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La question d'Orient depuis le traité de Berlin

Max Choublier · 1899 · Scanned text · Free in the US

165,313 words · about 11 h 35 min to read

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About this book

Author
Max Choublier
Language
French
Published
1899
Length
165,313 words · about 11 h 35 min
Sections
10 reader sections
Text
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Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (10)
  1. Front matter about 4 min
  2. Introduction about 47 min
  3. II about 11 min
  4. Chapitre II Les Nationalités about 47 min
  5. III about 12 min
  6. IV about 4 h 18 min
  7. V about 1 h 52 min
  8. CHAPITRE IV LA TURQUIE d'âSIE about 2 h 33 min
  9. Conclusion about 37 min
  10. CHAPITRE PREMIER La Turquie about 14 min

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Introduction

LA QUESTION D'ORIENT AVANT LE TRAITÉ

DE BERLIN.

L'Europe du XV* siècle altendait avec angoisse le résultat des événemenls dont la péninsule des Balkans était alors le théâtre.

L'Empire grec avait perdu son antique puissance ; affaibli par la corruption, menacé au dedans par les révoltes de ses sujets Bulgares, Valaques et Serbes, qui cherchaient à reconquérir leur indépendance, il avait à craindre au dehors un ennemi redoutable, le Turc.

Saurait-il se régénérer? triompherait-il des nationalités qui se reconstituaient à ses dépens ; pourrait il repousser l'invasion musulmane ? Telle était la question d'Orient à la fin du moyen âge.

Si l'Empire byzantin succombait, les Turcs, maîtres de Constantinople, la porte de l'Europe, mettaient en péril toute la chrétienté. Les papes, chefs politiques autant que religieux de la république chrétienne, tentèrent de conjurer la catastrophe; ils purent seulement la retarder. Les croisades, entreprises par leur ordre, ne firent qu'arrêter un moment l'effort musulman et, en 1453, Constantinople tomba entre les mains de Mahomet IL La question d'Orient était une première fois résolue.

Elle se pose de nouveau aujourd'hui, et dans des conditions presque identiques.

L'Empire turc, qui pendant trois siècles a menacé TEurope de ses armées et de ses flottes et qui Ta épouvantée de sa puissance, subit à son tour le sort de Tempire des Gomnène ; comme lui, il a vieilli et s'est corrompu, comme lui, il n'est plus que Tombre d'un grand nom. Gomme l'Empire byzantin aussi, il est à la fois menacé au dedans par les révoltes de ses sujets, attaqué au dehors par un ennemi redoutable ; les Russes sont ses Turcs.

Sa vertu guerrière, la seule de ses forces passées qui ne Tait pas encore abandonné, suffira-t-elle à le sauver? et, s'il tombe, succombera-t-il comme l'Empire grec, dernière similitude, sous les coups d'un ennemi étranger qui imposera à son tour sa domination aux populations autochtones, ou bien celles-ci pourront-elles enfin rentrer en possession de leur antique patrimoine ?

Ce nouveau problème intéresse aujourd'hui l'Europe autant que le premier l'intéressa au moyen âge. Il touche à tous les intérêts si multiples de la vie des peuples modernes, iutérêts politiques, religieux, économiques. Qu'adviendra-t-il si l'Empire turc s'effondre? Les puissances seraient sans doute d'accord pour empêcher la Russie de s'établir à sa place et de fonder un immense empire slave qui menacerait d'absorber le reste de l'Europe. Mais sur tous les autres points que deviendrait cet accord ? A qui donner Gonstantinople, la clef de la Mer Noire, à qui PAsie Mineure avec les Échelles du Levant, la Syrie avec la route du golfe Persique, l'Egypte avec Alexandrie et l'isthme de Suez? Et comment satisfaire les puissances qui n'auraient point les bénéfices du partage? Une guerre générale européenne ne serait-elle pas à craindre*^

El qui sait même si la guerre ne s'étendrait pas au delà

LA QUESTION D ORIENT AVANT LE TRAITE DE BERLIN 3

de TEarope? Le Sultan n'est pas seulement le souverain temporel des Turcs, il est aussi le Khalife, le successeur de Mahomet, Tombre d'Allah sur terre, et comme tel il commande à tout Tlslam. Sa chute sous les coups des chrétiens, ce pourrait être le réveil du fanatisme musulman, la révolte dans llnde anglaise, en Algérie, partout en Asie et en Afrique où s'étend la religion de Mahomet.

