Tome Premier. ¥-1
PARIS
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Avant-propos
L'Histoire des Révolutions d'Haïti sera publiée en quatre volumes.
Le premier, que j'offre au public, comprend la période de 1789 à 1792 : — Luttes des colons blancs entre eux ; comités révolutionnaires ; assemblées provinciales et assemblées coloniales; insurrections des hommes de couleur et des noirs.
On sait généralement en France que Saint- Domingue ou Haïti a appartenu à la France; mais, à part quelques hommes d'élite, tout le monde ignore les causes qui ont amené la
VI AVANT-PROPOS
perte pour la France de ce beau pays, la plus riche de ses anciennes possessions d'outre-mer. Dans ce premier volume, nous nous sommes particulièrement attachés à rechercher et à constater quelles furent les causes et quels furent les auteurs de la ruine de cette colonie.
Les trois autres volumes seront publiés successivement dans le cours de Tannée 1860 ; ils comprendront :
Le deuxième, la période de 1792 à 1800 :
— commissions civiles françaises et guei^es de l'indépendance ;
Le troisième, la période de 1800 à 1818 :
— Dessalines, empereur; Christophe, roi; Pétion, président ;
Et le quatrième, la période de 1818 à 1859 :
— J. P. Boyer, président ; révolution de 1843 ; Hérard'Rivière, Guerrier, Pierrot et Richer, présidents successifs ; leurs chutes ou leur mort ; révolutions ; Faustin Soulouque, président et empereur; révolution de 1859; sa chute.
AVANT-PROPOS vu
J'ai emprunté le récit de presque tous les événements exposés dans ce premier volume, au rapport officiel fait à la convention nationale de France, par le député Garran de Cou- Ion. Cet ouvrage rare est le document le plus complet et le plus consciencieux des écrits contemporains de ces temps d'anarchie et de confusion. J'ai préféré puiser à celte source, après examen, que de m'en rapporter à des traditions orales, presque toujours erronées ou incomplètes, quand elles ne sont pas volontairement inventées ou altérées par les passions ou les haines des acteurs.
ami, M. B. Ardouin. — Études sur l'histoire
d'Haïti — m'a été d'une grande utilité. C'est
une œuvre remarquable et dont le succès est assuré.
J. SAINT-AMAND.
HISTOIRE
Introduction
I
On sait qu'au centre de l'archipel des Antilles, entre Cuba ou la Havane, Porto-Rico et la Jamaïque, s'élève une grande lie qui fut découverte à la fin du quinzième siècle par Christophe Colomb ; que ce hardi navigateur et ses compagnons l'avaient nommée Hispaniola, en mémoire de leur patrie, et que, dans la suite, on lui donna, par habitude, le nom de sa capitale : Saint- Domingue ou Scmto-Domingo.
Le territoire de cette île était divisé en deux colonies, dont l'une appartenait à la France et l'autre à l'Espagne, et on les distinguait vulgairement sous cette double désignation : la 'partie française et la partie espagnole de Saint- Domingue.
Aujourd'hui cette île n'appartient plus à la France ni à l'Espagne; ses possesseurs actuels, nègres et mulâtres, lui ont restitué son vrai nom, celui que les Indiens, ses premiers habibitants, lui avaient donné : Haïti.
Réunies en 1823 sous les mêmes lois, ces deux parties formèrent un seul État, la république d'Haïti, sous la présidence du général Boyer. Mais en 1843, au milieu des troubles de la révolution qui a renversé ce chef, une nouvelle séparation s'est violemment opérée : l'ancienne partie française est restée la république d'Haïti, et l'ancienne partie espagnole a formé un second Etat : la république Dominicaine.
Aucune démarcation naturelle ne divise la partie française de la partie espagnole; la séparation s'expliquait par la dualité des métropoles, la différence des nationalités et la rivalité des anciens maîtres. Mais aujourd'hui la commune origine des possesseurs n'est-elle pas à elle seule un motif suffisant pour faire cesser cette division, que repousse la configuration géographique de l'île, et qui est aussi impolitique que nuisible à la prospérité des deux jeunes répubhques?
