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Introduction
La liberté des cultes, de ceux du moins qui n'offensent pas la morale publique, est maintenant reconnue dans la plus grande portion de la chrétienté. Il est vrai que ceux-là mêmes qui la proclament le plus haut entreprennent souvent de la violer ; mais ils ne parviennent pas à la détruire ; ils ne prescrivent pas contre elle. Elle a pénétré à travers les plus vieilles constitutions de l'Europe ; elle est inscrite en tête des plus nouvelles, et dans les pays qui l'ont une fois admise , elle ne paraît plus, quoi qu'on tente et qu'on fasse en nos jours, pouvoir être abolie.
Il fut un temps où cette liberté n'existait nulle part. A travers les révolutions des sociétés modernes, je ne sais si ce changement, qui intéresse à la fois les âmes, les États et la destinée même de la vérité sur la terre, n'est pas le plus considérable que l'Europe ait vu s'accomplir.
Il a commencé il y a trois siècles dans notre patrie ; il s'achève aujourd'hui dans le monde entier. Il semble donc ij INTRODUCTION.
que le moment soit venu d'en écrire l'histoire, et que cette histoire doive s'écrire en France plutôt qu'ailleurs.
Je voudrais l'essayer, du moins en ce qui nous concerne. Je voudrais rechercher comment, dans notre patrie, un culte tenu pour faux par la puissance publique a pu être pratiqué librement par les citoyens, comment la vérité religieuse a cessé d'être munie d'une sanction civile et pénale. Aux yeux de la plupart de mes contemporains, je ne l'ignore pas, c'est la question inverse qu'il conviendrait de poser. Ils trouvent des cultes divers établis et pratiqués parmi eux. Gomment les lois humaines se sont-elles jamais occupées d'en prescrire ou d'en proscrire aucun? Comment ce qu'ils sont habitués à voir n'a-t-il pas été toujours? Voilà de quoi ils s'étonnent et sont disposés à s'indigner. Pourtant il est certain que le droit ancien, l'intolérance, est demeuré non-seulement en vigueur, mais unanimement incontesté jusqu'au jour où le protestantisme est parvenu à couper en deux la chrétienté ; que, même après ce partage, le droit nouveau, la tolérance, n'a été professé ni au nom de l'un, ni au nom de l'autre culte; que l'un et l'autre, au contraire, ont continué de revendiquer chacun à leur profit le droit de la vérité de bannir et d'extirper l'erreur, et que s'ils en sont enfin venus à se supporter, c'est après avoir réciproquement et vainement essayé de s'anéantir. La tolérance ne s'est pas introduite dans le monde comme une règle de justice ; elle a d'abord été subie comme une nécessité. Elle a été un fait, longtemps avant de paraître un principe. Quiconque, protestant ou catholique, adversaire ou partisan de la liberté de conscience, sait quelque chose du passé, ne l'ignore et ne le méconnaît pas.
INTRODUCTION. iij
Mais cette nécessité, issue du trouble et de l'ébranlement de la société chrétienne, a été lente à se manifester, difficile à discerner et à définir, à mesurer et à imposer. Ce fait, important entre tous, a eu des origines complexes, dés commencements incertains, des progrès traversés d'obstacles, des résultats très-divers et très-débattus , et c'est pourquoi j'ai pensé qu'il devait avoir une histoire. C'est pourquoi j'ai voulu le décrire eh le dégageant du récit des controverses religieuses et politiques auxquelles il se trouve mêlé. Je n'entreprends nullement ici de déterminer théoriquement les droits de l'Église, les droits de l'État, les droits des consciences, et s'il m'arrive de parler de droit ancien et de droit nouveau, j'entends uniquement par là un état de choses pratiquement consacré par les lois et par les mœurs. Je ne prétends m'élever ni à la théologie , ni même à la philosophie politique; je me renferme dans l'histoire. Aujourd'hui, je travaille à décrire l'avènement de la tolérance. Plus tard peut-être je tâcherai de la suivre dans ses développements et ses conséquences. De cette description, s'il ressort un enseignement, ce sera celui de l'expérience .
