Front matter
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
Chapitre II Gaule Romaine Chretienne
I. Commencements du christianisme en Gaule.— Action sociale exercée
par l'Église pendant le m* siècle.— Égalité chrétienne de croyances,
de devoirs. — Idées nouvelles sur le travail. — II. Influence réelle
du christianisme (retardée dans les campagnes, active dans les villes)
sur la condition des esclaves, — sur les affranchissements,— sur le sort
des ouvriers libres. — Réveil de l'esprit militaire et national.— Ba-
gaudes. — Légions demi-chrétiennes de Constantin. — HT. Résultats du
triomphe de l'Église, sous Constantin, pour les classes laborieuses.
— Causes qui entravent leurs progrès. — Prudence du clergé. —
ly. Colonat. — Condition civile des colons et charges qui pèsent sur
eux. — Restrictions à la puissance dominicale. — Affrancnissement
devant l'Église.— V. Accroissement de la classe des ouvriers libres.
— Paupérisme.— Lutte de TÉglise contre le paupérisme par les
œuvres de charité. — Législation nouvelle sur les collèges. —
Asservissement au travail. — Conséquences — Création du aefensor
civitatis. — Décadence du travail.— VI.Triste situation matérielle et
progrès moral des classes laborieuses au iv* et au v* siècle. —
YlLLeur rôle pendant les invasions barbares.— Résultats des premiè-
des _ 'à -Organisation de la société chez' ce peuple.— Conséquences immédiates de la conquête franque pour les classes laborieuses.
1.— n n'a pas été indifférent pour le développement ultérieur de la société gallo-romaine^ et surtout pour les classes inférieures^ que la libre prédication de TËvangile ait coïncidé avec la publication de la constitution Ântonine qui accordait aux provinciaux la pleine jouissance du droit civil. L'influence chrétienne fut d'autant mieux accueillie en Gaule et produisit des effets d'autant plus rapides que le travail d'assimilation n'était pas encore complet et que, sur un grand nombre de points, les anciennes mœurs et le souvenir vague et confus des croyances druidiques survivaient encore. La
foi nouvelle n'y rencontrait donc pas Ténergique résistance que lui opposaient les prêtres du polythéisme et les jurisconsuites, défenseurs du vioux droit romain, partout où leur autorité était pleinement acceptée et consolidée par une longue possession.
En 21 2^ le christianisme était déjà ancien^en Gaule, cardes le commencement du second siècle, les cités du midi avaient servi de refuge à quelques-uns des membres dispersés des premières communautés chrétiennes qui y avaient fait des prosélytes, surtout dans lesclasses inférieures, et vers i50,des églises avaient été régulièrement constituées à Vienne et à Lyon par saint Pothin.Apeine établies elles furent éprouvées par une persécution que le fanatisme païen provoqua, et que Marc-Aurèle ne crut pas devoir arrêter. Quarante-huit martyrs, parmi lesquels on comptait à peine quelques citoyens romains, furent victimes des fureurs de la populace. Parmi eux brilla surtout une jeune esclave, Blandine, qui vainquit la rage obstinée de ses bourreaux, n'opposant aux calomnies accumulées contre l'Eglise par la haine et la lâcheté, que ce seul témoignage, réitéré à chaque nouvelle torture : « Je suis chrétienne, il ne se fait rien de mal parmi nous.» Vingtcinq ans après, ce même peuple qui avait exigé des magistrats la mort des premiers martyrs était tellement ébranlé, que les fils des bourreaux se déclaraient chrétiens à Tenvi. Lors de Tédit de Sévère (202) des milliers de fidèles, presque tous obscurs, périrent à Lyon avec leur nouveau pasteur, Irénée. Ce fut un véritable massacre qui, loin d'étouffer la foi nouvelle, la fit rayonner au loin et étendre son action secrète sur une grande partie des peuples gaulois. La tolérance de Caracalla lui donna une impulsion immense, et, vers le milieu du hf siècle, des sièges épiscopaux étaient fondés dans les quatre provinces delà Gaule. La persécution ordonnée parValérien,en 267,emporlade nombreux martyrs, entre autres saint Denys, le premier évêque des Parisii, mais n'interrompit nulle part la succession apostolique et, par conséquent ne ralentit pas les progrès de l'influence que l'Évangile exerçait dès lors sur la société gallo-romaine.