L'importance de la proie à partager et les dangers du partage ont fait naître bien des convoitises et bien des craintes. Ceux qui profiteraient le plus de la liquidation veulent en hâter Theure, les autres cherchent à la retarder; les uns trouvent leur avantage à attaquer la Turquie, les autres à la défendre, presque tous redoutent une guerre qui bouleverserait l'Europe entière. C'est de ces oppositions, de ces divergences et aussi de cette crainte qu'est né ce qu'on appelle le Concert européen pour le règlement de la question d'Orient.

De là ces conférences, ces congrès qui ont abordé tant de fois le problème, sans en jamais donner une solution définitive ; de laces engagements si souvent répétés et si souvent violés de maintenir l'intégrité de l'Empire ottoman.

De là aussi ces craintes, chaque fois que les événements de l'Orient nécessitent l'intervention de l'Europe, de voir le concert européen, l'enlente des puissances se rompre brusquement. Leur accord n'est fait que de concessions réciproques, et n'a pour base que l'équilibre des forces des Etats rivaux. Qu'un jour cet équilibre soit rompu et les ambitions, qui ont pu se dissimuler mais n'ont pas cessé d'exister, décideront à la guerre ceux qui croiront pouvoir compter sur la victoire.

La question d'Orient est la plus grave de toutes celles qui peuvent diviser l'Europe.

A Torigine la question d'Orient eut deux causes, l'ambition de la Russie, la décadence de la Turquie. C'est au XVIII" siècle que la lutte entre les deux empires s'engagea. Dès les premiers siècles de la fondation de l'Empire russe, les successeurs de Rurik avaient été entraînés vers le Sud. D'abord l'attrait d un climat plus doux les avait poussés à descendre le cours de leurs fleuves, qui coulent vers la Mer Noire et la Mer Caspienne. Puis, après la chute de Constantinople, ils s'étaient crus les héritiers légitimes de l'Empire byzantin; un de leurs Tsars, Ivan III, avait épousé une descendante des Paléologue, c'était donc aux Russes que revenait leur héritage.

Les prétentions de la Russie, qui n'étaient encore qu'une menace lointaine avec Pierre-le-Grand, devinrent un danger immédiat pour les Turcs sous Catherine II.

La Turquie n'était plus ce qu'elle avait été ; depuis Soliman elle n'avait fait que décroître^ sa puissance était restée d'abord redoutable au dehors; mais au dedans c'é-^ tait la désorganisation du pouvoir central, la vénalité et la corruption dans toutes les branches de Tadministration avec, pour conséquences, le mécontentement, l'insubordination, les révoltes des janissaires. Puis l'heure des dé- 'faites était venue. La Pologne, l'Autriche, la Russie, après avoir été longtemps forcées de se tenir sur la défensive, attaquaient à leur tour et en 1699 par la paix de Carlowitz, en 1718 par le traité de Passarowitz, la Turquie perdait l'Esclavonie, la Croatie, la Transylvanie, le banat de Temesvar, etc. Le démembrement de l'Empire turc commençait.

Avec sa puissance il avait aussi perdu ses amis, il ne pouvait plus compter sur la France autrefois toujours prête à le défendre. Depuis la fin de la guerre de Trente ans, elle pouvait se passer du secours des Turcs et Louis XIV, qui aspirait à la suprématie sur l'Europe chrétienne, ne voulait plus rester ouvertement leur allié. Il envoya même à l'Autriche envahie parles troupes du Sultan des secours qui contribuèrent dans une large mesure à la victoire de St-Gothard, il soutenait les Vénitiens assiégés dans Candie et un moment il fut sur le point de mettre à exécution un projet de Leibnitz qui, en 1672, l'avait engagé à employer à la conquête de TEgypte les forces qu'il avait destinées à la guerre de Hollande, « entreprise des plus faciles à exécuter, l'extrême faiblesse des Orientaux n'étant plus un secret ».

