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II
Mes vœux pour que les Professeurs de Philosophie reconnaissent et enseignent la réalité de V Ordre vital distinct d'avec V Ordre physique et d’avec l’Ordre intellectuel, et qu’ils prescrivent les règles de la recherche des Causes de ce premier Ordre .
La Méthode Inductive convient à la raison , mais elle déplaît à l’imagination. Les impressions des méthodes à priori sont en sens inverse. L’expérience nous le prouve : on sait que le Cartésianisme n’eut qu’à naître pour inonder l’Europe comme une épidémie. Il n’en a pas été de même du Baconisme : il a fallu un Newton pour le faire pénétrer dans la Mécanique, dans l’Astronomie et dans l’Optique -, Newton lui-même n’a été admis qu’à l’aide de la Physique Expérimentale et de l’Encyclopédie. Pour la Chimie baconienne, je l’ai vue naître à la fin du XVIIIe siècle.
C’est dans les vingt dernières années de ce même siècle que Barthez introduisit le Baconisme Newtonien dans la Science de l’Homme et dans la Médecine, et j’ai été témoin de la lenteur de ses progrès , de inspirées clans la Capitale, et de la torpeur jalouse et
Une chose qui m’étonnait, c’était de voir un degré sensible d’éloignement chez des personnes qui se piquaient d’Hippocratisme , d’autant que la réforme était une démonstration , une purification , et un meilleur moyen de germination d’idées qu’HippocRATE, Bacon, van Helmont, avaient énoncées comme incontestables. Pourquoi ces Confrères étaient-ils disposés à combattre des pensées enseignées par des Auteurs qu’ils s’étaient accoutumés à respecter? Je ne puis pas me défendre d’une explication assez conforme à la connaissance que nous avons des faiblesses de l’intelligence humaine. Hippocrate, Bacon, van Helmont , ont reconnu la Dualité de notre dynamisme. Le premier , qui admet dans l’homme une Nature vivante subordonnée à l’Ame raisonnable (1), considère cette cause comme une chaleur ou un chaud fort actif (2), muni d’œthèf j d’air et d’eau. — Bacon, suivant son Système Général des connaissances humaines ^ reconnaît dans le Dynamisme Humain, l’Ame raisonnable qu’il appelle le souffle divin , et l’Ame irrationnelle , qui nous est commune avec les brutes , ennemie de l’École même qui recevait ce bienfait.
(1) De corde.
(2) Lib. de carnib .
et qui est produite du limon de la terre ; mais il imite Hippocrate en s’imaginant que cette Puissance corporelle active est formée d’air , de feu , d’huile et d’eau. — van Helmont, qui nomme Archée la Force Vitale de l’homme , et qui le distingue soigneusement d’avec l’Ame Pensante , le regarde comme un gaz analogue à je ne sais quel sel balsamique pénétrable et promptement évaporable par le contact du sel ammoniac et par V esprit du salpêtre (1). Tous les trois ont commis l’imprudence de donner à la Force Vitale une substance de leur façon , sans y être ni forcés ni autorisés. Bacon n’était point pardonnable, puisque c’est l’homme qui a le plus décrié les hypothèses , bafoué les théories à priori , et le plus profondément réfléchi sur l’art de formuler les propositions doctrinales de la Philosophie Naturelle.
En quoi Barthez s’est-il éloigné de ses devanciers par rapport à la recherche de cette Cause ? En ce qu’il a pris au pied de la lettre le signalement et la nomenclature de cette Puissance. Il l’a désignée comme cause , sans chercher à prévenir personne sur la nature de ce pouvoir. Une Philosophie si abstraite, si dépourvue de tout appui concret , a dû déplaire à la majorité des Lecteurs, qui n’étaient pas accoutumés à une Logique aussi sévère. Par cela même quelle
était irréprochable, elle est tombée dans l’oubli. Mais s’il n’y a plus moyen de se plaindre , pourquoi voyons-nous un public médical rester si froid , quand il s’agit d’acquérir des idées doctrinales conservatrices qui ne sont plus contestées ? N’est-ce point parce que l’homme est tout de feu pour le mensonge, et tout de glace pour la vérité ?
