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Introduction
AU COURS d'Économie industrielle
L'admission de cet enseignement au programme des études de l'École qui rentre dans le plan de l'Instruction « secondaire Spéciale , remonte à 1865. Cette date rappelle l'intérêt qui accueillait chez nous l'exposition des principes dont Smith et Stewart, en Angleterre, Vauban, Quesnay, Turgot, en France, furent lès interprètes. Le réveil de l'esprit public , à l'endroit d'une étude beaucoup trop négligée , coïncidera d'ailleurs , avec la réforme commerciale qui vient de s'accomplir.
Cette réforme soulève encore des difficultés qui seront aggravées par la crise cotonnière dont la Fabrique souffre. A la Science de dissiper les préventions et de chercher à faire, ici comme toujours, la lumière. C'est surtout par elle qu'un nouveau système de tarifs triomphera des obstacles qui naissent d'une situation , à tous les points de vue délicate.
Le moment était , on le voit , des mieux choisis.
Il arrivera alors ce qui se produit toujours en pareil cas. Comme le Pouvpir est favorable à la propagation de doctrines jusques-là assez mal accueillies , le public prête l'oreille à ceux qui l'entretiennent de ce qu il a du reste intérêt à connaître. — En France , plus qu ailleurs peutêtr&, certaines initiatives ont d'autant plus de chance de se faire accepter , qu'elles partent de haut et que ceux qui gouvernent s'y montrent favorables.
C'est ainsi qu'on put|voir, en assez peu de temps, les conférences de l'ordre économique se multiplier. La Science est fouillée en tous sens , soit qu'il s'agisse de la Monnaie , de l'Échange du Crédit, ou que ceux auxquels ces sujets sont familiers abordent la thèse de l'Épargne , du Capital , s'occupent du rôle que jouent les Machines. Ce qu'on peut dire, c'est que partout le public accueille avec la plus grande faveur ceux qui s'attachent maintenant à l'éclairer sur ce qu'il ignore..
Nous ne nous âppesentirons pas sur un mouvement
VI INTRODUCTION.
encore présent à plus d'une mémoire. Disons seulement qu'on entrait ainsi d'un pas plus ferme dans la voie du libre Trafic {free t> ade,) et que les tarifs qui lui faisaient obstacles purent disparaître. Si récemment encore des traités de commerce n'ont pas été dénoncés avec l'espoir fondé de revenir sur le passé, cela tient à ce que la lumière était entrée trop avantldans les esprits pour qu'on dut aboutir. — On recueille , aujourd'hui , ce que la parole, aidée du Livi'e, a semé il y a de cela quinze ans.
LA SCIENCE ÉCONOMIQUE ET L'ENSEIGNEMENT SPÉCIAL
SECONDAIRE
L'École qui bénéficiait en 1866 de l'introduction dans son plan d études des notions plus loin exposées, avait réalisé, alors qu'elle n'était qu'une institution privée, quelques-unes des vues de la loi dé 1833 sur l'enseignement. Sa création, aux environs de 1840 , rentre comme établissement d'instruction primaire « supérieure , » ou de 2ine degré, dans l^e cadre déjà tracé par cette loi. — C'est en s'inspirant de ce plan qu'un homme d'initiative, M. Pompée , créait l'heureux type d'enseignement « intermédiaire » sur leauel nos regards se portent en ce moment même. Il tienara le milieu entre l'instruction primaire visée en 1833 et l'enseignement « classijque » dont les langues mortes forment le fonds.
Lorsque longtemps après, la loi de 1865 élargissant l'ancien programme pour y introduire l'étude de la Législation et de l'Économie industrielle, s'occupera de ce qu'elle appelle « l'enseignement secondaire sfjécial , » elle part de ridée dont le législateur s'était inspiré trente ans auparavant. Sous un autre nom , ce fut 1 instruction primaire « supérieure » déjà entrevue et dont V École de lame Neure- St' Laurent y érigée en institution municipale et se couvrant successivement des noms de Golbert et de Turgot, offrait un heureux type (1).