ÂlTaibli, sans alliances certaines, l'Empire turc était une proie facile. Elle tenta l'ambition de Catherine II, poussée d'ailleurs dans cette voie par les aspirations religieuses de ses sujets, du peuple russe tout entier qui désirait la conquête de Byzance, la ville sainte. En 1768 les Turcs, inquiets des progrès de la Russie en Pologne, voulurent s'opposer à l'accroissement d'une puissance qui pouvait devenir un jour redoutable. Ce fut la cause d'une première guerre où partout battus, sur terre comme sur mer, ils se virent menacés jusque dans Constantinople.

Les victoires de Catherine, en inquiétant l'Europe, posèrent pour la première fois le problème de la question d'Orient. L'Autriche craignit de voir les Russes s'établir aux bouches du Danube et elle prit, soutenue par la Prusse, une attitude menaçante qui décida Catherine à abandonner la Turquie pour se jeter sur la Pologne. La Russie ne perdit pourtant pas tout le fruit de ses victoires. Au traité de Kutschuk Kainardji (1774) elle obtenait plusieurs ports et le droit de libre navigation sur la Mer Noire. Elle stipulait en outre, dans une clause] dont robscurité voulue devait par la suite légitimer les prétentions les plus arbitraires, que la Sublime Porte permettrait « aux ministres de la Cour impériale de Russie de faire dans toutes les occasions des représentations tant en faveur de la nouvelle église de Gonstantinople que pour ceux qui la desservent, promettant de les prendre en considération comme faites par une personne de confiance etd^une puissance voisine et sincèrement amie » (1). A plusieurs reprises et principalement en 1856, le Tsar profita de cette clause pour s'immiscer dans les afi'aires de la Turquie et réclamer la reconnaissance de son droit de protection sur les chrétiens orthodoxes sujets de l'Empire ottoman .

Catherine II n'avait pas abandonné ses projets de conquête, elle chercha en 1787 à en assurer la réussite en se ménageant l'appui de l'Autriche. Elle soumit à l'empereur Joseph II un projet de partage de la Turquie, auquel fut donné le nom de projet grec. Les puissances alliées devaient créer aux bouches du Danube un État nouveau sous le nom de Dacie, TAutriche se serait emparée de la Bosnie et de l'Herzégovine, et sur le trône de l'Empire de Byzance reconstitué, Catherine II aurait placé son petitfils Constantin.

« Tout cela eût été très bien, s'il n'y eût eu que Catherine et Joseph en Europe. » Mais la Prusse et l'Angleterre

(1) De Maliens, Rectieil des principaux traités, tome IV. L'ignorance du Divan, écrivait à ce propos M. de Moitke, et la vénalité de ses représentants rendaient facile sous la pression du moment non seulement de lui arracher des provinces mais encore de lui imposer des conditions d'une portée incalculable, chaque traité de paix contenait en germe une guerre nouvelle et à lui seul le protectorat des sujets du padischah concédé h un monarque étranger devait, au moyen d'interprétations arbitraires, prêter à toute attaque l'apparence du droit.

se montrèrent décidées à défendre TEmpire ottoman, dont l'existence leur paraissait nécessaire au maintien de l'équilibre européen . L'émotion que causa en Europe la Révolution française de 1789 contribua également à sauver la Turquie attaquée parla Russie et TAutriche, et au traité d'Iassy en 1792, elle se tira d'affaire sans autres pertes que celle de la Grimée cédée à la Russie avec le pays compris entre le Bug et le Dniester.

Le bouleversement de TËurope qui suivit la Révolution française, et l'épopée napoléonienne n'empêchèrent pas la Russie de poursuivre Texécution de ses plans du côté de l'Orient. Mais elle n'était désormais plus la seule à convoiter la succession de la Turquie. La question d'Orient s'élargissait et se compliquait par l'introduction d'éléments nouveaux. D'autres Etats prétendaient avoir leur part des dépouilles, puis, chez les peuples autrefois subjugués par le Turc et restés jusqu'alors endormis dans la servitude, l'espoir de la liberté commençait à se réveiller.