Il importe de bien constater comment dans ce siècle de lutte s'exerça l'action sociale de la religion chrétienne- L'Église ne fut pas révolutionnaire; elle ne voulut point l'être. Le clergé n'ignorait pas que la conséquence nécessaire
CHRÉTIENNE. ST)
de ses enseignements était la rénovation complète de la société antique^ le redressement de toutes les iniquités que tolérait ou justiflait le polythéisme. Non-seulement il nignorait pas ces conséquences de la doctrine du Christ, mais il les proclamait bien haut. Cependant il n'ébranla en aucune façon cette société qu'il devait renouveler. Vainement des sectes nombreuses et ardentes voulaient appliquer immédiatement toutes les conséquences des doctrines évangéliques, briser violemment tout ce qui leur faisait obstacle : l'Église prêchait le respect de César, la soumission aux lois établies^ même les plus iniques. Conquérir les âmes, transformer le for intérieur des individus: tel était le but qu'elle poursuivait directement. C'est en approchant de ce but qu'elle transforma peu à peu la société romaine et améliora sans secousses la condition des classés jusque-là «acriflées.
L'Église enseignait à tous ses adhérents les mêmes vérités ; elle leur imposait les mêmes devoirs, les appelait aux mêmes espérances pour l'autre vie, et les admettait sur cette terre aux mêmes sacrements. Cette égalité de croyances et de devoirs n'était pas seulement un principe de beaucoup supérieur à toutes les vérités que la philosophie antique, si haut qu'elle sût s'élever au-dessus des idées de la foule, avait jamais entrevues. Elle était en opposition la plus formelle avec la morale qui inspirait les jurisconsultes romains. L'enseignement d'un pareil principe contenait le germe d'une société complètement nouvelle.
Cet enseignement avait d'autant plus de puissance que rËglise était loin de se borner à la réunion des fldèles pour les exercices religieux. Elle était en même temps une société. L'évêque exerçait un véritable gouvernement qui avait ses moyens de répression : l'excommunication et la pénitence publique. Il administrait le patrimoine commun delà famille chrétienne, sur lequel il distribuait par les mains du clergé inférieur et des diaconesses des secours matériels aux indigents, aux infirmes et aux malades. Il jugeait toutes les contestations que les chrétiens ne pouvaient porter devant les tribunaux qui leur auraient demandé des actes contraires à leur conscience. Ce gouvernement si complet ne connaissait qu'un titre, le titre de chrétien. Qu'il fallût punir ou récom-
26 CUAP. II. — GAULE ROMAINE
penser, sévir ou secourir, il ne tenait aucun compte de la position sociale. Le néophyte le plus haut placé aux yeux du monde était excommunié sans hésitation lorsque sa conduite devenait une cause de scandale pour ses frères ; et l^glise qui proposait sainte Blandine à l'admiration et au culte des fidèles, ne recueillait même pas le nom de la maîtresse de rhéroïque esclave morte cependant avec elle pour la même foi. L^acte le plus important pour une église, la nomination de révêque, se faisait avec le concours du peuple chrétien tout entier. Riches et pauvres, hommes libres ou esclaves, prenaient part au vote qui désignait le nouvel élu à la consécration apostolique.
En même temps que TÉglise enseignait le dogme de légalité devant Dieu et le faisait passer dans la pratique, elle ennoblissait, sanctifiait même a\ix yeux de ses adhérents le travail des mains dont les évêques donnaient Texemple. Elle ne prêchait pas la haine des oisifs, mais elle honorait celui qui gagne sa vie par le labeur de chaque jour. Elle ne mettait pas de bornes à la charité, ne défendait pas d'aider celui qui ne veut pas s'aider lui-même; mais, suivant le précepte de saint Paul, elle ne reconnaissait pas à l'honmie qui refuse de travailler le droit de se faire nourrir aux dépens du patrimoine ou du travail des autres.