Sans doute, le plan d'instruction se trouvera notablement élargi. Mais on pourrait se demander pourquoi l'enseignement « Spécial secondaire » était ainsi doté, àl'exclu-
(1) C'est aux efforts de M. Marguerin, ancien Directeur, aujourd'hui remplacé par M. Porcher , qu'est due rintroduction de ces deux Cours à TÉcoIe Turgot. On regrette que ce premier pas n'ait point été suivi de beaucoup d'autres.
INTRODUCTION. VU
sien des lycées et des collèges, d'une culture intellectuelle dont les avantages ne sauraient être contestés? Pourquoi ne pas faire nénéficier l'enseignement « Classique » des lumières qu'on dispense plus ou moins libéralement à une autre partie de la jeunesse française.
Non-seulement ces dissonances ne sauraient s'expliquer, mais au point de vue de l'égalité civile, cçla est plein de dangers. N'est-ce pas donner, en effet, une notable avance à quelques-uns en plus ou moins grand nombre sur tout le reste? Car, ou les notions usuelles de Législation , d'Économie industrielle , rurale, etc. , trouvent dans la vie leur application , ou cela ne présente que peu ou point d'utilité. Dans le premier cas , il faut que chacun puisse être initié à cet enseignement et il n'y a pas ici à distinguer l'instruction Classique de l'instruction spéciale secondaire.
Il ne faudrait pas surtout se payer d'un espoir qui n'est qu'illusion pure, en pensant, par exemple, que des chaires d'Économie politique espacées à grand'peine dans les Facultés de droit, au Collège de France ou ailleurs constituent un régime d'alimentation sérieux et susbtantiel. Ce ne sont pas ces agapes scientifiques qui pourraient suffire.
Lorsqu'aux termes de la loi de 1865 l'Économie industrielle ainsi que les principes de la Législation entraient dans le cadre de l'enseignement « secondaire Spécial, » on parut surtout s'inspirer de ce qui existait dans la Grande-Bretagne, sur une échelle bien autrement étendue. Ici, en effet, toutes les conditions sociales sont mises au même régime. La classe dite moyenne n'est pas plus que la population ouvrière tenue à distance des instructions quon sait être nécessaires au gouvernement de la vie, dans les diverses situations où l'homme peut se trouver, placé.
Il y a de cela moins de trente ans , un éminent prélat irlandais, connu par l'activité qu'il mit au service de plus d'une utile fondation . faisait monter à plus de 4,000 le nombre des écoles ou étaient enseignés les principes de la Science économique. Ces écoles seront surtout destinées à la population ouvrière. L'âge des enfants varie, suivant l'archevêque de Dublin , auteur de ce rapport , de 13 à 15 ans. C'est, en effet, l'époque où l'esprit de l'adolescent s'approprie sans efforts les idées qu'il aura plus tard l'occasion d'appliquer.
Le contraste que présente , à cet égard , la France n'est pas seulement affligeant pour les hommes qui voudraient
VIII INTRODUCTION.
voir leur pays pouvoir se faire honneur de l'état des lumières et de la raison publique ; les maux que cela enfante aux époques particulièrement troublées revêtent un caractère exceptionnel et du reste, fort grave.
C'est à de telles heures qu on voit sortir de ces foules , réfractaires à la lumièrejprécisément , parce que la lumière n'a pu encore arriver jusqu'à elles, quelqu'un de ces Titans pour qui tout est question , problème qui se pose et s'impose. Aussitôt tous s'émeuvent; l'œil est plein de trouble , nul ne se sentant suffisamment fort en face d'athlètes d'autant plus redoutables qu'on est convaincu d'une trop réelle impuissance.
