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Des rapports de la morale et de l'économie politique

Henri Joseph Léon Baudrillart · 1860 · Scanned text

156,746 words · about 10 h 59 min to read

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Author
Henri Joseph Léon Baudrillart
Language
French
Published
1860
Length
156,746 words · about 10 h 59 min
Sections
4 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (4)
  1. Front matter under 1 min
  2. Préface about 1 h 36 min
  3. I about 9 h 14 min
  4. TABLE DES MATiÈRES about 8 min

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» 1 ;■

Préface

L'Académie des sciences morales et politiques mettait au concours, il y a emiron trois ans, l importante question des rapports de la morale avec l'économie politique. Le Mémoire que j'avais l'honneur d'adresser à sa section de Morale obtint la première récompense du concours. Pressé par le temps, j'étais bien loin d'avoir traité le sujet dans toute son étendue, et de manière à me satisfaire moi-même. Je ne vis en conséquence dans la récompense académique, dont je demeure fier et reconnaissant, qu'un encouragement à reprendre mon travail avec soin et à consacrer de nouvelles méditations et de nouvelles recherches à un sujet dont toute la fécondité ne se révèle qu'à la plus persévérante attention. Bien avant que la question ne fût mise à l'étude par llnstitut, j'avais eu fréquemment l'ocx^asion d'y toucher, d'y revenir môme avec insistance devant mes auditeurs du Collège de France. J'allai ])lus loin cette ibis, j'en

VI PREFACE.

fis l'objet spécial d'un Cours tout entier que je pnblie aujourd'luii, après l'avoir soumis lui-même, à une attentive révision. Je m'attachai, pendant une longue série de leçons, à mettre en saillie les aspects variés que présente la question des rapports de la morale et de l'économie politique. Je donnai à mes propres idées sur les points si graves que cette question soulève, un dernier degré de précision. Je fus amené de la sorte à soumettre à une investigation toute nouvelle les bases morales de l'économie politique et, si je puis dire ainsi, ses fondements philosophiques. Une détermination un peu rigoureuse des relations qui existent entre le juste et l'utile , entre le bien moral et le bien matériel, n'exigeait pas, on va le voir, un moindre travail.

Deux questions de premier ordre se trouvent contenues dans la question générale des rapports de la morale et de l'économie politique. La première est toute spéculative et philosophique et se présente ainsi ; ({uel est le rapport des théories morales et des théories économiques? Par exemple, la théorie morale de l'intérêt bien entendu convient-elle ou suffit-elle à l'économie politique? D'où la nécessité d'étudier ce (|u'on désigne communément sous le nom de benthamisme dans ses applications à la société économiques En portant la question à un degré de ])Ius de profontleur, je me demandai si la ])hilosophie (jui fonde le droit et le devoir, la justice et la charité sur do pures sensations, l'idée économique de la valeur sin- le besoin seul, la liberté du Iracail ^iii

PRÉFACE. VII

l'utilité, abstraction faite de tout principe d'équité, la propriété sur de simples conventions ; — si la philosophie qui, dans la production, mène à subordonner le rôle de l'homme aux circonstances extérieures, à la terre, au climat ; — si la philosophie qui, en matière de distribution de richesse , ne saurait aboutir qu'à l'arbitraire, et qui , si elle n'avait soin de se montrer inconséquente , arriverait , (juant à la manière dont la richesse est consommée , à la satisfaction illimitée et sans rè2;le des besoins ou des désirs : — je me demandai si une telle philosophie est bien celle dont l'économie pohtique peut s'accommoder, et d'abord s'il est vrai, comme quelques personnes le prétendent, que la question philosophique, que la question morale demeure étrangère et indifférente à la question économique. Convaincu du contraire pour des raisons que j'expose, je combats, dans sa relation avec l'économie politique, la philosophie matérialiste à laquelle ce qu'on entend généralement par socialisme a donné de nos jours sa vraie portée et sa viai(^ signification; car qu'est-ce que le communisme plus ou moins mitigé ; qu'est-ce que l'émancipation de tous les instincts de la chair qui doivent, selon Fourier, recevoir une satisfaction intégrale ; qu'est-ce que V anarchie àe tel autre socialiste ; qu'est-ce que touî(^s les théories qui nient dans l'homme l'être libre, la personne morale, pour ne voir en lui qu'une organisation susceptible de peine et de plaisir, qu'un mécanisme sensible recevant du dehors l'impulsion et |)()iivant tenir son bien-être de l'Etat, sans (\\\c lui-inéiiu^