IL — ^Pendant le iii« siècle de l'empire, grâce à la tolérance de quelques empereurs, et surtout à la fréquence des commotions politiques qui suspendirent presque constamment l'action du pouvoir impérial, ces enseignements se propagèrent avec assez de liberté. Avant même que Constance Chlore, nommé César par Dioclétien, eût accordé dans tout l'Occident une protection déclarée au culte nouveau, celui-ci avait exercé sur les mœurs une influence notable. Les lois restaient les mômes; mais, sous la lettre immuable de la loi, la condition d'un grand nombre d'hommes avait changé.
Cette révolution cachée avait peu atteint les populations rustiques. Non-seulement des difficultés matérielles fort grandes s'opposaient à la prédication des idées nouvelles au milieu des campagnes, et, faute de centre, les réunions secrètes y étaient presque impossibles; mais les habitants des bourgades rurales, étrangers à Tatinosphère intelligente dans laquelle vivaient les populations urbaines^ repoussèrent longtemps rÉvangile. La conversion des campagnes, plus tardive que celle des villes, fut aussi beaucoup moins complète. L'instruction y était irrégulière, l'action des chefs de TEglise facilement entravée. Il en résulta que les paysans furent plus en butte aux suggestions des sectes violentes^ des enfants perdus que TÉglise rejetait de son sein. La religion chrétienne n'en porta pas moins quelques consolations à une partie de cette classe courbée sous un labeur ingrat; elle lui ouvrit une vie nouvelle en sanctifiant la famille et le travail; et là oii son action fut puissante sur les propriétaires du sol^ elle fit respecter la liberté toujours menacée des cultivateurs.
Il en fut tout autrement dans les villes. L'action des prédicateurs chrétiens y rencontrait des facilités bien plus grandes. Les échoppes des ouvriers libres offraient des retraites faciles dans les persécutions. Les assemblées des collèges permettaient à la propagande de s'insinuer, de gagner du terrain, sans que la surveillance du magistrat Talteignlt : l'Église y trouvait d'ailleurs des esprits plus éclairés^ des intelligences ouvertes. Les deux classes inférieures, les esclaves et la plèbe, accueillaient donc avec avidité les nouvelles doctrines
Fidèle à ses principes^ TËglise n'attaqua pas l'esclavage; elle ordonna à l'esclave de continuer à obéir. Elle ne fit pas un cas de conscience au néophyte de conserver sur des hommes l'autorité qu'il avait reçue de ses pères ; mais elle transforma ce qu'elle ne pouvait pas détruire. L'esclave eut d'autres devoirs qu'une obéissance passive et inintelligente à son maître. La loi nouvelle lui ordonnait de mourir plutôt que de trahir ce qu'il devait à Dieu. Le maître eut des devoirs envers ses esclaves : il dut respecter chez eux la dignité du chrétien^ la pudeur de la femme, la sainteté de la famille. La puissance dominicale ne fut plus entre ses mains un droit de propriété ; elle fut en même temps une sorte de tutèle.. un gouvernement qu'il devait faire tourner au profit de ceux-là mêmes sur qui il l'exerçait, et dont il devait rendre compte à Dieu. L'esclave chrétien redevenait donc un homme en dépit
28 CHAP. 11.— GAULE ROMAINE
de la loi qui le déclarait une chose. L'esclave, même païen, dont le maître s'était converti^ voyait immédiatement s'améliorer sa condition , la puissance morale de TÉglise le protégeant dès lors contre les passions et les caprices auxquels la loi civile le livrait sans défense.