Catholique, je sais d'ailleurs que l'histoire ne peut porter préjudice à ma foi. En cherchant la vérité historique, en ne cherchant qu'elle seule, en la cherchant et la disant tout entière, je suis assuré d'avance de rendre témoignage à la vérité religieuse.
Il ne faut pas l'oublier, au surplus, en même temps que la tolérance s'est établie en France, le catholicisme s'y est maintenu prédominant et victorieux. Dans le conflit des deux cultes, la France a été comme le champ clos où ils se sont rencontrés face à face et combattus corps à corps, où le a,
- I wr INTRODUCTION.
protestantisme, déjà maftre de la moitié de l'Europe, s'est arrêté, puis a reculé devant une résistance plus forte que son irruption; où le catholicisme a surmonté son ennemi sans le détruire. La tolérance accordée à la religion protestante et la prépondérance assurée à la religion catholique sont deux événements simultanés qui forment ensemble le dénoûment des luttes et des troubles de France au seizième siècle. Ce dénoûment ne doit pas être scindé. En face du culte nouveau qui s'introduit, nous verrons donc l'antique foi d'abord malade, alanguie et frappée de cruelles blessures, se ranimer et se relever dans le combat même. Nous la verrons prévaloir à travers beaucoup d'épreuves et malgré beaucoup d'obstacles par la volonté libre et l'effort persistant de la nation, dont elle demeure enfin l'âme et la vie.
Le lecteur sait maintenant quel problème historique on se propose ici d'éclaircir. S'il n'en a pas souci, il fermera ce livre sans aller plus loin. Si, au contraire, il trouve quelque intérêt à rechercher comment, au seizième siècle, le droit public de la France en matière religieuse s'est modifié, et comment, à travers cette modification, la religion de la France s'est perpétuée, peut-être consentira-t-il à me suivre dans la carrière que je me suis tracée.
Mais avant de s'y engager, avant d'assister dans notre pays au changement des lois qui furent longtemps communes à toute l'Europe, il importe de connaître de quelle manière ces lois s'étaient établies, dans quelles conjonctures elles avaient régné. Cette introduction est destinée à le rappeler très-sommairement.
INTRODUCTION
Avant le christianisme, la distinction des deux puissances était inconnue. Que les lois religieuses réglassent l'État comme en Egypte ! et en Gaule f , ou que les lois civiles réglassent le culte comme à Rome ', toutes les religions de l'antiquité étaient des institutions nationales ; toutes avaient paru la propriété d'une race ou la sauvegarde d'un territoire. Lorsqu'un peuple était vaincu, si le conquérant voulait l'asservir, il abattait ses autels, symboles de son indépendance. Voulait-il, au contraire, l'associer à sa fortune ? Il mêlait les dieux vaincus aux dieux vainqueurs et les faisait adorer ensemble. Rome apprivoisa d'abord les nations diverses qu'elle avait domptées en leur laissant leurs cultes avec leurs coutumes. Plus tard, elle leur communiqua ses lois en même temps qu'elle réunit leurs dieux, accueillis par le sénat, sous la vaste coupole de son Panthéon. Ainsi devint -elle la capitale de l'univers, ainsi se forma de tous les peuples unis et confondus l'Empire romain \ Dans cet empire , les juifs
1 Hérodote, Hv. II. — Diodore de Sicile, liv. I.
2 César, De bello Gallico, lib. VI, cap. xm et nv.
3 Cicero, De le gibus y lib. II, cap. vin, ix, z.
Mohtesquieu, Politique des Romains dans la religion. — Gaston Bois- 8ier, la Religion romaine a" Auguste aux Antonins, Introduction, ch. i et n.