Mil PRÉFACE.

ait, pour ainsi dire, à s'en mêler; qu'est-ce que tous ces systèmes qui absorl)ent l'individu dans la société et ôtent au travail comme à l'épargne leur caractère spontané, méritoire, engendrant de nombreuses inégalités, pour tout soumettre au même niveau ; qu'est-ce, disons-nous, que tout cela, sinon l'application du matérialisme à la société et à l'économie politique? Que les philosophes les plus décidés dans la théorie purement philosophique, que les Helvétius, les Diderot, les d'Holbach se soient arrêtés dans la voie des applications de leur doctrine à la société, il importe assez peu; la logique ne s'arrête pas. Que l'on ne dise même point que l'honnête et éminent Deslutt de Tracy a su rattacher une économie politique fort raisonnable et fort libérale à une philosophie qui réduit la volonté au désir et qui supprime le libre arbitre, j'avouerai que je n'en suis pas touché davantage. Ce n'est pas de bonnes intentions, ce n'est pas même de la valeur prise à pai*t de telle ou telle partie d'une œuvre qu'il s'agit ici, c'est d'une'question de 77îc//?or/c. question qui n'a ])oint été encore agitée directement, que je sache, au nom de l'économie politique. Quand nous parlons de la philosophie du xvnf siècle, nous pourrions, au surplus, parler aussi bien de la récente philosophie allemande qui, sous des formes extrêmement différentes, et par des détours tout autres, arrive aux mêmes conséquences , l'individualisme sans règle ou l'autorité sociale sans contre-poids.

Une fois cet examen fait dans les termes les moins métaphysiques et les plus populaires qu'il m'a été

PREFACE. IX

possible, je passai à d'autres systèmes de morale ; j'interrogeai la doctrine qui explique toutes nos idées et toutes nos actions marquées du caractère de la moralité par la bienveillance ou la sympathie , et je la mis de même en présence de l'économie politique. Je recherchai si Téconomie politique y trouverait un fondement suffisant; si, comme le veulent quelques réformateurs, la fraternité offre une base assez solide au monde du travail et de l'échange, et si, d'un autre côté, ce monde de l'intérêt pouvait se passer pourtant de sympathie et de charité. J'arrivai enfin à la doctrine du devoir, de la liberté et de la responsai^ilité, placées au-dessus des caprices de la sensation et de la sympathie, au-dessus même des combinaisons les plus savantes de i'égoïsme. Je vis ou plutôtjcm ciîbrçai de démontrer que le monde économique lui-même, bien qu'il ait l'intérêt pour principal moteur, avait là aussi sa règle , et que les théories sociales qui rejetteraient cette base sacrée du vrai droit et du vrai devoir , de la vraie liberté et de la vérital^le justice, ne pourraient qu'engendrer l'anarchie ou l'arbitraire dans les arrangements économiques. Voilà la première question, philosophique et morale avant tout, on vient de le voir, que je m'appliquai d'abord à traiter.

La seconde question était, sinon plus importante, certainement plus étendue encore par le nombre des applications qu'elle comporte. Je ne fais, dans cette ptéface, que la poser. Elle remplit la plus grande partie du volume. — En réalité, quels sont les rapports

X PRÉFACE.

réciproques des faits de l'ordre moral et des faits économiques? Quelle est, dans la production, la part de l'homme et celle de la nature? Comment l'état moral se traduit-il par l'état économique? Quelle réaction exerce à son tour la situation économique d'un peuple sur sa situation morale? Je tâche de répondre à ces questions très-compliquées et très-vastes en ce qui regarde la production dans ce premier volume. J'essayerai d'y repondre, pour les autres parties de l'économie politique, dans un autre volume qui fera suite à celui-ci.

