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Introduction à la zoologie générale, ou, Considérations sur les tendances de la nature dans la constitution du regne animal

H. Milne-Edwards · 1851 · Scanned text

46,774 words · about 3 h 17 min to read

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Author
H. Milne-Edwards
Language
French
Published
1851
Length
46,774 words · about 3 h 17 min
Sections
13 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (13)
  1. Introduction about 1 min
  2. Préface about 1 min
  3. II Zoologie Générale about 6 min
  4. Chapitre I about 15 min
  5. Chapitre II about 16 min
  6. Chapitre III about 27 min
  7. Chapitre IV about 14 min
  8. Chapitre V about 17 min
  9. Chapitre VI about 31 min
  10. Chapitre VII about 13 min
  11. Chapitre VIII about 19 min
  12. Chapitre IX about 10 min
  13. Chapitre X about 27 min

Continue:

Introduction

CONSIDÉRATIONS SUR LES TENDANCES DE LA NATURE

DANS LA CONSTITUTION DU RÉGNE ANIMAL,

H. MILNE- EDWARDS

U'mbre lle Ulnstilul ; Bojeu de le Faculté des Sciences de Paris ; Professeur au Buséuui d'Ilisloire naturelle ; membre de la Société nalionale d'tgricullure ; de la Société rojale de foudres, des tradém.r* de Berlin, Tienne Stockholm , Saint-Pétersbourg , lœ.lgsberg, Brmelles. Philadelphie et Bosloo: de la Société des Saluralisles de lescou , de rissoeiation Britannique ; des Sociétés Unnéenne et Intomologique de l.ondres, dïlisloire naturelle de lunich ; de l'Instiint dn Brésil; des Sociétés Bihnologique de Sew-ïork, d'Histoire naturelle de Elle Banrice. médicales de Suède, d Fdinburgh et de Bruges, etc , etc.

première partie.

PARIS

CHEZ VICTOR MASSON,

I», Place* de l’École-dc-Médccinc.

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WELLCOME INSTITUT!:

LIBRARY

Coll.

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AVERTISSEMENT.

L'état de ma santé ne me permettant pas de continuer en ce moment la rédaction de cet opuscule , dont une portion est imprimée depuis longtemps, je me suis décidé à en publier la première partie, tant pour avoir l’opinion des Zoologistes sur les vues qui s’y trouvent exposées, que pour empêcher que les principes, dont j ai eu souvent l’occasion d’entretenir mes élèves à la Faculté des sciences et au Muséum, ne soient mal compris ou dénaturés par les anatomistes qui les adoptent ou qui paraissent disposés les combattre. Il m a semblé aussi que ces considérations sur les tendances de ta nature dans la constitution du règne animal , tout incomplètes qu’elles soient, pouvaient avoir de l’intérêt pour les personnes qui s’occupent des généralités de la science.

INTRODUCTION

A LA

ZOOLOGIK GÉNÉRALE

Préface

La Zoologie, comme les autres sciences physiques, repose sur la connaissance des faits matériels que nous révèlent l’observation et l’expérience. Mais le zoologiste , de même que le physicien ou le chimiste , ne peut se contenter des résultats fournis directement par l’emploi de ces moyens d’investigation. Dans l’étude des animaux, ainsi que dans l’élude des corps inorganiques, il faut aller plus loin -, il faut grouper les faits constatés par l’observateur ou mis en lumière par nos combinaisons expérimentales, les comparer entre eux, en peser la valeur, en chercher la signification. Les conséquences qui en découlent doivent, à leur tour, être soumises à une discussion analogue, et les résultats ainsi obtenus doivent servir de bases aux considérations d'un ordre plus élevé encore dont se préoccupe nécessairement tout naturaliste philosophe.

i

II Zoologie Générale

Les recherches des zoologistes doivent donc avoir pour objet, non-seulement la connaissance des faits particuliers que nous fournit l’étude des animaux, mais aussi l’expression générale de ces faits à l’aide d’un petit nombre de formules dont notre mémoire se charge sans peine, et l’établissement de principes propres à nous servir de guide dans la poursuite de découvertes nouvelles.