Comment pourraient alors se faire entendre de la masse, des voix isolées qui en sont d'ailleurs fort peu connues? Pour opposer une digue au torrent, il faudrait avoir pris les choses de plus loin ; c'est-àndire qu'il n'y a que l'instruction largement dispensée qui put raire envisager sans trouble , sans effroi ce qui semble arriver ici à son heure. Là est la prime « de la sécurité » qui fera dire un jour à Robert Peel, alors que la France semble remuée jusqu'en ses fondements :
«^Je suis bien tranquille sur l'effet de cette agitation extérieure quant aux trois royaumes; l'Angleterre sait trop bien l'Économie politique. »
Parole souvent citée, mais qu'il est toujours bon de rappeler.
Nous ne dirons pas à quel point le succès est venu répondre, dès les premiersjours, à l'innovation dont la loi de 1865 contenait le germe. L'œuvre ici tentée a excité une sympathie qui s'est accrue avec les années. A mesure que les notions de l'ordre économique pénétraient dans ces sphères, où rien de semblable n'avait été fait jusque-là, il semble que l'air se soit par degrés assaini ; 1 esprit qui domine au sein de l'école, devient meilleur , et le mécanisme obéit plus volontiers à l'action d'en haut.
Si dans un milieu qu'on peut dire mal préparé à une telle étude , le succès ne s'est pas jusqu'ici démenti , que ne devrait-on pas attendre là où la jeunesse familiarisée de bonne heure avec toutes les délicatesses de la langue apporte, au cours de ses travaux, un esprit plus cultivé? Il y a assurément moins loin , pour des adolescents des grands
Çrosateurs de l'antiquité, tels que : Tite-Live , Tacite ou hucydide au beau livre de Smith sur la Richesse des nations, que pour celui qui ignore jusqu'au nom de ces auteurs.
INTRODUCÎTION. IX
Comment d'ailleurs n'être pas choqué de certains contrastes ? Ici l'on est prodigue d'une instruction littéraire dont il ne restera bientôt presque plus rien , alors qu'on s'applique à tenir la jeunesse dans l'ignorance des règles d'ordre supérieur que chacun doit pouvoir connaître. — Puis, un peu plus loin la jeunesse est initiée à ces mêmes, lois. C'est ainsi qu'une partie de la génération nouvelle , nourrie d'une science qui trouve à chaque pas son application, est armée convenanlement pour les difficiles épreuves de la vie , tandis qu'ailleurs on est tout à fait désarmé.
Cet enseignement en partie double , qui n'est que luxe et indieence, a frappé les meilleurs esprits.
« je suis bien loin de me plaindre du niveau élevé des études en France , remarquait tout récemment encore un Ministre du commerce formé à l'école des grandes affaires et que ses' capacités avaient désigné pour cette haute fonction , mais je suis porté à croire que pour beaucoup d'hommes destinés à entrer aux affaires et spécialement aux affaires lointaines, le cadre de notre enseignement n^ suffit fias. Nous avons des fabriques de bacheliers donnant, à mon avis , un nombre de sujets supérieur aux besoins A\ n'est guère de semaine qu'on ne me dise :
— Je viens vous recommander un jeune homme qui sort
du collège; U a 18 à 19 ati$.'— Jfé demande s'il a une belle
réj)ond : elle test médiocre, celle dfe la plupart des collé-
fieiisi — ■ Etl^B chiffrés t — îî est peu habitué à en faire. — ôfi languies^ M ën'saîtime médiocrement.— Elle dessih ? H^ On en a très-peu tait. — Je suis obligé de dire que je lie cJôîr^Aàis'pa^de situation rbwiwtefci'a/^ pour le jeune homme ainsi élevé. ., , î
. '■ Ce ri'est p:à& le Cortlmercé qui risque ainsi sèuleiriiéht 'd'être à court d0 bons instruments. « Lès affaires, » cela comprend tout, --iPréfétSy Magistrats, hommes dé'Gii&ri^e, Médecins et ÉégisteiSj'grattds et moyens. Propriétaires, tous
siOttteT*ftés'd'une'scien(ïêpénîblemerltàéhetêè; pair dix iths d'études et dont on sent trop le vide quand l'eèprit a atteint sa maturité. Prenez à quarante ans tel lauréat du grand
■I r<t)<W. D«8eiIMgii7.'^i (>b(^«i«<ra!ti01i»f)fti1i8li'(j(ettnt la CotomUsiôh (i'éîtfiiortiliQii. —
XII INTRODUCTION.