Cette tiédeur si nuisible aux progrès de la Science Médicale , aurait besoin d’un réchauffement ; mais où trouver le caléfacteur ? Je n’en trouve un que dans la Philosophie Naturelle officiellement enseignée , par des Professeurs qui voudraient diriger leurs Élèves dans l’étude des causes de tous les ordres de la Nature.
L’Enseignement public de la Philosophie Naturelle me paraît incomplet dans ce moment : il existe , dans la Nature , des causes invisibles dont on ne cherche à caractériser ni les lois ni les espèces. De tant d’êtres qui vivent , on ne fait étudier que l’Intelligence humaine. Toute Cause active qui n’est pas l’Esprit de l’homme , est englobée dans la Physique , et la manière de philosopher sur les êtres organiques en tant qu’ils sont vivants , n’est point traitée autrement que celle qui est prescrite pour la Mécanique, pour la Chimie, pour l’Optique et pour la Science des impondérables.
J’ai consulté quelques Professeurs de Philosophie pour savoir où en était leur Enseignement sous le point de vue dont il s’agit ici : je n’ai point appris que ce sujet fasse partie de leur programme. En lisant le Discours sur V étude de la Philosophie Naturelle , de M. Herschel, j’étais impatient de connaître ce qu’il dirait sur ce sujet : j’ai vu que les trois courts articles consacrés aux sujets physiologiques à la Zoologie 3 et à la Botanique qui ne forment pas tout-à-fait trois pages d’un format Charpentier, sont les trois derniers alinéa de l’avant-dernier Chapitre qui est intitulé : Des formes impondérables de la matière.
Dans les Lettres que j’ai publiées et écrites à MM. Bouillaud, Cousin et Donné, pour faire connaître combien les Facultés de Médecine auraient besoin d’une Chaire de Philosophie Naturelle appliquée à l’Anthropologie, je signalais bien que l’Enseignement public de cette Philosophie n’était pas complet -, mais je pensais que le besoin de la Médecine obligerait le titulaire à remplir une lacune aussi nuisible à l’éducation universitaire qu’au perfectionnement de l’Art salutaire. Si les circonstances ne nous donnent pas aujourd’hui l’espérance de voir accroître le nombre des Chaires médicales , il nous est bien permis de souhaiter que la partie de l’Enseignement philosophique négligée dans les Lycées et dans les Facultés des Lettres, soit cultivée, agrandie, propagée, et 'qu’elle entre dans tout le système de l’éducation libérale. Les idées'qui s’y rapportent intéressent spécialement, sans doute, ceux qui sont destinés à l’étude de la Médecine; mais il est impossible quelles soient considérées comme inutiles à tout homme bien élevé.
En rappelant à mon esprit ces idées, je ne puis pas me défendre d’exprimer un désir : celui de voir les Philosophes de la génération actuelle , éclaircir et développer deux points de Philosophie Inductive qui sont du plus grand intérêt pour l’Enseignement de notre École. Je l’énonce surtout pour les auteurs qui, nés et élevés à Montpellier, doivent sentir le prix des travaux scientifiques liés aux progrès de la Médecine.
Le premier de ces deux objets est la considération du rang que doit occuper, dans le système encyclopédique, la Doctrine de la Force Vitale étudiée dans les divers êtres vivants des trois règnes organiques de la Nature, du végétal, de l’animal, de l’humain. — Peu de Lecteurs ont remarqué la valeur du nom de Métaphysique particulière employé par Bacon , dans le tableau systématique des sciences. D’Alembert ne paraît pas s’en être aperçu. Mais M. Charles Renouvier n’a pas manqué de signaler cette signification Baconienne , dans son Manuel de Philosophie Moderne. Au troisième Livre de cet ouvrage, g I, l’Auteur nous fait connaître l’esprit de la Restauratio magna du Chancelier d’Angleterre. Voici ce qu’il gique (1).
(1) Manuel, page 136.