Cf. Gaston fioissiER, la Religion romaine, Introduction, cb. n,et liv. H, cb. h.
vi INTRODUCTION.
soumis, mais non changés, et déjà répandus partout, gardèrent les derniers leur culte distinct et leur race sans mélange *. En dehors des religions nationales, quel asile s'ouvrait alors aux âmes? Les écoles de philosophie. Ces écoles professaient des doctrines, elles ne fondaient pas de cultes; elles n'avaient à réclamer au profit de quelques esprits d'élite d'autre liberté que celle de penser ; elles ne prétendaient à d'autre autorité qu'à celle de la raison humaine. Et comme, d'autre part, à l'époque du moins où elles s'établirent, les religions nationales consistaient principalement en rites et en symboles, et n'avaient plus guère d'enseignement dogmatique ni moral f ,les philosophes se sentaient rarement gênés dans le développement de leurs systèmes. Ils pouvaient les pousser très-loin sans rencontrer devant eux, et surtout sans heurter de front les croyances officielles et populaires, sans entrer en conflit avec elles. Ces conflits, d'ailleurs, ils les redoutaient, ils prenaient soin de les éviter, non-seulement parce qu'à leurs yeux la philosophie n'était pas faite pour le peuple % mais encore parce qu'elle ne suffisait pas à posséder pleinement et à soustraire à tout autre joug les esprits mêmes qui se livraient à elle 4 . En face du tout-
1 Champagny, Rome et la Judée, ch. iv.
2 Cf. Gaston Boissier, la Religion romaine, Introduction, ch. i et u.
4 Saint Augustin cite un fragment d'un livre perdu de Sénèque, De superstitione , au sujet des pratiques et des cérémonies du culte :«Qu® omnia sapiens servabit tanquam legibus jussa, non tanquam diisgrata. Omnem istam ignobilem dec.um turbam quam longo aevo longa superstitio congessit sic adorabimus ut meminerimus cultum ejus magis ad morem quam ad rem -oertinere. * Ainsi parlait le dernier grand philosophe de l'antiquité; •ur quoi le Père de l'Église observe : « Iste, quem philosophia quasi liberum
INTRODUCTION. rij
puissant État qui parlait au nom de Dieu en même temps qu'il portait le glaive, l'individu dépourvu de tout appui extérieur ou supérieur à lui-même se sentait faible et fléchissait , son isolement l'effrayait jusqu'au fond même de sa conscience, et Socrate, condamné pour avoir méprisé les divinités d'Athènes, mourait en les invoquant *.
L'homme est fait pour une société religieuse ; avant le christianisme, il n'y avait pas de société religieuse distincte de la société politique. Le christianisme se présenta dans le monde à la fois comme une doctrine et comme une institution, une doctrine sortie de la bouche de Dieu, une institution née pour embrasser tout le genre humain. Sans autre instrument, sans autre force extérieure que la parole, une. autorité, une hiérarchie, une société des âmes, en un mot, est fondée, et, dès son origine, cette société, se manifestant par ses rites et par ses lois autant que par ses dogmes et ses croyances, ne connaît pas de frontières. Telle fut, au premier aspect, la grande nouveauté de la religion chrétienne, et telle fut aussi contre elle la grande cause de contradiction.
fecerat, tamen quia illustris senator erat, colebat quod reprehendebat. » (De Civitate Dei, lib. VI, cap. x.)
Le même Père dit encore ailleurs, marquant d'un mot la distance des philosophes aux chrétiens :
1 A l'imputation de ne pas admettre les dieux d'Athènes, Socrate accusé oppose les habitudes de toute sa vie, les sacrifices qu'il offrait devant sa maison et pendant les fêtes sur les autels publics, sacrifices dont son accusateur Mélitus avait lui-même été témoin. (Xénophon, Apologie de Socrate; Platon, ibid.)
Quand on apporte la ciguë à Socrate, il veut, avant de la prendre, offrir une libation aux dieux, et après l'avoir prise, déjà mourant, il prescrit encore d'offrir un coq à Esculape. (Platon, Phédon.)
▼iîj INTRODUCTION.
