Préface
L'art des Jardins a été, plus qu'aucun autre peut-être, enseigné, discuté, célébré. C’est par centaines qu'il faudrait compter les volumes de tout format publiés seulement depuis un siècle, en France et à l'étranger, en prose et en vers, en langage technique et en style sentimental, sur cet art « innocent et doux » et sur les diverses spécialités qu’il embrasse. Mais personne encore ne s'est occupé d'en retracer l'histoire. Dans les ouvrages même les plus considérables, par exemple dans la grande Encyclopédie de Loudon, l'histoire des Jardins ne figure qu'à titre d'introduction, et sous une forme qui n’a rien d’attrayant ni de bien instructif.
J'ai donc entrepris une œuvre nouvelle, en étudiant. sous un point de vue trop négligé jusqu'ici, un sujet qui peut d'ailleurs passer pour rebattu.
Les amateurs de jardins, les horticulteurs ne doivent point chercher dans ce livre des instructions techniques sur le choix et l'emploi du terrain, la disposition des parterres et des bosquets, l'entretien, la multiplication et la fabrication (le terme est reçu aujourd'hui, et il est exact) des fleurs, des plantes ornementales et potagères et des arbres fruitiers. Ces matières sont traitées dans un grand nombre d'ouvrages vi PRÉFACE.
spéciaux et par des hommes spéciaux, avec une compétence que je ne possède point.
Ce que joffre aux gens du monde, aux artistes, à tous les esprits curieux de connaître dans leurs développements successifs et sous leurs formes diverses les créations du génie de l'homme, ce sont des récits, des descriptions, et aussi quelques considérations que je puis bien appeler philosophiques; car l'histoire des Jardins a, comme toute autre, sa philosophie, sa moralité. Elle se rattache par des liens étroits à l'histoire des arts, des sciences, des institutions civiles, politiques et religieuses, des mœurs, de la civilisation en un mot, et, de plus, à l’ensemble des phénomènes inhérents au climat de chaque pays et à la nature de ses productions. D'où l’on voit que son champ est, en définitive, très-vaste, que ses aspects sont très-variés, et qu'un tel sujet peut bien, sans être épuisé à beaucoup près, remplir un gros volume.
Ma tâche était sans doute attrayante, mais néanmoins laborieuse, difficile et, en quelques points, très-délicate. Les matériaux que j'avais à employer se trouvaient en partie disséminés dans une multitude d'ouvrages et d'opuscules de toutes sortes, d'où j'ai dû les extraire
« à grand renfort de besicles », à peu près comme les chercheurs d’or extraient de masses énormes de sable et de gravier le précieux métal objet de leur convoitise. J'ai partout, dans le cours de ce livre, cité scrupuleusement mes auteurs, etje puis, en conséquence, me dispenser de les nommer ici.
Une autre partie des matériaux n'existait, pour ainsi dire, qu'à l’état élémentaire : il fallait non-seulement les trouver, mais les découvrir, les dégager de leur gangue, les rectilier les uns par les autres. J'ai dû, pour cette partie ardue de mon travail, recourir aux lumières de plusieurs personnes vouées particulièrement, soit à la pratique de l'art
PRÉFACE. vil des jardins ou à la science botanique, soit à la recherche assidue des curiosités historiques, et m’approprier les souvenirs des voyageurs et des touristes qu'il m'était permis d'interroger.
Je dois surtout de vifs remerciments, pour leur bienveillant concours, à MM. Barillet-Deschamps, Bühler aîné et Eugène Bühler, si justement célèbres comme architectes-paysagistes; à M. Houllet, le savant directeur des serres au Muséum d'histoire naturelle de Paris; à M. J. Lesage, voyageur agronome, qui a parcouru en observateur attentif presque toute l’Europe et une partie du nouveau monde; à M. Charles Durier, littérateur et touriste, qui a vu et bien vu les beaux jardins de la belle Italie; à M. H. Giacomelli, qui n’est pas seulement un dessinateur charmant, mais un véritable érudit en matière d'art; à M. Ferdinand Denis, qui m'a ouvert généreusement les trésors de son savoir, et a bien voulu révéler lui-même à mes lecteurs les merveilles disparues des jardins de l'ancienne Amérique.