« Venons-en maintenant à la Philosophie Naturelle, » qui se divise en deux parties : l’une Spéculative , » l’autre Pratique , et attachons-nous à la première. » Deux branches principales s’y rattachent , qui sont » la Physique spéciale et la Métaphysique. Nous pre- » nons ainsi ce mot Métaphysique dans un sens » tout nouveau : au lieu de le confondre avec celui » de Philosophie première, » ( Métaphysique générale) » qui exprime la collection des axiomes et des con- » ditions relatives et accidentelles de l’être ( traitées » physiquement et non logiquement), nous l’em- » ployons à désigner une partie la plus noble , il » est vrai , de la Science de la Nature. La Physique » traite de ce qui est mobile et plongé dans la ma- » tière ; la Métaphysique » ( particulière ) « de ce » qui est abstrait et constant ; Lune suppose seule- » ment Y existence et le mouvement , l’autre de plus » l’ intelligence et Y idée. La Philosophie Naturelle Spé- » culative n’est que la recherche des causes , et , cela » posé, la Physique est des causes efficientes et ma- » térielles', la Métaphysique des causes formelles et » finales. Ainsi , la Physique se rapporte surtout à » l’observation , à la description , à la classification » des phénomènes ; et comme la Nature peut s’en- » visager ou dans son ensemble ( soit en tant que » toutes choses dépendent de principes communs, » soit en tant qu’elles sont organisées avec unité ) , » ou bien dans ses détails , la Physique se divise en
» trois parties , selon quelle a trait aux principes » des choses, ou à la fabrique de l’Univers , ou à la » nature multipliée et dispersée ; cette dernière partie » en contient deux autres, qui sont l’une, la Physique » des concrets , qui touche à l’Histoire Naturelle, et » traite des substances considérées avec toute la » variété de leurs accidents , l’autre, la Physique des » abstraits , qui se rapproche de la Métaphysique , et » se divise elle-même en deux branches : la doctrine » des schématismes de la matière ^ c’est-à-dire du » dense et du rare, du grave et du léger, du chaud » et du froid , du tangible et du pneumatique , du » volatil et du fixe , du déterminé et du fluide , de » l’humide et du sec , de l’organique et de l’inor- » ganique , de l’animé et de l’inanimé ; . . . et la doc- » trine des appétits et des mouvements. Enfin, la » Métaphysique a deux attributions , la détermina- » tion des formes et celle des fins. La première doit » commencer par les formes les plus simples, et » n’aborder que plus tard les composées la seconde , » soigneusement séparée de la Physique , est le » dernier terme de la Science, et ramène l’Homme » à Dieu et à la Providence, dernier asile des Plii- » losophes qui se sont adonnés à la recherche des » causes physiques. »
Ce passage est pour nous digne d’une grande attention ; mais les idées en sont trop contractées et même trop confuses, pour qu’il puisse satisfaire aux besoins de nos Élèves. Ces lignes nous présentent la distinction de deux ordres de causes qui agissent dans le inonde : celui des causes physiques, nécessaires , infaillibles , aveugles , qui opèrent rcitione entis et celui des causes métaphysiques, autonomes, douées de spontanéité, contingentes, poussées toujours vers un but, qui par conséquent opèrent rations moris.
Les causes de l’Ordre Métaphysique ne sont pas toutes de la même nature. L’Ame humaine n’est comparable à aucune autre cause , par ses facultés , par ses acquisitions , par la succession des phénomènes de son existence, par sa destination, ses aptitudes, ses emplois et ses obligations. C’en est assez pour que son essence ne puisse être assimilée à rien de ce que nous connaissons. Malgré cette incommensurabilité entre l’Ame humaine et la Puissance vitale , soit humaine , soit bestiale , soit végétale , il y a quelques qualités , quelques attributs communs qui sont des preuves d ’analogismes internes renfermés dans ces causes. Bacon a porté spécialement son attention sur les tendances finales des phénomènes vitaux, lorsqu’il lui était impossible de reconnaître dans les Agrégats aucune cause physique capable de produire ces phénomènes. Ces lois de convenance ont rappelé des causes fort différentes de celles qui appartiennent aux lois de nécessité , et la comparaison des Puissances métaphysiques a été l’occasion de la Science des Forces Vitales.