Aussi longtemps qu'aux regards inattentifs des païens elle se confondit avec le judaïsme et put être considérée comme une branche du vieux tronc qui n'avait de racines qu'à Jérusalem, elle participa soit au respect, soit à l'inaifFérence des Romains pour le culte et les coutumes des juifs 1 . Plus tard, il lui arriva de mettre à profit les immunités dont jouissaient les écoles philosophiques. Plus d'un apôtre, plus d'un apologiste chrétien s'est abrité sous un manteau de philosophe 1 . Mais dès les premiers jours, de cette liberté laissée soit à des cultes locaux, soit à des doctrines individuelles, l'Église avait fait un bien autre usage que juifs ou philosophes. Dès les premiers jours, elle avait mis à profit le rapprochement des peuples, l'unité de l'empire et les chemins qui partaient du Gapitole, pour se répandre partout, atteindre les extrémités du monde romain et les dépasser. Au témoignage d'un philosophe devenu chrétien et plus tard martyr, un siècle après le supplice du Calvaire , il était rendu grâce à Dieu au nom de Jésus crucifié jusque parmi les peuplades errant au loin avec leurs troupeaux sans autres demeures que des chariots et des tentes *.
L'autorité romaine attendit trente ans avant de s'opposer à la propagation de l'Évangile 4 , et le signal des persécutions ne vint pas d'elle. Si Ponce-Pilate avait envoyé le Juste à la mort après avoir proclamé son innocence, l'obsession tumul-
* De Rossi, Bulletin d'archéologie chrétienne. Décembre 1865. — Champagny, Borne et la Judée, ch. u et ni.
3 Cbampacny, les Ântonins, liv. J, ch. vm; liv. II, ch. vu et ix; liv. V, ch. m ; liv. VI, ch. vi.
3 Saint Justin, Apologie. — Thomassin, Traité historique et dogmatique des édits et des autres moyens dont on s* est servi dans tous les temps pour établir et maintenir l* unité de P Église catholique, tom. I, ch. i, § 10 et 11.
4 Thomas sur, ibid., g 14.
INTRODUCTION. «
tueuse des Juifs , prêtres et peuple , lui avait arraché cette sentence 1 . Sous les coups des Juifs encore, et sans tenir compte des lois romaines, étaient tombés les premiers martyrs, saint Etienne et saint Jacques V Au delà, comme à Tintérieur de la Judée, à Icône, à Lystres, à Àntioche, àÉphèse, à Philippes, à Thessalonique, à Gorinthe comme à Jérusalem, c'était à des soulèvements populaires que les apôtres avaient été d'abord exposés : désordres excités par les Juifs, et que le magistrat romain, qui les voyait de mauvais œil, avait tantôt soufferts et tantôt arrêtés'. Saint Paul, enfin,
1 Evangelium secundum Malthœum, cap. xxvii, vers. 18-34 :
Je8um autem flagella tum tradidit eîs ut crucifigerent. » Evangelium secundum Marcutn, cap. xv, vers. 10-15 : « Pontifices autem concitaverunt turbam. »
Evangelium secundum Lucam, cap. xxm, vers. 1-24 : « Et surgens omnis multitudo eorum duxerunt illum ad Pilatum. « Pilatus autem convocatis principibus magistratum et sacerdotibus et plèbe.
« . . • At illi succlamabant dicentes : Crucifige, crueifigc eum. « ... Et Pilatus adjudicavit fieri petitionem eorum. » Evangelium secundum Joannem, cap. xix, vers. 4-16 : « Dicit eis Pilatus : Accipite eum vos et crucifigite : ego enim non invenio in eo causam.
2 Actes des Apôtres, ch. vi, vers. 12; ch. vu, vers. 56-58 :
Et ch. xn, vers. 1-3 :
8 Act, apost., cap. iv, vers. 1-3; cap. vu, vers. 1; cap. xi v, vers. 5 et 18 ; cap. xv, vers. 2; cap. xvi, vers. 19-22; cap. xvn, vers. 5; cap. xix, vers. 28-29 ; cap. xxi, vers. 27-32* x INTRODUCTION.
s'était mis à l'abri des violences de la foule et des vengeances de sa race en invoquant son droit de cité romaine, en faisant appel à César 1 .