Qu'il me soit permis enfin de ne pas omettre, dans l'expression de ma gratitude, mes excellents éditeurs et les artistes éminents auxquels ce livre doit, avec ses attraits extérieurs, une grande partie de son intérêt. Je me suis efforcé d'en faire une œuvre historique et littéraire : y ai-je réussi? Ce n’est pas moi qui puis le dire. Ils en ont fait, eux, une œuvre d'art. À ce titre du moins Les Jardins n'auront à redouter, je l'espère, ni les jugements sévères, ni l'indifférence du public.
ARTHUR MANGIN.
Paris, février 1867.
Chapitre I Introdugtion — Éloge Des Jardins
Si j'avais à définir les jardins, je dirais qu'ils sont le chef-d'œuvre du génie de l'homme, inspiré par le chef-d'œuvre de la nature. En effet, soit que l’on considère les jardins naturels ou les jardins artificiels, on voit que ce qui constitue les uns et les autres n’est rien de moins que l’harmonieux assemblage des objets les mieux faits pour charmer nos sens et plaire à notre esprit.
J'appelle jardins naturels ces paysages, ces sites pittoresques, qui revêtent, selon les contrées et les climats, les caractères les plus variés : ïei riants et coquets; là sauvages et grandioses; partout formés des mêmes éléments : l’azur du ciel, les feux du soleil, les contours argentés ou dorés des nuages, les collines ondoyantes ou les montagnes abruptes, les eaux, les prés fleuris, les arbres couverts de feuilles, les oiseaux au brillant plumage, au gazouillement joyeux. Or chacune de ces choses, prise isolément, nous ravit de plaisir et d’admiration. Qu'est-ce done lorsqu'elles sont réunies dans un tableau qu'on dirait composé par un artiste sans rival, ef qui nous montre à la fois toutes les merveilles de la création !
Ai-je besoin maintenant de démontrer qu'en perfectionnant, en embellissant encore ce que la nature elle-même avait fait de plus beau, l'art a réalisé à son tour la plus heureuse de ses conceptions? Il me suffira d’invoquer ici le consentement universel, juge irrécusable en pareille matière. Et j'entends par consentement universel, non l'opinion, toujours suspecte, du plus grand nombre, mais un sentiment unanime, d'autant plus affirmatif qu'il est plus réfléchi et plus éclairé.
Interrogeons les habitants des campagnes. Il n’est pas un paysan qui ne tienne au petit carré de terre où il cultive quelques pieds de fleurs et quelques arbres fruitiers presque autant qu'au champ qui le fait vivre. La vifla du bourgeois aisé n'aurait point de raison d'être si elle n’était entourée d'un jardin. On en peut dire autant du château, depuis que les châteaux ont cessé d’être des forteresses pour devenir des habitations de plaisance. Le château, comme toute maison de campagne, emprunte sa plus grande valeur au jardin où au pare qui lenvironne. C’est dans cette partie de son domaine que Phomme de goût se complait; c'est à l’embellir qu'il met tous ses soins et qu'il n'épargne point la dépense; c’est à qu'il se sent libre et heureux et qu'il savoure dans leur plénitude les priviléges de l’aisance ou de la richesse. Et si j’osais emprunter le langage des mathématiciens pour exprimer ma pensée, je dirais que, dans une résidence champêtre bien entendue, la magnificence des jardins doit être au moins en proportion géométrique avec celle des édifice
; ce qui signifie qu'un grand château avec un jardin de peu d’étendue où médiocrement planté serait une anomalie, tandis qu'on ne sera jamais choqué de rencontrer une habitation modeste au milieu d’un vaste enclos plein de verdure et de fleurs. En d'autres termes encore, le jardin est le principal, la maison est l'accessoire, ou, si l’on veut, le pis-aller. On y rentre le soir le plus tard possible, et le matin, on n'a rien de plus pressé que d'en sortir. Le sommeil, les repas, des occupations indispensables, le mauvais temps, — ce qui se traduit par ce mot fatal, la nécessité, a seul le pouvoir de vous rappeler dans les appartements; encore faites-vous en sorte de ne point perdre de vue le jardin; et dès que vous le pouvez,
We vous vous échappez pour y retourner. Le jardin est le vrai temple de l'hospitalité. Quel salon peut lui être comparé ? Quelles tentures, quel ameublement valent ces corbeilles de fleurs, ces rideaux de verdure, ces tapis de gazon? Un visiteur nouveau survient-il, votre premier plaisir comme votre premier devoir est de lui faire les honneurs du jardin, de le promener dans les allées, dans les serres, autour de la pièce d’eau, de lui faire admirer, des points culminants, les campagnes environnantes. Et si ce visiteur est un convive, vous vous gardez bien de le retenir à l'intérieur après le déjeuner ou le diner. Le café ne se prend pas ailleurs qu'au jardin, tout au moins sur la terrasse ou sous la vérandah.