Bien que l'esclavage se transformât dans la société chrétienne et que TÉglise, qui n'en contestait pas la légalité, en atténuât les abus^ le clergé ne cessa point de favoriser l'affranchissement. La liberté civile était un bien ; l'Église ne pouvait que conseiller l'aumône de la liberté, comme elle recommandait l'aumône du pain. L'autorité du maître devenait d'ailleurs pour la conscience un fardeau dont un grand nombre de chrétiens cherchaient à se débarrasser ; et la difficulté de trouver dans le travail de l'esclave, lorsqu'il était bien traité, la rémunération de son entretien, venait en aide à ces scrupules. L'Église, tout en encourageant cette tendance des maîtres à abdiquer leur autorité, ne le fit pas avec irréfiexion. Elle s'inquiéta des difficultés, des dangers que les afi'ranchis pouvaient rencontrer dans une indépendance à laquelle fort peu d'entre eux se trouvaient préparés. Elle exigea donc que le don de la liberté fût un bienfait réel, qu'avec la liberté on procurât au nouveau citoyen des moyens de vivre en lui faisant apprendre un métier, souvent même en le dotant du pécule nécessaire à Texercice de ce métier. Les évêques donnèrent aux riches l'exemple d'acheter déjeunes esclaves pour les affranchir, après les avoir mis en état de de gagner leur vie.
Les progrès du christianisme dans les villes tendaient donc à y accroître la population ouvrière libre; ils élevaient en outre le niveau de cette classe. Délivrés du préjugé qui flétrissait le travail, les ouvriers chrétiens arrivaient à une vie morale inconnue pour eux jusqu'alors. Respectant dans leurs enfants des êtres rachetés par le sang du Christ, ils acceptaient les devoirs et les charges de la famille et grandissaient singulièrement par la pratique des vertus domestiques.
Cette supériorité morale, les ouvriers chrétiens la portèrent dans les légions. En compensation d'une vie plus dure, le service militaire offrait du moins certains avantages : une situation plus honorable^ un salaire assuré^ des chances d'élévation, et la perspective d'une propriété au terme de l'engagement. Il attirait donc Télite des populations urbaines et^ par conséquent^ un grand nombre de chrétiens, toutes les fois que le fanatisme païen ne leur refusait pas l'entrée des camps. La vie militaire était d'ailleurs alors, comme de nos jourSj une vie d'obéissance et d'abnégation qui prépare les âmes à la discipline chrétienne.
Cet ascendant marqué que les mœurs nouvelles donnaient aux chrétiens aurait pu leur permettre de jouer un grand rôle, si l'Église ne leur avait interdit de se constituer en parti politique. On ne saurait toutefois méconnaître que les progrès de l'Évangile eurent une influence très-réelle, bien qu'indirecte, sur les événements dont la Gaule fut le théâtre pendant le iii« siècle. L'énergie que les mœurs chrétiennes avalent rendue aune portion des classes inférieures, contribua sans nul doute au réveil de l'esprit militaire, (tellement éteint pendant deux siècles que l'épithète d'imbellis était appliquée à la Gaule), et favorisa ce mouvement en quelque sorte national qui poussait les légions gauloises à reconnaître un autre empereur que Tempeur adopté par le sénat romain, pour reconstituer en deçà des Alpes un gouvernement séparé; mouvement que Dioctétien n'arrêta qu'en donnant à la Gaule, à défaut d'une existence nationale, une administration particulière ^
Si les commotions politiques du uf siècle furent ainsi comme un contre-coup des réformes que Tinfluence chrétienne accomplissait déjà dans les mœurs, la grande crise sociale qui remua la Gaule au milieu de ces luttes en fut une conséquence plus prochaine encore. Les habitants des compagnes formaient la classe la plus maltraitée de la société gallo-romaine. Soumis qu'ils étaient aux charges les plus dures de la servitude sans avoir aucune des compensations qui pouvaient adoucir le sort de l'esclave des villes, l'excès de la misère les disposait à la révolte. Les premières
< Il est certain que sans le savoir, sans y penser, dans la lutte des débris de la constitulion romaine contre Tindépendance anafchique des provinces, les chrétiens favorisaient nalurellement la cause des nations. (A. de Broglie» VEglise et I^Empire romain au iv siècle, 1. 1«% page 168.)