Lorsque notre attention se porte exclusivement sur les détails innombrables de l’anatomie, de la physiologie et des autres branches des sciences zoologiques, il arrive souvent que notre esprit se sente comme fatigué et inquiet au milieu de richesses dont on n’aperçoit ni les limites ni les rapports nécessaires. On voudrait alors saisir l’harmonie de toutes ces choses , en comprendre la raison, et remonter aux principes qui régissent la constitution du règne animal. Jamais , peut-être, ne sera-t-il donné au naturaliste d’entrevoir ces règles fondamentales de la création zoologique ; mais au moins peut-il satisfaire en partie au besoin de généralisation qui est un des caractères de l’intelligence humaine, si à l’aide d’une théorie, que rien ne réprouve, il parvient à lier entre eux une longue série de faits, et si au moyen de quelques formules simples et d’une application utile, il indique la tendance commune des résultats fournis par l’observation.

Les spéculations qui précèdent la connaissance des faits, et qui sont seulement des jeux d’un esprit ardent et méditatif 5 celles qui portent môme l’empreinte du génie, mais qui n’ont pas pour base un vaste ensemble d’observations lentement accumulées, ne sont d’ordinaire qu’un masque propre à cacher notre ignorance et à nous détourner de la recherche du vrai. Mais il en est tout autrement des vues

PREFACE, que nous ouvre la comparaison attentive des conquêtes de la science. Énoncer, sous la forme de principes ou de lois, les résultats qui se déduisent de l’ensemble des faits acquis, n’est autre chose que mettre en lumière l’harmonie de ces faits eux-mêmes. Les théories ainsi fondées organisent lesdonnées fournies par l’observation et animent la science; elles en rendent l’élude plus facile et plus attrayante ; souvent elles contribuent encore à diriger et à féconder les travaux de recherches. En repousser l’emploi , ce serait donc priver la zoologie d’un instrument puissant et nécessaire.

Si le raisonnement était insuffisant pour prouver toute l’importance des doctrines dans les sciences d’observation, j’en appellerais à l’expérience des temps passés, et l’histoire des progrès de la zoologie me fournirait d’éclatantes preuves de cette vérité. Nos plus grands maîtres se sont appliqués à établir des théories aussi bien qu’à constater des faits, et les principes qu’ils ont posé ont exercé sur la marche de nos études une influence forte et salutaire. Ainsi, chacun sait quel immense service de Jussieu rendit à la zoologie aussi bien qu’à la botanique, lorsque, introduisant dans la science la loi de la subordination des caractères, il créa les méthodes naturelles. Cuvier, cet esprit sévère qui repoussait avec une sorte d’effroi toute spéculation hasardeuse, comprit de bonne heure la puissance des vues théoriques; et en posant le principe de la coordination nécessaire des organes , il arma la zoologie d’un levier nouveau, à l’aide duquel nous l’avons vu plus tard reconstruire pièce à pièce les organismes qui ne sont plus et caractériser les faunes dont la destruction a précédé l’existence de l’homme sur la terre. Les brillantes conceptions de Goethe , de de Candolle et de Geoffroy

IV ZOOLOGIE GÉNÉRALE.

Saint-Hilaire sont venues donner de l’unité et du mouvement à d’autres études de structure qui jusqu’alors manquaient de lien et de pensée. Ce sont aussi les vues théoriques de Geoffroy Saint-Hilaire qui ont conduit ce naturaliste philosophe à étendre le domaine de la zoologie au delà des limites de la création normale, et qui ont fait naître la tératologie.

il a donc été utile d’examiner à des points de vue différents la signification des faits acquis, d’en peser les conséquences, d’en chercher l’expression la plus générale et d’en faire ressortir quelques principes. Or, ce qui était bon autrefois doit l’être encore aujourd’hui, et, à mesure que la science s’enrichit de matériaux nouveaux, le zoologiste doit s’appliquer à en coordonner les éléments. C’est à cette condition seulement que l’Histoire naturelle conservera le rang auquel elle a droit, et l’examen de ce qui est connu offre parfois autant d’intérêt que peut le faire la constatation de faits nouveaux.