En Asie et en Grèce, la populace avait donc été la plus prompte à déclarer la guerre aux chrétiens. Il n'en devait pas être autrement à Rome*. Faut-il s'en étonner? Toutes les passions basses de l'humanité, toutes les superstitions immorales ou grossières qu'autorisait le paganisme, tous les vils métiers qu'il entretenait se sentaient menacés par la foi chrétienne et se ruaient sur elle. Où s'arrêtait d'ailleurs cet antagonisme? Dans quelle classe la pureté de leur doctrine et de leur vie ne suscitait-elle pas des ennemis aux chrétiens? Si leur culte avait été propre seulement à quelque race étrangère, si leur enseignement s'était renfermé dans un cercle restreint d'initiés , la société romaine les aurait considérés peut-être avec une curiosité mêlée d'indifférence et ne se serait pas troublée sans doute à leur aspect. Mais ces hommes qui ne ressemblaient à personne se rencontraient partout, et partout ils propageaient leur étrange et mystérieuse croyance*. Quiconque ne l'embrassait pas devait la détester et la détestait en effet. Ainsi se forma contre elle cette haine du genre humain prédite par son fondateur, attestée par les historiens païens et dont Néron se prévalut pour la
1 Act. apost.y cap. xvi, vers. 35-39; cap. xxn, vers. 25-29; cap. xxt, vers. 10, 21, 25.
2 «Nec ulli magis expostulatores christianorum quam vulgus. * (Tertullien, Apologétique.)
3 « Hesterni sumus et vestra omnia implevimus. » (Tbrtullien, Apologétique, 37.)
« Exitiabilis superstitio rursus erumpebat non modo in Judaeam sed in urbem... Multitude) ingens. •• convicti sunt. » (Taciti Annal», lib. XV, cap. xliv.)
INTRODUCTION. x*
persécuter 1 . On sait que, soupçonné d'avoir mis le feu à Borne pour agrandir son palais, ce monstre imagina de dé* tourner sur les chrétiens la colère d'un peuple prêt d'avance à leur imputer tous les crimes , et qu'inventant contre eux un supplice nouveau, il les fit brûler eux-mêmes, la nuit, pour éclairer ses jardins 8 . La tyrannie n'est jamais si effrénée et si féroce que lorsqu'elle a pour complice une aveugle animadversion populaire. Voilà çlonc comment la persécution s'introduisit dans le droit public de Rome. Quand elle y fut entrée, elle y demeura. Les bons empereurs purent succéder aux mauvais ; à l'égard des chrétiens , Trajan 3 et Marc-Àurèle* n'osèrent pas démentir Néron, Sans doute l'exécution des édits rendus contre le christianisme fut tantôt suspendue, tantôt seulement locale et par-
1 « Eritis odio omnibus propter nom en meum. » (Evangelium secundum Marcum, cap. xiii, vers. 13.)
« Odio humani generis convicti sunt. » (Taciti Annales, lib. XV, cap. xliv.)
2 Taciti Annales, lib. XV, cap. xliv.
3 Trajan à Pline le Jeune : « Christiani... conquirendi non sunt; si deferantur et arguantur puniendi sunt. > (Plikii Epistolœ, lib. X, Epist. 98.)
Dans un ouvrage récent publié sous ce titre : Histoire des persécutions de F Église jusqu'à la fin des Anton in s, l'auteur, M. Aube, s'attachant systématiquement, mais non sans érudition et sans talent, à atténuer les persécutions dirigées par les empereurs contre les chrétiens, soutient que le rescrit de Trajan est la première loi portée contre eux. Encore voudrait-il bien en contester l'authenticité ; mais il ne le peut, et après une assez longue discussion, il se tient pour obligé de l'admettre (ch. v). Mais alors comment ne pas y voir la preuve de proscriptions antérieures? Si, comme le prétend M. Aube, les cruautés de Néron contre les chrétiens n'ont été qu'un caprice passager de Néron, si le droit public existant sous Trajan ne leur défend pas d'exister, le texte même de la lettre de Pline et la réponse de Trajan sont absolument inintelligibles.
4 Le président (de la province Lyonnaise) écrivit à l'empereur (Marc- Aurèle) à leur sujet (des chrétiens), et attendit la réponse de César... César venait de répondre « qu'il fallait mettre à mort ceux qui persistaient dans leur confession et relâcher ceux qui renieraient leur foi » .