Napoléon avait souvent rêvé de l'Orient. En 1797, pendant la campagne d'Italie, il écrivait au Directoire : « de ces différents postes (les lies Ioniennes, Malte, etc.) nous veillerons sur l'Empire ottoman qui croule de toute part, et nous serons en mesure de le soutenir ou d'en prendre notre part. » Il promettait en même temps sa protection aux Grecs des îles, insurgés, et plus tard, lorsqu'il partait du Caire pour la conquête de La Syrie, il projetait encore de soulever les populations chrétiennes de l'Orient contre TEmpire turc, afin de s'emparer, grâce à leur concours, de Gonslantinople et de prendre l'Europe à revers.

Mais, si grande que fût la puissance de Napoléon, il ne pouvait poursuivre en même temps l'exécution de tous les plans que formait son ambition. Pour conquérir TEurope il abandonna la Turquie à la Russie ; au traité de Tilsitt, aux conférences d'Erfurth il se résigna à partager avec l'Empereur Alexandre, au moins momentanément, l'Empire du monde, et il lui laissa les mains libres vers l'Orient en se réservant l'Occident. — Il n'avait mis à ses promesses qu'une condition, c'est que la Russie ne s'emparerait pas de Gonstantinople. « Gonstantinople, disait-il } jamais ! c'est l'Empire du monde. »

La France était la seule puissance de l'Europe qui fût capable de tenir la Russie en échec; assuré de la neutralité de Napoléon, l'empereur Alexandre pouvait marcher à la conquête de l'Empire ottoman. 11 déclara la guerre à la Turquie et la question d'Orient eût peut-être alors été résolue sans la brouille entre les deux empereurs, qui força Alexandre à réunir toutes ses forces pour repousser Tinvasion française. — La Russie fit par le traité de Bukarest (1812) la paix avec les Turcs, qui durent une fois de plus leur salut aux luttes intestines de l'Europe.

Ils allaient bientôt avoir à faire face à un danger nouveau.

Lorsqu'ils firent la conquête de la Péninsule des Balkans, les Turcs se trouvèrent en présence de Grecs, d'Albanais, de Bulgares et de Serbes. Pleins de dédain pour ceux qu'ils avaient vaincus, ils n'essayèrent point de se les assimiler et de se fondre en eux : ils se contentèrent de les soumettre à leur puissance, de les dominer et de les exploiter. Ils les laissèrent jouir, iliBstvrai, d'une demi-indépendance administrative ; ils leur permirent de conserver leurs lois civiles et leurs magistrats locaux; ils autorisèrent le libre exercice de leur culte, mais ils les traitèrent avec mépris; ils les éloignèrent de toutes les fonctions publiques et ils ne les admirent même pas dans Tarmée; ils leur imposèrent des taxes onéreuses et enfin ils levèrent sur eux un « épouvantable tribut de chair humaine », en enlevant leurs enfants en bas âge pour en faire des janissaires, soldats de Tlslam et oppresseurs de leurs frères.

Les chrétiens d'Orient avaient supporté leurs maux avec résignation, tant qu*ils avaient cru qu'il leur était impossible de résister à leurs oppresseurs. Mais la décadence de la puissance ottomane, les excitations et les promesses des émissaires de la Russie, Timmense retentissement de la Révolution française, qui leur semblait devoir ouvrir pour le monde une ère de liberté, éveillèrent leurs espérances et leur donnèrent la conscience de leur droit.

Les Serbes les premiers se révoltèrent et sous les ordres de deux des leurs, Karageorges et Milosch Obrenovitch, ils arrivèrent à conquérir une demi-indépendance. Puis la Grèce à son tour se souleva et engagea la lutte pour la liberté. En 1814 une association secrète, l'Hétairie, fondée sous la protection russe, avait commencé à agiter les populations hellènes. Elles supportèrent de ce jour avec de plus en plus de difficulté loppression ottomane, et, lorsqu'en 1821 l'insurrection préparée de longue main éclata, tous les chrétiens hellènes y prirent part. La guerre avec les Turcs fut héroïque et sauvage, mais, malgré leur courage, ^s Grecs, sans organisation régulière, ne pouvaient lutter avec succès contre les forces disciplinées des Ottomans, et la Turquie, soutenue par le pacha d'Egypte, Méhémet Ali, qui lui envoyait ses flottes et ses armées, aurait triomphé de leurs dernières résistances, si la Russie n'était soudain intervenue en leur faveur.