Nos inventaires zoologiques sont aujourd’hui fort avancés. On possède des catalogues descriptifs du règne animal qui ont été dressés avec des soins et une persévérance dignes des plus grands éloges-, il est peu de types organiques dont quelques représentants n’aient été étudiés par les anatomistes, et chaque jour nous avançons dans la connaissance des phénomènes de la vie. On s’est également appliqué à découvrir les affinités naturelles qui existent à des degrés différents entre les divers membres de la grande famille zoologique. Mais d’ordinaire les observateurs se sont attachés à constater des faits particuliers plutôt qu’à en discuter la portée; on a accumulé des richesses immenses et on les a classées avec méthode, mais dans ces derniers temps peu de zoologistes se sont

PRÉFACE.

V préoccupés des conséquences que l’on pourrait en déduire touchant le plan général de la création. Rechercher, à l’aide de l’ensemble des faits acquis, quelles sont les tendances de la nature dans la constitution du règne animal, est cependant un travail dont l’intérêt ne me semble pas douteux.

Par la direction de mes études et de mon enseignement, j’ai été souvent conduit à en faire le sujet de mes méditations. Je ne me dissimule nullement l’imperfection extrême des résultats auxquels j’ai dû m’arrêter dans ces recherches, et j’ai longtemps hésité à y appeler l’attention des naturalistes. 11 m’a semblé cependant que les vues ainsi ouvertes facilitaient l’intelligence des détails innombrables de la zoologie physiologique, et pouvaient même servir parfois de guide dans les parties encore inexplorées de la science. Chaque année j’en entretiens mes élèves, et j’ai eu souvent occasion d’y faire allusion dans mes écrits; mais peut-être aurais-je encore tardé à les développer dans un livre, si des amis dont le jugement est d’un grand poids à mes yeux, ne m’avaient souvent pressé de réunir dans un seul corps d’ouvrage l’ensemble des principes de zoologie générale qui me paraissent ressortir de la comparaison et de l’appréciation des faits solidement établis concernant l’organisation des animaux.

Pour me former une idée du plan qui a présidé à la constitution du règne animal, j’ai cherché à juger des causes par les effets. Je n’ai pas cru un seul instant pouvoir deviner la pensée mère dont est sortie celte vaste conception, ni déterminer la route suivie par l’Auteur de toutes choses dans l’exécution de son œuvre. Mais pour arriver à comprendre l’harmonie de cette création, il m’a semblé qu’il serait bon d’admettre, par hypothèse, que la nature a

VI

ZOOLOGIE GÉNÉRALE.

procédé comme nous procéderions nous-mêmes, d’après les lumières de notre intelligence, s’il nous était donné de produire un résultat analogue. Étudiant comparativement les êtres animés comme des machines créées par l’industrie humaine, j’ai essayé de me rendre compte de la manière dont ils auraient pu être inventés et des principes dont l’application aurait conduit à la production d’un pareil ensemble d’instruments variés. La science n’est pas encore mûre pour la découverte des lois fondamentales de la zoologie; mais d’après tout ce que nous savons touchant les modifications de l’organisme chez les êtres animés, il est possible de constater certaines tendances générales, et il est à espérer que bientôt on pourra dire : « Le règne animal est constitué comme si les principes « que nous signalons avaient effectivement dirigé la « nature dans l’œuvre de la création. »

Tel est en effet le résultat que j’aurais voulu obtenir, mais que je n’ai pu entrevoir qu’en partie. Le fil qui m’a guidé dans mes recherches s’est souvent rompu entre mes mains et ne m’a pas permis de pénétrer bien avant dans ce vaste labyrinthe. Aussi n’est-ce pas un traité de zoologie générale que je me suis proposé de faire en écrivant ce livre. Dans les essais que je réunis ici, je me bornerai à l’examen d’un petit nombre des questions que fait surgir l’étude philosophique du règne animal *, je ne m’attacherai qu’à montrer quelles semblent être les principales tendances de la nature dans le plan général de celte création, à déterminer le caractère dominant de son œuvre, et à exposer les principes à l’aide desquels nous pouvons nous rendre compte, au moins en partie, des résultats qu’elle a obtenus.