Heureux s'ils savent apprécier les bienfaits de la fortune, heureux ceux qui possèdent un jardin, fütil des plus modestes, lorsque ce jardin à pour cadre la campagne même, le jardin de la nature! Ceux-là sont un objet d'envie pour le citadin. Heureux pourtant ce dernier —heureux relativement— si le Ciel lui permet d'habiter une de ces villes que n'étrangle pas une étroite ceinture de murailles, et dans lesquelles la population accumulée n'oblige pas d’honnètes gens à s’empiler les uns au-dessus des autres afin d'économiser le terrain. Là encore chaque famille à pour elle sa maison, et avec la maison un jardin proportionné à ses ressources. Mais ce qui est de règle et, pour ainsi dire, de droit commun dans ces charmantes cités, devient l'exception dans les grandes fourmilières où la politique, l'industrie, le commerce attirent et retiennent captive la foule besogneuse des gens en place, des solliciteurs, des spéculateurs, des négociants, des fabricants, des ouvriers et des mendiants. [ei les jardins privés disparaissent rapidement pour faire place à des rues, à des boulevards, à des constructions énormes et uniformes.
« Telle est, dit Loudon dans l'introduction de son Traité sur la formation et l'amélioration des résidences champetres, telle est la supériorité des occupations et des
‘andes agglomérations plaisirs de la campagne, que le commerce, l'industrie, les d'hommes et les cités populeuses peuvent être justement déclarées contre nature. »
Cependant la nature ne perd point ses droits, ni les jardins leur irrésistible prestige. Savez-vous, en effet, quelle est la pensée qui anime et soutient tous ces gens rivés à la chaîne d'un travail ingrat et dévorant? Eh! oui, vous le savez, lecteur; car cette pensée est la vôtre, si pour votre malheur vos intérêts vous forcent à vivre à Paris ou à Lyon, à Londres où à Manchester, à New-York ou à Boston. Cette pensée, c'est de gagner quelques mille francs de rente et de se retirer en province, à la campagne, quelque part où il y ait du soleil, de l'air et de la verdure, et d’y «planter ses choux, » c'est-à-dire d'y cultiver un jardin. Du plus riche au plus pauvre, du plus humble au plus élevé en dignité, chacun en est plus ou moins tourmenté. « Il est évident, dit encore Loudon, que de tels sentiments sont innés dans l’esprit humain. Tous les 1ommes, mème ceux qui sont nés dans les villes, ont les mêmes idées, qui, si elles ne sont pas oblitérées par la misère ou la maladie, les poursuivent durant tout le voyage de la vie. » On sait l'histoire de l’empereur Dioclétien qui, descendu du trône e plus puissant qui fut jamais et réfugié dans une humble retraite, repoussait avec effroi ceux qui venaient le supplier de reprendre la pourpre. « Ah! s'écriait-il, si vous voyiez les belles laitues que je cultive dans mon jardin, vous ne me parleriez plus du
>ouvoir suprême ! »
Ce n'est pas tout : si fières que soient les grandes villes de leurs édifices publics.