d'instruire quiconque peut payer et suivre ses leçons , il doit enseigner A TOUS ce qui sera utile ou nécessaire a tocs. Or, le Latin et le Grec ne serviront jamais qu'au petit
NOMBRE (1). »
prix au maintien ae i orare. Mais i on ouDiie que résulte surtout de l'accord des forces avec les tendances. Pour tel adolescent merveilleusement doué, et chez qui se rencontre l'étoffe d'un Musset, d'un Lamartine ou d'un Augustin Thierry, on voit foisonner des milliers de petits rhéteurs, disposés à faire plus de bruit que de besogne et dont les facultés, l'instruction ne s'adaptent à rien d'un peu précis. Ils ont tant vécu avec Périclès et Thémistocle; tant disserté des Tusculanes, tant bu d'hypocras, que leur parler Transit, Budget, balance du Commerce, c'est les précipiter du ciel en terre.
Ce n'est pas avec cette instruction si exclusivement faite de science creuse et qui ne saurait s'agencer dès lors avec les nécessités de la vie que la France reprendra son rang dans le monde. Si l'on veut qu'elle soutienne avec avantage la comparaison , au point de vue des forces, des applications dont chaque pays est riche , il faut songer sérieusement à l'instruction pratique du milieu dans lequel se recrutent « les instruments » par lesquels l'ordre social tout entier se meut et se gouverne.
« Le Français bien commandé est capable des plus grandes choses » lit-on dans les instructions, dernières du tout-puissant cardinal qui plaça son pays si haut au temps de Louis XIII. Mais d'où pourraient yeuix c;€3 vettus au commandement chez ceux qu'un mauvais système; d'instruction meta l'arrière-plan au lieu de faille qu'ils marchent en tête? Il est temps qu'on avise si le véritable progrès est, comme nous le pensons, teptt^R quelque estime* « >
,j;I) conditions DE C»T BNSBiaNBlf BUT MjàtUode analytique. — Ses résultats.
( Dans rapplîcàtioïlldu programme qu'était venu élargir laloide l>8o5 une:chqse sera d'un giand çecôurSi .Nous ^vouloins parler;dçà'ré5umés!anajlyliqae& iU yla là une ftbroe
INTRODUCTION. XIII
en même temps qu'un élément à peu près certain de succès. Ecoutons ici 1 auteur immortel du Discours sur la méthode :
« Pour moi, dit Descartes, j'ai suivi seulement la voie analytique en mes méditations pour ce qu'elle me semble être la plus vraie et la plus propre pour enseigner,,.
« L'analyse, ajoute-t-il un peu plus loin , montre la vraie voie par laquelle une chose a été méthodiquement inventée et fait voir comment les effets dépendent des causes. En sorte que si le lecteur la veut suivre et jeter les yeux soigneusement sur tout ce qu'elle contient , il n'entendra pas moins parfaitement la chose ainsi démontrée etne la rendra pas moins sienne que si lui-même l'avait inventée, »
Le résumé analytique n'a pas seulement cette vertu de faire entrer déjeunes esprits dans une voie où tout s'enchaîne. C'est ainsi qu'ils se forment au grand art du raisonnement , pu comme on eût dit autrefois , à « la Logique. » Ce n'est pas tout.
Obligé de porter son attention sur ce qu'il a particulièrement noté , rélève contracte l'habitude de réfléchir. Il pénètre plus avant dans la matière , et c'est par là qu'il la fait « sienne » pour parler comme le grand écrivain sur lequel l'esprit français s'est en quelque sorte moulé. Il y a mieux :
qu'il peut
que ne sauraient donner ni le Livre, ni de fréquents appels faits à la mémoire.