Chapitre I

Sommaire. — Coup d’œil général sur le règne animal — La diversité dans les résultats, et l’économie dans les moyens d’exécution, semblent être les premières conditions imposées à la nature dans la constitution de ce règne. — Le perfectionnement des organismes est une des causes les plus puissantes de cette diversité des espèces zoologiques.

Lorsqu’on jette les yeux sur les animaux innombrables qui peuplent la surface de la terre ou qui vivent dans le sein des eaux, l’esprit reste étonné à la vue de tant de richesses et n’est frappé d’abord que de la variété extrême qui règne parmi ces êtres. Chaque espèce diffère de tout le reste de la création : dans une même espèce la ressemblance n’est jamais complète entre les individus -, et si l’on vient à comparer l’individu à lui-même, on voit encore qu’en avançant dans la vie il change sans cesse. Les organismes ne sont réellement identiques ni dans le temps ni dans l’espace, et la diversité des produits semble être la première condition imposée à la nature dans la formation des animaux.

Pour apprécier toute l’étendue dec ette variété, il ne suffit pas de l’examen superficiel des animaux connus du vulgaire. En comparant entre eux les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons et les insectes, qui d’ordinaire peuvent

ZOOLOGIE GÉNÉRALE.

fixer l’attention de chacun de nous, on remarque, il est vrai, de nombreuses et d’importantes modifications organiques; mais ce n’est pas même en passant en revue les milliers d’espècesdont les naturalistes ornent nos musées, qu’on peut juger sainementdes richesses de la création zoologique. 11 faut aussi tenir compte de tous ces êtres à formes bizarres qui se cachent dans les profondeurs de la mer et qui sont d’une constitution si délicate et si fugace qu’on ne saurait en conserver les dépouilles dans nos collections. Armant notre œil de verres grossissants, \\ faut observer ces légions d’animalcules microscopiques, dont on ne soupçonnerait pas même l’existence si le génie de l’homme n’étail venu ajouter une puissance nouvelle à l’un des instruments les plus parfaits qui soit sorti des mains de la nature ; il faut encore remonter jusqu’aux premiers temps de la vie de tous ces animaux pour assister au développement des organismes et en saisir les métamorphoses. Enfin, étendant nos recherches bien au delà de ce qui existe autour de nous, il faut tirer des entrailles de la terre les débris organiques qui ont échappé à l’action destructive du temps et qui nous font connaître les races éteintes dont notre globe était jadis peuplé. C’est ainsi seulement qu’on peut se former quelque idée des modifications sans nombre que la nature a su introduire dans la constitution des êtres animés ; et encore cette idée sera-t-elle bien au-dessous de la vérité : car chaque jour la zoologie s’enrichit d’espèces nouvelles pour la science, et il ne nous sera jamais donné de connaître tous les animaux que la terre a portés autrefois ou qu’elle nourrit aujourd’hui.

Mais lorsqu’on vient à étudier avec plus d’attention cette multitude d’animaux variés, on ne tarde pas à s’apercevoir que la nature, tout en satisfaisant si largement à la loi

CHAPITRE I.

delà diversité des organismes, n’a pas eu recours à toutes les combinaisons physiologiques qui auraient été possibles. Elle se montre, au contraire, toujours sobre d’innovations. On dirait qu’avant de recourir à des ressources nouvelles elle a voulu épuiser, en quelque sorte, chacun des procédés qu’elle avait mis enjeu ; et autant elle est prodigue de variété dans ses créations, autant elle parait économe dans les moyens qu’elle emploie pour diversifier ses œuvres.