LES JARDINS. ù de leurs églises, de leurs palais, de leurs théâtres, leurs plus beaux joyaux, ceux dont elles font le plus de cas et qui excitent le plus l'admiration des étrangers, ce sont les grands jardins dont elles ont été dotées par la munificence des princes où par la sollicitude intelligente de leurs édiles.
L'immense majorité des Parisiens connait à peine les monuments et les musées de
Paris, et S'en soucie fort peu. Il n’en est pas un qui n’affectionne so jardin : — chacun appelle ainsi celui qui est le plus près de sa demeure. — Hiver comme été, dès qu'un rayon de soleil illumine la grand'ville, les jardins des Tuileries, du Luxembourg, des Plantes, le bois de Boulogne, le pare de Monceaux et les squares nouvellement créés dans plusieurs quartiers se remplissent d'une foule joyeuse. La mème chose se passe à Londres, et certainement à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Madrid; car toutes ces grandes capitales ont des jardins publics, objets de leur prédilection. Quand parut, vers la fin de 1865, le décret qui autorisait l'administration municipale à livrer aux terrassiers et aux maçons une partie considérable des jardins du Luxembourg, ce ne furent pas seulement les habitants des rues environnantes, ce fut la population de Paris tout entière qui se sentit atteinte et qui protesta contre cette décision. La question du Luxembourg à occupé pendant plusieurs mois l'opinion publique et les grands pouvoirs de l'État, à légal des plus graves questions de politique intérieure ou extérieure. Je dirai plus loin comment elle a été résolue.
s, les musées, les
Otez à Paris ses monuments de pierre; supposez que les église académies, les théâtres soient des bâtiments peu ou point différents, à l'extérieur, des maisons qui bordent les rues et les boulevards, et que le chef de l'État, au lieu d’avoir pour demeure un palais immense, se contente d’un hôtel confortable : Paris sera encore une des plus belles villes du monde; les sciences, les lettres, les arts, l'industrie, le commerce, continueront d'y fleurir, et la gaieté française, d'y régner comme auparavant. Mais supposez que quelque mauvais génie changeant un beau jour en démence la sagesse du gouvernement, lui inspire l'idée de remplacer partout les jardins par des rues ou des places pavées où macadamisées, avec des trottoirs de bitume, des colonnes à gaz et des maisons à cinq étages. Plus de Tuileries ni de Champs - Élysées, ni de
Luxembourg, ni de Jardin des Plantes, ni de squares; plus d'arbres, plus de fleurs, plus de verdure! Évidemment le séjour de Paris deviendrait impossible. En peu d'années, l'ennui, le spleen, la démoralisation, la désertion, peut-être des maladies inconnues jusque-là transformeraient en un désert cette reine des cités. Le monarque lui-même, fût-il un Louis XI, qui aurait accompli cette abomination, ne voudrait pas rester quinze jours aux Tuileries. La cour, les ministères, les chambres émigreraient en masse à Versailles, qui redeviendrait, comme au siècle dernier, la capitale effective de l'empire! Là, du moins, on retrouverait ces jardins auxquels la ville de Louis XIV doit de subsister encore à l'état de chef-lieu de département, et qui, plus que son splendide musée, y attirent les Parisiens et les étrangers. Je dis Versailles comme je dirais Saint-Germain, ou Saint-Cloud, où Fontainebleau; mais à coup sûr, c'en serait fait de Paris.