Il s'établit, dès lors, de celui qui dispense l'instruction à ceux qui la reçoivent, un double courant et comme une solide entente dont les effets n'ont rien- d'ordinaire. Le maître est rivé à celte exposition rationnelle ; c'est du même pas (ju'on s'avance ici , du fait à la thèse , du simple au compose. Aussi , qu'un chaînon manaue à la chaîne , et que celui sur lequel on régie sa marcne tombe dans quelque écart, voyez comme toutes ces jeunes têtes se relèvent par un brusque mouvement? On's'aperçoit bien vite qu'il ne fait plus jour pour elles, tant l'auditoire est fait h un mode d'exposition où tout se succède et se tient.
Sans doute, l'instructeur qui a charge d'âmes doit mettre ici tous ses soins. Avec 100 comme avec 30 élèves, il faut tout voir, tout examiner. Gomment , sans cela , être assuré que le grand nombre a bénéficié tant de certaines lumières que d'un mode d'enseignement en dehors duquel il n'est que confusion et ténèbres ?
Il faut donc ici tout lire.
Ce que quelques esprits appellent vulgaire et dédaigneu-
XIV INTRODUCTION.
sèment encore « la copie, » constitue bien moins le côté fastidieux de l'œuvre , que cela ne peut être , en des mains intelligentes, un levier d'une rare puissance. N'est-ce pas ainsi surtout que l'adolescent pourra prendre goût à l'exposition depenseesqu'ilfaitdès lors «siennes?» D'oùlemaître aura aisément prise sur l'élève. L'adolescent, de même et plus que l'adulte , veut qu'on le remarque. Le jour où il se sait observé , il redouble de soins dans les'travaux auxquels ceux qui l'instruisent semblent attacher du prix . et c'est ainsi qu'il vaut, à la longue, tout te qu'il peut valoir.
Il faut avoir vu l'effet que produit la plus légère annotation. Cela est tenu pour faveur et met en branle ces jeunes cerveaux. — L'application augmente et gagne de proche en proche jusqu'aux indifférents; le corps d'écriture s'améliore et tourne bientôt à la calligraphie. L'ordre s'accentue , la netteté reluit partout plus grande. Tel sera , au bout de quelques mois, chez l'enfant plus ou moins heureusement doué, le fruit d'une culture où rien n'est donné au hasard et moins encore à la somnolente habitude.
" Il y a en nostre âme, est-il dit dans les belles pages que le xvi« siècle nous a laissées sur la Servitude volontaire, quelque naturelle raison qui, entretenue par bon conseil et coustume, fleurit en vertu, (i) »
Mais, pour que « le résumé analytique » donne tout ce qu'il peut donner, il faut que « le Maître » aime, d'une égale affection , la Science, la Jeunesse. La Science, par laquelle tout s'améliore , grandit et s'épure ; la Jeunesse, dont on doit comprendre Tinexpérience et savoir souffrir les écarts, si l'on veut s'en faire écouter.
Celui qui n'est pas possédé de ce double amour sera sans action sur ces esprits qu'il s'agit de former et d'instruire.
Ce n'est pas autrement que les Pestalozzi , les Fellemberg, les abbé Gérard, les Edgeworth comprirent ce qui tient plus à la culture de l'âme qu'à l'instruction proprement dite. Éducation et Instruction , qu'on pense être une seule et même chose , doivent dans la vie marcher du même pas. Or, c'est surtout dans l'exposition des lois qui ont trait, comme celles^de Tordre Économique, au bon gouvernement de soi-mênie, que cet accord se montre. La Science dont Adam Smith a le premier fait la théorie est essentiellement éducatrice. Voilà ce qu'on ne sait pas assez. Elle agit sur le caractère et enrichit l'esprit. Aussi
(1) La Boëtie.
INTRODUCTION. XV
le même| écrivain qui enseisnait^ comment se forme la Richesse, formule presqu'à la même heure sa pensée à l'endroit des Sentiments moraux.