La toi d'économie étend son influence sur le règne animal tout entier 5 mais elle ne pèse pas du même poids sur toutes les parties des organismes. Son action semble être proportionnée à l’importance des choses, et la variété est toujours d’autant plus grande que les dissemblances sont le résultat de modifications organiques plus légères.

Pour se convaincre de ces tendances de la nature, il suffit de comparer entre eux tous les animaux d’une même classe. On voit alors combien la diversité dans les produits peut s’allier à l’économie dans l’emploi de modifications de quelque importance. Ainsi chacun a dû admirer la variété extrême qui règne parmi les oiseaux : les zoologistes en connaissent aujourd’hui plus de sept mille espèces, et les individus de chaque espèce diffèrent entre eux suivant le sexe, l’àge et les conditions d’existence. Cet immense résultat a été obtenu cependant à peu de frais. Dans ces milliers d’espèces et dans ces variétés dont le nombre nous échappe, tout ce qui reste essentiel est invariable ; partout dans ce groupe l’organisme se compose des mômes matériaux et se développe sur un même tracé. Pour diversifier tous ces êtres, la nature n’a eu recours à aucune création organique nouvelle’, elle s’est bornée à changer, dans d’étroites limites , les proportions de quelques parties et à

ZOOLOGIE GÉNÉRALE.

varier les décorations sans toucher au caractère essentiel ni des murs ni des fondations de l’édifice.

La classe des Insectes nous offre des exemples plus remarquables encore de cette tendance de la puissance créatrice à varier au plus haut degré ses produits, sans se départir un seul instant des principes d’économie qui la rendent avare de tout changement important. Ainsi, c’est sans porter aucune atteinte au plan général de structure dont le Scarabée ou le Hanneton nous offrent le modèle, que la nature a su former cette immense légion de Coléoptères dont le catalogue est encore bien incomplet, mais dont on compte déjà plus de quarante mille espèces réunies dans les musées entomologiques. A l’aide de quelques modifications légères dans le mode de constitution propre à la Mouche commune, elle a produit tout le groupe des Insectes diptères, qui paraît devoir être presque aussi riche en espèces que l’ordre dont il vient d’être question. Enfin, pour peu que l’on compare entre eux les Scarabées, les Mouches, les Sauterelles, les Papillons et l’Abeille, onvoit que les Insectes se ressemblent tous par les caractères les plus importants et les plus nombreux de leur organisation, que tous ont été créés d’après un même plan général, et que c’est en variant les détails d’exécution seulement que la nature a tiré d’une seule et même combinaison physiologique plus de cent mille animaux d’espèces différentes.

Si l’on se contentait de l’étude des êtres qui peuplent aujourd’hui notre globe, on pourrait croire que la nature ne s’est pas toujours montrée fidèle à ces principes, et que la tendance à varier ses produits l’a portée à se départir souvent des règles d’économie dont l’influence est si manifeste dans l’ensemble de son œuvre. On connaît, en effet, plusieurs animaux dont les caractères essentiels ne se

CHAPITRE I.

Il trouvent reproduits que dans un petit nombre d’espèces de l’époque actuelle, et il semblerait au premier abord qu’en créant ces types la nature aurait négligé d’en tirer tous les résultats variés dont les inventions de cet ordre sont communément la source. Mais lorsqu’on remonte aux temps anciens et qu’on replace dans le cadre général du règne animal les espèces détruites à côté des espèces vivantes, on voitque dans la plupart des cas, sinon toujours, les types dont l’emploi a été négligé dans la constitution de la faune actuelle, ont amplement servi dans quelque création précédente.