Lettre des Églises de Vienne et 4e Lyon à l'Église de Smyrne. Cette xij INTRODUCTION.
tielle, et parut intermittente. Mais ces édits ne furent pas retirés 1 . Sans doute l'Église profita longtemps de l'impuissance du pouvoir central dans l'empire ; éloignés de l'empereur, les gouverneurs des provinces usaient de leur autorité arbitraire souvent pour la poursuivre avec fureur, mais quelquefois aussi pour la laisser vivre ; selon l'humeur du peuple et des magistrats municipaux, les cités la repoussaient ou lui donnaient asile. Le régime impérial était mieux organisé pour sévir que pour surveiller, pour frapper que pour contraindre 1 . A défaut de liberté politique, la société romaine était habituée à la liberté des doctrines et de leur enseignement jusque sur la place publique, à l'immunité des associations ouvrières, industrielles ou religieuses, et ces associations étaient communément investies du droit de posséder 8 . Les chrétiens trouvèrent donc dans les coutumes étalettre est écrite en grec. Eusèbe, Histoire ecclésiastique, liv. V, ch. i.
(Je me sers de la traduction qu'en a donnée le P. A. Gouilloud dans son livre sur saint Irénée, p. 135 et 136.)
Cf. Acta sancti Symphoriani, sancti Beniqni , apud dom Ruykart; sancti Victor is et sanctœ Coronœ, apud Bolland.
P. A. Gouilloud, Saint Pothin et ses compagnons martyrs,
1 Excepté pourtant par Antonin, qui adressa en 152 aux villes d'Asie un rescrit prescrivant la tolérance et mourut en 161, et par Alexandre Sévère, dont l'historien dit formellement qu'il permit aux chrétiens d'exister, christianos esse passus est, et qui, monté sur le trône à treize ans, en 222, périt à vingt-six ans, en 235. Encore l'authenticité du rescrit aux villes d'Asie est-elle très-sérieusement contestée, notamment par M. Aube, dans le livre que nous venons de citer, ch. vu.
Il y eut trêve et répit dans la persécution, il n'y eut pas de paix ferme avec l'Église jusqu'à Constantin. Cf. Thomassin, Traité dogmatique et historique des édits, l re partie, ch. il, § 1.
Champacnt, les Antonins, passim.
2 Doellinger, Christenthum und Kirche, II, 143, 144. Champacny, les Antonins, liv. IV, ch. n, et liv. V, ch. ix.
3 Dig., liv. III, titre IV : Quod cujuscumque universitatis ; liv. XLVII, titre XXII : De collegiis et corporibus, et liv. L, titre VI.
Plusieurs de ces textes paraissent faire dépendre ces associations du bon
INTRODUCTION. xiij
blies autour d'eux quelques moyens de prêcher l'Évangile et de fonder des églises. Mais quand ces églises avaient commencé de vivre, quand la singularité sublime des œuvres et des mœurs qu'elles inauguraient les avait fait reconnaître, elles étaient condamnées. Le droit commun n'existait pas pour des hommes si différents du reste du monde, et le pouvoir impérial, en quelques mains qu'il tombât, ne les épargnait qu'à la condition de les ignorer. II y eut enfin un jour où cette ignorance cessa complètement : ce fut sous Dioctétien. Lorsque cet empereur eut entrepris de rendre l'autorité impériale présente partout dans l'empire, et sur les ruines des libertés municipales eut institué une hiérarchie administrative inconnue jusqu'à lui, le premier emploi des nouveaux rouages consista à saisir, à étreindre, à broyer le vieil objet de la commune haine de la multitude et de César ' . Jamais persécution n'avait été si méthodique , si sanglante et si universelle. Dieu permit qu'elle éclatât seulement après que le peuple chrétien, né depuis deux siècles, avait grandi. Elle se termina quand l'empereur devint chrétien. Pour assurer au christianisme le bénéfice du droit commun, il fallut un plaisir de l'empereur. Mais M. de Champagny (les Antonins, liv. IV, ch. n) el M. Gaston Boissier (la Religion romaine a? Auguste aux Antonins, liv. II, ch. ni) ont fort bien établi l'un et l'autre qu'en fait ces textes témoignent de l'existence et des immunités de ces associations au moins pendant le premier siècle de l'Empire, et que plus tard ils ne devaient pas empêcher qu'elles se perpétuassent et se développassent. Quant au parti que tirèrent les chrétiens de cette liberté, voyez spécialement les découvertes et les observations décisives de M. de Rossi (Roma sotteranea christiana, tom. I, p. 101 et 184) et un travail du comte Desbassyns de Richemont : le Cimetière de SainUCallixte {Revue des questions historiques , livraison de janvier 1869).