Le passage de M. Renouvier , où je crois avoir trouvé une subdivision de l’Ordre Métaphysique, en deux sortes de Puissances, savoir : 1° l’Ame intelligente, 2° la Force Vitale, paraîtra peut-être amphibologique à ceux qui ne connaissent pas suffisamment les Œuvres de Bacon. Ils pourront croire que l’étude des formes et de leur tendance aux fins se rapporte seulement à la Psychologie. Mais il faut ne pas perdre de vue que l’Auteur distingue très-bien la Science de l’Ame intelligente , d’avec
la Science de l’Ame irrationnelle. — L’action suivant un but ne peut pas être méconnue dans un Agrégat vivant, soit qu’il ait conscience de lui, soit qu’il ne se sente point. Dans Y Histoire de la Vie et de 1 la Mort ; Bacon parlant de la Force Vitale, qu’il désigne sous les noms (Y Esprit de Vie ^ (Y Esprit ,
(Y Esprit inné des corps, etc., s’exprime de manière à ne pas nous laisser le moindre doute sur les tendances finales de ce genre de causes : « L’Esprit qui se » trouve renfermé dans tout corps tangible , ne s’ow- » blie pas lui-même ; mais tout ce qui peut lui donner » prise dans ces corps où il est resserré et comme » assiégé , tout ce qu’il peut consumer et digérer ,
» il le travaille , le transforme totalement , le con- » vertit en sa propre substance , se multiplie par ce » moyen , et engendre ainsi de nouvel esprit. »
En passant , je prie les hommes réfléchis de nous dire si une telle notion d’un Esprit vital est compatible avec quelqu’une des formes physiques impondérables qui nous sont connues, ou avec le feu et l’éther d’HippocRATE , ou avec les gaz imaginaires inventés par Bacon et par M. de Lamennais.
La Philosophie Naturelle ne doit donc pas seulement cultiver l’Ordre Physique et l’Ordre Intellectuel ou Noologique : l’Ordre Vital des trois règnes organiques , du végétal , de l’animal , de l’humain , est pour elle un champ presque à défricher, aussi vaste que chacun des autres. Les Physiologies spéciales , la Zoonomie générale , la Doctrine de la Force Vitale de l’homme partie intégrante et obligée de l’Anthropologie , peuvent-elles être oubliées , quand il s’agit de l’étendue , de l’utilité et de la dignité de la Philosophie Naturelle P
Les Philosophes et les Moralistes ont étudié soi- -gneusement l’Ame pensante, dans l’intérêt de la société; les Médecins sont obligés d’étudier avec un : zèle pareil , non-seulement la Psychologie , mais encore la Science de la Force Vitale Humaine. Quand Bacon a rapporté cette Force à la catégorie des causes métaphysiques , il nous a invités à suivre dans cette étude une méthode expérimentale inductive pareille à celle qui nous dirige dans celle de l’Ame pensante. L’Art de philosopher touchant letude du Principe Vital de l’Homme , contracté dans le Discours préliminaire des Nouveaux Eléments de la Science de V Homme de Barthez , est une réponse à cette invitation , et l’Enseignement médical de Montpellier est l’imitation reconnaissante et courageuse de cet illustre Chef.
En attendant que l’Autorité pense à remplir la lacune que j’ai signalée dans les Facultés de Médecine , en y instituant un Cours de Philosophie Naturelle Inductive appliquée à l’Anthropologie , je m’adresse aux personnes qui, par état ou par vocation, cherchent à perfectionner cette partie de la Philosophie, pour les solliciter à la rendre aussi propre qu’il est possible à seconder nos intentions didactiques. J’aurais bien désiré que M. Ch. Renouvier eût profité de ce qu’il a dit de Bacon , pour apprendre au public ce que fait la Faculté de Médecine de sa ville natale, en faveur de l’idée heureuse qui sépare les forces vitales de la catégorie des forces physiques ; qui lui assigne le rang dû à la Métaphysique particulière ; qui , en la soumettant aux règles du Novum Organum , nous montre implicitement que les analogies les plus légitimes dont elle peut profiter se trouvent dans l’âme humaine -, qui enfin, en nous suggérant les comparaisons et les parallèles entre les Puissances du Dynamisme Humain , nous avertit d’y signaler avec autant de zèle et de rigueur les différences que les ressemblances.
Il m’est permis , je crois , de former un tel vœu si M. Renouvier fait une nouvelle édition de son livre, parce que je sais combien il y a , dans son honorable famille , de savoir , d’intelligence , d élévation d’âme , et de désir de servir la chose publique.