isie
Delille, qui a si bien chanté les jardins, s’est rendu coupable d’une sorte d’hé en les définiss ant «le luxe de l’agriculture. » Quoi! rien de plus? Mais les jardins
sont le luxe par excellence, le luxe universel, le luxe du pauvre et celui du riche,
des simples citoyens et des potentats, des individus et des nations: et ils sont encore -
bien plus le luxe des villes que celui des campagnes, et des peuples civilisés que des
peuples primitifs. Le nombre, l'étendue, l'arrangement , la culture des jardins privés
et des jardins publics donnent la mesure exacte du degré de prospérité d’un État, de la sagesse de ses institutions, de l’aisance et de la moralité des citoyens, de leur goût, de leurs lumières et du degré de faveur qu'ils accordent aux sciences, aux
Fe lettres et aux arts. J'aurai l’occasion de revenir sur ces considérations, et de montrer partout l’art des jardins progressant et se propageant avec la civilisation, avec la liberté, avec la richesse, avec la paix au dehors et la concorde au dedans, en un mot, avec tout ce qui fait vraiment la gloire et le bonheur des nations.
Parmi les châteaux dont je disais plus haut qu'ils ne sauraient exister sans jardins, il faut comprendre les châteaux en Espagne, ces demeures imaginaires que la fée du logis, d’un coup de sa baguette, fait surgir à nos yeux quand nous rêvons tout éveillés, et qui sont les seuls où rien ne manque de ce qui peut latter nos goûts et satisfaire nos moindres caprices.
J'aflirme hardiment que tout château en Espagne à son jardin, petit ou grand selon l'ambition de l'architecte.
J'en appelle à vous tous qui me lisez. À moins que, dès votre enfance, la Fortune n'ait épanché sur vous es trésors de sa corne d’abondance, et jonché de leurs devant vos pas les chemins de la vie, vous avez ait plus d’une fois des châteaux en Espagne; vous à avez rêvé pour votre jeunesse, votre âge mûr ou votre
, une maison, une chaumière où vieillesse, un palai vous vivriez à votre guise, oisif ou livré au travail, dans le silence de l'isolement ou parmi les doux bourdonnements d'êtres chéris, ou encore au milieu des fêtes et des plaisirs bruyants. Eh bien! n'est-il pas vrai que cette demeure vous est toujours apparue avec un joli jardin, sinon même avec un grand pare, dont les allées, les bosquets et les plates-bandes vous étaient aussi familiers que si vous les eus siez parcourus cent fois
On à vu par le monde certains philanthropes qu'on a nommés utopistes, parce qu'ils passaient leur vie à bâtir des châteaux en Espagne, non pour eux, mais pour l'humanité (utopie et château en Espagne sont des expressions équivalentes). Ces honnêtes gens ont construit sur le papier des cités idéales, où les hommes, unis sous la sainte loi de la fraternité, doivent goûter un bonheur parfait. De vastes jardins bien ombragés et bien fleuris occupent la place d'honneur sur les plans de ces communes-modèles, de ces phalanstères, dont les hôtes fortunés les cultiveront en chantant des hymnes à la Nature. C'est là que les cénobites de l'avenir se reposeront de leurs travaux, et que, couronnés de fleurs, ils célèbreront les fêtes de la famille et de la patrie nouvelle. J'aflirmerais volontiers que la perspective de posséder un jardin, mème en participation avec quelques centaines d’associés, a gagné aux écoles socialistes de nombreux adeptes parmi les malheureux plébéiens des grandes villes, condamnés à vivre dans des logements sans air, sans lumière, sans soleil, et à entretenir furtivement sur le rebord de leur lucarne un rosier et une giroflée. Si les bonnes gens des petites villes et les paysans ont été moins empressés de se ranger sous la bannière des réformateurs, c’est qu'ayant à eux des jardins qu'ils arrangent à leur guise, et au delà de ces jardins la campagne, ils se souciaient médiocrement d la phalange Larmonienne.