Jusqu'alors l'Europe s'était désintéressée de la lutte. Ses gouvernements ne voyaient dans les Grecs que des rebelles à leur souverain légitime, et ils n'eussent pas voulu encourager des sentiments d'indépendance qu'ils craignaient de voir se propager dans leurs propres États. Mais, si les gouvernements ne voulaient pas soutenir la Grèce, les peuples lui étaient favorables, et finalement les peuples l'emportèrent.

Nicolas I" était monté sur le trône de Russie en 1825. Moins par sympathie pour les Grecs que par désir d'affaiblir la Turquie, il se prépara à intervenir en leur faveur. L'Angleterre voulut immédiatement se joindre à lui, non pour le seconder mais plutôt pour le surveiller, pour régler et modérer son action ; le gouvernement français, entraîné par un mouvement unanime de Topinion publique,dut également participer à cette intervention. Les trois puissances s'entendirent pour imposer leur arbitrage aux belligérants, et elles envoyèrent leurs flottes sur les côtes deMorée. L'obstination d'Ibrahim, qui refusa de suspendre les hostilités malgré les injonctions des commandants des escadres confédérées, amena la bataille de Navarin où fut anéantie la flotte turco-égyptienne.

La nouvelle de la victoire de Navarin, accueillie avec consternation par le gouvernement anglais et traitée par le roi Georges IV de « malentendu déplorable », souleva au contraire en France le plus vif enthousiasme, et le gouvernement français, obéissant au sentiment général, continua sa protection à la Grèce, sans pour cela rompre avec la Turquie. Il envoya en Morée un corps d'armée avec mission de chasser les Egyptiens d'Ibrahim et de pacifier le pays.

La Russie avait sur ces entrefaites (26 avril 1828) déclaré la guerre à la Turquie et faisait marcher par le Danube et le Caucase ses armées sur Constantinople. Partout battue la Turquie demanda la paix. Au traité d'Andrmople(i4 septembre 1829) elle dut reconnaître Tindépendance de la Grèce, qui avait été solennellement proclamée quelques mois auparavant (22 mars) par la Convention de Londres, arrêtée par les trois puissances protectrices : r Angleterre, la France et la Russie. Le traité d'Andrinople accordait en outre à la Serbie, à la Moldavie, à la Yalachieune demi-autonomie, et de ces provinces sujettes de la Turquie faisait des provinces vassales.

La révolte de la Grèce enlevait à l'Empire ottoman de vastes territoires, mais, ce qui pour la Turquie était plus grave encore, elle éveillait des désirs d'indépendance chez les autres peuples chrétiens soumis au Sultan. A la décadence de TEmpire, aux ambitions de TEurope allait s'ajouter une troisième cause de ruine : la naissance des jeunes nationalités.

La Turquie sortait à peine de sa lutte contre la Grèce insurgée qu'un nouveau péril la menaçait, l'Egypte se révoltait.

Après le départ des soldats de Bonaparte, TEgypte était rentrée sous la domination nominale de la Turquie ; elle était devenue en réalité la propriété d'un soldat de fortune, Méhémet Ali, qui avait su la reconquérir et se débarrasser par trahison des Mameluks, qui avaient été jusqu'alors ses véritables maîtres. Intelligent, actif, ambitieux, Méhémet avait réorganisé TÉgypte, puis avait recruté et discipliné à l'européenne une armée nombreuse, dont il se servit pour conquérir une partie de l'Arabie et le Soudan. Après la révolte de Grèce, il avait obtenu du Sultan, en reconnaissance de ses services pendant la guerre, l'île de Crète. Mais son ambition n'était pas satisfaite ; il voulut conquérir la Syrie, peut-(^tre môme marcher sur Gonstantinople pour renverser le Sultan et se faire proclamer à sa place.

Les troupes égyptiennes envahirent la Syrie, sous le commandement de son fils Ibrahim, battirent partout les Turcs et, après la victoire de Konieh (1832), menacèrent Constantinople.