Il est inutile que j'insiste ici sur l'importance extrême des deux questions à tant d'égards solidaires l'une de l'autre que je viens d'indiquer. On verra quelle idée je me fais |de cette importance par les développementsque j'ai consacrés à l'établir. Le lecteur concevra, d'ailleurs, sans explication plus détaillée, qu'il ne s'agit pas moins que d'une revue de l'économie politique au nom et à la lumière de la philosophie morale. Je caractériserai le tra^ail que j'ai entrepris, par un simple rapprochement. Quelques écrivains ont cherché, dans Tordre des idées philosophiques, à déterminer les rapports de ce qu'ils appelaient le physique et le moral de l'homme. A propos de la moralité et de la richesse, à propos de l'harmonie essentielle de l'honnête et de l'utile , je me propose de rechercher ce (pion appellerait peut-être avec autant de raison les rapports du physique et du moral de la civilisation : vaste sujet que je suis bien loin de prétendn* avoir épuisé! On pourra contester le succès

PREFACE. XI

avec lequel j'ai accompli une tache encore en partie nouvelle , bien que des hommes éminents, auxquels je me plais à rendre hommage, y aient déjà travaillé ; ce que l'on ne contestera pas, j'en suis sûr, c'est la grandeur, la portée, et, on pourra s'en convaincre, l'opportunité d'un tel sujet, qui renferme quelques-unes des principales questions et des principales difficultés de notre époque.

Henri BAUDRILLART.

■20 (léceinbrc 1859.

DES

ET

DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.

PREMIÈRE LEÇON.

SOMMAIRE. — Considérations préliminaires. — Opportunité et utilité d'une détermination des rapports de la morale avec l'économie politique, tirée de l'état de la science et de la société. — Place qu'occupent les éléments moraux et économiques au sein de rensemble des faits sociaux. — Quelles sont les principales sphères de l'esprit humain et les principaux modes de son activité? — Industrie, Morale et Politique; Religion; Art; Science. — Indépendance et union de ces sphères. — Comment la morale les éclaire et les pénètre toutes. — L'étude que nous entreprenons doit comprendre non-seulement le rapport des faits moraux avec les faits économiques, mais des doctrines morales avec les doctrines d'économie politique. — Indication des principales divisions du sujet.

Un moment vient pour les sciences où elles ont besoin de se rattacher de plus près à leurs principes les plus élevés et de s'enquérir avec plus de soin de leurs rapports avec les sciences ^oisincs. Il y a de puissants motifs, je les indiquerai dans un instant, de croire que ce moment est arrivé pour l'économie politique. Parmi ces raisons, nous devons faire figurer les reproches mêmes qui lui sont fréquemment adressés. On l'accuse, vous le savez, de se montrer trop souvent plus préoccupée des produits que des hommes. Il n'est personne d'entre nous qui n'ait entendu dire que réconomie politique n'est qu'une sorte de mathématique de la richesse reposant sur des combinaisons idéales, une théorie abstraite de la production et des échanges, plus étrangère qu'il ne conviendrait à l'être intelligent^ sensible et libre qui, somme toute, est le but auquel toute richesse vient aboiitir; car l'homme ne travaille pas pour travailler, mais pour arriver, par le travail, à la satisfaction des besoins de sa nature. L'indifférence ou les défiances que la science économique inspire à un trop grand nombre de bons esprits, nous commandent de ne pas dédaigner ces reproches.

Il faudra donc, avant tout, prouver que c'est bien de l'homme, de sa condition, de son bien-être, inséparable de sa dignité, qu'il s'agit dans cette étude, et qu'il est l'objet constant, la matière même de la science économique.