Cette division anomale n'est qu'un triste souvenir de cet abominable régime dont les Haïtiens devraient s'attacher à effacer les derniers vestiges. Leur indépendance n'a certainement plus rien à redouter de la France ni de l'Espagne : ces deux puissances l'ont solennellement reconnue; mais, non loin des rivages de leur île, il existe des voisins cupides et envahisseurs, dont l'or corrupteur est plus à craindre peut-être que la force de leurs armes. Ces dangereux voisins ont remplacé la conquête par l'annexion : ce moyen nouveau, pour être moins violent, n'est pas moins absorbant que la conquête... Et ces voisins sont des possesseurs d'esclaves!...
Les divisions intestines ont toujours été la cause des plus grands malheurs et de la ruine des peuples. C'est dans l'union et la concorde que les faibles trouvent la force nécessaire pour résister à leurs ennemis.
Si les colons français n'avaient pas été désunis par des dissensions civiles, la France n'aurait peut-être pas perdu sa plus belle colonie; si les hommes de couleur et les noirs ne s'étaient pas unis entre eux, ils n'auraient point conquis la liberté et l'indépendance.
Les événements que nous allons raconter offriront la preuve de" ces vérités. Que les Haïtiens mettent donc à profit les enseignements qui en ressortent : où en trouveraient-ils de meilleurs? c'est leur histoire.
II
En 1789 la partie française de Saint-Domingue était, de toutes les colonies delà France, la plus riche et la plus florissante : c'était la reine des Antilles.
Son territoire, d'une surface d'environ 2,000 lieues carrées \ était divisé en trois provinces : celle du Nord, celle du Centre ou de l'Ouest, et celle* du Sud.
La province du Nord, de 480 lieues carrées, avait pour chef-lieu la vihe du Cap. C'était la plus petite et la plus riche des trois ; elle comprenait vingt-six paroisses réparties en trois sénéchaussées.
Celle du Centre ou de l'Ouest, de 826 lieues carrées, ayant pour chef-lieu le Port au Prince, comprenait six paroisses, distribuées en quatre sénéchaussées.
Et celle du Sud, de 700 lieues carrées, chef-lieu la ville des Cayes, comprenait seulement onze paroisses, ressortissant à trois sénéchaussées.
1. Celle de la partie espagnole est de 3,200 lieues carrées.
Ces sénéchaussées avaient leurs sièges :
Dans le Nord : au Fort Dauphin, au cap Français et au Port de Paix.
Dans l'Ouest : au Port au Prince, à Saint- Marc, au Petit-Goâve et à Jérémie.
Et dans le Sud : aux Cayes, à Saint-Louis et à Jacmel.
Ces trois provinces forment environ les deux cinquièmes de l'île ; le surplus comprenait la partie espagnole (3,200 lieues carrées).
De l'île d'Haïti dépendent plusieurs petites îles environnantes, telles que la Tortue, la plus importante de toutes, la Gonâve, la Béate, celles de la Saône, de Sainte-Catherine, d'Alta-Vela, l'île à Vaches, les Caymites»
Dans la langue des premiers insulaires, Haïti signifie terre montagneuse ; et effectivement elle est traversée dans tous les sens par des chaînes de montagnes, dont les principales sont le Cibao, la Selle, la Bahoruco et la Hotte. Presque toutes ces montagnes sont couvertes d'une végétation splendide, et entre elles s'étendent des vallées et des plaines d'une fertilité extraordinaire. La Yuna, le Grand-Yague, l'Ârtibonite, la Neyba et l'Ozama sont autant de fleuves dont les eaux fécondantes entretiennent sans cesse cette fertilité, dont les terres de l'Europe n'offrent aucun exemple.
Si l'on veut se faire une idée de la prospérité de la partie française de Saint-Domingue à l'époque de la domination de la France, que l'on consulte les états officiels publiés au commencement de l'année 1789 par M. Barbé de Marbois, alors intendant des finances dans la colonie.