Le sultan Mahmoud, incapable de résister avec ses seules forces à celles de son vassal, se décida alors à implorer l'appui de la Russie, qui envoya aussitôt une flotte et des troupes dans le Bosphore. Mais la présence des Russes devant Constantinople effraya l'Europe. La Franco et l'Angleterre se hâtèrent d'agir auprès du sultan et du pacha pour les décider à la paix. Leurs conseils furent écoutés. Le traité de Kutaya (1833) donna la Syrie et le pachalik d'Adana à Méhémet Ali, etles puissances occidentales se crurent délivrées du danger d'une intervention russe en Orient.

Mais une convention secrète avait été signée à leur insu entre le Divan et la Russie. Par le traité d'Unkiar Skelessî, le Tsar mettait ses forces de terre et de mer au service de la Turquie pour assurer la durée, le maintien et l'indépendance de la Sublime Porte; il obtenait, en retour, du Sultan l'engagement de fermer les détroits aux bâtiments de guerre de toutes les autres nations européennes, et de les ouvrira la seule flotte russe. L'Empire ottoman avait ainsi trouvé un protecteur dans son plus dangereux ennemi, mais il n'avait obtenu cette protection qu'en se mettant encore plus à sa merci.

La paix de Kutaya ne devait être qu'une trêve. Le Sultan se repentait d'avoir trop donné et le Pacha de n'avoir pas assez pris. La lutte recommença en 1839, et cette fois encore les Turcs furent complètement défaits. La victoire des armées égyptiennes mettait l'Empire ottoman dans une situation périlleuse ; le sultan Mahmoud venait de mourir

LA QUESTION DECRIENT AVANT LE TRAITÉ DE BERLIN 13

laissant sur le trône un enfant de 16 ans. Sans gouvernement, sans armée, la Turquie perdait encore sa flotte par une trahison de son chef qui la livrait à Méhémet Ali. La seule ressource qui lui restât était d'implorer le secours de son nouvel allié, la Russie. Elle le fit et de nouveau la France et l'Angleterre et, avec elles, TAutriche se disposèrent à intervenir pour sauvegarder leurs intérêts menacés.

Les intérêts généraux des puissances en Orient, dans la période qui s'étend de 1815 à 1840, n'étaient pas tout à fait ce qu'ils sont aujourd'hui. La Russie cherchait à s'agrandir jusqu'au Bosphore, pour faire de la Mer Noire par la possession des détroits un lac russe, pour compléter son système de défense vers le sud, obtenir le libre accès de la Méditerranée, et, en s'emparant de l'isthme de Suez, devenir maltresse des communications de l'Europe avec l'Extrême-Orient.

Les autres puissances redoutaient l'accroissement de force qui résulterait pour la Russie de cette conquête et étaient d'accord pour traverser ses projets.

La France, protectrice des nationalités d'Orient contre la Turquie, défendait le Sultan contre ses ennemis du dehors, non qu'elle fût liée comme autrefois à l'Empire ottoman par un pacte d'alliance ou même d'amitié, mais afin de maintenir l'équilibre européen.

L'Angleterre craignait qu'en descendant sur Constantinople la Russie n'arrivât à lui fermer un jour la route de l'Inde ; elle redoutait pour les mêmes raisons de la voir s'établir dans l'Anatolie et dans la vallée de l'Euphrate. Il était enfin dans les traditions de TAngleterre d'être protectrice de l'Empire ottoman; son commerce y trouvait son avantage et elle croyait se concilier ainsi l'affection de ses millions de sujets musulmans.

L'Autriche se servait de la Turquie comme d'une barrière contre la Russie, qu'elle craignait de voir arriver aux bords du Danube; son gouvernement essentiellement légitimiste était de plus toujours prêt à soutenir la Turquie contre les révoltes de ses sujets, qui lui semblaient une atteinte au droit absolu des souverains.

La Prusse enfin n'avait alors aucun intérêt en Orient et se désintéressait volontiers des affaires turques.

Ces intérêts généraux ne devaient pas suffire à indiquer à toutes les puissances la ligne de conduite qu'elles devaient suivre dans le règlement du conflit turco-égyptien. La Russie pouvait voir dans Méhémet Ali un ennemi de la Porte, et, comme tel, lui accorder son soutien; elle pouvait également craindre qu'après avoir vaincu la Turquie, Méhémet Ali ne la régénérât, et que, loin de l'affaiblir, il ne la rendit plus capable de résister à ses voisins du Nord.