Ainsi le système d’organisation d’après lequel ont été constitués les apus et les autres crustacés brancbiopodes, n’a aujourd’hui que fort peu de représentants ; mais il en était tout autrement à l’époque reculée où se déposaient les Ardoises d’Angers et les Calcaires siluriens de l’Angleterre, car c’est à ce type qu’appartient la grande famille des Trilobites. Les Céphalopodes sont loin d’être nombreux dans les mers de la période actuelle, mais le type malacologique dont ces animaux dérivent a joué un grand rôle dans les créations dont presque tous les étages géologiques nous fournissent des débris. Il en est de même de la forme zoologique qui est propre aux Reptiles sauriens ; et les recherches ardues et fécondes de M. Agassiz ont fait Voir que le plan de structure dont le Lépidostee du Mississipi et un très-petit nombre d’autres poissons nous offrent aujourd’hui des exemples* dominait dans la faune des périodes les plus reculées de l’histoire du globe.

Dans l’immense majorité des cas, la condition de l’économie dans la variété se trouve donc remplie, et les exceptions en petit nombré dont on pourrait encore arguer

J 2

ZOOLOGIE GÉNÉRALE.

pour infirmer celte loi dépendent, suivant toute apparence, de l’imperfection de nos connaissances paléontologiques. Peut-être aussi la nature n’a-t-elle pas encore achevé son œuvre, et, dans les créations à venir, doitelle exploiter dans toute leur étendue certaines combinaisons organiques dont elle semble n’avoir essayé qu’avec timidité dans la constitution des animaux de nos jours ou des temps passés.

Quoi qu’il en soit de ces conjectures, il est manifeste que la tendance générale de la nature a été de multiplier dans des proportions gigantesques les différences, tout en variant le moins possible les matériaux constitutifs des animaux et la manière dont ces matériaux ont été mis en œuvre. Elle a concilié ainsi deux principes en apparence contraires, car elle s’est montrée tout à la fois économe et prodigue.

Mais ce serait peu faire pour la solution des questions dont nous nous occupons ici, que de signaler ces tendances générales de la puissance créatrice, si nous ne portions nos investigations plus loin et si nous ne cherchions à. découvrir les moyens à l’aide desquels la nature a pu satisfaire en même temps à ces deux conditions.

Pour fixer nos idées, quant à la valeur des règles que nous venons d’indiquer, il importe également d’en étudier les effets de plus près., et pour avancer rapidement dans cet examen il nous suffira de passer en revue les procédés principaux dont la nature semble avoir fait usage pour diversifier ses œuvres.

parmi les causesquiontdéterminéles différences dont les animaux nous offrent des exemples si multipliés, l’une des plus puissantes est la tendancede la nature à varier lesdegrés de perfectionnement auxquels s élève l'organisme de ces êtres.

CHAHTKIi I .

Tous les animaux sont, il est vrai, également bien constitués pour remplir le rôle qui leur est assigné dans l’ensemble de la création, et, à ce point de vue, on peut dire qu’ils sont tous également parfaits dans leur espèce ; mais ce rôle est loin d’avoir toujours la même étendue et la même importance. Tout être animé se nourrit, sent, se meut et se reproduit; mais rien n’est plus variable que la manière dont ces facultés s’exercent et le degré d’activité qu’elles atteignent. Chez les uns, les résultats du travail physiologique sont faibles, obcurs et grossiers; les actes varient peu et sont d’une grande simplicité; lapuissance vitale ne semble pouvoir s’exercer que dans une shpère étroite, et elle s’éteint promptement. Chez d’autres, au contraire, les fonctions se multiplient à un haut degré ; la vie se complique et se prolonge, les facultés s’élèvent, et le jeu de l’organisme s’effectue avec autant de précision que de puissance. Les animaux sont, par conséquent, inégalement dotés : les uns sont supérieurs aux autres sous le rapport physiologique; et comme les fonctions des êtres vivants, de même que le travail d’une machine inanimée, sont nécessairement en relation avec leur structure, il en résulte que les animaux diffèrent aussi entre eux par le degré de perfectionnement que présente leur organisation. Ainsi, pour ne citer qu’un petit nombre d’exemples, la supériorité du Chien sur le Lièvre ou sur le Mouton est bien connue de tous, tandis que le Chien est à son tour dépassé en longévité, en force et en intelligence par l’Orang; mais le Mouton et le Lièvre, quoique inférieurs à la plupart des Mammifères, ont une supériorité évidente lorsqu’on les compare au Lézard, à la Couleuvre ou à la Crenouille; le Lézard est une machine physiologique plus parfaite que la Carpe; la Limace est moins bien partagée que ne l’est aucune des espèces précédentes, et cependant la puissance vitale se manifeste chez ce Mollusque d’une manière plus énergique et plus variée que chez l’Huître ou le Taret ; là toutes les facultés s’atténuent et s’obscurcissent ; l’Huître est néanmoins un animal plus parfait que la Méduse ou le Polype; et bien au-dessous de tous ces êtres dégradés vient se ranger l’Éponge, dont l’action physiologique est d’ordinaire si faible, si lente et si bornée qu’il est difficile d’y reconnaître les caractères de l’animalité.