On y verra que le nombre des sucreries était de 959 ; celui des caféières de 2,810; celui des cotonneries de 70^^; celui des indigoteries de 3,097. Il y avait en outre dans la colonie des établissements industriels : des cacaoyères, des guildives, des tanneries, des briqueteries, des poteries et des fours à chaux. On y cultivait sur une grande échelle des bananiers, du manioc, du maïs, des patates, des ignames et une foule de. légumes et de plantes alimentaires comprises sous la dénomination coloniale de vivres.
Le chiffre des exportations annuelles s'élevait à 193 millions, et celui des importations à 200 minions.
1,400 navires, dont moitié de la marine française et moitié de la marine étrangère, participaient à ce mouvement commercial.
Les propriétés foncières représentaient une valeur de un milliard de livres tournois.
Les receltes diverses de la colonie produisaient 15 millions, dont 7 millions perçus en droits d'exportation et d'octroi ; les dépenses ne s'élevaient qu'à 13 millions de livres.
III
Du temps de la conquête des Espagnols le nombre des aborigènes était, dit-on, de plus d'un million d'hommes. Dès avant l'établissement des premiers flibustiers français il n'en existait déjà plus : tous avaient péri victimes des mauvais traitements des Espagnols ou avaient été déportés aux mines du continent américain dès le premier siècle de la découverte de cette partie du monde.
C'est pour remplacer cette race presque éteinte qu'on eutrecours à l'horrible traite des nègres. Les Portugais, les premiers, ont pratiqué cet infâme commerce vers la fin du quinzième siècle, sous le règne de Charles-Quint.
Les Français n'ont donc pas à se reprocher la destruction des premiers habitants de Saint- Domingue, ni l'introduction de l'esclavage sur le sol d'Haïti. Leur bilan est assez chargé sans qu'on y ajoute ces deux articles d'infamie : Rendons à César ce qui appartient à César.
Suivant le dernier recensement, fait en 1789, la population de la partie française de Saint-
Domingue s'élevait à 571,708 âmes, réparties comme il suit :
Esclaves 509,642
Hommes de couleur. . 26,666 Blancs 35,400
Mais ces chiffres sont loin d'être exacts. On est généralement d'accord de porter celui des esclaves à 600,000, celui des hommes de couleur à 40,000 au moins, et celui des blancs aussi à 40,000.
IV
Cette population se composait, comme on le voit, d'individus de deux races : la race blanche et la race africaine.
Les blancs étaient divisés, comme en France, en trois classes :
La première, espèce d'aristocratie coloniale, comprenait les grands propriétaires planteurs et les grands fonctionnaires civils et militaires du gouvernement.
La deuxième était formée des petits propriétaires planteurs ou urbains, des commerçants et de tous les citoyens jouissant d'une certaine aisance ou exerçant des professions libérales ou des industries lucratives et indépendantes : c'était la bourgeoisie coloniale.
La troisième classe comprenait les artisans ou ouvriers des villes et des campagnes, les économes et les gérants des habitations et tous les individus d'une condition infime ou d'une existence précaire : on désignait ceux de cette classe sous la dénomination de petits blancs {velut plebs).
Les Africains formaient deux autres classes entièrement distinctes des trois premières, et séparées d'elles comme la liberté est séparée de l'esclavage.
Dans l'une étaient compris tous les individus de la race africaine, noirs ou jaunes, quelle que fût la nuance de la couleur, pourvu qu'ils fussent libres, soit par affranchissement, soit par la liberté naturelle; on désignait tous ceux de cette classe sous la dénomination générale dliommes de couleur.
On les appelait encore sangmêlés, gens de couleur, affranchis, ou bien encore individuellement, selon les degrés plus ou moins rapprochés par lesquels ils tenaient à l'une ou à l'autre race, mulâtres, grifs, quarterons, tiercerons, métis, marabouts, etc., dénominations inventées par le sot orgueil des blancs pour humiher les hommes de cette classe intermédiaire, sans songer qu'ils outrageaient leur propre sang. Mais tous les degrés étaient confondus sous l'expression commune d' liommes de couleur.