Finalement, elle se décida à suivre l'Angleterre et l'Autriche et à défendre la Turquie contre son vassal. Une resta alors à Méhémet Ali d'autre appui que celui de la France.

La Russie comptait ainsi affermir son crédit auprès de la Porte. L'Angleterre, qui, d'accord avec la France, avait autrefois soutenu Méhémet Ali, proclamait maintenant le principe de l'intégrité de l'Empire ottoman ; en réalité elle voulait, en donnant son appui à la Turquie, contrebalancer l'influence russe, qui menaçait de devenir prépondérante à Gonstantinople, puis aussi détruire la puissance de Méhémet Ali, qui subissait plus que le sien l'ascendant de la France, et qui, maître de l'Egypte et de la Syrie, pouvait occuper l'isthme de Suez et lui barrer la route de l'Inde. Pour l'Aufriche, elle voyait dans Méhémet Ali un rebelle qu'il fallait punir. Seule en Europe à défendre le Pacha d'Egypte, la France voulut au moins lui conserver la Syrie. « Vous ne rendrez pas à la Turquie, disait M. Guizot, notre ambassadeur à Londres, avec la Syrie la force de la gouverner et delà garder; Tanarchie, le pillage, l'impuissance et la violence turque reprendront possession de cette province et vous serez responsable de son sort. » En enlevant la Syrie à la Turquie, au contraire, le gouvernement français prétendait rester fidèle au principe de l'intégrité de TEmpire ottoman, et affirmait que la Turquie serait plus forte, après avoir été allégée d'une province difficile à gouverner. Il ne songeait en réalité qu'à défendre les intérêts de Méhémet Ali, son client.

Mais il n'avait pas alors assez de force ni d'influence en Europe pour que les autres puissances tinssent compte de ses volontés. Elles exclurent la France du concert européen, et signèrent entre elles, le 15 juillet 1840, le traité de Londres, qui enlevait la Syrie à Méhémet Ali, et lui ordonnait (le se soumettre dans un délai de vingt jours à cette décision, sous peine de perdre TÉgypte elle-même. La France ressentit vivement l'outrage ; et l'irritation du pays fut telle que la guerre parut un moment inévitable. Mais le gouvernement recula devant les dangers d'une pareille aventure et se décida à contre-cœur «^ abandonner Méhémet Ali, qui, incapable de résister à la flotte anglaise, subit les conditions qui lui étaient imposées. La Porte, à son tour, sous la pression de l'Europe, consentit, par la convention d'Alexandrie, à reconnaître à Méhémet Ali le gouvernement héréditaire de l'Egypte et la question égyptienne fut définitivement réglée.

Peu après la France rentra dans le concert européen pour signer la Conventiondes détroits,qui annulait le traité d'Unkiar Skelessi, en enlevant aux bâtiments de guerre russes le privilège du libre accès dans les détroits.

Le différend turco-égy ptien avait ainsi révélé la faiblesse toujours croissante de TEmpire ottoman et son impossibilité de vivre sans le secours de l'Europe. Il avait en même temps modifié la situation des puissances par rapport à la Turquie. L'Angleterre avait joué le principal rôle dans les négociations; son crédit l'emportait désormais sur le crédit de la Russie à Gonstantinople.

Mais Téchec momentané de la Russie ne devait pas la faire renoncer à ses projets. Douze ans plus tard, elle crut l'occasion favorable de frapper un coup décisif et tenta d'anéantir définitivement la puissance ottomane. Le Tsar comptait sur la neutralité de la Prusse et de TÂutriche, il espérait acheter TAngleterre en lui abandonnant Candie et l'Egypte. Napoléon III, qu'il avait gravement offensé, défendrait peut-être la Turquie, mais une alliance de la Turquie avec la France seule ne l'effrayait pas. Il chercha un prétexte quelconque qui légitimerait une déclaration de guerre. Il ne lui fut pas difficile d'en trouver un. A propos d'une querelle survenue entre Grecs et Latins, qui se disputaient la possession de quelques sanctuaires en Palestine, le Tsar, se réclamant du traité de Kutschuk Kainardji,émit la prétention de faire reconnaître par le Divan son protectorat sur tous les chrétiens orthodoxes de Turquie. Le Sultan ne pouvait, sans abdiquer, faire droit à une demande qui aurait soustrait à son autorité effective près de douze millions de ses sujets. Il opposa un refus formel aux demandes de la Russie. Sur ce refus, les Russes occupèrent les principautés danubiennes, et, le 30 novembre 18S3, la flotte russe de la Mer Noire détruisit une escadre turque à Sinope.