En m'exprimant comme je viens de le faire, en accordant une juste part d'attention aux reproches formulés contre l'économie politique, je ne voudrais pas toutefois que vous vous méprissiez sur la portée de mes paroles.

Il n'entre pas dans ma pensée de blâmer l'économie politique de s'être servie principalement et avec persévérance, depuis environ un siècle, de cet instrument puissant de l'analyse, condition indispensable de toute clarté, de toute précision véritable. Les éminents fondateurs français de réconomie politique, les pliysiocrates, l'avaient trop mêlée aux autres sciences morales, à

ET DE L ECONOMIE POLITIQUE. 1" LEÇO.\. 3

la politique surtout. Que celle synthèse elle -même, prématurée et trop confuse , attestât un \if sentiment dos rapports qui unissent les faits économiques à l'ensemble de r organisation des sociétés, on n'en peut douter, et il est au moins contestable que ces maîtres illustres eussent pu débuter autrement qu'ils n'ont fait; leur œuvre, toute mêlée qu'elle est d'erreurs, présente un aspect de force et de grandeur qui honore le génie philosophique de la France, et qui ne se fait pas payer trop cher au prix de quelques incorrections de méthode; mais il demeure vrai que Quesnay et ses disciples, bien moins encore, n'ont pas donné à l'économie polilique cette unité qui devait seule lui permettre de prendre rang parmi les sciences positives, et qu'Adam Smith le premier, et après lui J.-B. Say, en France, ont su lui imprimer. Ce travail d'analyse est-il donc achevé aujourd'hui? Il serait a'osurde de le prétendre. A vrai dire, l'œuvre de l'analyse est éternelle. D'une pai't, bien des lois restent encore à déterminer ou à éclaircir. D'autre part, la mobilité du monde économique, et la vaViété des comb'naisons qu'il présente sont inépuisables. Aujourd'hui même la science du crédit, celle de l'impôt, l'étude des questions d'économie politique agricole ou commerciale, continuent à se développer sous nos yeux. C'est par l'analyse qu'elles feront leur chemin. Bien plus, pour donner à la science un degré nouveau de généralité, il faut encore procéder analytiquemcnt. Seulement, l'analyse s'applique alors aux principes mêmes. Elle sert àmcttre en lumière ce qu'il est permis d'appeler la par- .

tie philosophique de la science. C'est là ce que nous tenterons.

Je dois maintenant indiquer les motifs qui imposent à l'économie politique le devoir de se rattacher à la nature humaine plus étroitement qu'elle ne le fait communément, comme à son point de départ et à son objet définitif. Ce qui forme la matière des recherches de l'économie politique n'apparaît pas dans le monde isolément. Le travail et la richesse sont des phénomènes liés à tous les autres. Le théâtre sur lequel ils se déploient, c'est-à-dire la nature extérieure, influe sur eux ; l'acteur, c'est-à-dire l'homme, exerce sur leur direction encore plus d'influence. Le travail et la richesse ont leur source dans nos besoins et dans nos facultés, de même qu'ils trouvent au dehors des auxiliaires et des éléments. Parmi les causes dont ils émanent, lesunessontstables,lesautres sont prodigieusement changeantes. L'homme, en eff'et, est tout ensemble un et divers, ce qu'il y a. Messieurs, de plus un et aussi ce qu'il y a de plus divers ; tout de même qu'il est, par une double condition qui n'est pas plus contradictoire, le plus personnel et le plus sociable des êtres, celui qui est le plus un individu et celui qui, pour èlre un individu complet, a le plus besoin du concours de ses semblal)les. Aussi, rien n'est plus commun que d'entendre dire que l'homme est toujours le même en tous les lieux, en tous les lemps, el que Ihomme se ressemble aussi peu que possible, détruisant ce qu'il a fait, brûlant ce qu'il a adoré, jamais satisfait, toujours inquiet, perpétuellement révolutionnaire, si on le considère dans le temps; ofl'rant les plus complètes oppositions de mœurs, d'idées, de langage, et d'abord de couleur, de figure et de crâne, si on l'envisage dans l'espace.