On a véhémentement soupçonné le Chancelier d’Angleterre de matérialisme et de quelque chose de pire. Je n’en connais pas des preuves suffisantes pour que je m’arrête à cette accusation , d’autant qu’à Sl- Sulpice, on a extrait des Œuvres de Bacon des arguments d’une grande force contre de pareilles opinions. D’ailleurs , la méthode qu’il a exposée dans le Novum Organum est assez solide pour fournir les moyens de pulvériser les erreurs de l’Auteur lui-même. Ne rejetons point les bons ouvrages ob odiurn auctoris -, la méthode de Bacon est celle de Newton et l’on sait si Newton était matérialiste ! Si l’on convainquait Bacon de penchants contraires au spiritualisme, sa distinction des forces en physiques et en métaphysiques, et le caractère qu’il a donné à ces dernières , savoir le motif final de leurs phénomènes , seraient des arguments puissants ad hominem contre ses écarts. Le contraste entre sa Logique et quelques opinions opposées , prouverait que sa raison est supérieure à son goût. 11 nous rappellerait ce Prophète infidèle de l’Écriture, qui, payé pour maudire le Peuple de Dieu, ne put jamais faire sortir de sa bouche, en dépit de sa volonté , que des paroles d’éloge et de bénédiction.
III
Un vœu pareil pour que les Professeurs de Philosophie veuillent apprécier convenablement les opérations mentales appelées Nominalisme et Réalisme , dans la nomenclature des causes invisibles.
Je désire, je demande avec instance, et j’espère un autre service de la même nature, en m’adressant à un Professeur de Philosophie , que notre ville a vu naître, et dont le père s’intéresse, pour plusieurs raisons, aux succès de notre Enseignement médical:
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je parle de M. Emile Saisset. Je ne doute pas que M. le Professeur-Agrégé Saisset , notre collaborateur, n’emploie son ascendant sur son fils pour l’engager à donner toute la clarté possible à un point de Méthode Inductive qui nous intéresse vivement.
J’en trouve l’occasion dans un passage de la Disser-
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tation qui a pour titre : Les Ecoles philosophiques en France j depuis la Révolution de Février ; et que M. É. Saisset a insérée dans la Revue des Deux Mondes > Livraisons des 15 Août et 1er Septembre 1850. — Ce passage se rapporte à deux opérations mentales, célèbres en Philosophie , dont M. Hauréau a beaucoup parlé dans son Histoire de la Scolastique, et que M. Saisset rappelle et critique dans les pages 45 et 46 d’un tirage à part de sa Dissertation : ces opérations mentales sont le Nominalisme et le Réalisme .
Les opérations mentales ainsi appelées sont employées dans un grand nombre de cas ; mais , dans le moment actuel , nous ne les considérons que sous un point de vue : en tant que dans la dénomination des causes invisibles , l’esprit les désigne seulement comme causes , et s abstient de tout ce qui se rapporterait à leur nature ; ou qu’il joint à l’idée de la cause celle de la détermination de la substance dont la cause est le pouvoir. Quand le nom de la cause conserve la signification dans le sens abstrait de 1 auteur des effets , l’opération mentale de la désignation , et l’usage que l’esprit fait de cette signification , constituent un acte de Nominalisme. Si le nom emporte avec lui une notion concrète de la nature de cette cause , soit par croyance , soit par supposition, soit par raisonnement, l’institution du
mot et 1 emploi qu’on en fait , forment un acte de Réalisme.
Dans le moyen âge, on a fort usé et abusé de ces procédés de 1 esprit. Au lieu de s’en servir à propos et tour à tour pour la rédaction des propositions doctrinales de la Philosophie Naturelle , certains esprits , de caractère différent , et peu disposés à la concorde, ont donné à l’une ou à l’autre de ces dispositions mentales une importance exclusive, et ont rendu ennemies deux actions logiques également nécessaires pour les travaux de l’entendement.
Dans la Dissertation que je viens de citer , M. É.