C'est cette double vue qui reluit dans plus d'un autre ouvrage, notamment chez l'auteur gui, après avoir donné, en France, des règles sur la Logiaue et la Grammaire, se livi'ait, dans un Traité spécial, à l'étudede la Volonté et de ses effets. On sait que, dans ce dernier livre, Destutt de Tràcy s'occupe particulièrement de l'Économie politique.
Il ïaut donc s'appliquer à faire aimer cette Science par le soin mis à la faire pénétrer dans de jeunes esprits amoureux du vrai en toutes choses. Il ne faut pas surtout croire en quelque sorte déroger lors([u'on travaille à familiariser des adolescents avec des notions d'où dérive et dépend la grandeur d'un État. Il semble que s'occuper, comme le grand Instituteur suisse ci-dessus rappelé, ^ de jeunes entants abandonnés » soit chose aurdessous de certaines intelligences. C'est à cette singulière perversion du sens moral que fera un jour allusion Miss Edgeworth dans les lignes qui suivent :
« Vous me rappelez, remarquait la jeune irlandaise, devisant de ces choses avec une autre femme bien connue, ^ïroc Swanton-Belloc , — vous me faites souvenir d'un jeune docteur qui avait étudié la médecine à Dublin. Lorsqu'il eut termmé ses études et qu'il fut de retour dans mon comté, je lui demandai s'il se croyait assez sûr et assez habile pour pouvoir exercer son art? — Oh! mon Dieu, madame, me répondit le modeste jeune homme, je ne suis peut-être pas assez savant pour guérir les grandes personnes, mais If s enfants, par exemple, je pourrais les soigner hardiment. »
Ceci s'adresse aux gens aui mesureraient volontiers la valeur de l'instruction à l'exhaussement même de la chaire d^où elle tombe et s'écoule.
Non. Pas plus que l'adulte, l'enfant qui fréquente l'École ne saurait se payer de soins superficiels. Ici comme ailleurs , il faut aoorder l'esprit par où il offre quelque prise. Cela est particulièrement nécessaire alors quon expose des vérités qui, agissant sur les caractères, ont pour but de rendre chacun expert au maniement des intérêts en lutte. C'est le fonds même sur lequel opère l'Éducation h propos duquel Montaigne dira : « Il vaut mieux forger son esprit que de le meubler. »
Ôr et par cela même qu'elle rend l'intelligence plus active en remontant des effets aux causes, on peut dire de la Science économique qu'elle met l'esprit « a la forge. »
XVI INTRODUCTION.
C'est à cela surtout qu'elle est bonne. On devient ainsi plus capable « de faire, » c'est-à-dire d'entreprendre, de lutter contre mille obstacles, d'éviter plus d'un écueil, de « se conduire , » enfin , ce qui est autrement de conséquence que d'orner la mémoire pour charmer l'oreille. C'est à cela qu'aboutit l'habitude de raisonner exactement des faits, des situations, d'en saisir le lien et la loi, art qui procède bien plus de l'observation que de la logique ou du calcul proprement dit. La jeunesse ne s'y trompe pas; aussi cfès qu'elle approche de ces eaux limpides de la Science , elle se sent prise d'un besoin d'apprendre , de connaître, qui ne fait que s'accroître et ne la quittera plus. — En veut-on une preuve prise entre beaucoup d'autres? Qu'on jette les yeux sur les lignes suivantes.
C'était au plus fort des troubles nés , avec les plus poignantes angoisses, de la dernière guerre. Des élèves jusque-là restés sourds à l'enseignement qui fait le fonds de ces « instructions,» exprimeront en ces termes le changement qui s'est en eux opéré, — Je transcris fidèlement l'adresse collective qui témoigne de ces nouveaux sentiments :
« Monsieur et cher maître ,
« La raison vient tout d'un coup et ce qui nous l'a prouvé c'est votre leçon d'Économie industrielle de samedi. Jusqu'alors, nous avions regardé ce Cours avec une enfantine indifférence. Mais un instant a suffi pour arracher le bandeau et le faire tomber de nos yeux. Ils se sont ouverts, et nous avons compris alors que votre Cours ne tendait pas seulement à faire de nous des rhéteurs, des mathématiciens ou des historiens, mais bien des hommes et des hommes connaissant bien leurs Droits et leurs Devoirs, sachant distinguer l'Avantage de telle industrie et le Défaut de telle autre.