Or, de cette double nature que résulte-t-il? Un double point de vue pour ceux qui l'étudieiit. En politique comme en morale, comme en matière d'art et de littérature, les uns sont frappés plus de l'unité que de la variété; les autres sont captivés par la variété, à ce point que l'unité cesse de compter à leurs yeux. Ils reconnaissent, et comment ne pas le reconnaître? qu'il y a des individus, qu'il y a même des peuples, des Français, des Espagnols, des Anglais, des Italiens, des Allemands, des Persans, des Turcs, comme il y a des gens du xvi% du xvif et du xvni* siècle ; mais l'homme, ils demandent ironiquement où il est, et déclarent ne l'avoir jamais rencontré. Qu'arrive-t-il de là? C'est que ceux qui ne voient dans l'homme que l'identité de sa nature et des lois auxquelles elle obéit, sont tentés d'exagérer l'uniformité de l'économie politique, je pourrais dire tout aussi bien de la politique. Ils font volontiers abstraction des circonstances morales ou matérielles qui ne sont point les mêmes partout et toujours. L'espace et le !omps disparaissent à leurs yeux ; ils ne tiennent pas compte des variétés et des résistances. Ils soumettent au même niveau des situations différentes. Si ceux qui obéissent à cette tendance ont le droit de soutenir que leurs principes sont nobles, généreux, vrais même, comme toute pensée qui embrasse le genre humain dans un même idéal; si c'est à eux que revient l'honneur d'avoir dégagé la partie permanente, universelle, et dès lors scientifique, de l'étude des sociétés, ils s'exposent à ne pas comprendre suffisamment les conditions de la pratique.

De même, ont-ils à juger le passé, ils s'expriment sur son compte avec une sévérité, une dureté dont une saine intelligence de l'histoire s'étonne à bon droit. Ceux, au contraire, qui voient surtout dans l'homme une chose ondoyante et diverse, qui nient ou négligent ce qu'offrent de commun et de persistant les traits de sa nature, aboutissent à une économie politique à laquelle manquent l'unité, ]a fixité, et qui laisse dominer sans mesure l'empire des circonstances. Par la raison que l'art économique doit mettre sérieusement en ligne de compte la nationalité, ils feront de l'économie politique une chose exclusivement nationale, c'est-à-dire toute locale, toute particulière. C'est cet excès que n'a pas sa éviter un célèbre économiste allemand, M. List, opposant, il y a peu d'années, son économie politique nationale à l'économie politique cosmopolite de Smith et de Say. Nous reconnaîtrons, a^ec M. List, que les mœurs, les idées, les croyances, les coutumes, les lois civiles, les institutions politiques, les races, les cbmats, la configuration des lieux sont partout des circonstances qui agissent sur le travail et la richesse. Nous essayerons de faire la part de ces causes, mais nous demanderons à l'élément permanent do la nature humaine le secret de ces lois générales qui président et survivent à toute la mobilité des faits, el auxquelles la science économique emprunlo la vérité de ses principes généraux et de ses prescriptions immortelles. L'isolement de l'économie politique, non son indépendance, voilà ce que nous combations.