hanger de tels avantages contre les bienfaits de la communauté égalitaire ou de
Le prestige des jardins est tel, qu'il se fait sentir jusque dans les choses les plus ordinaires de la vie. Combien d'établissements publics ou privés qui, soit dit en P pices, couvents, maisons de santé, de retraite ou d'éducation, casinos, pensions ant, ne sont pas sans analogie avec les communautés et les phalanstères : hosbourgeoises, hôtelleries, asiles ouverts à la douleur, à la piété, à la vieillesse, écoles pour l'enfance, lieux de repos pour les voyageurs ou de plaisir pour les oïsifs et les viveurs de tout étage, — et dont le principal mérite est de posséder un jardin! Mais quoi! lorsque l'heure des adieux suprèêmes a sonné, un dernier asile nous attend, et cet asile est encore un jardin : triste jardin, il est vrai, avec sa bi garrure de pierres blanches et de croix noires ombragées par les longs rameaux du saule pleureur et par la cime rigide des cyprès. D’autres arbres au port plus dégagé, au feuillage moins sombre, et les fleurs que des mains pieuses cultivent alentour des tombeaux, viennent cependant tempérer la mélancolie de cette austère décoration. Le soleil, d’ailleurs, y projette ses rayons; les oiseaux y chantent au printemps; les papillons y voltigent; les roses, les œillets et les violettes y mêlent leurs effluves embaumées à la senteur résineuse des arbres verts. Et lorsque ceux qui sont demeurés viennent apporter à ceux qui sont partis le tribut de leurs souvenirs et de leurs larmes, cet épanouissement de la vie sur la terre des morts les raffermit et les console. Ils se persuadent que quelque chose des êtres aimés qui dorment là a passé dans la séve des arbres et dans le parfum des fleurs; et le murmure du vent, le chant de l'oiseau, le frémissement de l’insecte, leur semblent autant de voix qui disent : La Mort n'est qu'un vain fantôme; la Vie est éternelle!
CHAPITRE IT
LES JARDINS MERVEILLEUX — LES CHAMPS-ÉLYSÉENS — LE PARADIS DE MAHOMET
IL est si vrai que les jardins symbolisent pour l’homme le beau et le bon dans leur plus haute expression et dans leur alliance la plus intime, que lorsque les voyants, les prophètes, les poëtes, les instituteurs des peuples ont voulu donner une idée du séjour de la félicité suprême, ils n'ont jamais imaginé autre chose qu'un jardin paré des merveilles de la nature et embelli par les chefs-d’œuvre de l’art. Toutes les mythologies antiques donnent pour demeure d'outre-tombe aux héros, aux sages, aux justes, des jardins. Les Champs-Élyséens des Grecs et des Latins ne sont pas autre chose. Virgile y fait descendre le pieux Énée, conduit par la Sibylle, auprès de son père Anchise, pour s’'entretenir avec lui des destinées futures de sa race. Le héros troyen traverse d'abord
12 LES JARDINS. le sombre Ténare, où les méchants subissent la peine de leurs forfaits; puis il pénètre dans les lieux enchanteurs réservés aux âmes des gens de bien.
Là. sur de verts gazons, parmi des bois de myrtes et de lauriers, les Élyséens se livrent aux plaisirs de la palestre, de la lutte, de la danse, de la musique.
et carmina dicunt.
Ce sont ceux qui ont conservé leur innocence et servi modestement les dieux; ceux qui sont morts en combattant pour la patrie; ceux qui ont doté lhumanité d'arts agréables et d'industries utiles ; ceux enfin qui ont laissé sur terre le souvenir de leurs bonnes actions.
Une partie du bienheureux séjour est réservée aux âmes qui, après avoir bu avec les eaux du fleuve Léthé l'oubli profond du passé, doivent revoir la lumière du jour et prendre part de nouveau aux luttes de la vie terrestre. Les Élyséens errent d’ailleurs à leur fantaisie dans leur immense domaine, inondé de lumière par un soleil et par des astres qui lui sont propres; — on sait que, pour les anciens, les astres n'étaient que des flambeaux fixés à la voûte du ciel, et dont l'existence pouvait, par conséquent, se sus du sol que foulent les mortels. — A quoi concevoir au-dessous aussi bien qu'au-des bon des demeures, des abris, Ià où l'air est d’une éternelle sérénité, là où nul wa rien à cacher de ses actes à ceux qui l'entourent? Lorsque Énée s'adresse au poëte Musée et lui demande en quel endroit il pourra trouver Anchise, il en reçoit cette réponse : Nulli certa domus. Lucis habitamus opacis, Riparumque toros et prata recentia rivis
Incolimus.