Dans la dernière classe on comprenait tous les esclaves noirs et mulâtres, et on appelait tous ceux de cette classe les noirs, quelle que fût aussi la nuance de la peau.
Il n'y avait pas, à proprement parler, d'aristocratie nobiliaire à Saint-Domingue, mais l'on comptait parmi les. grands planteurs un grand nombre de nobles. Beaucoup de colons étaient alliés avec des familles nobles de France qui avaient trouvé dans ces unions un moyen facile, sinon honorable, de réparer le délabrement de leurs fortunes. Les grands planteurs, de leur côté, ambitionnaient avec ardeur ces alliances, dont l'illustration flattait leur orgueil. Pour plusieurs d'entre eux qui descendaient de cette classe d'hommes flétris par la police, ou de ces femmes de mauvaise vie que le gouvernement avait déportées dans la colonie pour la peupler, c'était un moyen de faire oublier leur origine.
Avides de puissance et d'honneurs, les grands planteurs supportaient avec peine que les prérogatives du pouvoir et les hautes fonctions de la colonie fussent exercées par des fonctionnaires et des agents envoyés de la métropole. Ils auraient voulu gouverner eux-mêmes la colonie, afin d'y dominer seuls. Non contents des privilèges exorbitants créés en leur faveur par les préjugés, ils enviaient encore les privilèges de l'aristocratie française, qui occupait les premières charges du royaume et jouissait de tous les honneurs.
Les grands fonctionnaires et les agents civils et militaires du gouvernement, presque tous nobles et titrés, étaient aveuglés par l'orgueil et la présomption. Enrichis facilement et en peu de temps, ils devenaient aussi grands propriétaires en achetant des habitations. Ils ne tardaient point à subir l'influence du milieu dans lequel ils vivaient. Au lieu d'user de leur pouvoir immense dans l'intérêt du bien pubHc, ils s'érigeaient en petits tyrans, chacun dans leur place ; détestés pour le mal qu'ils faisaient, il est vrai qu'ils eussent été également détestés s'ils avaient tenté de faire le bien, tant les intérêts et les passions de cette société étaient divers et difficiles à concilier ou à modérer.
Entre les grands planteurs et les grands fonctionnaires, il existait une rivalité sourde et incessante.
Les blancs de la classe moyenne, occupés de spéculations commerciales ou de travaux lucratifs, n'avaient d'autre ambition que celle de faire fortune ou d'augmenter celle acquise. Ils étaient d'opinions libérales et modérées; mais ils détestaient les grands planteurs à cause de leur morgue et de leurs prétentions, et les agents du gouvernement à cause de leur tyrannie et de l'injustice de leurs actes.
Quant aux petits blancs, il y avait parmi eux d'honnêtes artisans et des ouvriers laborieux; mais la majorité, composée d'éléments hétérogènes, était turbulente et difficile à conduire : ne possédant rien, elle aurait voulu tout avoir. Tous nourrissaient une haine invétérée contre les grands planteurs et les agents du gouvernement. Cette haine, née de l'envie, était entretenue par les humiliations dont ceux-ci les abreuvaient.
Ces trois classes, si profondément divisées entre elles par tant d'intérêts et de passions diverses, étaient néanmoins parfaitement unies pour maintenir le préjugé de couleur et l'esclavage, c'est-à-dire l'avilissement et l'oppression de la race africaine.
Ainsi, tous les blancs de la colonie étaient égaux devant la loi, mais le préjugé, plus fort que la loi, avait créé des distinctions sociales entre eux et les avait divisés en trois degrés.
VI
Les humiliations auxquelles les petits blancs étaient exposés n'étaient rien en comparaison de celles que l'on faisait subir aux hommes de couleur.
Un édit de 1685, appelé le code noir, avait réglé leur situation, en déclarant qu'ils devaient jouir des mêmes droits et avantages que les autres sujets français dans toute l'étendue du royaume et dans les terres et lieux en dépendant.