Nous pensons qu'elle ne peut que gagner, et la société avec elle, à contracter avec les sciences ses voisines, telles que la morale, le droit, la politique, l'histoire, une alliance plus intime, sans que cette alliance devienne pour celles-ci ni pour elle-même le prétexte d'une absorption. S'il est vrai que chacune de ces sciences forme un royaume distinct, on ne voit pas pourquoi les échanges d'idées en compromettraient l'indépendance plus que les échanges de produits n'attentent à la liberté et n'altèrent l'unité des différents territoires. Au reste, rien n'est plus évident que l'espèce de solidarité qui unit aujourd'hui les diverses sciences de l'ordre moral et politique. La bonne harmonie vient-elle à manquer entre elles , arrive-t-il que le moraliste , que l'économiste, que le jurisconsulte offrent trois réponses contradictoires aux questions auxquelles la société est de nos jours sommée de répondre par la logique des sectaires, l'esprit de révolution ne manque pas d'en triompher contre elles toutes ; on le voit alors, avec un art perfide, mettre aux prises les docteurs des différentes sciences. Or, il ne se peut pas que ce désaccord soit fondé sur la nature des choses; il ne peut tenir qu'à des malentendus qui résultent de ce que les spéciatités, comme on dit, ne se connaissent pas, ne se pénètrent pas suffisamment les unes les autres. De là, pour l'économie politique en particulier, le devoir de se tenir au courant de l'état des sciences voisines. Peut-être est-ce un peu parce que l'économie politique n'usait point assez de cette synthèse prudente et modérée qui va chercher, au-dessus et à côté des objets ordinaires de sa recherche, d'utiles et nécessaires compléments, que le socialisme a si énormément abusé de ces synthèses ambitieuses qui embrassent l'humanité tout entière, et souvent le ciel et la terre. Il n'est pas douteux qu'il n'ait, par là, frappé vivement l'imagination publique et attiré, par l'audace de ces solutions d'ensemble, si peu satisfaisantes qu'elles soient, un assez grand nombre d'esprits cultivés. Si ces conceptions, à la fois enflées et vides, n'ont rien qui puisse nous séduire, si elles doivent avoir pour effet de nous inspirer un attachement plus profond pour la méthode expérimentale, il n'en reste pas moins certain qu'il existe entre les diverses parties de l'étude de l'homme des rapports très-réels, très-précis, indispensables à connaître, si on ne veut voir cette étude demeurer incomplète et stérile.

Je ne me propose pas de vous montrer les rapports de l'économie politique avec toutes les sciences sociales qui l'environnent. Je n'ai l'intention de traiter directement que de ses relations avec la morale. Il est juste d'ajouter qu'une pareille étude contient en principe toutes les autres. Le devoir, le droit, les affections, les besoins, les sentiments, tout cela appartient à la morale. C'est elle qui met en lumière les mobiles, les principes divers qui poussent notre nature vers sa fin et qui nous guident dans l'accomplissement de nos destinées. La tâche de la morale ne s'arrête pas là : elle cherche en quoi consiste cette fin elle-même; car la morale, vous le savez, n'est pas seulement l'art, mais aussi la science de la vie. La morale précède donc et domine l'économie politique comme elle précède et domine la politique et le droit. Elle lui prête ses priicipes comme elle les prête à ces autres parties de l'étude totale de rhiimanité. Dire, comme l'ont imaginé quelques personnes, que c'est l'économie politique qui précède et prime la morale, ce serait dire que le travail vient avant la prévoyance, avant tous les mobiles intéressés ou sympathiques qui triomphent en nous de la force d'inertie, ce serait dire que l'échange, qui doit s'effectuer à des conditions égales pour être également avantageux aux deux parties, ne suppose pas l'idée de justice, qui est un des fondements de la morale même. Les faits économiques, il est vrai, réagissent sur les faits moraux ; la condition extérieure et sociale de l'homme influe, par un inévitable retour, sur son état intérieur, sur ses sentiments, sur ses idées, dont elle-même porte l'empreinte. Rien n'est plus certain; et j'ajouterai que cette réciprocité est des plus fécondes en effets frappants-, elle offre un sujet d'étude de l'intérêt le plus élevé pour le philosophe et pour l'historien. Mais prétendre, pour l'économie politique, à la supériorité, à la priorité, ce serait tout aussi absurde que si on prétendait que l'effet précède la cause, parce qu'il peut bien arriver que l'effet devienne cause à son tour ; ce serait placer l'outil avant la main, l'œuvre avant l'ouvrier.