Sàisset paraît craindre que M. Hauréau n'ait un peu trop de penchant pour le Nominalisme, et il se propose de se préserver de cette tendance dans son enseignement. Ils sont tous deux dans une sphère où les questions sont du plus grand intérêt -, il s’agit de la recherche des causes premières d’où découle toute la Morale. Le problème est ainsi présenté par notre Compatriote : « La vraie question, pour lui » comme pour nous , entre le Réalisme et le Nomi- » nalisme , est celle-ci : quelle est la valeur des con- » naissances humaines? L’esprit a-t-il reçu le pri- » vilége sublime de réfléchir la vérité , je ne dis » pas toute la vérité , mais quelques purs rayons » émanés de sa splendeur ? Ou bien est-il condamné » à rester enfermé dans ses conceptions , comme » dans une prison sans issue , soupirant éternelle- » ment, mais en vain, après la vérité absolue, seul « objet qui puisse satisfaire son ardente aspiration ? » — Voilà le problème , et voilà les deux alterna- » tives qu’il présente à la Philosophie. Le Réalisme » choisit la première , et le Nominalisme la seconde. » Je n’ai point de remarque à faire sur cette question présentée dans la circonstance indiquée de la Philosophie Morale. Mais il est à désirer que , dans une chaire de Philosophie Générale , on ne se contente pas de considérer les règles de la Logique en tant quelles se rapportent aux besoins de la société et de la Morale ; il faut qu’elles soient appliquées à la recherche des Causes naturelles. Les vérités de cette sorte ont aussi leur importance. Celles qui appartiennent à la Médecine intéressent vivement la conservation des individus , l’humanité et la civilisation. Tout en convenant que le problème deM. É. Saisset, présenté en Morale , demande une réponse favorable au Réalisme, et qu’il y a urgence, il faut avouer que, dans l’ordre scientifique , et dans les cas où il s’agit de rédiger et de formuler des propositions doctrinales sur les causes invisibles des phénomènes , il importe surtout d’être sûr de ce que l’on va prononcer. Le temps ne fait rien à l’affaire : la rigueur de la méthode , la certitude du résultat , voilà tout ce qu’on demande : sat cito si sat benè.
Quand on a l’intention de former la science physiologique d’un Agrégat animé, de quoi s’agit-il? Après avoir connu exactement l’histoire de sa vie entière, depuis l’origine de son existence jusques aux changements survenus dans le corps après la mort complète , il faut aller à la recherche de toutes les causes qui ont produit ce long phénomène, et des modes d’action en vertu desquels la présence de ces causes a amené les- divers actes de la Vie.
Suivant l’idée de M. Cousin (1) , puisqu’il y a un phénomène temporaire , il y a un effet ; s’il y a un
(1) Fragments de Philosophie, pag. 425.
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effet , il y a une cause; s’il y a une cause, il faut une substance. Ce sont des faits psychologiques inséparables.
La plus grande partie de la Vie s’exerce dans un système d’instruments. Mais les agents qui meuvent l’instrumentation , ni ceux qui l’ont construite, ne peuvent être ni aperçus , ni imaginés. Voilà donc des causes qui sont invisibles, incomparables, dont il faut déterminer la nature.
Un esprit impatient, peu sérieux , qui ne peut pas se soumettre à comprimer des causes dans un état d’abstraction , profite de la faculté qu’il a de créer des idées concrètes par l’imagination. Le Réalisme hypothétique est sa ressource : il se hâte de supposer des substances familières auxquelles il donne mentalement le pouvoir de produire des effets pareils à ceux qu’il faut expliquer. C’est ainsi que les Organiciens se forment des idées claires et fondamentales qui sont pour eux les causes des phénomènes de la Vie.