Celle tendance de la nature à diversifier ses produits en les perfectionnant inégalement se manifeste dans la formation de chaque organisme individuel aussi bien que dans la création des espèces zoologiques. Les changements qui s'effectuent dans la constitution des êtres aux diverses périodes de leur développement, se lient pour la plupart à des modifications physiologiques de ce genre, et l’individu en voie de formation se perfectionne peu à peu ainsi que nous voyons le type idéal de l’animal se perfectionner lorsque nous nous élevons de l’Éponge jusqu’à l’Homme. Pour s’en convaincre il suffit d’observer ce qui se passe dans le corps humain depuis le moment de la naissance jusqu’à l’âge adulte, ou mieux encore de passer en revue les phénomènes des premiers temps de la vie embryonnaire.

En effet, l’être le plus parfait de la création se montre d’abord sous la forme d’une masse à peine perceptible de matière vivante, composée de quelques cellules seulement et dépourvue des attributs caractéristiques de l’animalité. Il n’est doué ni de la sensibilité ni du mouvement ; il ne saurait attaquer par la digestion les corps étrangers nécessaires à sa subsistance, et sa puissance ne consiste que dans la faculté de se nourrir aux dépens des fluides dont son tissu s’imbibe ; il végète seulement, et ses facultés

CHAPITRE I.

sont même inférieures à celles du végétal le plus simple ; car les plantes savent créer la matière organisable qu’elles s’assimilent, tandis que l’Homme à l’état d’embryon ne peut faire usage que de la matière déjà organisée sous l’influence d’un autre corps vivant. Bientôt cependant un perfectionnement notable s’effectue dans sa structure ; sa substance se creuse des canaux servant à contenir ses fluides nourriciers, et le mouvement se manifeste dans la partie centrale de l’appareil d’irrigation organique ainsi constituée. Mais ces battements du cœur ressemblent au jeu d’une machine mise en action par quelque force physique plutôt qu’aux effets de cette puissance dont l’huître ou le polype sont animés lorsque leur corps se contracte sous l’influence de la douleur. Ce n’est qu’à la suite de perfectionnements bien plus grands, que l’embryon humain acquiert le pouvoir d’exccuterdes mouvements volontaires ; et lorsqu’il commence à sentir il ne peut encore ni voir ni entendre. Après la naissance, de nouveaux progrès s’accomplissent ; mais pendant assez longtemps il n’est donné à l’enfant ni de changer de place ni d’articuler des sons ; c’est durant une longue suite d’années que son intelligence se développe, et c’est seulement vers l’époque où son corps cessera de grandir qu’il deviendra apte à exercer toutes les facultés dont son espèce est douée. Par les progrès de l’âge une foule d’autres changements se manifestent dans sa constitution, mais les modifications les plus importantes de son être se lient presque toutes au perfectionnement progressif de son organisme.