prédications qui tombèrent au milieu de ces hommes ignorants et aigris^ contribuèrent d'autant plus à amener une explosion que Tautorité des évêques pouvait moins s^exercer sur eux et que rÉvangile leur était le plus souvent défiguré par des fanatiques sans mission. Les paysans s^armèrent d'un bout à Tautre de la Gaule sous le nom de bagaudeSy brûlant les habitations des riches^ livrant au pillage les villes de second ordre. Comprimée une première fois, cette guerre sociale éclata de nouveau sous une forme moins désordonnée. Une pensée supérieure aux désirs de pillage et de vengeances individuelles s'empara du mouvement. Ses* chefs, Amandus et iElianus, revêtirent la pourpre impériale, se créèrent une capitale dans le fort des bagaudes (Saint-Maur), et donnèrent une direction aux opérations des bandes révoltées. Les plus grandes villes, Autun elle-même, ne purent résister. L'opinion publique prétendait que les chefs de la bagaudie étaient chrétiens. Faux peut-être, et accueilli en vue de compromettre le christianisme, ce bruit n'en prouve pas moins que Ton croyait ses progrès intimement liés aux progrès de l'affranchissement. Il fallut Ténergie de Maximien pour comprimer cette révolte, qui laissa derrière elle une agitation prolongée (486) K
III.— I/établissement de Tordre matériel dans les Gaules ne précéda que de très-peu d'années le triomphe de la croix. Nommé César avec le gouvernement de TOccident, Constance Chlore protégea ouvertement les croyances nouvelles sans les partager. Il accueillit les fidèles persécutés dans le reste de l'empire, et légua à son fils Constantin une armée recrutée en majeure partie dans les populations gauloises, sinon chrétiennes, du moins habituées à vivre dans une atmosphère chrétienne. Au jour de la dernière bataille, cette armée ne s'étonna pas de voir le labarum lui servir d'étendard, et ce fut sous le signe du salut qu'elle remporta la victoire qui assura l'empire à Constantin.
Le triomphe de Constantin eut pour effet immédiat de
» D'après la légende de saint Babolein, les chréliens de la légion thébaine se firenl massacrer pour avoir refusé de combattre contre les bagaudes, qu'ils croyaient chrétiens.
CHRETIENNE. 31
donner une grande extension à la religion qu'il embrassa. Le culte nouveau devint le culte de la majorité et avant même qu'aucun changement fût introduit dans les lois, ce seul fait avait sufQ pour modifier complètement Tétai de la société. L'émancipation de TÉglise était par elle-même pour les classes laborieuses Toccasion d'immenses progrès. Du moment où la société chrétienne vivait librement et au grand jour, elle donnait aux plus humbles de ses membres une expansion et une activité toutes nouvelles. Ce ne fut pas tout. Le pouvoir impérial ne se contenta pas de couvrir de sa protection les enseignements comme le culte des chrétiens; il voulut que son action fût conforme aux croyances dont il proclamait la vérité^ et obligea même les partisans de l'ancien culte à se conformer aux règles de la morale nouvelle qu'il commença à faire passer dans la loi civile.
Plusieurs causes empêchèrent cette révolution d'être aussi complète, aussi rapide que la constitution de l'empire semblait le promettre. C'est une des conditions du pouvoir absolu que, très-puissant pour le mal, doué d'une force immense pour corrompre, il n'ait pas la même puissance pour le bien. Devenu chrétien, le pouvoir impérial trouva devant lui les traditions et les mœurs de Taristocratie qui, surtout dans l'Occident, resta en majorité livrée au paganisme. Faible quand il voulait servir Tinfluence chrétienne, il était fort contre elle toutes les fois qu'elle gênait ses passions, ses intérêts, son entourage; il trouvait alors pour lui résister des prétextes et un concours empressé. L'hérésie d'Arius, qui troubla l'Église dès Constantin, vint encore enrayer la rénovation sociale. L'arianisme était en quelque sorte la dernière forme revêtue par la philosophie antique obligée de céder la place à la vraie religion, de cacher le rationalisme sous le symbole des chrétiens. L'arianisme énerva doublement Taction réformatrice de rÉglise par les troubles qu'il provoqua, et par l'affaiblissement de la foi chez ses nombreux adhérents. A ce double obstacle moral venait s'ajouter un obstacle matériel presque insurmontable. C'était au milieu de la décadence qu'il fallait réformer; il fallait concilier le désir d'alléger la misère avec la crainte de désorganiser les finances et, par suite, l'administration et la résistance contre les barbares j il fallait adoucir et élever la condition de ceux qui vivaient de leur [travail quand les charges toujours croissantes détruisaient les classes moyennes et ruinaient Taristocratie.