Mais cet édit, fidèlement observé dans toutes les dispositions favorables au maintien de l'esclavage, resta toujours à l'état de lettre morte quant à celles de ces dispositions quimilitaient en faveur des hommes de couleur et des noirs. Leur sort fut toujours soumis à l'arbitraire du gouvernement colonial et réglé par des ordonnances, comme nous l'expliquerons plus loin.
Ainsi, quoiqu'ils fussent libres, reconnus sujets français, et appelés par Fédit de 1685 à l'exercice de tous les droits et privilèges attachés à cette qualité, néanmoins les hommes de couleur furent considérés comme formant une classe intermédiaire entre les blancs et les esclaves. C'étaient les parias de la société coloniale, comme les esclaves en étaient les bêtes de somme. Ceux-ci n'étaient pas des hommes; ceux-là n'étaient pas des personnes ! Etranges subtilités inventées par l'orgueil des colons pour maintenir leur oppression! Ce qui est encore plus étrange, c'est que la France du dix-huitième siècle admettait ces subtilités, et qu'elles ont été consacrées dans des ordonnances royales! Comment expliquer cela?... auri sacra famés!
Ainsi, par ordonnances, les hommes de couleur furent déclarés incapables d'avoir aucun droit politique ni aucune fonction publique.
On exigeait d'eux des déférences et du respect non-seulement pour leurs patrons et leurs descendants, mais aussi pour tous les autres blancs, même pour les laquais.
On les tenait systématiquement éloignés de tout ce qui pouvait leur donner la moindre influence ou la moindre considération ; ils voyaient partout des obstacles se présenter à leur élévation et même aux progrès de leur industrie.
Les liaisons, même naturelles, entre les blancs et les noirs étaient prohibées; le blanc qui se serait reconnu le père d'un mulâtre était frappé d'une défaveur particulière dans l'opinion des autres colons, et il était condamné à une forte amende : c'était condamner à la bâtardise le premier chef de toute famille de couleur.
L'édit de 168S permettait pourtant, en des termes formels, aux blancs d'affranchir leurs négresses en les épousant, et de légitimer les enfants naturels qu'ils en avaient eus.
Il était encore défendu par les ordonnances aux hommes de couleur :
D'exercer la médecine et la chimie ;
De porter des noms européens : ils étaient obligés de prendre des noms africains ;
De manger avec les blancs ;
De danser après neuf heures du soir ;
D'user des mêmes étoffes que les blancs ;
De passer en France.
Dans la milice, ils formaient des compagnies distinctes de celles des blancs.
Il était enjoint aux curés, notaires et autres hommes publics de ne les désigner autrement que par cette expression : Le nommé un tel, mulâtre libre, ou quarteron libre, ou sangmêlé libre...
Et qu'on ne dise pas que ces défenses odieuses et humiliantes n'étaient pas rigoureusement observées : on a vu des archers de police, sur les places publiques, aux portes mêmes des éghses, arracher les vêtements à des mulâtresses, qu'ils laissaient exposées aux risées de la canaille blanche, sans autre voile que la pudeur.
Nous pourrions rapporter ici bien d'autres exemples de la cruelle rigueur employée dans l'exécution de ces ordonnances iniques, comme aussi multiplier les citations d'une foule d'autres prescriptions ou défenses consacrées par ces ordonnances pour humilier les hommes de couleur, et les maintenir dans un état d'avilissement dégradant. Mais à quoi bon serait de s'appesantir sur ces tristes souvenirs ? Les hommes de couleur n'ont-ils pas prouvé qu'ils sont les égaux des blancs et qu'ils n'ont rien à leur envier, au moins sous le rapport des dons de la nature.