Cette cause de diversité étend son influence sur le règne animal tout entier et elle détermine même des résultats plus considérables qu’on ne pourrait le croire au premier abord ; car elle porte tantôt sur l’ensemble de l’organisa-

ZOOLOGIE GÉNÉRALE.

tion, tantôt sur une partie seulement, et la partie qui se perfectionne, varie suivant les animaux.

Ainsi les Insectes sont bien supérieurs aux Mollusques dans tout ce qui est relatif à la locomotion, tandis que les Mollusques l’emportent sur les Insectes par le perfectionnement des organes digestifs et de l’appareil circulatoire. Les Squales et les Raies sont inférieurs à la Carpe, à la Tanche et aux autres poissons osseux sous le rapport du squelette, mais sont mieux partagés quant aux organes des sens; les instruments de préhension sont plus parfaits chez la Sarigue que chez le Phoque, mais le cerveau du Phoque est mieux organisé que le cerveau des Marsupiaux ; enfin le perfectionnement de l’encéphale a été porté beaucoup plus loin chez le Singe que chez le Chien, tandis que d’autres parties de l’organisme , l’appareil olfactif, par exemple, sont bien plus développées chez ce dernier.

Ce n’est pas seulement en comparant entre elles les espèces différentes qu’on peut se convaincre de cette tendance de la nature à varier la direction suivant laquelle l’organisme se perfectionne; l’élude des modifications successives de l’individu en voie de développement nous en fournit des preuves non moins évidentes.

Chez l’Homme, par exemple, le système nerveux se perfectionne plus rapidement que la charpente osseuse du corps ; et divers organes tels que les glandes mammaires, ne deviennent aptes à fonctionner que bien longtemps après que l’estomac, les poumons ou le cœur sont arrivés au terme de leur développement. 11 est même des organes qui atteignent le plus haut degré de leur puissance, à une époque où l’embryon est encore trop incomplet pour exister par lui-même, et qui disparaissent presque entièrement avant que la plupart des appareils physiologiques

CHAPITRE I.

aient pu entrer en jeu. Ainsi le corps de structure glandulaire, qui chez le jeune Fœtus occupe une grande partie du thorax et qui est connu des anatomistes sous le nom de tymus, se perfectionne avec une grande rapidité, mais commence déjà à décroître vers l’époque de la naissance et ne tarde pas à s’atrophier complètement. Du reste , cette inégalité dans la marche des diverses parties de l’organisme vers le terme assigné au développement de chacune d’elles n’existe pas seulement dans les organes intérieurs et peut se démontrer sans le secours de l’anatomie. Pour s’en convaincre il suffît d’observer les variations qui se manifestent dans les proportions de notre corps à mesure que la croissance s’effectue. Ainsi chez l’enfant la tète grandit plus vite que le tronc, et le tronc plus vite que les membres, de sorte que le volume de la tête par rapport au volume total du corps est d’autant plus considérable que l’individu est plus éloigné du terme de son développement, et la longueur relative des membres tend à devenir d’autant plus grande que la croissance du corps tout entier s’est prolongée davantage. C’est par suite de cette loi que les personnes dont la taille est remarquablement élevée, ont en général la tête en apparence très-petite et les membres d’une longueur disproportionnée; tandis que les hommes dont la croissance s’arrête de bonne heure ont, d’ordinaire, la tête trèsgrosse et le torse très-long comparativement à la longueur des membres.

Des faits du même ordre, mais plus remarquables encore, nous sont fournis par l’étude des métamorphoses des Insectes. Là une grande partie de l’organisme s’achève avant que d’autres portions du corps n’aient commencé à se constituer, et il arrive souvent que des appareils physiologiques d’une grande importance n’ont plus de fonctions à remplir quand les derniers venus sont appelés à agir. Les pattes qui garnissent toute la portion abdominale du corps de la Chenille ont rempli leur rôle et disparaissent pour toujours de l’organisme quand le développement du Papillon s’achève par la formation des ailes; et l’appareil digestif de l’Éphémère n’a plus d’usage quand les organes reproducteurs arrivent au degré de perfection nécessaire pour assurer la conservation de l’espèce.

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