Dans des circonstances si difficiles^ TÉglise se montra aussi prudente que ferme. Elle n'avait pus voulu être révolutionnaire pendant la lutte; elle ne fut pas radicale après la victoire. Elle ne chercha pas à entraîner le pouvoir dans des mesures violentes, mais elle agit auprès de lui avec persistance , et, bien qu'elle n'obtînt pas tout ce qu'elle réclamait en faveur des classes laborieuses, elle n'en arriva pas moins à des résultats sérieux et durables.
IV. — ^L'influence des idées chrétiennes se montre évidemment dans la législation qui fut donnée aux populations rurales. La situation intermédiaire entre la servitude et la liberté, qui était la condition de fait de ces populations, fut reconnue, mais modifiée dans le sens de la liberté et définie par la loi sous le nom de colonal^. Étendu à tout l'empire, le colonat était loin de se présenter dans toutes les provinces sous le même aspect. Progrès immense pour les esclaves rustiques de l'Italie, cette condition était pour les populations autrefois libres de la Gaule la consécration de la déchéance que leur avait infligée la conquête; mais elle valait beaucoup mieux que cette situation incertaine qui pesait sur elles et, si elle leur enlevait la hberté, du moins elle les préservait de l'esclavage.
Le colon était un homme, mais il n'était pas citoyen. Sa compagne portait le titre d'épouse (uxor); ses enfants n'étaient soumis qu'à son autorité. La loi protégeait sa dignité comme sa vie et sa famiUe. Le magistrat seul pouvait le condamner à une peine corporelle. Il avait la libre dispo-
^ L* extension du colonat à la majeure partie des populations rustiques n^empêcha nullement la persistance des autres situations civiles dans les campagnes. 11 resta des fermiers libres, des régisseurs libres sur certaines terres ; sur beaucoup d'autres, de véritables esclaves continuèrent à être employés à la culture. Les uns et les autres sont souvent confondus sous le nom de colons, qui n'avait primitivement d'autre sens que celui de cultivateurs. 11 est toutefois incontestable, qu'à partir du règne de Constantin, le nom de colons désigne légalement une situation civile particulière sition de son temps, de ses actions de tous les jours; mais il ne pouvait accomplir aucun acte civil, acquérir ou vendre, recevoir ou donner, comparaître comme témoin devant un tribunal, sans le concours d'un citoyen, le plus ordinairement de son propriétaire, et dans toute affaire qui intéressait celui-ci, son témoignage n'était pas reçu. Enfin, le colon était attaché au sol, ne pouvait quitter volontairement ni être forcé à quitter le domaine sur lequel il était né et devait mourir. La loi ne lui accordait pas le droit de se racheter; elle défendait au propriétaire de l'affranchir. Dans Tintérêt des armées de Tempire et de la population libre des villes qu'il fallait nourrir avant tout, elle attachait le paysan à la production des céréales et mettait obstacle à l'émigration, qui eût été également menaçante si les colons eussent été libres d'échapper à leur demi-servitude, ou si le propriétaire avait pu les transplanter dans les cités pour tirer un plus haut prix de leur travail.