« Aussi, monsieur , vous pouvez être assuré que, dès aujourd'hui , nous apporterons à vos Cours (Économie Industrielle et Législation usuelle) une attention et un silence qui ne se démentiront jamais.
« Si l Amérique peut nous servir de modèle par son industrie et ses institutions, ne soyons pas honteux de prendre aussi exemple sur les élèves de ses écoles. C'est ainsi que chacun de nous concourra à détruire ce dicton que l'étranger nous jette sans cesse au visage : « Léger comme un français. »
« Non : Les Français ne sont pas si légers qu'on veut
INTRODUCTION. XVII
bien le dire et souvent ils ont montré une fermeté, un calme qu'eussent enviés nos adversaires.
« Agréez, monsieur et honoré maître, l'expression de nos respectueux sentiments.
« Vos élèves dévoués...
« Paris 24 janvier 1872. »
Comme il est dit dans ces lignes qui sont, je le répète, signées par plusieurs adolescents jusque-là réfractaires a toute instruction , « un instant » aura suffi pour faire la lumière. A l'inattention, à la turbulence qui caractérisent cet âge , on voyait succéder presque aussitôt la plus extrême retenue. Ceux qui n'étaient qu'un élément de trouble en viendront soudain à se discipliner mieux que n'eût pu faire le sévère contrôle qui prend plus haut son point d'appui. — Comment expliquer un tel changement? D'où peut provenir cette action de la Volonté triomphant, par une commune entente, de l'esprit d'insubordination auquel chacun a jusque-là obéi? Cela tient, nous le répétons, a ce que, par une lueur soudaine, — on ne sait d'où ni comment venue, — - l'adolescent se sera déterminé « de lui-même, » selon la belle parole de Pestalozzi. « Chez l'enfant de même que chez l'adulte rien ne vaut, rien ne remplace la Volonté « libre. »
, Faire (|ue l'esprit veuille qu'il pense et croie n'obéir qu'à sa propre inspiration , telle est la marque de tout bon système éducateur et le but qu'on doit ici avoir en vue (1).
qu'il importe de faire NAITRE ICI PLUS QU'AILLEURS
LE GOUT DE LA SCIENCE.
Dans l'esposé des lois qui font l'objet de ce Cours, l'on s'est moins attaché à dogmatiser qu'a mettre en lumière des vérités utiles. La démonstration est surtout ce qui importe. Ce n'est pas « en affirmant» telle ou telle loi, dans l'ordre moral ou autre,* qu'on réussit à éclaii'er le monde en l'instruisant de ce qu'il ignore et qu'il doit connaître. Rien de plus facile, d'ailleurs, on le sait bien, que de se tenir à de simples formules, ou d'user, comme cela n'est que trop ordinaire, « de généralités. » Mais dès qu'il faut venir aux preuves , la difficulté commence. Ceci est
(1) Les Résumés analytiques qu'on trouvera à V Appendice donnent quelque idée de ce qu'on peut ûnsi obtenir.
XVIII INTRODUCTION.
encore plus vrai avec un jeune auditoire qui n'a nulle idée de ce dont on va l'entretenir et de l'utilité qui s'y attache.
De là la nécessité d'un plan d'instruction « graduée » dans lequel Pestalozzi a notamment excellé et ou l'on dut s'appliquer à le suivre en s'inspirant de sa méthode.