VII
Le sort des esclaves était encore plus malheureux que celui des hommes de couleur. L'édit de 1685, qui avait aussi réglé leur état, n'était observé que pour s'en faire un point de départ pour aggraver cet état déplorable. Considérés par les blancs comme des bêtes de somme dont il fallait tirer le plus de travail possible, ces infortunés étaient impunément plus maltraités que les animaux qui labourent les champs, et les troupeaux nourris dans les campagnes de la France. Ils ne recevaient aucune instruction, pas même celle religieuse; le mariage était prohibé entre eux; la promiscuité était encouragée. Le maître avait le droit, selon la loi, de faire enchaîner son esclave et de le faire battre de verges, mais il s'était arrogé celui de le mutiler et même de lui donner la mort. On peut citer des milliers d'exemples d'esclaves mutilés ou tués par leur maître, et pas un des maîtres puni pour de pareils crimes! Le plus grand exemple de sévérité est celui-ci : M. d'Ennery, gouverneur de la colonie, menaça un colon de le renvoyer en France, s'il continuait de fusiller ses nègres!...
Il périssait annuellement dans la colonie un neuvième des esclaves, c'est-à-dire dans une proportion plus forte que la guerre la plus terrible ne fait périr d'hommes ; plus forte que celle des morts dans un hôpital.
La proportion des morts sur ceux qui réchappent est seulement d'un douzième parmi les malades d'un hôpital.
La reproduction ne pouvant suffire pour combler les vides, on avait recours à la traite. Et quand on songe qu'un tiers seulement des noirs, objet de cet horrible trafic, parvenait sur les marchés coloniaux ; les deux autres tiers périssaient soit dans les chasses ^e la traite avant l'embarquement, soit en mer pendant la traversée : quel infâme commerce !
Le contingent annuel de la partie française de Saint-Domingue dans cette affreuse boucherie humaine était de 30,000! Ces chiffres nous dispensent de rien ajouter.
VIII
Tel était l'état social et politiciue de la population de la colonie au commencement de l'année 1789.
Pour compléter ce triste tableau, disons quelques mots du caracfère et des mœurs des différentes classes de cette population.
Il faut bien se garder de comparer la société coloniale de la partie française de Saint-Domingue avec la société de la métropole, parce que, dans l'une comme dans l'autre, la population était classée en trois degrés : l'analogie ne s'étend pas au delà de cette division.
A Saint-Domingue , l'aristocratie coloniale n'était qu'une aristocratie de convention : elle avait tous les vices et les défauts de la noblesse française, mais elle n'en avait ni la grandeur ni les vertus : celle-ci était dans les institutions du royaume, elle était aussi ancienne que la monarchie; elle avait commencé par être larécompense du courage et du dévouement. Les aristocrates de Saint-Domingue n'étaient que des descendants de flibustiers.
La classe moyenne de la colonie avait, comme la bourgeoisie française, cet âpre désir de faire fortune, l'activité et la persévérance qui font réussir, l'amour de la liberté et de l'égalité; mais elle ne possédait pas cette loyauté dans les transactions, cet esprit d'ordre et d'économie, cette fraternité qui animaient la bourgeoisie en France, ni aucune de ces qualités qui lui imprimèrent une sorte de noblesse, presque égale à la noblesse de naissance; les blancs de la classe moyenne de la colonie étaient peu scrupuleux dans leurs relations d'intérêt : envieux et cupides, ils ne voulaient la liberté et l'égalité que pour eux.
Quant aux petits blancs, aucune comparaison n'est possible entre eux et le peuple français de 1789. Les excès commis par le peuple en' France, à cette époque, peuvent s'expliquer par le fanatisme de la liberté, tandis que les excès commis à la même époque par les petits blancs, dans la colonie, n'ont pas même cette excuse. Les petits blancs, — quand nous parlons d'une classe d'individus, nous n'entendons faire d'application qu'à la majorité, — les petits blancs n'étaient qu'un ramassis d'aventuriers cosmopo-
20 RÉVOLUTlOxNS D'HAÏTI.
lites; ils ne formaient point une fraction du peuple français ; ils n'en avaient ni le caractère généreux ni les mérites.
Et c'est tellement vrai, ce que nous disons là, que les colons avaient pris soin d'établir entre eux et cette portion de la population blanche de la colonie une distinction spéciale, en outre de celles établies déjà par la condition sociale.