L'uniformité des droits civils attribués aux colons n'avait pas fait disparaître Içs diversités fort grandes de situation qui existaient entre les paysans, les uns domestiques attachés à l'exploitation du maître, le plus grand nombre métayers, quelques-uns véritables fermiers payant une redevance fixe en argent ou en grains. Elle n^empêchait pas non plus que dans la pratique il n'y eût une différence marquée entre le colon d'origine servile et le propriétaire réduit par la ruine à se faire colon. Toutes ces diversités se retrouvent dans les noms très-variés que les lois donnent aux hommes de cette classe, et il ne parait pas que le pouvoir impérial ait jamais pensé à les faire disparaître. On songea seulement à introduire de la fixité dans les rapports des colons avec leurs propriétaires, à les garantir contre des exigences arbitraires qui auraient achevé de les décourager et de rendre la culture des terres impossible. Une loi attribuée à Constantin défend au maître du sol d'exiger du colon plus que l'on n'exigeait de lui dans les temps antérieurs. La loi respecte toutes les coutumes établies; elle n'entend pas généraliser le bail à ferme. Son but est d'empêcher que le cultivateur, domestique , métayer ou fermier, ne soit obligé de payer, outre sa part des charges publiques, celle que Tempereur entendait faire acquitter au propriétaire '.
La part légale du colon était déjà assez lourde. Il devait la capitation personnelle, et, s'il joignait un métier ou un petit commerce à sa culture, le chrysargyre. 'C'était à lui qu'in- < combaient les prestations en nature dues aux officiers impériaux en tournée , les corvées pour l'entretien des routes et des ponts, les réquisitions non payées de bêtes de somme et de voitures et les transports, tant sur les routes que sur les traverses, des denrées ou des matériaux réclamés pour le service des camps. Il devait encore fournir aux soldats le charbon dont ils avaient besoin, les aider à cuire la chaux, etc., etc. C'était sur le fonds de terre que devait porter le tribut payable en argent ou en nature, les impôts destinés à remplacer les réquisitions d'hommes et de chevaux pour le recrutement des légions, enfin, les superindictions qui venaient accroître les impôts. Mais le plus souvent le propriétaire, au lieu de les acquitter sur ses revenus, les mettait à la chai*ge du paysan, et la loi de Constantin ne suffit pas, sans aucun doute, pour empêcher cet abus. Elle formula seulement un principe qui devait survivre à l'empire et régir les populations rurales pendant tout le moyen âge, celui de la fixité des coutumes.
Les lois établirent aussi, relativement aux corvées, en faveur des colons du domaine, un privilège bientôt étendu aux colons de l'Église ; mais les exigences du service public tendirent constamment à restreindre ces exemptions, qui en réalité furent honorifiques plutôt que lucratives.
Le colonat qui laissait l'homme libre de sa personne, et bornait le droit du maître à la propriété du travail, était la forme à laquelle l'Église tendait à ramener la servitude. Elle ne put cependant arriver à transformer Tesclavage urbain, ni même à en faire disparaître tous les abusj mais elle
* Voici le texte tel que le traduit M. Guizot : Que tout colon de qui sou maître exigera plus qu'il n'avait coutume, et qu'on exigeait de lui dans les temps antérieurs, s'adresse au premier juge qu'il pourra aborder, et prouve le fait, atin qu'on défende au maître convaincu d'exiger ainsi à l'avenir plus qu'il n'avait coutume de recevoir, et qu'on lui fasse rendre ce qu'il aura extorqué par un tel surcroît. {Hist, de la Civil, en France, ll« partie, leçon vue.)
réussit à donner aux esclaves la protection des mœurs^ à faire pencher de leur côté, dans Fapplication des lois, la faveur du juge, et obtint du législateur quelques mesures qui modifièrent gravement la puissance du maître. L'observation du dimanche et des jours de fête assura à Tesclave un repos que Famour du gain lui refusait trop souvent. Sa famille fut légalement reconnue. La loi défendit de séparer les époux Tun de Tautre^ les enfants en bas âge de leurs parents. A plus forte raison, elle ôta au maître le droit de vie et de mort sur Tenfant nouveau-né. Elle lui interdit encore d'abuser de la femme esclave, ou de la livrer à la prostitution, sous peine de perdre tout droit sur elle. Enfin, Constantin, qui ne réussit pas à abolir les combats de gladiateurs, défendit du moins de contraindre les esclaves à embrasser cet infâme métier.