Pour mieux délimiter notre sujet et pour en prendre une idée plus exacte, au lieu de débuter par une définition savante del'économia politique qui risquerait d'être peu claire pour beaucoup dcntre vous, nous ferons d'abord le compte de ces sphères distinctes de l'activité humaine que la morale éclaire à des titres et à des degrés différents. Ainsi, nous ne serons pas tentés de donner à notre recherche une extension indéfinie et de confondre avec l'économie politique des sciences qui en diffèrent par leur objet, de même qu'en les mettant en rapport les unes avec les autres, nous verrons aussi comment tout se lie dans le monde moral ; observation dont il est important de se pénétrer avant d'entreprendre un travail qui doit en être la confirmation développée.

Qu'y a-t-il de commun d'abord entre toutes ces sphères, entre toutes ces manifestations? C'est, à nos yeux, de présenter le spectacle d'une lutte, d'un vrai combat contre des obstacles d'un genre divers. Je ne crains pas. Messieurs, de prendre mon point de départ dans cette idée de la lutte qu'il plait à tant d écoles aujourd'hui de subordonner ou de nier, pour y substituer l'idée d'un effort qui n'aurait rien de pénible, d'un travail purement attrayant, d'une paix et d'une harmonie que de temporaires erreurs et des malentendus accidentels ont pu seuls troubler, contre les intentions divines. La lutte commence pour l'homme avec la vie, ou, pour parler avec plus d'exactitude, sa vie même est une lutte dont toute son histoire exprime les phases successives, jamais terminées. Le monde extérieur en est le premier théâtre. Tandis que l'animal laisse tout dans l'état où il l'a trouvé, l'homme n'y laisse rien. La supériorité intellectuelle de l'homme n'expliquerait pas suffisamment ce grand résultat. Il est dû à ce défait même d'équilibre qui se remarque entre ses besoins et ses moyens primitifs de les satisfaire. Ses I èsoins sont énergiques et multipliés, ses moyens sont d'abord faibles et peu nombreux. Plus tard seulement, ses facultés pourront dépasser ses besoins, du moins matériels, et créer un excédant de la richesse produite sur la richesse consommée. Ce sera là, Messieurs, le triomphe de l'Industrie. L'Industrie, voilà le premier mode de l'activivé humaine, de même que l'idée de l'utilité matérielle est la première qui se soit présentée avec un peu de suite à l'esprit humain, les besoins, qui ont la conservation de la vie pour objet, étant les premiers en date, les seuls qui présentent d'abord un certain développement, et les plus impérieux sans comparaison.

Ainsi vous pouvez le voir dès à présent, j'assigne à l'industrie, au Iravail industriel, un domaine distinct. Je n'appelle point tout travail du nom d'industrie. Il y a un travail qui se propose un autre but que la recherche de l'utilité matérielle. Il y a un travail qui ne s'exerce point sur les choses, mais sur les esprits, sur les idées, sur les hommes. Ce travail n'est point ce que la langue commune, dont j'accepte l'arrêt, appelle l'industrie. Avec elle, je réserverai cette désignation à ce travail qui se propose pour objet direct la conquête du monde matériel en vue de satisfaire les besoins humains, et qui apprend à tirer de ce monde un parti sans cesse plus fécond et plus heureux.