Des idées analogues touchant la destinée des âmes vertueuses après la mort se retrouvent chez la plupart des peuples de l'antiquité, et en particulier chez les Égyptiens, à qui les Grecs avaient emprunté leurs principaux mythes. Toutefois des dogmes empreints dun caractère plus spiritualiste semblent avoir dominé de tout temps dans une grande partie de l'Orient. La métempsycose des Hindous ne présente elle-même les transmigrations des âmes que comme une série plus où moins longue d'épreuves que le principe immatériel doit traverser, pour se purifier de plus en plus et retourner finalement au sein de la Divinité.
Ce que la religion des mages et l'idolâtrie sabéenne, qui étaient, avant la venue de Mahomet, les deux cultes les plus répandus parmi les Arabes, enseignaient de la vie future, était où trop vague ou trop abstrait pour être goûté par ces barbares ignorants, farouches et sensue Aussi le prophète n’eut-il pas de peine à s'assurer leur dévouement en promettant son paradis à ceux qui suivraient sa loi et qui sauraient au besoin combattre et mourir pour elle. Rien, en effet, ne pouvait sembler plus enviable à de pauvres nomades errant à travers les sables arides du désert et sous les feux dévorants du soleil; et lon conçoit que nul effort, nul sacrifice ne leur
1Â LES JARDINS.
coûte pour mériter une telle récompense. On parle si souvent du paradis de Mahomet, que mes lecteurs me sauront peut-être gré de donner ici l'esquisse des félicités qui, d’après le Koran, attendent au delà du tombeau les fidèles musulmans. Je passe sur les festins interminables auxquels ils seront conviés, sur les costumes éblouissants dont ils seront revêtus, sur les prévenances dont ils seront l’objet de la part des légions de serviteurs auxquelles ils commanderont, et je m’arrête seulement aux merveilles du pays enchanté dont ils seront citoyens. La description qu'on va lire est empruntée aux Observations historiques et critiques sur le mahométisme, du savant orientaliste anglais G. Sale.
Selon les musulmans orthodoxes, le paradis est situé dans le septième ciel, immédiatement au-dessous du trône de Dieu; et, pour en exprimer ‘’aménité, ils disent que la terre en est de la plus fine farine de froment ou du muse le plus pur, ou, selon d'autres, de safran; que ses pierres sont autant de perles et d'hyacinthes; que les murailles de ses édifices sont enrichies d’or et d'argent; que le tronc de tous ses arbres est d'or, et qu'entre ces arbres le plus remarquable est l'arbre appelé Tüba, ou l'arbre du bonheur. Ils disent que cet arbre est dans le palais de Mahomet, mais qu'une de ses branches s’étendra dans la maison de chaque vrai croyant; qu'il sera chargé de grenades, de raisins, de dattes et d’autres fruits d'une grosseur surprenante et d’un goût inconnu aux mortels; de sorte que si quelqu'un désire manger d’un fruit d’une espèce particulière, il lui sera présenté sur-le-champ. Ils ajoutent que les branches de cet arbre s’abaisseront d’elles-mêmes vers les mains de ceux qui voudront cueillir ses fruits, et que non-seulement il fournira aux bienheureux leur nourriture, mais encore qu'ils y trouveront des habits de soie, des animaux sellés et bridés, couverts de riches harnais, pour leur servir de monture, et que cet arbre est si grand que le cheval le plus léger mettrait plus de cent ans à sortir de son ombre, quand il irait au galop.