En même temps que l'esclavage devenait moins dur, Taffranchissement devenait plus facile. Sur la demande des évêques, Constantin donna une valeur légale aux afi'ranchissemenls proclamés dans Téglise, devant le prêtre. La promesse de liberté faite à un esclave sous l'impulsion du sentiment religieux n'était pas toujours tenue, le bon vouloir disparaissant avant Taccom plissement des formalités légales. La loi de Constantin permettait au prêtre de rendre irrévocable, en la réalisant sur-le-champ, la pensée qu'il avait inspirée, et enlevait ainsi aux magistrats de la curie, souvent païens ou propriétaires d'esclaves, le moyen de lutter contre l'influence chrétienne. Cette facilité nouvelle fut une des causes qui multiplièrent le plus les affranchissements. Ainsi, tandis que l'esclavage s'était étendu et aggravé pendant la période brillante de l'empire romain, alors que les richesses s'accumulaient dans les cités de la Gaule, TÉglise adoucissait la servitude et multipliait le nombre des hommes libres à une époque de décadence et de ruine.
V.— L'accroissement du nombre des ouvriers libres ne pouvait guère être entravé par ce qui restait de dispositions législatives favorables à l'esclavage. On a remarqué avec raison que dans nos colonies les affrancbissements partiels de noirs n'avaient fait faire que des progrès forts lents à la classe des hommes de couleur libres. Mais^ dans les colonies^ comme aujourd'hui encore dans les États du sud de PUnion américaine, les intérêts matériels luttaient contre l'affranchissement, l'opinion publique lui était hostile et le clergé, sans hiérarchie, sans indépendance, ne pouvant pas même compter sur la protection efficace de l'administration, osait à peine se prononcer. Tout au contraire, dans la Gaule du iv« siècle, les classes supérieures, évidemment intéressées au maintien du colonat et des collèges d'artisans, avaient un intérêt beaucoup moins évident h maintenir le travail servile, et l'opinion se prononçait contre l'esclavage sous l'impulsion d'un clergé fortement organisé, indépendant, supérieur même le plus souvent à toute autorité comme à toute influence. Le développement de la classe des artisans libres ne [)eut donc être révoqué en doute, et il fut si marqué quMl souleva toutes les questions qui préoccupent de nos jours la société, et dont institution de l'esclavage et la tolérance légale donnée à l'infanticide avaient débarrassé le législateur dans la société antique. Le paupérisme apparut avec la liberté civile de l'ouvrier, et il était d'autant plus menaçant que l'influence chrétienne détruisait tous les obstaclesqui entravaient l'essor de la population; car en même temps que la loi punissait l'infanticide et l'avorlement, les mœurs nouvelles faisaient disparaître les désordres plus meurtriers qu'avait tolérés la morale philosophique.
Contre ce fléau, l'Église lutta de toutes ses forces, non-seulement par les aumônes individuelles, mais par les œuvres. Hospices pour les voyageurs, refuges pour les vieillards, asiles pour les enfants abandonnés, maisons de secours pour les malades, ateliers de charité pour les ouvriers déclassés, rachat des captifs; toutes ces œuvres furent multipliées par les particuliers concurremment avec les évêques. Les chrétiens les avaient fondées pour la plupart avant le triomphe de l'Église, au milieu des alternatives de luttes et de repos qui avaient rempli le ii« et le m® siècle. Ils profitèrent de leur liberté pour les étendre, et du droit accordé par Constantin aux associations charitables de recevoir des dons et des legs, pour assurer leur avenir. A côté des œuvres proprement dites, il faut encore placer les confraternités d'ouvriers transformées par Tesprit chrétien, et que Ton peut désormais appeler con/'rcnes. Leur but principal était une communauté de prières et de secours religieux, qui n'eicluaient pas les secours matériels; elles contribuaient puissamment d'ailleurs à prévenir le découragement qui est tour à tour la cause et la conséquence de la misère.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Histoire des classes laborieuses en France : depuis la conquête de la Gaule par Jules César jusqu'à nos jours.
