciale ou partielle celle qui ne trompe l'esprit que sur un point : c'est une idée fixe qui arrête et qui suffit pour déranger tout.. . Ce sont quelquefois les plus difficiles à traiter. — «On nomme incurables celles qu'aucun remède connu n'aurait pu jusqu'à ce jour apaiser ou guérir, et intermittentes celles qui, après avoir été guéries parfaitement en apparence, reviennent à certaines époques et avec les mêmes caractères. Au contraire, un accès de folie passagère, un trouble ou un désordre momentané dans les idées, des paroles même extravagantes el insensées, signe certain d'une affection mentale qui ne laisse pas de trace, prendra le nom de simple délire.
Enfin, si Ton veut considérer plutôt la cause que les symptômes et les tristes effets de ces maladies intellecuelles, on arrive à une dernière classification, la plus importante de toutes peut-être, et surtout dans l'application que nous aurons à faire de cette doctrine à l'état des âmes devant Dieu. Il y a donc des folies dont la cause est ^nremeni physique ; un accident, une chute de cheval ou de voiture a suffi pour déterminer ce malheur... On peut espérer la guérison, elle est plus facile, et souvent il a suffi d'une réaction dans le sens contraire pour l'amener. J'en ai vu moi-même des exemples frappants. — Mais si la folie est le fruit d'une cause morale^ c'est plus difficile, et, il faut le dire, c'est bien plus ordinaire... Quelques grandes passions.... des excès en quoi que ce soit, des ambitions déçues, une fortune renversée, des désordres honteux... ont souvent plongé les plus belles intelligences dans la nuit, et peuvent éteindre la flamme des esprits dans la boue. — Enfin la cause de la maladie peut être simplement accidentelle ou héréditaire. — Accidentelle, si aucun membre de la famille du malade n'avait encore été frappé; c'est alors un malheur personnel sans cause antérieure connue, et dont les conséquences sont moins graves; si au contraire plusieurs membres ou quelques-uns seulement, surtout en ligne directe, parmi les auteurs de cette famille ont déjà donné des signes de la même maladie, on peut dire qu'elle a été transmise dans la naissance et qu'elle est héréditaire; c'est un des symptômes les plus effrayants, c'est ordinairement une folie incurable.
Les savants, nos plus habiles mentalistes assurent que Taliénalion doit être souvent attribuée à la conformation plus ou moins régulière du cranc et surtout du front*; mais je n'attache pas beaucoup d'importance à cette remarque, d'ailleurs contestée, parce qu'elle ne peut avoir aucune utilité directe et pratique dans l'application que nous devons faire de ces principes à la vie des âmes et à leurs tristes infirmités. Entrons donc dans l'examen et l'étude de ce que nous avons appelé la folie des pécheurs.
II. Oh ! que cela est triste à jienser, que cela est humiliant à dire! Mais nous retrouvons dans une foule d'âmes tous les caraclères, les symptômes et les suites affreuses de cette maladie. Cette vérité sera démontrée à chaque page de ce livre; il ne s'agit pour nous en ce moment que de reprendre les définitions et les divisions générales. Nous verrons des analogies frappantes, des caraclères identiques; c'est de la véritable folie. Il
* Le docteur Pinel combat cette assertion, et, après l'étude la plus sérieuse et un grand nombre d'expérience, il a reconnu qu'il était impossible de démontrer que ces dilTcrences du front ou du crâne fussent la raison des maladies qu'il était tous les jours appelé, par ses fonctions, à traiter, à Bicétre et k la Salpêtrière. L*analyse et les recherches les plus minutieuses lui apportant sans cesse des expériences contradictoires. (P. 460.)
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of De la folie en matière de religion.