1 Champagky, les Antonins y liv. IX, ch. n.
A. de Broglie, l'Église et P empire romain au quatrième siècle. Discours préliminaire, p. 39 et 179.
xiv INTRODUCTION.
empereur chrétien, trouvant autour de lui un peuple chrétien. Jusque-là l'Eglise avait vécu hors la loi.
Cet acharnement qui s'est perpétué trois siècles a étonné l'histoire. Gomment la passion fanatique de la multitude païenne s'enracina-t-elle dans le cœur du prince, et comment un caprice de Néron devint-il une règle de l'État? Selon le témoignage de Tertullien, confirmé par le plus ancien historien de l'Église, Eusèbe, et par saint Jean Ghrysostome, Tibère, au début du christianisme et de l'empire, avait proposé au sénat d'admettre Jésus-Christ parmi les divinités de Rome. Le sénat, ordinairement plus docile, refusa, pressentant sans doute que ce dieu encore inconnu ne ressemblait en rien à ceux à qui chaque jour il accordait droit de cité l . Plus tard, la veille du jour où le christianisme allait enfin triompher et l'empire se transformer, une pensée pareille à celle de Tibère vint à l'esprit d'Hadrien et d'Alexandre Sévère. Mais il leur fut représenté que s'ils ouvraient un temple à Jésus-Christ, il faudrait fermer tous les autres, la religion nouvelle n'admettant pas départage. Ni l'un ni l'autre n'étaient prêts à aller jusque-là; Alexandre Sévère se contenta de placer l'image de Jésus-Christ parmi d'autres personnages tenus par lui pour divins, dans son oratoire particulier ; c'était ce qu'il aurait voulu et ne put faire en public 8 .
Voilà donc en quoi consistait l'antagonisme de l'Église et de l'Empire : le culte chrétien ne se subordonnait pas à
1 Tertullien, Apologétique, V. — Thomassin, Traité dogmatique et historique des édits, ch. i, § 2.
2 Lamprids. — Thomassin, Traité dogmatique et historique des édits, 4 re partie, ch. m, § 3.
INTRODUCTION. *▼
l'autorisation du sénat, et ce culte destiué à tous était incompatible avec aucun autre 1 . Les adorateurs de Jésus-Christ n'adoraient ni les dieux de l'empereur, ni l'empereur lui-même 9 ; car la religion n'étant rien de plus alors qu'une institution d'État, et l'empereur étant tout dans l'État, il devait devenir dieu, et en effet il prétendit l'être et fut traité comme tel. C'est pour affranchir le monde de cette idolâtrie servile qu'a coulé le sang des martyrs'. Une puissance qui ne relevait pas de la sienne, qui la dépassait en étendue et la surpassait en importance, était faite pour étonner et irriter César : il jura au monarque invisible des âmes une haine qui durera toujours.
Mais ce qui était contre le christianisme la grande cause de contradiction était aussi sa grande force pour résister et prévaloir. Le martyr, en face des juges et des bourreaux, n'était pas seul. Il voyait les cieux ouverts* : il sentait Dieu sur sa tête , des pères et des frères à ses côtés, devant lui une postérité prête à naître de son sang, et sa mort dans les tourments était joyeuse et féconde. Cette société des âmes, cette autorité supérieure à l'homme, invisibles et présentes autour des martyrs du premier siècle, se manifestent avec un éclat singulier quand les derniers, ceux du second et du troisième siècle, descendent dans l'arène. Depuis l'église où
3 « Juramus, non per genios Cae saris. » (Apologétique, XXXII.)
8 Taciti Annales, lib. IV, 37, 38, 55, 56; lib. XV, 74. — Tertullien, Apolog,, 34 et 35. — Cf. Boissieh, la Religion d'Auguste aux Antonins, liv. I, ch. il.