Ainsi tous les blancs nés dans la colonie ou dont les familles y étaient établies depuis longtemps se disaient et prétendaient être seuls créoles; les autres blancs n'étaient que des £"1*- ropéens, ce qui, dans la pensée des natifs, voulait dire : des étrangers.
Cette distinction (aujourd'hui en pleine vigueur aux Etats-Unis sous le nom de knoiV' nothings) fut sans doute adoptée dans la colonie pour tenir à distance les aventuriers de toutes les nations qui y affluaient, attirés par le seul appât d'une existence facile et d'une fortune rapide; mais elle devint bientôt, sur cette terre d'esclavage, un préjugé vivace et général. Nous verrons, dans le cours de cette histoire, l'assemblée coloniale de Saint-Marc s'en faire une arme contre le gouvernement lui-même et les agents de la métropole.
Aujourd'hui même, nous regrettons de le dire, mais rien n'est plus vrai, ce préjugé existe eneore dans la république d'Haïti; on y fait une distinction entre l'Haïtien indigène et l'Haïtien naturalisé; on dit de ce dernier, s'il est né en France ou en Angleterre, par exemple : C'est un Franco-Haïtien, c'est un Anglo-Haïtien ; : — autrement dit : c'est un étranger...
Que doit-on penser en retrouvant encore sur cette terre de liberté, seule patrie des descendants de la race africaine, ces préjugés d'un autre temps ? Doit-on en faire un reproche aux républicains d'Haïti? Nous ne le pensons pas; le préjugé avait poussé de si profondes racines sur ce sol, que tout le sang répandu n'a pas suffi à les dessécher toutes : l'homme a fait son oeuvre, c'est au temps à la perfectionner.
Les blai;ics créoles n'avaient point l'esprit social : orgueilleux, violents et irascibles, loin de s'aider mutuellement, ils se jalousaient et étaient presque tous ennemis. Ardents dans leurs désirs, accoutumés à les satisfaire et à toujours dominer autour d'eux, ils devenaient furieux quand ils éprouvaient des résistances, des mécomptes ou des pertes ; ils n'étaient point criminels par nature, mais par tempérament; la brutalité, la colère et la vengeance, rarement la perversité, étaient la cause des crimes dont ils se rendaient coupables. Humains et bienfaisants à l'occasion pour leurs pareils, ils oubliaient toute espèce de vertus envers les hommes de couleur et les esclaves. Quand il s'agissait du maintien de l'esclavage et du préjugé de couleur, l'égoïsme et la cupidité en faisaient des tigres à figure humaine.
Il serait difficile d'assigner un caractère particulier aux autres blancs de la colonie, ou, pour nous servir de l'expression des créoles, aux Européens. Comme nous venons de le dire, on avait fini par comprendre sous cette dénomination commune tous les blancs nés hors de la colonie ou dont les familles n'y étaient point établies. On doit cependant comprendre que parmi ces Européens il y avait des hommes d'une haute position, comme les agents du gouvernement; d'autres qui, sans être revêtus de fonctions publiques, n'en étaient pas moins honorables; d'autres enfin, honnêtes, laborieux, et qui, à part les préjugés dont ils profitaient, étaient dignes d'estime; mais il y en avait aussi, et c'était le plus grand nombre, qui, comme nous l'avons déjà dit, ne tenaient à la colonie par aucun lien, et qui n'y étaient venus que pour y chercher fortune ou pour y cacher quelque infamie dont la société européenne aurait pu leur demander un compte sévère. On voyait parmi ces derniers des jeunes gens sans principes, paresseux et libertins, échappés à l'autorité paternelle qui voulait les corriger; des fripons et des scélérats qui avaient trouvé le moyen de se soustraire à la vindicte des lois ; des moines déguisés et fugitifs; des prêtres qui, par ennui de leur état, avaient jeté le froc aux orties; des officiers réformés, remerciés ou cassés, des déserteurs, des laquais, des banqueroutiers... L'honorable et intègre Barbé de Marbois et Praloto, le bandit, étaient l'un et l'autre des Européens; ce rapprochement prouve que le moi Européen, adopté par opposition au mot créole, ne s'appliquait pas toujours en mauvaise part, et n'était que l'expression d'un préjugé local.