Des têtes plus froides et plus difficiles , qui ne se croient pas obligées de juger un procès scientifique avant des informations suffisantes, se garderont bien d’associer les Causes Vitales à celles qui sont évidemment de l’Ordre Physique. Les fonctions immanentes, les fonctions naturelles , la résistance d’une crase si éminemment corruptible , les fonctions instinctives, ne leur paraîtront pas plus l’effet des Agents impondérables que celles de l’Intelligence. Un homme prudent ne s’avise pas de mêler les causes inconnues de ces effets avec celles qui lui sont familières : il use des précautions du Nominalisme -, il les séquestre provisoirement , et leur donne des étiquettes qui les signalent par leurs effets. Mais ces moyens de réserve n’ont pas pour but de séparer les noms de ces causes afin d’avoir le plaisir de faire une nomenclature : chaque nom est là pour rappeler à l’esprit l’existence d’une cause de phénomènes différente des causes auxquelles nous sommes accoutumés ; pour lui rappeler que nous devons travailler sans cesse à ce que le souvenir des effets ne permette pas de perdre de vue celui des caractères de la cause. — Ce n’est pas tout : le nom de la cause nous invite à noter les rapports et les différences qui existent entre elle et celles dont les effets ont quelque analogie ou quelque épilogie (1)
(1) En Médecine, nous distinguons soigneusement deux
: sortes de ressemblance entre deux phénomènes considérés
sous les rapports des causalités qui les ont amenés : ce sont / *
YEpilogismc et Y Analogisme. L’Epilogisme est une ressemblance extérieure qui frappe les sens , et qui invite souvent faussement à croire à une ressemblance pareille entre les natures intimes des sujets comparés. L’Analogisme est une ressemblance profonde , radicale entre les natures respectives des deux sujets, qui peut ne point frapper les sens, et que l’entendement aperçoit tantôt avec probabilité, tantôt avec conviction. Galien a très-bien traité cette matière ,
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avec les siens, afin d'acquérir dans notre entendement, si la Nature l’exige, la notion d’une Cause substantielle (1), nullement physique, ni psychologique, mais d’une Cause suî generis , toujours expérimentalement métaphysique, que nous puissions coordonner à un autre ordre de lois.
Qu’on ne s’y trompe pas : le Nominalisme , en Philosophie Naturelle, n’est pas un penchant au quiétisme scientifique : c’est plutôt un appel aux intelligences , pour les engager à s’occuper de la détermination de la nature de la cause dénommée , à déclarer ce qu’elle n’est pas , à noter toutes les ressemblances et les dissemblances quelle peut avoir avec celles qui ont mérité une comparaison. C’est dire que notre Nominalisme est une préparation à un Réalisme légitime. Mais on sent que notre Réalisme sera toujours l’ennemi juré et presque soupçonneux de toute hypothèse. II se tiendra même en garde contre des anticipations, jusqu’à ce qu’elles Soient parvenues jusqu’à la certitude.
dans sa Comparaison des Ecoles Médicales. Il a reproché aux Empiriques de son temps de se contenter de l’Epi- Jogisme dans leurs études , et il a loué les Dogmatiques de ce même temps d’aspirer toujours au véritable Analogisme.
(1) Il ne faut pas oublier ce que M. Cousin dit de la subslanlialüc de toute Cause.
Ou doit voir, je pense, pourquoi je désire vivement que M. É. Saisset trouve à propos d’agrandir, dans son enseignement , la théorie du Réalisme et du Nominalisme, qui sont des opérations mentales aussi importantes à connaître pour la Philosophie Naturelle que pour la Philosophie Morale. Le Réalisme , la création de l’hypothèse , l’induction , sont des actes ou la raison et l’imagination doivent mutuellement s’observer, se tempérer. Le Nominalisme est une des formes de l’art de rédiger les causes expérimentales. Ce sont des actes d’abstraction dans lesquels il faut que les noms rappellent l’origine de leur génération. Il faut qu’ils expriment des vérités, qu’ils n’énoncent rien de faux, mais qu’en même temps ils rappellent dans l’idée un élément inconnu qui excite le besoin mental de le découvrir. De cette manière , les noms entrent sans le moindre inconvénient dans les phrases qui expriment des formules doctrinales : si , par le progrès , l’élément inconnu est découvert, et s’il est réduit à des limites infiniment rapprochées, le nom qui l’exprimait sera changé en une idée concrète , sans rien déranger dans la formule.
J’avais composé cette Préface quand j’ai eu l’occasion de lire , dans le Moniteur , une colonne qui devait intéresser la Doctrine enseignée dans notre Faculté de Médecine, attendu qu’un Auteur illustre paraît vouloir jeter quelques doutes sur les déductions les plus rigourcuses de notre Philosophie. On ne sera pas surpris que quelques lignes d’une feu ille périodique aient attiré mon attention, quand on saura que le presque dissident nouveau est M. deHumboldt. Le Numéro d u Moniteur est celui du 14 Juillet 1851. L’article est signé de M. Ciiampagnac. Le sujet est une annonce motivée d’un livre ainsi intitulé : « Tableau de la Nature , » édition nouvelle , avec changements et additions » importantes , et accompagnée de cartes : par A. de » Hijmboldt, traduits par Ch. Galusky (Tom.ïl).»
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The end
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