* * Video cœlo9 apertos. » Sanctus Stephanus, AcU apost., cap. vu, vers. 55.
xvi INTRODUCTION.
ils sont saisis jusqu'à l'amphithéâtre quelquefois lointain où ils doivent être immolés , les fidèles les environnent ; les évéques, enseignant et préchant, marchent à leur tête ; ceux qui vont leur ôter la vie ne savent ou n'osent étouffer leur voix ; leur voyage devient un triomphe. Quoiqu'ils ne tentent aucune révolte , quoiqu'ils répudient tout appel à la force, leur procès, devant le proconsul, au milieu de la foule, s'engage et se poursuit comme un combat entre deux puissances ennemies; les pontifes enchaînés commandent encore et dirigent l'action : enfin, lorsque le sang des chefs et le sang des soldats ont coulé ensemble , les églises décimées s'envoient les unes aux autres les actes des martvrs comme des bulletins de victoires : victoires mémorables en effet et décisives ; on vit quelques-unes de ces morts illustres déconcerter les persécuteurs et la persécution s'arrêter. Ainsi périrent à Rome saint Ignace, d'Antioche, à Smyrne saint Polycarpe, à Lyon saint Pothin, saint Irénée et leurs compagnons, nos ancêtres '.
Les hommes, en matière religieuse, ont besoin , et Ton pourrait dire avec M. de Bonald, ont droit d'être gouvernés. Aussi longtemps qu'une puissance spirituelle ne s'éleva point au-dessus d'eux, la puissance temporelle en prit la
I Acta sancti Ignatii npud dom Ru in art. Acta sancti Polycarpi apud Bolland., 26 jan.
Lettres des Églises de Vienne et de Lyon à l'Église de Smyrne, ap. Eusèbe, Hist. eccles. 9 lib. V.
Acta sancti Irenœi, cités et traduits par le R. P. André Gouilloud.
II convient de se référer aux savantes recherches du P. André Gouilloud, de la Compagnie de Jésus, sur les origines de l'Église de Lyon, en ce qui concerne saint Pothin, saint Irénée et même saint Polycarpe. — Saint Pothin et ses compagnons martyrs* — Saint Irénée et son temps.
L'authenticité des Actes et des Lettres de saint Ignace est contestée, notamment par M. Aube (Histoire des persécutions de C Église jusqu'à la fin
INTRODUCTION. xvij
place ; l'État s'empara de l'homme tout entier, et la conscience humaine chercha vainement quelque refuge contre un envahissement qui la dégradait. Le jour, au contraire, où les droits de Dieu et les droits de César purent se distinguer, le jour où la résistance à l'autorité civile fut déterminée par l'obéissance à une autre autorité souveraine et désarmée, les âmes affranchies reprirent enfin possession de leur droit suprême : le droit de croire librement la vérité : la foi vainquit la force.
Les deux puissances étaient [désormais distinctes. Constantin établit la paix entre elles. Il fit plus, il inaugura leur alliance. L'édit qui suivit son triomphe à Borne et ouvrit son règne en Occident, portait : « que la liberté de professer la religion chrétienne ne soit refusée à personne ; qu'il soit licite à chacun de dévouer son âme à la religion qui lui convient. Cette concession que nous faisons aux chrétiens, nous l'accordons à tous ceux qui veulent suivre leur culte et leurs rites particuliers. » Par là, l'empereur se prodes Antonins, ch. v). Nous n'avons pas à entrer ici dans une controverse fort ancienne et où les objections que reproduit M. Aube ont été déjà réfutées par les meilleurs critiques. Cet auteur admet d'ailleurs le martyre , de saint Ignace et l'émotion qu'il a causée au sein de la société chrétienne. Seulement il estime vraisemblable que ce martyre a eu lieu à Antioche, et non à Rome. Le même écrivain reconnaît l'authenticité des Lettres des Eglises de Smyrne et de Lyon contenant les actes du martyre de saint Polycarpe, de saint Pothin et de ses compagnons (ch. vu et vin).
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The end
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