Généralement, à tous les degrés de cette société hétérogène, les mœurs étaient dissolues. On y trouvait un mélange étonnant de vices et de vertus contraires : avarice et prodigalité ; cupidité et générosité ; orgueil et bassesse; courage et mollesse; cynisme et superstition; pruderie et débauche; humanité et cruauté.
Les grands crimes étaient rares dans la colonie, si l'on en excepte ceux commis sur les esclaves ; mais les fripons étaient en grand nombre; l'abondance et la facilité de l'existence d'une part, et de l'autre le défaut de police et de justice, expliquent cet état de choses.
Pour tous les blancs, sans distinction, la tyrannie envers les esclaves était un droit, et leur n RÉVOLUTIONS D^HAITI.
injustice un acte de puissance. Les petits blancs, plus que tous les autres, faisaient sentir aux hommes de couleur le poids du préjugé. Ils se vengeaient sur eux des humiliations qu'eux-mêmes éprouvaient de la part de l'aristocratie, contre laquelle ils étaient impuissants : c'est ainsi que les valets sont, dit-on, plus insolents que les grands seigneurs.
IX
Les mœurs des hommes de couleur i>' étaient point irréprochables; mais il y avait cependant moins de libertinage parmi eux que dans les classes blanches. Ils étaient presque tous mariés et s'efforçaient à donner de l'éducation à leurs enfants; ils étaient laborieux et actifs; ils faisaient une grande consommation des marchandises de France et étaient même très-utiles au commerce de la mère patrie avec la colonie. Beaucoup d'entre eux possédaient des propriétés territoriales d'une certaine importance; et ceux qui ne se livraient point à la culture des terres avaient un métier. Ils avaient aussi des esclaves ; si quelques-uns, égarés par l'exemple des blancs, oubliaient envers eux les rapports de la couleur .
et de l'origine, ces cas étaient très-rares. Ils étaient soumis et respectueux envers les blancs et supportaient avec résignation les humiliations dont ils étaient abreuvés. La tyrannie produit deux effets contraires : la résignation et la haine. En 1789, les hommes de couleur en étaient encore à la résignation; la tyrannie et l'injustice des blancs, poussées aux dernières limites, devaient bientôt produire la haine.
On a attribué aux noirs un caractère atroce, des instincts pervers; on leur a refusé l'intelligence ; ce sont autant d'erreurs enfantées par la cupidité des colons et propagées par l'ignorance et la crainte. Les noirs étaient alors ce qu'ils sont encore aujourd'hui : d'un bon naturel, intelligents autant qu'aucune espèce d'hommes, laborieux, sobres et patients.
Les esclaves n'ont presque jamais porté sur leurs maîtres une main homicide ; c'est des blancs eux-mêmes qu'ils ont appris l'usage du poison. Ils ont souvent poussé le dévouement jusqu'à l'abnégation. Si les blancs vivaient dans la crainte, c'est qu'ils sentaient presque tous combien leurs esclaves étaient en droit de les haïr. Mais ceux-ci n'éprouvaient pas de haine, malgré les traitements atroces qu'on leur faisait subir : l'esclavage et ces terribles traitements les avaient tellement abrutis, qu'ils croyaient réellement que les blancs étaient d'une race supérieure. La haine produit le désir de la vengeance. Si les esclaves avaient éprouvé de la haine, ils auraient voulu se venger; et dans ce cas, qui les en aurait empêchés? ils étaient six cent mille contre quarante mille!
On pouvait voyager nuit et jour, sans armes, dans toute la colonie; on n'y rencontrait pas de voleurs; les nègres marrons, c'est-à-dire les nègres délivrés de l'esclavage par la fuite et réfugiés dans les montagnes^, ne faisaient jamais de mal à personne.
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