La lutte humaine ne se bornera pas à l'industrie. L'homme rencontre d'autres obstacles que ceux qui lui viennent du monde extérieur, et il y a dans son intelligence d'autres idées que celle de l'utilité matérielle. Le genre humain ne confond pas Ihonnète avec l'utile,^ alors même que l'utile serait pris dans le sens le plus étendu et le plus élevé. L'idée de la justice ne se ramène à nulle autre. Le bien moral constitue un principe d'action spécial, sui generis, principe obligatoire et sacré. L'homme entreprend de faire régner l'ordre dans son propre cœur, de modeler sa vie sur le principe du bien moral. Il déclare la guerre à ses passions. De même aussi, il impose à ce qui l'entoure l'idée de la justice et du bien. La société primitive, livrée aux grossiers instincts et à la violence, tend à s'ordonner sur ce modèle supérieur. Voilà le fondement moral de toute politique. L'État, la loi armée de la force, sont les instruments de cette lutte, comme la vertu, avec ce qu'elle a d'obligatoire sans doute, mais de libre et de spontané, est l'instrument de la lutte intérieure. Ce n'est pas seulement, tous ceux qui ont quelque expérience de la vie le savent bien, ce n'est pas seulement par une loi instinctive de sa nature, ce n'est pas fatalement, mais volontairement, que l'homme gravite vers le bien moral. Il y tend, il y arrive au prix d'efforts perpétuels, d'écarts nombreux, de chutes fréquentes. Je n'aurai pas à vous entretenir du mal en théologien ; le mystère des causes dépasse la portée de nos recherches ; mais j'aurai à en tenir compte, comme d'un fait, à vous montrer son rôle, sa nécessité, ses limites ; question redoutable, même sous cette forme modesle ; question dans laquelle l'économie politique, privée des lumières delà morale, risquerait de faire fausse route à chaque instant.

Comment, parmi les besoins, parmi les idées principales de la nature humaine, omettre le beau qui semble rayonner à travers le vrai, à travers la nature morale, à travers le monde? Nous jouissons de

ET DE l'économie POLITIOUE. 1'* LEÇON. 13

cette beauté qui vient, pour ainsi dire, nous trouver du dehors ; mais nous ne nous bornons pas à en jouir en nous y abandonnant avec une volupté tranquille. Certes, si l'homme se contentait de percevoir la notion, de sentir l'impression du beau dans son âme, il serait déjà placé bien au-dessus de la brute ; mais l'esprit humain ne reste jamais purement passif. Le beau, comme l'utilité matérielle, comme le bien moral, devient, pour l'ardent besoin d'activité qui le tourmente, l'objet d'une lutte nouvelle. Au prix d'efforts qui ne le cèdent en rien à ceux qu'il déploie dans d'autres travaux, l'homme tire du monde imparfait de la beauté naturelle un monde nouveau, original, dont les traits épars sont empruntés au dehors, mais dont le modèle intérieur, le véritable et unique juge , est l'idéal ; ce monde est le monde de l'art . Demander combien le monde de l'art est supérieur au monde de la nature, plus complet, plus achevé, c'est demander, Messieurs, combien il y a loin des plus beaux visages et des plus beaux corps à ceux que la peinture et la sculpture ont créés, du simple usage de la parole et de l'expression ébauchée des sentiments et dos images qui se pressent sur les lèvres d'un homme dominé par une vive émotion aux chefs-d'oîuvrc de l'art oratoire et de la poésie ; quelle distance il y a entre les bruits de la nature animée et même les plus mélodieux accents de la voix humaine , ou ces vastes compositions dans lesquelles s'empreint, avec une inspiration savante, le génie musical.

Il existe un autre besoin. Toute révélation môme étant mise à part, l'idée d'une puissance mystérieuse, i4 RAPPORTS DE LA MORALE

supérieure à l'homme et au monde , s'occiipant de l'homme et du monde, ne le cède assurément pas en nécessité, en universalité , en durée, à toutes les idées qui précèdent. La Rergion , quelles qu'en soient les formes ou les sources, apparaît dans tous les lieux, dans tous les temps, comme un élément constitutif des sociétés. Comment nier qu'elle aussi soit une lutte, un travail? Le culte, qui en est \\ réalisation visible, le dogme qui, en se constituant, lui donne un degré nouveau de précision, attestent chez la plupart des peuples cette élaboration successive, en même temps que la série d'efforts accompli pour l'élever d'un grossier fétichisme à l'adoration d'un Dieu parfait, infini et juste, témoigne que le besoin religieux obéit à une loi de progrès.

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