L'abondance des eaux étant une des choses qui contribuent le plus à rendre un lieu agréable, le Koran parle souvent des rivières du paradis comme en faisant un des principaux ornements. Quelques-unes, dit-il, sont des rivières où coule de l'eau; dans quelques autres coule du lait; dans d’autres, du vin; dans d'autres, du miel. Toutes prennent leur source des racines de Farbre Tüba. Deux de ces rivières sont l'A Kanthar et la Rivière de vie; mais de crainte qu'elles ne soient pas suflisantes, le jardin est encore arrosé d’une infinité de sources et de fontaines, dont les cailloux ne sont que rubis et émeraudes, dont les lits sont de camphre et de muse, et les bords de safran. Les plus remarquables portent les noms de Sa/-Sabil et de
Tasnim.
LES JARDINS. il5)
Mais toute cette magnificence est effacée par l'éclat de ces ravissantes filles du paradis, appelées, à cause de leurs grands yeux noirs, Æ#r al oyün (dont, par corruption, nous avons fait Jouris), et qui feront la principale félicité des fidèles.
Elles ne sont pas, disent-ils, créées d'argile comme les femmes mortelles, mais de muse pur. Elles sont exemptes, comme le Prophète l’affirme souvent dans le Koran, de toutes les infirmités humaines; leur modestie égale leur beauté; elles ont pour gynécées des pavillons faits de perles creuses de telles dimensions, qu’une seule pourrait couvrir quatre parasanges (mesure de superficie en usage chez les Orientaux), ou soixante milles tant en longueur qu’en largeur. Des tentes de perles, de rubis et d’émeraudes seront aussi la demeure des croyants, dont chacun ne possèdera pas moins de soixante-douze femmes prises parmi les filles du paradis, sans préjudice de celles qu'il aura eues sur terre et qui lui seront fidèlement rendues avec tout l'éclat de la jeunesse.
« Le nom que les mahométans donnent ordinairement à cet heureux séjour, ajoute notre auteur, est 4{ Djannat, où le Jardin; quelquefois aussi Djannat al Jerdaws, le Jardin du Paradis; Djannat Eden, le Jardin d'Eden, quoiqu'ils interprètent communément le mot Éden, non suivant le sens du mot hébreu, mais selon la signification qu'il a en leur propre langue, dans laquelle il signifie : une habitation fixe ou perpétuelle; ils le nomment encore Djannat al Mawa, le Jardin de la retraite:
Djannat al Naim, le Jardin du plaisir ; outre plusieurs autres noms semblables. »
LE JARDIN DES HESPÉRIDES
CHAPITRE III S JARDINS MERVEILLEUX (SuiTE) — L'ÉDEN
LA TERRE PENDANT L'AGE D'OR — L'ILE DE CALYPSO — LE JARDIN DES HESPÉRIDES
— LE PARADIS DE QUETZALCOATL
Le christianisme a dégagé de toute volupté charnelle le bonheur des élus dans la Jérusalem céleste, et lorsque la Bible parle de celui dont jouissaient avant leur désobéissance le premier homme et la première femme, elle ne le fait consister en rien de semblable aux voluptés insensées, aux orgies perpétuelles, au luxe extravagant du paradis musulman. Adam et Ëve sont de chair et d'os comme nous; ils sont beaux; ils s'aiment d’un amour chaste et tendre, que ne troublent ni les soucis de la vie matérielle, ni les perplexités de l’âme; ils sont innocents plutôt que vertueux, puisqu'ils ignorent le mal, puisque rien autour d'eux ne peut le leur révéler, puisqu'une paix profonde règne parmi les créatures de Dieu. Ils
18 LES JARDID ne sont point vêtus d’étoffes somptueuses, ils n’habitent point des palais de pierreries ; ils ont pour voile leur chasteté inaltérée, pour palais la voûte azurée du ciel, pour abris des toits de feuillage. Leur demeure est un jardin, l'Éden, et c’est à le contempler, à le parcourir, à le cultiver, qu'en dehors des épanchements de leur gratitude envers le Créateur et de leur mutuelle tendresse, ils trouvent les joies les plus vives. « God abmighty first planted a garden, dit Bacon, and indeed it is the purest of human pleaswres : Dieu tout-puissant à le premier planté un jardin; et, en vérité ,
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