Il semble que chez l'éminent instituteur suisse ce mode d'ensoignement ait pris et revêtu un caractère propre, autant dire « personnel. » Il n'en est rien. Basé sur l'observation à l'endroit des caractères et,des fonctions de l'esprit , ce système est de tous les temps , de tous les pays par cela môme. Les applications peuvent différer, mais le principe d'où l'on part ne change pas. — Écoutons là-dessus une femme qu'ici peut passer pour un excellent juge :
« Ce n est pas à proprement parler une découverte , m^ï& une application éclairée de vérkés déjà connues, remarque Madame de Staël. La patience , l'observation et l'étude philosophique des procédés de l'esprit humain ont fait connaître à Pestalozzi ce qu'il y a d'élémentaire dans les pensées et de successif dans 'leur développement. Il a poussé plus loin qu'un autre la théorie de la gradation dans l'enseignement. »
Aussi, est-ce moins à énoncer des vérités peu ou point connues qu'à en donner une idée nette , qu'on s'est attaché dans cette suite « d'instructions. » Si les yeux d'un tout jeune auditoire se sont ouverts sans effort à la lumière, c'est qu'ils furent bien moins éblouis qu'amenés à se tourner vers elle.
C'est « le goût » en effet qu'il importe ici , d'éveiller , suivant qu'en fit un jour la remarque un homme qui est chez nous depuis soixante ans l'honneur de la science et des lettres (1). « L'esprit suit le cœur , il agit comme le cœur aime, » remarquait d'autre part Domat, qu'on sait avoir été lié d'une étroite amitié avec Pascal. Ce au'it faut, nous le répétons , c'est faire jouer ce ressort aes âmes qui s'appelle « la Volonté. » Pas plus (|ue l'homme, l'enfant , l'adolescent ne sauraient rester passifs. S'ils n'inclinent au bien , ils penchent vers le mal : de façon ou d'autre , il faut que le ressort joue.
Or . le grand art de l'Instruction proprement dite consiste a inspirer l'amour de certaines connaissances. Pour cela , il n'est qu'un moyen : « intéresser. »
Non qu'on doive satisfaire cette vaine curiosité qui se plaît aux récits émouvants, ou aux traits acérés de la critique. Ce n'est pas cette menue monnaie qui peut tenir
(1) M. Hippolyte Passy, membre de l'Institut, ancien ministre des Finances et président de la Société d'Économie politique.
Introduction. xix
longtemps lieu du reste. Ce qui fait surtout le succès d'un enseignement, c'est la clarté sans sécheresse, la méthode, c'est-a-dire des raisons bien déduites (jui se fortifient d'exemples choisis avec soin. Il faut qu'ici, comme en un bâtiment , tout s'ajuste et se relie si l'on veut que ces pierres, ce bois,- cette tuile, aidés du ciment, fassent corps ensemble. Ce qu'on ne doit pas craindre , enfin, c'est de se répeter. Telle idée n'a souvent fait qu'effleurer certains cerveaux; présentée autrement^ elle pénètre par un coin qui est celui-là même par ou l'entrée était seule possible et qui n'a pu d'abord être aperçu.
Autant d'mtelligences, autant de serrures que la même clé ne saurait ouvrir.
Se faire écouter et suivre, « intéresser » dans la bonne acception du mot, telle est en matière l'enseignement^ qu'il s'agisse des principes formulés par Adam Smith ou d'études autres , la loi inéluctable. Ceci s'applique surtout à la nation dont le génie, comme la langue , exigent que l'ordre, la clarté reluisent partout.
La vérité doit être, en pareil cas, rendue attirante. Aussi les Maîtres dont on garde la Mémoire sont ceux qui surent « instruire en amusant (1) » Tels furent notamment, Arago, Cousin , Andrieux , Thenard , Villemain , dont chacun eut pu dire entendant leurs leçons ce que Voltaire a dit, dans son Temple du goût, de Rollin :
La France ne rappelle par aucun côté cesraces lentes à se mouvoir dont l'érudition est aussi indigeste et confuse que leur langue fut péniblement construite. Pour se faire accepter chez nous du plus grand nombre, la Science doit ne pas être dénuée d'un certain charme. Et ceci est vrai , surtout lorsqu'on parle à la jeunesse :
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