La Porte risquait d'être écrasée ; elle implora le secours

LA OtJESTION D*ORI£NT AVANT LE TRAITÉ DE BERUN 17

de la France et de TAngleterre et elle Tobtint. La Russie s'était trompée dans ses calculs. Les Anglais considéraient alors que la possession de TÉgypte ne saurait compenser le dommage que leur causerait la présence des Russes à Constantinople, ils se décidèrent à soutenir la Turquie et conclurent avec la France un traité d'alliance défensive et ofTensive. Les flottes alliées pénétrèrent dans la Mer Noire et débarquèrent un corps expéditionnaire sur les côtes de Grimée.

Le premier ministre du Piémont, Cavour, qui désirait se concilier les sympathies de la France et de l'Angleterre en vue de la lutte qu'il comptait bientôt engager contre rAutriche, conseilla à son souverain, Victor-Emmanuel^ de profiter de Toccasion qui s'offrait à lui de nouer des rapports plus étroits avec les deux grandes puissances occidentales, et bientôt un corps d'armée piémontais vint rejoindre les armées française et anglaise sous les murs de Sébastopol.

La prise de cette ville, après un siège long et pénible, termina la campagne. Le tsar Alexandre II, qui avait succédé à son père mort pendant la guerre, demanda la paix Un congrès se réunit à Paris le 25 février 1836. Le traité signé le 30 mars stipulait la libre navigation du Danube, la neutralisation de la Mer Noire qui devait rester fermée à la marine militaire de toutes les nations, la défense de relever les fortifications de Sébastopol, la perte pour la Russie de la bouche septentrionale du Danube. Le protectorat russe sur les principautés danubiennes était aboli et remplacé par la protection collective des grandes puissances; enfin la Sublime Porte était admise à participer aux avantages du droit public et du concert européen;

l'indépendance et Tintégrité territoriale de l'Empire ottoman étaient de nouveau garanties.

Mais si les puissances reconnaissaient à la Turquie le droit de faire partie du concert européen, et prenaient ainsi sa défense contre ses ennemis, c'était à une condition: elles voulaient que la Turquie entrât résolument dans la voie des réformes.

Le désordre à Tintérieur de l'Empire, la vénalité et la corruption des fonctionnaires, les abus de pouvoir, les excès dont étaient victimes les populations chrétiennes opprimées allaient toujours croissant. Les sultans avaient depuis 1830, sous prétexte d'apporter un remède aux abus, affermi la puissance du gouvernement central et brisé toutes les autonomies locales dans l'intérieur de l'Empire; ils avaient ainsi livré plus complètement les populations à l'avidité des fonctionnaires. Les puissances ne pouvaient accorder leur protection à un empire qui périssait au milieu de tels abus, et en signant le traité de Paris, elles signaient aussi l'engagement pris par la Turquie d' « améliorer le sort de ses sujets sans distinction de race ni de religion ». Malheureusement la Turquie victorieuse ne pouvait être traitée en vaincue ; les puissances voulurent ménager la susceptibilité du Sultan, et non seulement elles se contentèrent d'une simple promesse, mais encore elles parurent s'interdire d'en réclamer l'exécution, en reconnaissant par l'article 9 du traité l'intégrité de la Turquie et la souveraineté absolue du SultanàTintérieur de son empire. Les conséquences de cette faijblesse ne se firent pas longtemps attendre. La Turquie ne tint pas ses promesses et l'Europe se vit à plusieurs reprises forcée de prendre contre la Porte la défense de ses sujets.

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